‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 52 sur 68 · XVIII. — L'éducation des enfants · texte numérisé non relu

XVIII. — L'éducation des enfants

Si Dieu bénit votre mariage, le cercle de vos devoirs s'agrandira , et avec eux croîtra votre responsabilité. Des sollicitudes nouvelles s'éveilleront en vous; elles feront que vous serez obligés de vous oublier de plus en plus vous-mêmes. Ne vous en plaignez pas, et confiez -vous à la Providence de Celui qui a des faveurs toutes spéciales pour les familles nombreuses, lorsqu'elles sont élevées en son amour et crainte, et non avec vanité.

Les devoirs qui incombent aux parents sont bien pesants et pénibles; mais ils tiennent à un sentiment si fort et si puissant que tout par lui est rendu facile.

Vous relirez alors les avis que je vous ai laissés, et, ayant à faire pour vos enfants ce que votre mère et moi nous avons fait pour vous-mêmes, vous comprendrez d'autant mieux le prix de mes conseils.

Gardez -vous bien, mes fils et mes filles , d'imiter les gens du monde qui croient que Dieu leur donne des enfants pour leur amusement. Ils en font leurs idoles quand ils sont petits, et ensuite, à l'âge où, comme on le dit, ils deviennent embarrassants, ils

les mettent au collège ou au couvent, en se déchargeant sur d'autres des soins de leur éducation. Ce n'est point là l'intention de Dieu. Les enfants sont un dépôt qu'il confie aux parents et dont il leur demandera un compte sévère.

Cette éducation doit être le principal et le plus cher objet de vos soins. Il faut la commencer dès qu'ils sont formés, les offrir dès ce moment à Dieu, leur donner sa bénédiction à l'heure où ils naissent, et prier pour eux toute sa vie.

Ne différez jamais de les faire baptiser à l'église; dans le choix des parrains et des marraines, préférez, s'il est possible, ceux qui ont de la vertu.

Nourrissez-les vous-même, ma fille; je vous le recommande, pourvu que vos forces physiques vous le permettent; sinon, prenez une nourrice de bonnes mœurs, ayant un esprit sage et modéré. De toute façon, ne placez et ne souffrez auprès d'eux que des personnes absolument sûres, empêchez que quelque enfant mal élevé les fasse jouer. N'oubliez pas qu'ils sont les enfants de Dieu aussi bien que les vôtres, et heureux serez -vous si, connaissant tout le prix d'un tel dépôt, vous ne négligez rien pour conserver chez eux cette belle robe d'innocence dont ils ont été revêtus par le baptême!

Dévouez -vous à ce grand ouvrage, mes bons fils et ma chère fille; travaillez -y avec le secours d'en haut, comme si vous deviez n'y être aidés par personne; et, si vous avez besoin d'une assistance plus

particulière, comptez sur la Providence qui y pourvoira. Vos enfants vous seront plus redevables de les avoir formés à la vie chrétienne que de les avoir mis au monde. Je dis « à la vie chrétienne », parce que là est le premier et presque l'unique objet de l'éducation.

Ne cessez pour cela de prier Dieu; demandez -lui les grâces et les lumières nécessaires, afin de remplir avec fidélité tout ce qu'il exige de vous, à l'égard de ces âmes innocentes dont il vous aura établis les anges visibles.

Sitôt que vos enfants auront la moindre intelligence, faites-leur savoir qu'ils ont un Père qui est au ciel, qui les regarde toujours, encore qu'ils ne le voient pas, et qui leur envoie tout ce qu'il leur donne. Que les premiers actes de leur raison soient employés à le reconnaître comme leur Créateur.

Vous les instruirez vous-mêmes des vérités de la religion : rien de plus important; car les impressions reçues dès le bas âge, des enseignements des parents, ne s'effacent plus dans le cours de la vie.

Corrigez-les surtout pour les fautes qui sont contraires à la loi de Dieu, et avec beaucoup de douceur pour les autres ; par là , ils comprendront qu'il est plus nécessaire de plaire à Dieu qu'aux hommes.

Ne les reprenez point par humeur et colère; de telles réprimandes ne portent pas de fruits.

Ayez tous les soins possibles pour leur santé physique ; mais ne perdez pas de vue ce qui va au bien de l'âme. Pliez leur volonté et rendez -la flexible:

habituez-les de bonne heure à s'imposer ou du moins à accepter quelques privations, parlez -leur toujours raison, exercez et fortifiez leur jugement, inspirez-leur un grand amour du travail.

Ne leur donnez jamais des exemples qui puissent leur laisser une mauvaise impression, non seulement pour les choses contraires à l'honnêteté, mais aussi pour les défauts de caractère. Vos enfants diront et feront tout ce qu'ils vous verront dire et faire, et même pire.

Qu'ils s'accoutument à avoir une confiance absolue en vous; mais ne souffrez dans aucune occasion qu'ils vous manquent de respect. Ce point est de la plus grande importance.

Pour qu'ils vous respectent, respectez -vous vousmêmes, et regardez -vous comme les ministres de Dieu , ayant à exercer sur ceux qui dépendent de vous une autorité vraiment sainte, à l'image de celle de Jésus- Christ et de son Église. J'espère que vous n'aurez pas le malheur de voir l'un d'eux aller à gauche et s'engager dans une voie mauvaise. S'il en était ainsi, n'en désespérez jamais, et, selon la maxime des Livres saints : « Ne prenez pas une résolution qui aille à sa mort* ; » c'est-à-dire qui lui enlève tout moyen de retour. Croyez que la Providence n'abandonne pas les parents qui n'ont d'autres vues que de retirer leurs enfants de la perdition. Appelez-la de plus en plus à votre aide, mais sachez

1 Prov. xix, 48.

être patients. Les corrections sont toujours nécessaires; gardez-les seulement pour les choses essentielles, et accompagnez -les d'une sévérité toujours tempérée par la douceur. En pareil cas, il est bon de suivre la maxime que saint Ambroise recommandait à sainte Monique, au sujet de son fils : a Parlezlui peu de Dieu, mais parlez beaucoup de lui à Dieu. » Votre fils n'écouterait pas de longues moralités, surtout si elles étaient dites d'un ton aigre; mais il sera touché de vos tristesses, de vos larmes; il se sentira humilié en trouvant chez vous des trésors d'affection et de tendresse dont il est peu digne; et viendra le jour où vous remercierez et bénirez le Ciel de vous avoir donné la force de faire rentrer en lui-même ce pauvre égaré.

Quant à l'instruction, vous saurez faire en sorte que vos enfants reçoivent celle qui conviendra le mieux à leur état, en vue de la carrière qu'ils auront plus tard à embrasser. J'ai là-dessus une seule recommandation à vous adresser : Vous ne devrez jamais les confier qu'à des maîtres sages et craignant Dieu y qui, en enrichissant leur esprit des sciences humaines, les prémunissent contre la dépravation et l'impiété de ce malheureux siècle.

Pensez au compte que Dieu vous en demandera. Pour moi , qui touche au moment de cette reddition de compte, je tremble de n'avoir pas rempli tout mon devoir; car quel est le père, si chrétiennement qu'il ait élevé et fait instruire ses enfants, qui n'ait à se reprocher bien des faiblesses et des négligences?

Page 1