‹ Une heure trop tard (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · SUITE DU CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

SUITE DU CHAPITRE XXIX

Après avoir écrit le chapitre précédent, nous sommes resté peut-être un quart d'heure renversé dans notre fauteuil, et suivant mentalement les conséquences de notre idée.

C'est ce qui arrive le plus souvent, que ce que Ton écrit ressemble à Pélan que Ton prend pour sauter.

Ou encore à une lutte préalable qui dou-

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ble les forces, comme le savent les lutteurs.

Puis quand on a cessé d^écrire, quand Timaginalion échauffée court avec une telle rapidité que les mots ne peuvent la suivre : ce que Ton pense alors, ce qui passe dans Tesprit, rapide et insaisissable, de telle sorte que, les yeux fixés devant soi, et presque jaillissans de la tête, on poursuit du regard ces images légères, vagabondes, vaut beaucoup mieux que ce qu'on écrit.

Il y a, nous le croyons du moins, de la musique qui, écrite pour un instrument, doit être baissée d'un ton ou d\m demi-ton pour la voix ou pour un autre instrument. Cest ce qui arrive au poète : ce qu'il pense est transposé, et bien misérablement quand il Técrit ; les langues sont bien impuissantes à rendre la pensée ; et quand vous blâmez son œuvre, plus que vous mille fois il en sent la faiblesse et rinsuffisance ; il est comme un musicien enroué, dont la voix ne rend pas comme il sent : il sent la note juste, et elle arrive fausse.

Il le sait et il souffre : et plus tard quand il a vu que ce n'est pas impuissance de l'individu, mais impuissance de l'humanité, il ne cherche plus à vous dire que des choses tra-

(luisibles en langue vulgaire ; il devient commun et rampant, et on Fapplaudit.

Donc, en ce quart d'heure que nous restâmes renversé dans notre fauteuil, nos idées, suivant toujours Timpulsion que nous leur avions donnée, prirent une bizarre direction.

Ce qui eut ceci d'as;réable pour nous, que nous comprîmes que le caractère de notre héros est vrai et pris sur la nature, puisque nous retrouvâmes en nous des inconséquences tout aussi fortes que les siennes.

En effet, par des transitions qu^il serait long et difficile d'expliquer, nous arrivâmes à réfuter tous nos argumens contre les montres et les pendules, et nous prîmes la résolution d'acheter une montre avec le prix du chapitre que nous avions fait pour en prouver au moins Tinulilité.

XKXI.

PAUVaS HEXiENS.

Une grille bronzée , une cour, un escalier de pierre, puis un péristyle à colonnes.

Sous la remise, une voilui^ élégante, des chevaux dans les écuries ;

Des domestiques dans Tantichambre.

Des statues et des vases de marbre dans la salle à manger.

Traversons un salon magnifiquement meu-

l6îi UNE HEURE TROP TARD.

blé; les murailles sont tendues de draperies bleues avec des torsades d'or ; des tableaux sont suspendus tout alentour ; de riches dorures, des porcelaines précieuses chargent la cheminée et les consoles : aux fenêtres des rideaux de soie.

Passons.

Une douce odem^ de fleurs et de parfums s'exhale en ouvrant cette porte.

Cette chambre est tendue de soie violette et blanche ; — capricieusement bii^arré, le jour pénètre, mystérieux, à travers des vitraux peints que recouvrent des rideaux de soie blanche à brodures et torsades violettes ; — des glaces qui vontdepuis le bas jusqu'en haut reflètent les vitraux.

Des corbeilles de laque sont remplies de fleurs que multiphent cent fois les glaces; — des divans de soie avec des torsades blanches sont entourés de corbeilles odriférantes.

Et au fond, un lit en ébène sculpté avec des rideaux semblables à ceux des fenêtres.

Dans un coin, une harpe ; — au plafond, une lampe d'albâtre.

Par terre, un tapis blanc semé de rosaces de diverses couleurs.

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C'est la chambre d'Hélène .

Elle est à demi couchée sur un divan, vêtue d'une robe de mousseline blanche, dont les broderies ont coûté plusieurs mois de travail aux plus habiles ouvrièies. Ses cheveux sont relevés sur son front ; sur son cou blanc tombe un collier d'émeraudes ; des émeraudes pendent à ses oreilles; ses mains roses et eâilées portent des bagues scintillantes, ses pieds étroits sortent à moitié de pantoufles de velours cramoisi brodées en or.

Elle est encore pâle ; mais ses yeux ont repris leur éclat.

Si vos regards pouvaient pénétrer dans des chambres qui sont derrière celle-ci.

Vous verrez de grandes armoires en bois de cèdre : deux sont remplies de robes des plus rares étoftes et de toutes couleurs ;

Une autre de chapeaux , de fleurs , de plumes.

Une autre de riches chaussures, de bas de soie, en si grand nombre que la patience vous manquerait à les compter ; et , en plus grand nombre encore , des bas du fil le plus fin.

