PATRICE GECK A M. JEAN DE FRESNE
San-Francisoo, juin 1872.
Tout va bien, monsieur; dans quelques mois ce sera fini. J'ai suivi de point en point vos instructions, et votre secret sera bien gardé. Je n'écris pas facilement, vous savez. Excusez-moi donc si je ne vous en dis pas plus ; l'essentiel est que je vous en aie dit assez.
Votre humble serviteur.
BLANCHE A MADELEINE
Juillet 1872.
La lettre de ta bonne grand'mère est venue trop tard, chère aimée. Son généreux mensonge — oh î c'en est un, ne cherche pas à le nier — est inutile maintenante
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Il y a quelques jours, toute aux préparatifs de mon mariage, dont l'époque est prochaine — si ja mais elle doit venir — je ne songeais plus ni à tes lettres, ni aux hésitations de M"' de Verninac; je ne songeais qu'aux promesses de la vie où j'allais entrer ; qu'aux bonheurs déjà lointains de celle que j'allais quitter et que m'avait faite si douce l'affection de mon oncle Jean.
Je m'efforçais , en me montrant pour lui plus expansive et meilleure, d'effacer à mes propres yeux la trace de mes injustes soupçons. Je me sentais confiante, calme, heureuse comme autrefois; et, comme autrefois, la maison retentissait du bruit de mes éclats de rire et de mes chansons.
Tout cela n'a guère duré !
Samedi, mon oncle réunissait aux Petits-Prés les électeurs les plus influents da canton. Il se proposait, m'avait-il dit la veille en riant, d'étudier la grave question de l'influence des truffes au point de vue électoral. Il s'était occupé avec moi du menu, que j'avais composé magistralement, un menu princier, qu'il trouvait trop simple et trop bourgeois !... Ce que c'est que l'ambition !
Le déjeuner était pour midi. A dix heures, nos invités commencèrent à débarquer, les uns de leur cabriolet, les autres de leur charrette; ceux-ci en blouse, ceux-là en paletot; des casquettes par-ci,
des chapeaux par-là !... Toute triste que je suis, je ris encore de cet étrange tohu-bohu.
Me vois-tu forcée de recevoir et d'accueillir ces braves gens que je ne connaissais pas? M"* Blanche de Fresne distribuant des bulletins de vote !
A midi précis on entrait processionnellement dans la salle à manger. La plupart de nos électeurs avaient amené leurs dames; ce qui m'autorisait, ou plutôt me condamnait, à jouer jusqu'au bout mon rôle de maîtresse de maison.
Pendant tout le premier service, je ne crois pas avoir entendu d'autre bruit que celui des couteaux et des fourchettes. Les convives s'acquittaient de leur besogne en gens dont l'estomac promet d'être reconnaissant. Je riais tout bas... je ne me savais pas si près de pleurer!...
Au second service, la politique et l'économie politique 'montrèrent le bout de l'oreille; au dessert, elles avaient bel et bien montré l'oreille tout entière. C'était un feu roulant de questions auxquelles mon oncle répondait avec l'empressement d'un homme... qui n'est pas encore élu et qui veut l'être.
Il sait le canton sur le bout du doigt et se serait facilement tiré d'affaire sans l'insistance d'un électeur, mon voisin de gauche, qui semblait prendre plaisir à jet^r des bâtons dans les roues de son char. — Pourquoi ? peu nous importe. Battu sur
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plusieurs points, je Tentendis s'écrier tout & coup que M. le comte de Fresne, si libéral aujourd'hui, n'avait pas toujours suivi la même ligne. Il n'en voulait pour preuve, disait-il, qu'une profession de ioi signée de ce nom, en date de 1868, et dont il proposait de donner lecture.
— Eh, morbleu I s'écria mon oncle, dont l'impatience était visible, cette pièce n'émane pas de moi, mais de mon frère, Raoul de Fresne... Je n'étais pas en France à l'époque dont vous parlez... J'étais en Amérique... Tenez!...
En même temps il passait à son contradicteur une lettre que celui*ci s'empressa de prendre et de déplier.
En Amérique!... Le sang m'en était monté au visage. Oh ! cette lettre, je la dévorais des yeux. Mais l'enveloppe, placée à côté de moi sur la table, était à l'envers et je ne pouvais voir le thnbre.
Au bout de quelques minutes, qui me parurent des siècles, mon voisin la reprit enfln cette enveloppe ; et, pour y replacer la lettre qu'il venait de lire» il la retourna. J'y jetai les yeux.
8an-Francisco!... Ce nom y était imprimé en gros caractères, à l'angle de gauche, en haut ; je vois encore la place!... San-Francisco !...
A compter de ce moment, je n'entendis plus rien, je ne vis plus rien! Je profitai d'un moment de
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tumulte et de bruit pour quitter la table et me retirer dans ma chambre.
