CHAPITRE PREMIER
LA CARRIÈRE POLITIQUE DE NICOLAS d'oRGEMONT SES RAPPORTS AVEC LE DUC DE BOURGOGNE JUSQU'BN 1413
La famille cTOrgemont avait, ainsi que nous l'avons vu, de nombreuses obligations envers la maison de Bourgogne. Dès 1353, lorsque le roi Jean eut, par suite de son mariage avec la veuve de Philippe de Bourgogne, le bail du duché durant la minorité de Philippe de Rouvre, Pierre d'Orgemont fut chargé de l'administration de cette province { ; plus tard, lorsque le quatrième fils du roi en fut apanage, il devint l'un de ses conseillers les plus écoutés. Il négocia son mariage avec l'héritière du comté de Flandre, et présida, en son nom, les Etats de Bourgogne. Ses titres à la reconnaissance de Philippe le Hardi étaient grands; et ce dernier ne négligea jamais d'intervenir tant en sa faveur qu'en celle de sa famille. Non seulement il lui fît d'importants dons pécuniaires, mais il contribua beaucoup à son élection comme chancelier de France; il l'emmena avec lui négocier les trêves avec l'Angleterre en 1375 et lorsqu'en 1383 il ramena à Paris Charles VI victorieux des Flamands, ce fut l'ancien chancelier de Charles V qu'il chargea de faire connaître au peuple les volontés royales. Quelque temps après, Pierre d'Orgemont était nommé chancelier du Dauphiné, et le duc de Bourgogne le désignait au nombre de ses exécuteurs testamentaires.
Ses fils profitèrent également de cette faveur. C'est grâce au duc de Bourgogne que l'aîné Pierre fut promu à
1. Sur les rapports de Nicolas d'Orgemont avec Philippe le Hardi, voir plus haut, 1" partie, chap. II et III.
l'évêché de Thérouanne, puis à celui de Paris ; que le second, Amauri, devint maître des requêtes de l'hôtel, chancelier du jeune duc de Touraine, membre du Grand Conseil, concierge de l'hôtel de Conflans, et fut chargé à diverses reprises de négociations importantes. De son côté, le quatrième fils du chancelier, Guillaume, fut successivement pannetier, puis échanson du duc de Bourgogne, qui tint son premier né sur les fonts baptismaux ; il accompagna le duc en Lombardie en 1391, et son attachement au parti bourguignon le fit en 1416 comprendre au nombre des victimes de la réaction du parti armagnac.
Cette bienveillance dut également se manifester en faveur de Nicolas d'Orgemont, et Philippe le Hardi ne dut pas être étranger à son entrée au parlement de Paris et à sa réception au chapitre de Notre-Dame. Si les preuves positives de cette intervention font défaut, elles peuvent toutefois être légitimement déduites des rapports qui existèrent par la suite entre Nicolas d'Orgemont et Jean-sans-Peur. Du jour en effet où la scission se produisit entre les partisans de la maison d'Orléans et ceux de la maison de Bourgogne, Nicolas d'Orgemont se rangea nettement, jusqu'en 1413 du moins, parmi les tenants de Jean-sans-Peur.
Il est au premier abord assez étonnant que ce duc de Bourgogne, personnellement très antipathique, ait pu grouper autour de lui, surtout à Paris, un aussi grand nombre de partisans, qui se montrèrent dévoués et fidèles à sa cause. Nicolas d'Orgemont fut du nombre et joua un rôle actif dans ce triste conflit dont le souvenir pèse encore lamentablement sur l'histoire des premières années du xve siècle. Jean-sans-Peur ne suffît pas, par lui-même, à justifier le dévouement dont il fut l'objet de la part des membres de l'Université, des clercs, des bourgeois de Paris et d'un grand nombre de conseillers au Parlement et à la Chambre des Comptes. Mais il profita du souvenir de son père Philippe le Hardi et de l'ascendant que ce dernier avait exercé sur l'ensemble de la population parisienne.
La personnalité de Philippele Hardi domine jusqu'en 1 404 tout le règne de Charles VI1. Possesseur de deux grandes provinces, le duché et le. comté de Bourgogne, de fiefs importants tels que les comtés de Nevers et de Rethel. souverain d'un véritable état, la Flandre et ses annexes, administrateur avisé et attentif de ses propres intérêts, fastueux et prodigue, véritable chef d'Etat ayant une cour, une administration et des finances organisées, une politique et une diplomatie personnelles, Philippe le Hardi fut l'homme d'Etat le plus éminent du royaume sous le règne de Charles VI. Il sut toujours concilier ses propres intérêts avec ceux du royaume. Dans les deux grandes questions vitales qui s'agitaient alors, la terminaison du schisme et la conclusion de la paix entre la France et l'Angleterre, il se montra le chef d'un parti modéré, enclin à la conciliation et à l'entente entre les pontifes et les pays rivaux. Souverain d'un peuple urbaniste, la Flandre, maitre de régions qui ne pouvaient que perdre à la continuation de la guerre et dont l'intérêt principal exigeait la paix, il fut naturellement amené à désirer la fin d'une querelle religieuse et d'une lutte qui nuisaient au développement économique de ses états. A ce double point de vue, il fut conduit à jouer un rôle de pacificateur et de modérateur, qui le rendait sympathique à ceux qui étaient anxieux de savoir à quelle obédience ils devaient adhérer, et désireux de voir se terminer une lutte dont on subissait lourdement les désastreuses conséquences. Certes, ain^i que tous les Valois du xive siècle, Philippe le Hardi était magnifique dans ses goûts comme dans ses dépenses, si bien qu'il mourut insolvable, mais il avait eu le talent de
1. Sur Philippe le Hardi, indépendamment des ouvrages de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, et de Pirenne : Histoire de Belgique, t. II, p. 201-206, voir E. Petit : Ducs de Bourgogne de la Maison de Valois d'après des documents inédits. Philippele Hardi. Impartie. Paris. A. Picard,
1909, in-8°, — et Otto Cartellieri : Geschichle der Berzôge von Burgund. Band I. Philipp der Kùhne, Hertzog von Burgund. Leipzig, Quelle et Meyer,
1910, 1 vol. in-8°.