Puis , les autres armoires sont pleines de

l('»4 Vmi HEURE TROP TARD.

linge; la toile en est si fine et si serrée qu'on croirait que des fées Tont faite de ces fils blancs , qui voient dans Tair à Tautomne , et que les enfans appellent /ils de la ifierge, — les croyant échappés de la quenouille de Marie, lanl il sont blancs et légers: — il V a deux cents chemises, des peignoirs brodés , des mouchoirs aussi curieux à voir que des tableaux précieux , tant les broderies en sont fines et délicates, et partout le chiffre d''Hélène brodé en or fin.

Pour faire tout cela , il a fallu deux mois , quoiqu'on ait employé , outre les ouvrières de la ville , celles des villes voisines à vingt lieues à la ronde.

Mais aucune reine n'a de plus beau linge, ni mieux travaillé.

Hélène est occupée à examiner une nouvelle bague qui lui a été donnée le matin, c'est une bague ciselée par un célèbre artiste : il y a là, au doigt d'une jeune fille, le travail de bien des jours et de bien des nuits d'un homme de génie; pour le prix qu'elle a coûté, on achèterait la jument chérie d'un Arabe ; on achèterait toutes les vignes qui tapissent les côtes du Rhin; on achèterait trente consciences d'hommes incorruptibles.

UNE HEURE TROP TARD. l65

On a entr'oiivert les vitraux pour laisser passer à travers les rideaux de soie Pair frais et pénétrant du soir, que Ton entend bruire dans les feuilles des arbres, dont la cîme se balance devant les fenêtres.

Pendant qu'Hélène respire nonchalamment cet air pur ,

Dans une autre pièce on charge une table de mets exquis;

Dans les cours , on attèle des chevaux qui piaffent et trépignent.

Tout cela est pour Hélène.

Tout cela est à Hélène.

Des voitures arrivent, el on en voit descendre des hommes richement vêtus , qui nuiront pas ce soir aux cercles de la cour , ou on les attend et on les désir.

Tout cela est pour Hélène.

Ces hommes viennent Tadmirer et envieile comte Le yen , et escorter sa voilure à la promenade.

Pauvre Hélène !

Heureusement que tu ne comprends pas bien ce qui serre ta poitrine à ce souffle harmonieux et pénétrant du sou.

Au printemps , sortent du bois niorl , de

l66 UNE HEURE TROP TARD,

la terre nue, Therbc verle , les feuilles et les fleurs; du cœur, il doit sortir de Tamour, plus beau que les feuilles, plus doux que Todeur des fleurs.

Pauvre Hélène, ce n'est pour toi qu'un besoin vague et inintelligible !

Pauvre Hélène !

Cette nuit oi^i tu as payé tant de luxe; cette nuit où tu as donné des plaisirs que tu n'as pas partagés, où tu as vu et causé des transports qui ne t'ont donné que de la honte et de Teffroi.

Elle t'a rendue triste et humiliée, et son souvenir t'a" fait pleurer pendant plusieurs jours; mais le luxe l'a étourdie, comme un parfum trop fort, et tes sens se sont un peu éveillés, et quelques étincelles de plaisir t'ont paru de l'amour : ce n'est que cela? as-tu pensé: alors autant que ce soit celui-ci qu'un autre.

Pauvre Hélène ! tu as payé tout cela bien cher; prie le ciel, si tu penses encore à prier, qu'il te fasse mourir avant de le savoiy.

— Où est Richard, dit Maurice?

— Chez le maître d'escrime.

— C'est singuUer, dit Maurice en s'en allant; ce diable de Richard ne manque pas une leçon. Ce garçon -là fait tout ce qu'il veut. Comment se fait-il que moi je n'aie pas encore pu réussir à en prendre une seule? Je vais aller le joindre.

l68 UNE HEURE TROP TARD.

C'était le matin , il faisait un beau soleil , et il y avait à traverser un petit bois ; le soleil rendait transparentes les jeunes feuilles qui formaient sur la tête de Maurice une fraîche tente de verdure ; à peine quelques espaces laissent voir le ciel bleu ; les oiseaux chantaient doucement en secouant leurs ailes et étalant coquettement leur plumage au soleil ; Therbe était haute et touffue et parsemée de fleurs de fraisiers; outre le chant des oiseaux, on n''entendait rien, que de temps en temps une bouffée de vent qui faisait frisonner les feuilles.

Quand Maurice fut à Textre'mité du bois et qu"'il aperçut devant lui les premières maisons du village et Tombre qu'acnés projetaient, il voulut jouir encore un instant des douces sensations qui s'étaient emparées de lui ; il se retourna , et laissa plonger sa vue entre les arbres et les buissons; puis écouta encore le chant des oiseaux et le frisonnement des feuilles , et aspira à longs traits cet air suave et pur avant d'entrer dans la ville, — comme le plongeur avant de descendre sous les flots; — puis s'appuya contre un châtaignier , et se laissa aller à une rêverie sans but et sans objet , telle

que la font naître les riches et paisibles scènes de la nature quand on sMdentifie à elle , quand on naêle son haleine aux parfums des fleurs et au souffle du vent ; quand on vit de la vie des arbres, de celle des oiseaux, de celle de Teau qui coule sous Therbe ; quand la poitrine se dilate , quand on se trouve heureux rien que de vivre , rien que d'oublier et de sentir; quand il semble qu'il manque des sens pour sentir tout cela.

