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ÉTIENNE GILSON ti que réellement les hommes furent, c’est au contraire mettre en échec bien des préjugés trop prompts à se satisfaire. Le
simple fait de discuter les titres dont ils se croyaient possesseurs, peut obliger à refondre les idées sur lesquelles - ils s’appuyaient. Dans la mesure où l'histoire dont ces - idées avaient besoin s’avère fausse, il devient hautement - probable qu'elles-mêmes ne sont pas vraies. L'histoire est - donc une arme beaucoup plus efficace et une discipline - beaucoup plus engagée dans le présent qu'on ne l’imagine lorsqu'on en fait une sereine, mais stérile contemplation du passé.
—— C'est la faillite de l’histoire objective et désintéressée. __ Si l’on veut; mais que d’équivoques peuvent se
glisser sous ces mots ! Il n’y à pas plus d'’historiens désin- » téressés que de savants impassibles. Ce qui importe, c'est. . de savoir si la passion qui meut un historien est de nature telle qu’elle l’incite à l'étude des faits ou qu’elle l'empêche » au contraire de les apercevoir. Quittons les bas-fonds de la
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» haine et ne nous occupons que des ardeurs intellectuelles - Jes plus nobles. Je vois une différence profonde entre deux » historiens, également passionnés de faits et d'idées, mais
dont l’un définit d’abord des idées pour leur soumettre « Jes faits, alors que l’autre s'efforce de décrire d’abord les
- faits pour en induire des idées. C’est le second, me semble-
$ t-il, qui est dans la bonne voie.
…. — Soit ; mais il reste une difficulté propre à l’histoire
“Mes idées en général, et de la philosophie en particulier.
… Dans ce cas, ne sont-ce pas les idées pures qui sont la réalité » véritable et par conséquent aussi la matière propre de d'histoire ?
— Je n’ignore pas que certains le pensent, mais j'avoue
» ne pas voir comment on peut réaliser une telle doctrine - sans s’exposer aux pires difficultés. Ou bien la pensée se - meut en effet dans les idées pures, mais elle est alors dans
Pintemporel, et l'on est hors de l’histoire ; ou bien elle
ei.
se meut dans l’histoire, c’est-A-dire dans le temps, et alors jamais elle n’y rencontrera d’idéés à l’état pur, mais des. hommes et des systèmes d’une extrême complexité. Celui. qui veut à toute force extraire des faits réels les conclu-. sions nécessaires ne peut ÿ parvenir, s’il s'agit d'histoire. des idées, qu'en passant subrepticement d’un plan à. l’autre. On traitera chimiquement Descartes, par exemple, | jusqu’à en extraire cette essence idéologiquement pure que. l’on nomme le Cartésianisme ; puis, redescendant de cette : essence vers l’œuvré, et même vers l’hornime, on tentera | d'établir qu’elle permet d'en rendre raison et de la définir. Seulement, À supposer d’abord qu'on ne se soit pas trompé sur la nature de cette essence — auquel cas on commettrait une erreur totale — il reste qu’elle est une pure abstraction ; que c’est Descartes et son système, non le cartésia- . nisme, qui est une réalité : et qu'enfin, puisqu'il n’était pas | son essence pure, mais simplement lui-même, on ne saufait l'y réduire sans faire violence à la vérité. ra — Position fort proche de ce qüe l’on nomme aujourd’hui . l’historicisme… Fiat — L’hiStoricisme consiste à définir le contenu des idées en fonction de leur seule histoire ; moi, je refuse d'écrire s ‘leur histoire en fonction de leur seul contenu. Je n'h à troduis donc pas l’historicisme en métaphysique, je m'ef- « force d’éviter le métaphysicisme en histoire. C’est tout … différent. ei —— Est-ce la méthode que vous avez appliquée à Saint … Bonaventure et Saint Thomas ? .
Ne
— Rien n'’eût été plus facile que de réduire ces deux penseurs à un jeu de thèses abstraites philosophiquement à inconciliables. Ce qui aurait eu pour effet de mettre aux
prises aujourd’hui encore thomistes et augustiniens sans espoir de conciliation. À
est blues difficile, mais probablement vrai .
s profonde, c'est d’ arriver à voir que deux are Ts placés devant le problème d'interpréter rationnel-
ette vérité infinie qu'est la foi chrétienne, se sont Ouvés conduits à donner deux solutions différentes du l \êm problème et que chacune de ces solutions s explique
Es de faire tenir dans une seule synthèse une rar
que d inadéquates expressions.
là pourquoi, bien que très sensible aux rigueurs d’ \ibA e purement dialectique, je préfère personnellement
aux hommes eux-mêmes la raison de ce qu 1e. .
iseignent touchant le sens de la réalité.
ns doute est-ce là ce que ie faites actuellement
| “tude de saint Thotius et de saint Boniten ie ie révélé P ne cp 0 Saint or
ve
sérvaore de la néspyilque Il est Hs nt ci . mais il est déjà cela et je pense que la philosophie
de si pleine de mépris pour le moyen âge, ne vit ë
ant que de ses débris. Cette philosophie, voyez- -vous,
J rappelle Villeneuve-lès-Avignon, dont les murs se
couvrent d'affiches incl ol en oi d’ Toni mil dont tout un quartier reste heureux de s Lun dans 1 ruines de ses cloîtres Hd |
der le . ce qui né saurait se taie sans le concour: d’un saint Augustin. Eu — Pareil appel au passé soulève toujours l objection qu l’homme moderne ne saurait s’accommoder de demeures vieillies. Pourquoi manquer de confiance dans la Fo notre temps ? FRE — J'aime mon temps. Je l’aime d’un amour tel que, même après avoir vu tomber mes camarades à Verdun. et les petits enfants mourir de faim au nom du progrès, à Odessa et à Saratof, je ne parviens pas à en désespérer. C’est que, voyez-vous, malgré ses bassesses et ses crimes, il n’a pas laissé la flamme sacrée s’éteindre complètemen et je crois la voir chaque jour retrouver quelque chose de son ancien éclat. J’ai tenu entre mes mains les premières éditions, encore toutes fraîches, de la Cantate à trois voix et de léolution créatrice ; Debussy a dirigé pour moi la Damoiselle élue et Dukas, tout récemment encore, son Ariane et Barbe-Bleue, cette immortelle musique des idée s pures ; les marbres de Rodin et de Bourdelle, les. toiles de Monet et de Carrière sont venus au monde sous ‘es yeux ; cent chefs-d’œuvre, que j'oublie, se sont “offerts à. moi pour m ‘élever et me nourrir de leur substance, et j'aurais Le droit de me croire frustré ? ë Mais je ne saurais oublier cependant qu'avant heal ; moderne il y a l’homme tout court, celui dont les exigences esthétiques sont aussi pleinement comblées par Poestum ou. le Parthénon que le furent celles des architectes qui cons. truisirent ces temples. Pour que tout regard jeté en arrière fût une absurdité, il faudrait pouvoir affirmer que. l'humanité demeure constamment au niveau le plus ‘es