se faire considérer comme étant seul capable de rétablir l'ordre et l'économie dans les finances du royaume. Il sut se faire le défenseur des intérêts du peuple, s'opposer aux aides et aux taxes — dont au reste il percevait une large part — , alors surtout qu'il trouvait devant lui et contre lui le frère de Charles VI, Louis, duc d'Orléans.
Les historiens ont été généralement favorables à ce dernier prince ; ses brillantes qualités, son goût délicat en matière d'art, le souvenir de Valentine Visconti, lui ont créé une sorte de sympathie universelle et ont voilé chez lui de très graves défauts1. Le duc d'Orléans était ambitieux; il rêvait de se tailler un état ; ayant échoué en Italie, il essaya de se constituer un vaste duché, non seulement en France où, grâce aux libéralités de Charles VI, il parvint à posséder le Blésois, l'Orléanais, le Valois, le Clermontois, le Soissonnais, Coucy, Pierrefonds, Château- Thierry et la Ferté-Milon, mais aussi en Luxembourg et dans les pays avoisinants. Ancien allié d'Henri de Lancastre, il se fit, lors de la révolution qui renversa Richard II, le champion du roi déchu et de sa femme Isabelle de France, sa nièce; il représenta en France le parti agressif, poussant sans ménagement à la reprise de la guerre contre l'Angleterre. Ses intérêts étaient en tous points opposés à ceux de la maison de Bourgogne; il semble bien qu'ils l'étaient en majeure partie à ceux du royaume. Politique imprévoyant, avide d'argent, puisant sans vergogne dans les coffres du trésor royal, abusant de la faiblesse de Charles VI, Louis d'Orléans, bien que séduisant, éclairé, instruit, susceptible de généreux emballements, était mal vu du peuple de Paris. Philippe le Hardi sut profiter de ces sentiments hostiles; il s'opposa à lui, comme défenseur de la paix, de l'ordre et des finances du royaume. Tout aussi ambitieux que son neveu, tout aussi désireux que lui et pour le même motif, d'avoir en mains 1 administra-
1. Sur Louis d'Orléans, consulter Jarry, La vie politique de Louis de France, duc d'Orléans, 1372-1407. Paris, A. Picard, 1889, in-8°, xx-486 p.
tion des finances, il ne cessa pourtant de protester contre les charges imposées au peuple ; il apparaissait comme le champion d'une politique d'apaisement et d'union ; il sut même se poser en défenseur de la dignité royale et de l'honneur du trône, le jour où des bruits savamment répandus jetèrent, à tort semble-t-il, le discrédit sur le duc d'Orléans et la reine Isabeau de Bavière. Son passé, son rôle dans les débuts du règne de Charles VI, lui donnaient l'autorité nécessaire pour défendre la couronne et le royaume contre ceux qui semblaient menacer par leurs dilapidations, leur politique audacieuse, leur attachement persistant aux pontifes d'Avignon, la sécurité et la paix de la France. Tous ceux qu'effrayait cette politique se tournèrent vers le duc de Bourgogne, confiants en son âge, en son expérience, en sa prudence. Ils furent nombreux, car parmi les conseillers et les serviteurs du roi, il en était bien peu qui ne dussent soit par eux-mêmes, soit par leur famille, leur élévation ou leur fortune au duc de Bourgogne, et qui par suite ne lui fussent pas liés soit par la reconnaissance de bienfaits passés, soit par l'intérêt d'une pension actuelle.