Il n'y a dans la nature ni haine ni combats , se dit Maurice ; il y a du soleil pour toutes les plantes, des plantes pour tous les terrains.

Un arbre ne cherche pas à voir une double part de soleil aux dépens d'un autre arbre ; chaque êlre organisé vit renfermé dans les conditions que lui a prescrites la nature. Le chêne ne produit que des glands , le genêt ne cherche pas à projeter un large oml^rage.

Dans notre société , au contraire , il semble n'y avoir qu'un peu de soleil que l'on s'arrache et se dispute , qu'un peu de terre oii tout le monde ne peut mettre ses pieds. L"*existence est une conquête , le sommeil une usurpation, la nourriture une victoire ; il semble toujours qu'il y ail trop d'hommes, ou que Dieu , père

imprévoyant , n'ai pas songé d^avance aux besoins de ses enfans.

Cest que personne ne veut rester là où il est ni tel qu^il est ; c'est que personne ne comprend riiarmonie , que chacun veut jouer des solos ou au moins des dessus , et aime mieux causer une discordance que de ne pas paraître, dût-il jouer faux et blesser Foreille , pourvu qu'on Fentende personnellement, lui en dehors des autres ; c'est qu'on ne comprend pas que dans la nature le moindre atome est autant qu'un homme , un fétu de paille autant qu'un monde ; parce que là il y a harmonie ; parce que si vous ôtez le fétu , il y aura discordance comme si vous ôtiez ce monde.

C'est qu'on ne comprend pas que si la grosse caisse , dans un concert , ne veut obéir ni aux pauses ni aux silences^ et prétend chanter, que si chaque instrument veut se faire entendre toujours et par dessus les autres, il y aura cacophonie et charivari; tandis que si chacun se contente déjouer sa partie, il y aura et musique et harmonie, et que chaque instrument, fût-il un chaudron et n'eut-il qu'une note, aura pour sa .part contribué à cette harmonie.

Chaque homme est bien tel qu'il est , avec ses vertus , ses vices , ses passions , ses cheveux , ses yeux et ses dents : il a sa partie à jouer; mais la plupart veulentprendre les vices, les vertus, les passions, les cheveux, les yeux et les dents d'un autre. Tout le monde veut s'emparer d\me seule chose , tandis que chacun à sa vie distincte à vivre. Aujourd*'hui tout le monde veut être gouvernement ; ce n'est ni plus ni moins ridicule que si tout le monde , dans une ville , s'avisait de se faire bottier.

Cela m'explique la jouissance infinie que je trouve dans la solitude , au sein de la nature , où tout est ordre , calme et harmonie ; tandis que dans la société tout est désordre , guerre et confusion.

Il faut que je sois bien irrésolu et bien lâche pour ne pas vivre dans la retraite et la solitude.

Il faudrait se faire une solitude à deux.

Une femme qui comprît la vie comme moi, et qui mêlât son existence à la mienne, comme un ruisseau à un ruisseau , comme le son d'une harpe au son d'une harpe; puis clore sa vie,^ vivre ensemble , sentir ensemble , mourir en-

semble , comme si Dieu n^avait créé qu'elle et moi; jouir du soleil, do rombre,de Tair, comme s'ils if avaient été faits que pour nous deux.

A ce moment, Maurice se retourna en entendant des pas : c'était Richard qui revenait. Ils rentrèrent tous deux ensemble, prirent des fleurets et s'escrimèrent. Quoique Maurice fût naturellement plus vij^ourcux et plus adroit que son ami , il eut un grand désavantage. Tous deux ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent accalmies de fatigue et de chaleur.

— Remets ton habit , Richard , dit Maurice ; il fait un vent frais , et rien n''est si dangereux qu'une transpiration répercutée.

Richard remit son habit. Maurice continua :

— Tous les exercices violens produisent une irritation des poumons , qui a pour cause la fréquence des raouvemens d'aspiration , et de respiration , et l'introduction d'une plus grande quantité d'air. Si cette irritation, qui se calmerait d'elle-même en laissant la transpiration cesser doucement et naturellement , est au contraire augmentée par un refroidissement, il s'en suivra des douleurs df tête ou

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céphalalgie , des frissons , une douleui- de côté, une loux légère , c"'est-à-dire , en un seul mot, une pleurésie aiguë, et vous vous trouvez exposé au médecin et à tous les anti-phlogistiques connus.

Ou si la toux est plus forte, si la douleur de côté change de place, vous avez une pneumonie.

Enfin la répercussion de la transpiration produit depuis le rhume simple jusqu^au catarrhe, depuis la catarrhe jusqu'à la phthisie pulmonaire, depuis la phthisie pulmonaire jusqu'à la mort.

