XXI. — Quelques règles importantes
Je ne saurais vous tracer ici dans le détail le bon usage que vous aurez à faire de vos biens, selon \otre condition et les circonstances. Qu'il me suffise de vous marquer quelques règles dont l'expérience nous apprend l'absolue nécessité.
1° Persuadons-nous, si nous avons des dettes, que nos biens ne sont pas à nous, et qu'ils sont acquis à ceux dont nous sommes les débiteurs, tels que domestiques, artisans, ouvriers, créanciers... En ce cas, il faut se priver même du nécessaire, réduire son train habituel, n'avoir que très peu d'habits et de très simples, plutôt que d'attirer sur soi la colère de Dieu par une faute aussi grande qu'est celle de retenir le bien d'autrui injustement.
Lorsqu'on est bon chrétien , on est par excellence un homme d'honneur, droit, probe, juste, intègre, fidèle à la parole donnée ; on est tenu de se montrer délicat jusqu'au scrupule. Il n'y a pas en cette matière de manquement qui soit chose légère.
2° N'empruntez jamais, si vous n'êtes pas assurés de pouvoir prélever sur vos revenus la somme dont
vous avez besoin. En règle générale, une maison qui emprunte est perdue. Mieux vaut vendre une terre que de faire un emprunt.
3° Soyez charitables, je vous l'ai dit : soyez généreux, mais non d'une manière désordonnée. Gardezvous de cautionner personne, pour quelque sujet et quelque occasion que ce puisse être, soit verbalement, soit autrement.
Vous pourrez prêter une petite somme à un ami. Il y a des cas où l'on doit rendre service : un camarade fera une longue maladie , il sera dans d'autres accidents qui n'auront pas été les suites de la dissipation ou du jeu; venez à son secours, aidez-le de votre bourse, et faites-le sans retardement. Mais que ce soit de votre part un sacrifice, sans espoir de retour de la somme prêtée.
Si vous n'êtes en état de vous imposer ce sacrifice, pourquoi vous obligeriez -vous polir un temps où vous en auriez peut-être encore moins les moyens ?
N'engagez jamais votre foi témérairement pour un autre, de peur d'être forcés de la dégager pour vous-mêmes. Vous perdriez du même coup votre argent, votre tranquillité et votre ami. J'ai vu les résultats d'imprudences de ce genre : on n'en retire que des embarras, et presque toujours on est réduit à la triste nécessité de payer pour le cautionné.
Pour bien des choses que je vous ai recommandées des exhortations ont suffi ; mais je me sers de
toute l'autorité que me donne ma qualité de père pour vous défendre absolument celle-ci.
4° Au surplus, dans toutes les affaires de quelque importance, consultez, avant de vous engager, et rapportez-vous-en à l'avis d'un homme impartial, d'une prudence et d'une expérience reconnues. En consultant, on a l'avantage d'être éclairé des lumières d'une personne détachée de l'intérêt personnel, et aussi celui de réfléchir soi-même plus mûrement.
5° Je vous prie et conjure de tout faire pour éviter les procès. Les meilleurs ne valent rien; rappelezvous ce vieux proverbe : « Celui qui gagne reste en chemise, celui qui perd reste nu. »
Des difficultés , des contestations peuvent se produire, en dehors de notre volonté; il arrive quelquefois que les droits les plus légitimes sont méconnus et qu'il faut les défendre. Dans ce cas, vous devrez vous en remettre à des arbitres. Les arbitres sont des juges de notre choix, et leurs décisions, indépendantes des formes, concilient les cœurs en même temps que les intérêts. Un jugement nous ruine; un arbitrage ne nous coûte rien ; il ne nous conserve pas seulement notre repos, il nous ménage l'amitié de la partie adverse.
Nos pères professaient cette maxime que « les actions les £>lus importantes de la vie sont le mariage et le testament .» ; ils ajoutaient qu'il ne faut rien y précipiter et qu'on ne doit rien y négliger.
Ne vous étonnez pas, mes enfants, de voir rapprochées deux choses qui semblent si peu s'accorder ensemble. La réflexion vous apprendra qu'elles portent en elles les deux plus grandes responsabilités qui nous incombent sur cette terre; car, si le mariage fonde la famille, c'est le testament qui la conserve, en lui donnant l'ordre, l'union et la paix.
Dès que j'eus hérité des biens de mes pères, je fis mon testament pour en assurer la transmission , et, depuis lors, j'en ai refait un nouveau, toutes les fois que ma position a changé. Faites de même, sans attendre les infirmités de la vieillesse et surtout votre dernier moment.
N'ayez point là-dessus les frayeurs des gens du monde. Vous êtes chrétiens, et vous savez que la mort est bien en réalité l'acte décisif de la vie. Nous ne vivons que pour mourir, c'est-à-dire que cette
vie ne nous est donnée que pour nous conduire à celle qui suit la mort.
Souvenez-vous que la mort peut nous frapper à tous les instants. Jésus -Christ ne nous dit point seulement : « Préparez-vous ; » mais : « Soyez prêts, estote parati. » Tenez -vous donc prêts, comme si vous deviez partir demain.
Que vos affaires soient toujours arrangées, votre conscience toujours nette. Travaillez, comme si vous ne deviez jamais mourir, et vivez comme si vous deviez mourir dans quelques heures. Peutêtre le fil sera -t- il coupé lorsque la toile sera à moitié tissue.
Donc, sitôt que vous aurez des biens dont vous puissiez disposer, vous devrez faire votre testament : c'est chose importante et toujours pressante.
Il faut se hâter de faire son testament lorsqu'on est en santé, afin de n'avoir pas à s'en occuper quand on est malade, et afin que notre volonté nous survive, si par malheur il nous arrivait de mourir subitement. Voyez quels désordres l'oubli de ce devoir jette dans les familles.
Suivez en cela les belles formes religieuses usitées chez nos pères. Recommandez votre âme à Dieu, à la sainte Vierge, à saint Joseph, à votre saint patron ; mettez-vous en présence de l'éternité, et que vos enfants lisent tracée par votre plume cette profession de foi catholique, apostolique et romaine, qui, transmise depuis nos anciens jusqu'à nous,
nous a tous confirmés dans la vertu et dans le vrai culte à rendre à Dieu.
Il est le maître de tout : c'est en son nom , et pour son honneur et gloire, que nous avons à régler notre héritage. Vous trouverez dans ce Livre de raison ce qu'il vous est utile et nécessaire de connaître sur l'état et l'origine de nos biens, et mon testament vous dira quelles sont à leur égard mes dernières volontés. Ici, je me bornerai à quelques observations générales.
Je désire que la maison paternelle se conserve dans la. famille; elle est chère à nos cœurs, et, s'il est besoin de faire des sacrifices pour cela , vous vous les imposerez : c'est votre intérêt commun.
Je veux qu'il en soit ainsi pour notre domaine patrimonial. J'ai travaillé toute ma vie à le mettre en valeur, je l'ai arrosé de mes sueurs. Livreriezvous à d'autres les fruits des arbres quej'ai plantés? et auriez-vous le courage de chasser la mémoire de nos devanciers des lieux où ils nous ont nourris ?
Et vous, mon fils ou mes fils, qui serez les conservateurs de ces biens domestiques , vous adresserez de semblables recommandations à ceux qui vous succéderont.
Je prie Dieu d'aplanir la voie pour cette entreprise. Je demande à mes enfants de ne pas non plus oublier, dans leurs testaments, la part de Dieu, c'est-à-dire celle des pauvres , afin que leurs prières leur attirent les miséricordes d'en haut.