Jean-sans-Peur hérita de cette faveur, et la garda, au moins pendant quelques années. Courageux, mais cauteleux, dissimulé, dénué de scrupules, et se laissant, semble-t-il, assez facilement dominer et diriger par son entourage, il bénéficia d'être le successeur de son père. Il continua au reste sa politique, mais avec plus de passion et d'âpreté. Comme lui, il se posa dès 1405 comme le défenseur du roi et du peuple. Beau-père du dauphin et de Michelle de France, fille de Charles VI, double pair et doyen des pairs du royaume, il se proclama bien haut l'ennemi du désordre et des dilapidations financières; il déclara sa volonté de défendre contre tous le roi et le dauphin, ainsi qu'il Favait promis à son père mourant ; il s'adressa aux villes, leur exposant sa volonté de faire aboutir une réforme complète de l'administration, au mieux des inté-
rets du peuple; enfin, tout en négociant continuellement avec l'Angleterre pour les trêves flamandes, il s'offrit à continuer la guerre contre Henri de Lancastre. Son ambition , sa cupidité ne le cédaient en rien à celles de Louis d'Orléans ; il sut se faire céder une partie des aides { et se faire confirmer les pensions que touchait son père. A cours d'argent, contraint de mettre ses joyaux en gage2, d'emprunter aux bourgeois de Paris 3, il laissait croire que tous ces dons, tous ces emprunts n'avaient d'autre objet que l'intérêt du royaume. Au reste, ses créanciers, gros changeurs et bourgeois parisiens, espéraient bien tirer parti de leur complaisance en étendant en Flandre leurs débouchés commerciaux : et beaucoup d'entre eux,lesOrlant, les Sanguin, les Ysbarre, lui étaient attachés soit par des charges de cour*, soit par des missions de confiance 5, soit par de lucratives pensions6.
1. En septembre 1405, Charles VI lui abandonna les aides levées sur la seigneurie de Jaucourt (dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. III, p. 215), et lui confirma la pension de 12.000 1. que touchait Philippe le Hardi pour la garde du château de l'Ecluse. En 1410, Charles VI lui accordait 100.000 fr. sur les aides (Arch. de la Côte-d'Or, B 1570, fol. 196). Il avait au reste, ainsi que son père, su se faire céder des sommes importantes sur les aides; les comptes de la trésorerie générale de Bourgogne sont fort instructifs à ce sujet. Un relevé des « décharges, lettres, contrelettres et obligations », en 1413, totalise à 41.985 1. 13 sous, 4 d. t. l'ensemble des sommes dues par le trésor royal au duc de Bourgogne (Ibid.. B 1572, fol. 60 v* et suiv.). En 1411, le roi lui abandonna 100.000 fr. pour les frais de la guerre contre le duc d'Orléans et ses adhérents (Ibid., B 1570, fol. 62 v°).
2. Le 16 avril 1411, il avait engagé à Nicolas Beuzelin sa couronne de fleur de lys (cf. Gachard, les Archives de Dijon, p. 108).
3. Voir plus loin, p. 546. Sur toute cette partie, consulter l'ouvrage de M. Coville, Les Cabochiens et l'Ordonnance de 1413. Paris, A. Picard, 1888, in-8».
4. Dès 1386, Orlant était valet de chambre du duc (Prost, Inventaires mobiliers et extraits des comptes des ducs de Bourgogne, t. II, p. 328).
5. Don de 1.100 fr. à Denisot le Breton pour diverses ambassades (Arch. de la Côte-d'Or, B 1503, fol. 62 v4).
6. Don de 1.600 fr. à Michel Lallier, le 22 avril 1411 (lbid.t B 1570, fol. 196).
Ils savaient en outre que Jean-sans-Peur saurait servir leurs intérêts. En effet, il ne laissait par politique échapper aucune occasion de se déclarer et de se montrer le défenseur et le restaurateur des libertés parisiennes, et de 1407 à 1413, il ne cessa de travailler en faveur des bourgeois de Paris. Déjà en 1405, son intervention avait eu pour résultat le rétablissement des chaînes qui fermaient les rues, et qui étaient l'un des symboles les plus chers des droits de l'échevinage; de nombreux avantages furent, à sa requête, accordés aux grandes corporations parisiennes1 ; dès 1409, une partie des privilèges de la prévôté des marchands furent restitués2, le libre commerce des armes et des armures fut autorisé, en présence des troupes d'hommes d'armes armagnacs qui couraient la campagne 3 ; on leur permit en 1411 « pour certaines grosses besongnes qui grandement touchent le bien, honneur et prouffit du royaume et de ladite ville », de s'assembler « tant de fois qu'il leur plaira et que bon leur semblera » pendant l'espace de deux mois*; on garantit en 1412 aux bourgeois de Paris le paiement de leurs créances sur les biens des Armagnacs bannis5 ; enfin, la prévôté des marchands fut restituée dans toutes ses prérogatives 6 et placée sous la sauvegarde royale7.
D'autre part, l'Université, peuplée de nombreux clercs pensionnés par lui, et dont les opinions en matière de schisme se rapprochaient de celles que défendaient les ducs de Bourgogne, lui était en majorité dévouée8; le clergé
1. Arch. nat., JJ 161, n° 2, 14 août 1406 ; — ibid., n° 70, 30 sept. 1406 ; — ibid., n° 78, oct. 1406 ; — ibid., n° 131 , décembre 1406 ; — ibid., n° 135, août 1406 ; — ibid., n° 270, 24 avril 1407 ; - ibid., n° 322, 4 juin 1407 ; — JJ 163, n° 258, mars 1409 ; — ibid., na 322, 7 juin 1409 ; — ibid., n" 340, 26 août 1409.