Il serait donc fort niais de s'exposer, je ne dis pas à la mort, qui n'a aucunes conséquences, et qui nest que quand nous ne sommes plus, mais à des maladies longues et aiguës, pour avoir négligé un soin hygiénique aussi simple et aussi facile que celui de ne pas s'exposer au refroidissement après un exercice qui cause la transpiration.

Seulement alors Maurice s'aperçut que la sueur qui le couvrait était devenue froide il se rhabilla, mais ne put ramener la chaleur. Lanuitileul le frisson, puis une fièvre violente.

C'est pourquoi il fit appeler son ami Fischerwald.

xxxin.

— Je suis un homme vraiment singulier, dit en entrant le docteur Fischerwald ; je sors d'une maison où j'oubliais mon chapeau ; heureusement que Ton m'en a averti. Il n'j a pas de bizarrerie dont je ne me rende coupable. — Le docteur Fischerwald, l'homme le plus semblable à tout le monde qui se fût jamais rencontré, avait la prétention d'être singuilère-

ment bizarre et original. — Il posa son chapeau sur le côté, pour qu^l eût avec la table le moins de contact possible, mit doucement sa canne dans un angle, Péloignant du mur par le bas, de manière qu'elle ne pût tomber, et s'assit près du lit de Maurice en écartant les pans de son habit, pour ne pas les froisser en s"'asseyant dessus.

— Tu es malade ; faut bien prendre la chose ; cette vie est une vie de douleurs, comme dit Lucrèce :

Nam nox alla diem , neque noctem aurorn sequula est Quœ non audierit mistos vagitibus œgris Ploratus mortis comités.

« Jamais la nuit, jamais l'aurore ne se sont succédés, sans entendre à la fois, et les vagissemens des enfans qui souffrent en naissant, et les sanglots sur la tombe des vieillards.

— J''ai la fièvre, dit Maurice.

— Il y a en moi ceci de fort original, dit Fischerwald, que la pétulance de mon esprit m'a toujours empêché de me soumettre aux lois préétablies et aux préceptes donnés par d'autres. Je n'ai jamais pu penser d'après les

autres , ni suivre d'autre guide que mes propres idées. Aussi, comme dit Catulle :

Jucunda càm œtas Jlorida ver ageret. .

« Quand ma vie se couronnait des fleurs du printemps, »

Je passais poui' un jeune homme fougueux.

Impatiem J~rœni et moderaminis.

Tacite.

Je n"'ai jamais voulu me servir des idées de personne, ne reculant pas devant la fatigue de penser moi-même.

Mtffû eroçiç-mv, ôartç oùjç aûrw ooipoi;.

« Je hais le sage qui n'est pas sage par luimême », dit Euripide.

— Je hais le médecin qui ne me parle pas de ma lièvre, dit Maurice.

— J'allais arriver à ta fièvre ; je te recommanderai de te couvrir un peu plus que d'ordinaire, comme le prescrit Celse , de febrill uûffectu , et de t'abstenir de nourriture , ainsi que l'indiquent Damacius , de Ciho , et ArtCr-.

178 VNl NEURB TROP TARD.

midore Capito, dans son livre : quœ , quando et quomodo sit edendum et non edendmn.

Je le quitte, ajouta le docteur. Ainsi, je suis venu te voir préférablement à la maîtresse du comte de Leyen, pour laquelle on m"'a fait demander. La maladie, comme dit Horace de la mort ,

AÎ.CJUO pede puisai Pauperuni tabernas reguinquc turres.

On m'a fait dire que cette belle fille était arrêtée dans la vie de délices par un malaise général.

Non siculœ dapes Dulcem elaborahunt saporeni; Non avium ciiharœque cantus,

Somnum reducent.

HORACK.

« Les mets les plus délicieux ne peuvent réveiller son appétit; les chants des oiseaux ni ceux de la harpe ne peuvent rappeler le swnmeil. »

Le docteur se leva.

— Puisque tu ne veux pas, ou plutôt, puisque Damascius et Artémidore Capito ne veu-

lent pafj que je mange, lui dit Maurice, rien n^empêche que tu manges mon déjeuner qu« Ton apporte.

Le docteur n^avait pas déjeuné et accepta, puis brossa son chapeau avec sa manche , arrangea sa cravatte devant un miroir, et dit:

— Tiens-toi chaudement et fais diète, et dis- toi, pour te consoler, comme Ovide :

Heu! patior telis vulnerafacta meis.

« Je suis Tauteur de mon ma\. >»

Adieu, ou vale ^ comme dit Cicéron ad jitticum.

Le docteur partit ; mais Hélène Pavait attendu long-temps, s^était impatientée, et avait demandé au comte Leyen à partir pour la la campagne où ils devaient aller passer la belle saison. Le comte, qui était plus amoureux d'elle que jamais, et qui respectait ses moindres caprices, Pavait emmenée, et Fischerwald ne trouva personne.