Ton horrible histoire me revenait à Tesprit.
Etait-ce donc vrai?... Cet homme que depuis cinq ans j'aimais , que depuis cinq ans je respectais comme un père, n'était-il qu'un aventurier sans probité, sans honneur ; un...? Mais non ! non ! cela ne se pouvait pas !... C'était absurde !...
Oui... Mais cette pensée épouvantable me revenait sans cesse, me harcelait, m'obsédait.
Je restai chez moi jusqu'au soir. Vers huit heures, mon oncle vint s'informer des motifs de ma brusque disparition. Je me laissai embrasser sans lui jeter comme de coutume mes bras autour du cou, sans lui rien dire. Quelque chose étouffait en moi les paroles affectueuses que mon cœur me criait pour lui.
Oh ! que j'en ai souffert ! De la nuit je n'en ai pas fermé les yeux.
Le lendemain matin je voulais savoir. Je descendis, résolue à lui dire en face : « Connaissez-vous un nommé Patrice Geck? Avez-vous connu les frères Lefèvre ? » Eh bien, en arrivant près de lui la force m'a manqué. J'avais peur!... De quoi?... Je n'ose pas te le dire ; j'ose à peine me l'avouer : j'avais peur qu'il ne me répondît : « Oui ! » J'avais peur de ne plus pouvoir douter.
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ne UNE HEURE A LIRE.
— Qu'avez-vous , ma chère Blanche? me demanda-t-il affectueusement.
-^ Rien... mon oncle... rien.
Mais je ne sais pas mentir. II insistait... Que dire? que répondre?
Une idée me vint. Je ne lui avais jamais parlé de ma fortune. Sur le point de me marier, n'était-il pas tout simple de lui en toucher quelques mots? et n'était-ce pas une occasion de le mettre sur un terrain où il pouvait, d'une minute à l'autre, me laisser, à son insu même, entrevoir la vérité?
— Mon oncle, lui dis-je, combien ai-je de dot? Il leva brusquement les yeux, me regarda d'un air
à la fois surpris et triste, hésita quelques secondes et me répondit :
— Ce sont des comptes que vous me demandez ?
Un ce oui » étouffé sortit de mes lèvres.
— Je ne m'attendais pas à cela de votre part, ajouta-t-il.
Et, comme je ne répondais rien, il me prit les mains et me dit encore :
— Des comptes... de vous à moi?...
— Oui.
Oh ! ce mot, j'avais eu bien de la peine aie dire... mais il était dit.
Mon oncle prit dans un des tiroirs de son bureau une liasse de papiers qu'il déplia et que je regardai
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LE SECRET DE l'ONCLE JEAN. 117
sans les voir — j'avais comme un nuage devant les yeux ; — puis, d'une voix lente et grave, il m'exposa ma situation. J'entendais vaguement... assez pour comprendre, hélas !•..
Je suis ruinée, moi aussi, ma pauvre Madeleine !..♦ Je ne possède rien de mon chef!... Tout le bien-être dont je jouis, tout le luxe qui m'entoure, c'est à M. de Fresne, à lui seul !... Ma dot? c'est lui qui me la donne!... Ce mariage est son œuvre !... Et sans lui je ne serais rien, je ne pourrais rien être ! Quelle désillusion I... quelle chute !..,
S'il est coupable de ce crime, s'il est indigne de mon affection, je perds tout : fortune, espérance, avenir!... C'est la misère !...
Eh bien ! ce n'est pas la misère que je crains le plus ; elle me rapprocherait de toi. Ce que je crains, c'est la sinistre vérité qui ferait descendre mon oncle, mon second père, du piédestal où l'a mis depuis cinq ans mon affection.'
Ah! de cela, surtout de cela, je souffre à en mourir!... Et je ne sais rien!... et je n'ose pas aller franchement au but!...
Pendant ce fatal entretien, je n'ai vu sur sa figure ni trouble ni crainte. Je n'y ai lu qu'une tristesse profonde de se voir interrogé par moi, qu'un regret amer d'être obligé de me dévoiler toute l'étendue de son abnégation et de son dévouement.
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t18 UNE HEURE A LIRC.
Depuis. . . Ah ! depuis, nous nous regardons comme des gens qui ont une injure à se pardonner et qui ne veulent ni l'un ni l'autre avouer leurs torts.
Plus de bonnes causeries au coin du feu 1... Plu»^ de bons baisers, le soir, à Theure du sommeil 1...
Ah ! je suis bien malheureuse et bien triste !... J'ai vieilli de dix ans !...
Il me faut ton affection, ne l'oublie pas. Puisse la mienne te servir à quelque chose 1 C'est tout ce que je puis t'offrir à présent ! Ton orgueil du moins ne t'empêchera pas de l'accepter.