X. — Prendre un état
Travaillez avec le ferme vouloir de remplir dans votre pays les fonctions pour lesquelles vous aurez le plus d'aptitude. Un vrai chrétien, en commençant toujours par ce qu'il doit à Dieu , ne néglige pas ce qu'il doit à la société : il faut même y être exact, quand on a de la religion.
Pensez-y bien et souvent : il n'y a rien sur quoi la volonté de Dieu sur nous soit plus manifestement marquée que l'obligation du travail. Tous nous sommes tenus de travailler selon notre condition, autant que Celui qui nous le commande donne d'industrie et de force à nos esprits et à nos corps. Le temps présent ne nous est accordé que pour gagner par notre fidélité et notre travail l'éternité bienheureuse.
Vous devez aussi vous ménager les moyens d'élever et de placer vos enfants. Et puis, quelle satisfaction n'aurez-vous pas à tirer un parti utile de vous-mêmes et de vos talents?
Ne ressemblez pas à ceux qui, comptant sur la fortune paternelle, tirent molif de là pour ne rien faire. Ce sont des imprévoyants : ils ignorent tout
ce qu'il en coûte pour subvenir à l'éducation d'une famille et au train d'une maison; et j'ajoute que souvent ils finissent mal. Celui qui ne sait s'occuper et travailler à accroître son bien en honnête homme, s'expose à perdre dans la dissipation et le jeu le patrimoine dont il a hérilé de ses parents1.
Rien ne rend l'homme plus indépendant et l'existence plus douce que d'être l'artisan de sa fortune. Ce plaisir, que l'âge n'affaiblit point, est le seul dont nous puissions jouir jusqu'à la mort , et je le regarde comme une des plus sûres garanties de bonheur.
Si vous n'avez une profession ou des occupations suivies, vous ne serez jamais que des hommes nuls, ennuyés et ennuyeux. Ainsi, je vous l'ordonne, au nom de l'autorité que la nature et surtout l'amour me donnent sur vous, prenez un état. A cette condition j'attache l'accomplissement des vœux que je
1 Nous prions nos lecteurs de se reporter à ce qui a été dit plus haut, p. 146.
Un Livre de raison de la fin du xvmc siècle, que nous avons sous les yeux, contient sur ce grave sujet de sévères observalions. Celles-ci s'adressent à la jeunesse d'une petite ville, qui s'élève dans l'oisiveté et sous l'action de déplorables exemples :
« Pour les belles-lettres, y est- il dit, personne n'en connaît seulement le nom. On se contente d'être tout le jour sur une place, occupé à parler mal de chacun; on s'accoutume à cet exercice, et l'on ne voit pas de bon œil ceux qui ne mènent pas ce genre de vie. Aussi semble-t-il que Dieu appesantit sa main sur ces gens-là et veut punir leurs façons de vivre et d'agir, en •faisant diminuer journellement leurs familles qui s'éteignent faute d'enfants... »>
forme pour vous et les fruits de ma bénédiction paternelle.
Le choix de l'état que vous prendrez, mes bons fils, est chose si importante que je vous conjure de ne pas le faire en suivant votre première impulsion. Je sais bien que Dieu inspire quelquefois sous ce rapport les enfants, et qu'alors il ne faut pas les contrecarrer ; mais je sais également que la jeunesse est exposée à se tromper. Souvent notre imagination nous égare , nos goûts peuvent changer avec le temps.
Quand viendra ce moment, vous aurez un premier devoir à remplir, celui de beaucoup prier, pour connaître la volonté de Dieu sur vous. Le second, si je ne suis plus de ce monde, sera de consulter votre mère et de faire ce qu'elle vous conseillera avec l'avis de vos parents.
Lorsque vous aurez un état, pensez à ce que vous lui devez et à ce que la société réclame de vous.
Instruisez-vous sur tout ce qui vous le fera bien remplir, mettez -vous -y en bonne réputation, distinguez-vous par votre honnêteté, votre vigilance et votre exactitude. Prenez pour modèles ceux dont on fera le plus de cas dans le corps auquel vous appartiendrez, et vous mériterez d'avoir des protecteurs qui ne vous oublieront pas.
Enfin, si la Providence vous conduit à gouverner vos semblables, dans une situation élevée, restez simples au pouvoir, jamais obséouieux pour ceux
qui sont au-dessus de vous, toujours bienveillants pour les autres; et, s'il vous est permis de rendre quelques services à votre pays , remerciez-la humblement de vous avoir pris pour instrument, mais n'en tirez aucun orgueil.