Quand il raconta à Maurice ce désappointement :

— C^est un fille d'esprit et de sens, et

l80 UNE HEURE TfiOP TARD.

j'ai envie d'en faire autant qu'elle , dit Maurice.

— Ne t'en avise pas, dit Fischerwald.

Maurice partit le lendemain.

Scellée du grand scel de cire jaune.

Formule de la chancellerie.

Le comte et Hélène arrivèrent dans une petite maison riche et élégante. Hélène y trouva une chambre entièrement semblable à celle de la ville ; une harpe pareille , des corbeilles pareilles, des vitreaux pareils.

Seulement Pair était plus frais et plus pénétrant ; les oiseaux chantaient plus mélodieusement, les arbres étaient plus verts, les pe-

l82 UNE HEURF TROP TARD.

louses plus vivantes , et parsemées de boutons d'or.

Hélène d'abord sentit un mouvement de joie et de bien-être ; mais bientôt sa mélancolie reparut ; elle cherchait la solitude sous les berceaux de chèvre-feuille, où se cachaient les oiseaux, et d'où sortaient à la fois des parfums et des chants suaves et mystérieux ; elle s'v trouvait bien, et cependant elle souffrait; il lui semblait qu'elle avait aussi à exhaler des parfums et des chants, comme les fleurs et les oiseaux. Un instinct secret lui disait que ce qui lui manquait c'était de l'amour; elle se rapprochait du comte. Leyen n'avait à lui donner que des caresses et du plaisir.

Alors elle revenait seule sous les chèvrefeuilles, préférant le vide au dégoût, une souffrance poétique à des plaisirs qui laissaient l'ame triste et froide.

Un jour, Hélène était dans sa chambre, vers le milieu de la journée, à l'heure où le soleil couche l'herbe et fait pencher les fleurs, à l'heure où tout cherche lombre et le repos, où l'on ne voit que le lézard qui étale au soleil sa peau tigrée et verte comme une émeraude, et de petits papillons bleus qui voltigent sur

VNE HEURE TROP TARD. l83

les épis de sainfoin, — où l^on n^entend que le chant monotome des sauterelles.

Tant les oiseaux s'enfoncent profondément sous la feuillée ;

Les fauvettes dans les aubépines ;

Les rossignols dans les broussailles;

Les merles dans les haies de pruneliers ;

Les pinçons dans les lilas.

Hélène était dans sa chambre; — partout au dehors ses regards ne voyaient qu'un soleil brûlant ; pour elle seule^il y avait de Tombre et de la fraîcheur; cependant , comme le le reste de la nature, elle s'abandonnait à une sorte d'accablement et de torpeur voluptueuse. Elle n'avait pour vêtement qu'un peignoir de mousseline blanche.

Elle était couchée sur un divan, sans être étendue ; ses pieds, blancs comme du marbre, sortaient nus de son peignoir.

Le comte rentra.

ïl s'assit sur le divan, et glissa son bras sous la tête d'Hélène, dont les beaux cheveux bruns se détachèrent. Leyen les baisa , et s'amusa long- temps à manier leurs boucles élastiques et soyeuses.

l84 UNE HFX'RE TROP TARD:

— Qui peut lire dans Tavenir? dit Leyen. Sans doute un jour, toi, mon bonheur et mon orgueil , tu seras à un autre comme aujourd'hui tu es à moi.

Qui peut lire dans l'avenir? qui peut lire dans le coeur d'une femme? qui peut savoir si, dans mes bras, déjà tu ne penses pas à un autre?

Hélène détourna la tcte. Il v avait du mépris dans ses yeux et sur sa bouche,

— QuS^ a-t-il de certain dans ce monde ? contmua Leyen. Qui peut savoir si ce dégoût que t''inspirent mes paroles , si cet air de candeur et d'innocence, si ce noble orgueil, qui embellissent ta divine figure, ne sont pas un art plus sûr pour me tromper, une perfidie plus grande et plus pix)fonde? Quelles preuves positives peut-on avoir ou donner ?

— Monsieur , dit froidement Hélène, quoique votre rimour pour moi soit par instant assez humiliant pour ne pas me donner le goût de multiplier les épreuves, s'il m'arrivait d'aimer quelqu'un, vous vous en apercevriez au dégoût avec lequel vous me verriez repousser

UNE HEURE TROP TARD. l85

voti'e première caresse ; Thomme que j'aimerais me posséderait seul.

— Hélène, dit le comte, ne m'aimez-vous pas?

— J'ai pour vous de l'affection et de la reconnaissance.

— Est-cetout ?

— Et encore, ajouta Hélène roui,^e comme une 'cerise, j'ai parfois goûté dans vos bras des plaisirs qui m'ont enivrée. Est-ce là ce que vous appelez l'amour ?

— Eh! fille céleste, que peux-tu imaginer de plus que cet enivrement, qui fait que l'on se sent mourir avec délices, que ces baisers où la vie est sur les lèvres, que ces étreintes où. deux êtres n'en font qu'un ?

— Je ne sais, mais il semble par instant que...

Hélène s'arrêta en rougissant plus fort.

