‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 49 sur 68 · XV. — Le mariage · texte numérisé non relu

XV. — Le mariage

Viendra le jour, mes chers enfants, qui doit fixer votre vie et décider de votre bonheur ou de votre malheur en ce monde, peut-être même de votre salut. Vous vous marierez : c'est l'état naturel de l'homme , et telle sera votre destinée à tous, à moins que Dieu n'appelle quelqu'un d'entre vous à se consacrer entièrement à lui. Si, dans ce moment solennel, je ne suis plus près de vous, du moins que mon souvenir vous garde, et que mes dernières recommandations soient toujours présentes à votre mémoire.

Avec quelle circonspection n'aurez -vous pas à choisir la personne à laquelle vous confierez votre honneur, votre bonheur, la santé et la fortune de vos enfants! Comment reconnaître cette personne qui aura toujours vos goûts et vos opinions, dont la sympalhie devra, pendant toute votre vie, vous réunir dans la même pensée et la même volonté? Comment se défendre des faiblesses du cœur dans un choix où il faut cependant le consulter? Comment allier les raisonnements et la prévoyance de la sagesse avec les illusions de nos propres affections?

C'est là le comble de la sagesse humaine. Celui qui a fait le meilleur choix possible a donné la plus haute preuve de prudence et s'est assuré la plus grande garantie de la véritable félicité. Il aura un jour la reconnaissance de ses enfants et sera béni par sa postérité.

Le seul moyen de ne pas vous tromper est de ne pas choisir vous-mêmes, ou du moins de ne pas engager votre cœur ou voire promesse, sans vous être concertés avec votre bonne mère et vos bons parents.

Dieu ne bénit que les mariages faits en son nom et au gré des parents. Ceux-là seuls donnent la joie de la conscience et sont entourés de l'estime publique, première annonce du bonheur qui doit les suivre.

Les mariages honorables sont l'alliance de deux familles honnêtes et d'égale fortune, '.qui n'en feront plus qu'une. Celui d'entre vous qui l'oublierait, pour ne satisfaire qu'une aveugle passion, n'y trouvera qu'amertume , honte et malheur.

N'engagez donc vos affections qu'à la personne que vos parents en auront jugée digne, et après que vous l'aurez vous-mêmes étudiée longtemps avec un esprit tranquille. Examinez sans prévention, ni pour ni contre, les partis qui vous seront offerts. Jugezles comme si, parvenus déjà au milieu de votre carrière, vous vouliez les choisir pour vos propres enfants. Raisonnez comme si vous étiez pères de famille : je vous l'ai dit, c'est le moyen infaillible de

se conduire avec sagesse. Il faut que la naissance, mais surtout l'éducation, soient égales des deux côtés, que les âges soient proportionnés, que les fortunes soient à peu près les mêmes. Il faut que les goûts soient bien connus; que l'amour du travail, de l'ordre, de l'économie, et l'habitude des bonnes mœurs depuis longtemps contractée et bien établie, vous assurent et garantissent l'avenir.

Heureux, trois fois heureux serez-vous, si vous trouvez ces qualités réunies dans une personne qui en aura hérité de ses pères! On n'est sûr que des vertus qui tiennent au sang , celles-là seules ne se démentent jamais. C'est pourquoi il faut vous attacher à une bonne race.

L'expérience vous le dit, mes chers fils , les maisons se soutiennent et prospèrent par les bons mariages ainsi contractés; elles se ruinent et se déshonorent par les mauvais. Regardez autour de vous, et jugez si j'exagère.

Vous lirez un jour ces derniers témoignages de ma tendresse. J'exige que, ce jour-là, en pensant à votre père et à ce que vous devez à sa mémoire , vous fassiez le serment solennel de ne jamais vous mésallier.

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