— Parle I n'es -tu pas mon Hélène, mon amante?

— Il me semble que mon àme a des désirs comme mon corps, et mille fois plus ardens ; il me semble qu'à songer combien les angoisses de rame sont plus pénétrantes que les douleurs du corps, ses plaisirs aussi doivent êie

plus incisifs. Vous n'avez lien qui réponde aux besoins de mon àme ; vous me donnez des plaisirs suivis de fatigue et de honte. Je rêve parfois un honheur noble, calme, et toujours le même.

— Enfant dit Leyen en souriant, ce sont croyances et folies de ton âge ; un jour tu eu riras avec moi .

Un jour, dit-il d^un accent triste et pénétré» si pourtant tu ne m'abandonnes pas pour un autre.

— Ecoutez-moi, dit Hélène ; j"'ai trap d'orgueil pour mentir ; je vous quitterai ; j'abandonnerai vous, et la terre et la vie, si je trouve un homme dont Pâme aime et caresse mon âme, comme vous aimez et caressez mon corps.

— C'est un rêve, dit Leyen.

— Sans cela, je ne changerai pas seulement pour changer ; je vous suis liée par un lien de reconnaissance et d'affedion, mais aussi par un lien de honte et d'opprobre, car je me suis vendue a vous ; cette idée m'a fait trop souffrir, poLU' que je recommence jamais ; je resterai donc avec vous tant que vous ne me chasserez pas, et tant que vous voudrez nourrir ma mère.

— Tu as un frère aussi, un frère soldat ; ne lui envoies-tu pas de Pargent pour rendre son sort plus heureux ?

— De Targent ? dit Hélène, j^aiirais voulu lui en envoyer ; je n'en ai pas.

— Enfant! tout dans cette maison n'est-il pas à toi ? et chacun de tes désirs que je puis satisfaire n'est-il pas un bonheur pour moi ? Cherche, invente, désire et je te remercierai; je suis riche ; tout ce que je possède est à toi.

— Mon frère est parti en pleurant ; ne pourrait-il être libre ?

— On peut tout avec de l'argent.

— Je voudrais bien aussi voir ma mère et la maison où je suis née ?

— Rien n'est si facile.

— Je n'oserais jamais y entrer, ni soutenir les regards de ma mère.

— J'aime à croire qu'aujourd'hui tu es heureuse., mon Hélène ; mais n'as-tu pas fait pour elle un grand sacrifice, quand tu ne comprenais pas mon amour, quand tu t'es donnée à moi comme une brebis au boucher, quand tu t'es immolée pour la nourrir? Ton frère sera libre ; mais il faut auparavant lui écrire. Peutêtre ses idées sont changées ; il faut aussi lui

l88 UNE HEURE TROP TARD.

envoyer de l'argent. Nous irons voir ta mère.

— Oh! dit Hélène épouvantée, qu'elle ne vous voie pas, qu'elle ne vous voie jamais ; respectons ses cheveux gris.

— Comme tu voudras.

— Lejen, dit Hélène, vous êtes bien bon pour moi.

— Me promets-tu de ne mequiter jamais?

— Je vous le promets, si ce que je désire est

un rêve.

— J'ai aussi quelque chose à te demander, dit le comte.

Il sonna, se fit apporter un poinçon et de la poudre ; il découvrit son bras, et, avec la pointe du poinçon, traça sursonîbrasson chiffre et celui d'Hélène, puis sur le sang versa de la poudre.

— C'est un signe ineffaçable. Veux-tu que je dessine le pareil sur ton joli bras?

— Le désirez-vous? dit Hélène.

— J'en serais plus heureux que tu ne le peux comprendre.

— Voici mon bras.

Le comte hésitait à appuver le poinçon.

— Je n'ai pas peur de voir mon sang, dit Hélène.

Le comte commença en tremblant. Hélène devint un peu pâle, mais ne dit rien.

Quelques jours après, sur le bras d'Hélène et sur celui de Leyen, il y avait deux chiffres bleuâtres et ineffaçables.

Ce chapitre-ci n'a d'autre but que de prendre note, à propos de lézards, dont il nous est advenu de parler dans le chapitre précédent, que nous avons à faire un chapitre sur les lézards, lequel nous placerons où, quand et comme nous pourrons.

XXXVÏ.

VN CHALE VEB.T.

— Madame, une lettre.

— Madame , le chasseur de monsieur le comte.

Hélène mit négligemment la lettre près d^elle.

— Faites entrer le chasseur.

Le chasseur était suivi d'une femme qui T. I. i3

194 ^^^ HRURE TROP TARD.

portait des carions. Cette femme étala les plus riches châles.

— Madame , dit le chasseur en sHnclinant profondément , j^ai fait placer dans vos écuries un nouvel attelage blanc. Monsieur le comte désire que madame sorte avec aujourd'hui, et aille se promener au parc. La baronne de Soltzbery y sera , et j'ai donné au cocher de madame les instructions de M. le comte.

Voici pourquoi il était question de la baronne <ie Soltzbery.

A la promenade, elle avait ordonné à son cocher de passer devant la voiture d'Hélène , et au moment où les deux voitures étaient près Tune de Tautre , se tournant vers un officier qui l'accompagnait:

— 11 est singuUer , dit-elle haut, que de pareilles femmes , osent paraître au grand jour. Cette femme se croit comtesse , parce qu'elle s'est prostituée au comte Leyen.

Hélène fit tourner bride et rentra en pleurant.

Le comte fut saisi d'une fureur difficile à décrire.

Il fit ordonner au cocher d'Hélèle de cou-

UNB HEURE TROP TARD. igS

per la voiture de In baronne dix fois dans la môme promenade , dut-il renverser ses chevaux ; et si les gens de la baronne se plai- ♦^naient, de leur donner du fouet au travers du visage.

— Ah ! madame la baronne , disait Leyen qu'êtes-vous donc pour qu'Hélène s'humilie devant vous?

Hélène est belle et spirituelle; vous êtes laide et sotte.

Vous cachez vos intrigues sous le manteau oflTicieux de votre mariage avec le vieux baron , et Hélène s'est donnée à moi pour nourrir sa mère.

Croyez-vous ne vous être pas prostituée, quand vous êtes entrée au lit du vieillard pour avoir de plus beaux châles et des diamans mieux montés?

Tandis que la marchande étalait ses châles, Hélène ouvrit la lettre; et quand elle eut vu la signature, elle la lut rapidement.

— Madame, dit la marchande, voici un cachemire vert; on n'eu voit presque jamais. C'est la couleur du prophète , et tout ce qui s'en fait est vendu dans le pays.

— Laissez-moi, laissez-moi, dit Hélène; vous revindrez dans un autre moment.

l96 UNE HEURE TROP TARD.

Tout le inonde sortit : Hélène était pâle et tremblante.

La lettre qu^elle avait reçue était de son frère Henreich.

XXXVIÎ.

HXSTAXZOH A uttAnm^

Voici ce qui m'est arrivé : quand j'ai l'eçu votre lettre avec de Targent dont j'attribuais l'origine à quelque présent de votre parrain , j'ai invité les bas officiers , mes camarades , à un dîner.

Au dessert , j'ai dit à' tous :

— Mes amis, nous autres soldats ne sommes pas riches , et l'argent qui me procure le plai-

iC)8 tNK HEUKK TROP TARD.

sir de vous réunir ici est une libéralité (ruii« sœur que j^uime plus que mes deu\ yeu.\ : buvons à sa santé.

— A la santé de la soeur d'Henreich ! cria tout le monde un peu échauffé par le vin.

— A la santé de toutes les filles de joie! — cria un de mes camarades, notre voisin Lewald, que la landwehrr a emmené avec moi, et qui était plus ivre que les autres. — Ce sont les seuls parens qui soient bons à quelque chose.

J'ai deux soeurs honnêtes femmes , ajoulat-il ; elles me laisseraient mani,'er mon baudrier avant de ra'envoyer un pfenning; je les donnerais toutes deux pour une fille d'esprit comme la tienne, Henreich , et je t'offrirais encore une paire de guêtres neuves par-dessus le marché.

Je devins rouge et me levai.

— Lewald, dis-je, que signifie cette folie?

— Allons, allons , dit-il , ne sais-je pas que ta sœur est la maîtresse en litre d'un riche seigneur ? je l'ai vue lors de mon congé dans une belle voiture ; je la connais assez pour avoir joué avec elle quand nous étions enfans.

Echauffé moi-même par le vin , je lui jetai

ur|i# tiEiiBJf Tftp*» TA8P. 199

à U lêlQ une i^puleillQ que; je tenais à iu miiiii. 1) riposta.

— Tu as menti ! m'écriaj-je en le secouant vigoureusement , tu as menti , toi et tous ceux, qui diront comme toi , et je vous ferai rentrer les paroles dans la gorge avec la lame de mon sabre .

— Soit, dit Lewald; mais je n''ai rien dit que ds vrai. Ta sœur est la concubine d'un grand seigneur , et je t'en fais mon corap'iment. "*

Le lendemain, nous tirâmes le sabre, et je lui donnai un coup de pointe dans le bas-ventre; on l'emporta à riiôpilal demi-morl. Il me fit appeler.

— Henreicli, me dit-il, tu m'as tué ; et pourtant j'avais dit vrai. Si je n'avais pas été ivre, je n'aurais pas ainsi parlé devant nos camarades; mais je te jure en mourant que ta sœur est la maîtresse d'un comte.

Il mourut dans la nuit d'hier.

Moi , je reste déshonoré et assassin de mon meilleur camarade.

Je vous renie pour ma sœur; je ne veux plus entendre parler de vous.

Toi , cette jolie petite Hélène aux cheveux

blonds , si pure , si naïve , aujourd'hui une prostituée ! c'est infâme ! Ne m''écrivez pas, je ne recevrais pas vos lettres.

A la lecture de cette lettre , Hélène arracha et jeta loin d'elle avec horreur son collier et les bijoux que lui avait donnés le comte.

Puis elle pleura long-temps.

Le comte ne put apporter quelque adoucissement à son désespoir quVn lui proposant d'aller voir sa mère.

La maison de Marthe était à quelques lieues

aoa UNS MKURK TROP TARD.

(le celle du comte. 11 fut convenu qu'*Hélène irait seule voir sa mère , et qu'elle rejoindrait ensuite le comte , qui Paccompagneraitjusqu'à une petite distance.

Fischerwald , que Ton avait fait venir pour Hélène , fut du voyage.

Hélène descendit de voilure à une dernilieue de la maison, et ne voulut être suivie d'aucun domestique.

Elle était vêtue simplement, et portait quelques présens destinés à sa mère.

Le comte et Fischerwald s'établirent sur l'herbe et déjeunèrent.

Fischei-wald sortît de sa poche un foulard qu'il étendit sur Therbe ; puis il s'assit vis-àvis du comte et s'écria :

— Qu'il est doux de s'étendre sur l'herbe ! In cespite viridi^ comme dit Tibulle.

Patulœ. . . . sub legminej'agt.

« Sous l'ombrage touffu d'un hêtre, » comme dit Virgile.

— ^ O nature ! s'écria-t-il.

A ce moment il s'arrêta ; car il ne trouvait dans aucun auteur un passage qui pût achever

sa pensée. Il craignait trêlre sur le point de penser une chose que personne n'avait encore pensée. Mais heureusement il se rappela encore Vii'gile.

— O nature! dit-il; j'aime la riche table Je velours vert et tes festins sans apprêts.

Dulcia poitiii Castaneœ molles , et prr.isi copia lactis.

« Des pommes, des châtaignes et du fromage. »

— Passez -moi , je vous prio , cette cuisse de volail , monsieur le comte , j'ai un horrible appétit ; et si vous n'aviez abondamment pourvu aux vivres, je serais tenté , comme les Troyens , Lamina ad littora , de manger nos tables.

— Monsieur , dit le comte , nous n'avons d'autre table que l herbe.

Quand le tête-à-tête n'est consacré ni aux. épanchemens de l'amour , ni à ceux de l'amitié , il ne peut se subdiviser qu'en deux classes :

1" Les tête-à-tête ennuyeux; — 2° les têteà-tête insupportables. — Celui du comte et de Fischerwald , qui avait commencé naturelle-

ment par être de la première espèce , après qu''on eut épuisé quelques lieux communs , commença à approcher de la seconde.

Le comte était ce qu'on appelle d^ ordinaire un homme d^esprit , c'est-à-dire qu'il joignait à un grand usage du monde une certaine grâce de manières et de langage , et que , s'il n'avait le plus souvent rien de neuf ni d'attrayant à dire, il savait parfaitement tout ce qu'il ne fallait pas dire. C'est un esprit négatif avec lequel beaucoup de gens se tirent d'autant mieux d'affaire, qu'il n'offense et ne blesse personne.

On trouve fréquemment tel homme qui passe pour très spirituel dans une maison , et mérite en effet cette réputation tant qu'il est entre les murailles de ladite maison , mais qui compromet cette renommée aussitôt qu'il en a passé le seuil. C'est que son esprit consiste dans une connaissance approfondie de certaines formes , de certaines convenances , de certaines relations adoptées dans cette maison.

Il en est de même des différentes classes de la société. Un maçon ne fera pas rire les gens rassemblés dans un salon ; mais vous pouvez

âo6 UNE N£URB TROP TARD.

être sur que l'esprit le mieux orne du salon , le maçon, ennuiera à la mort.

C'était la situation réciproque de Leyen et de Fischerwald. Tous deux étaient hors de leur monde et dépaysés ; chacun comprenait parfaitement qu'il n'amusait pas son compagnon , et , ce qui est pis , qu'il n'y avait aucune probabilité que la chose changeât»

Aussi , Leyen se mit à pétrir dans ses doigts des boulettes de pain pour son lévrier; Fischerwald compta les pétales d'une petite ileur qui se trouvait près de lui.

Puis, quand chacun eut tiré de son occupation particulière tout le plaisir qu'il jugea en pouvoir tirer , Fischerwald dit :

— Nous avons eu une belle journée.

— Magnifique , reprit le comte.

Et il recommença à jeter au lévrier des boulettes de pain.

Et Fischerwald cueillit une seconde fleur pour voir si le nombre des pétales égalait celui des pétales de la première.

Comme ceci dura quelque temps, et qu'il n'est personne à qui il ne soit arrivé d'en faire autant, le lecteur peut facilement se passer de plus longs détails à ce sujet.

IkSS EOIiAirTZEaS.

Tout en se promenant dans la forêt, Maurice passa près de Tétang où , pour la première fois , nous Pavons vu avec Richard. Il aperçut la cabane de Marthe , et entra pour demander un peu de lait. Marthe sortit une vieille petite table , et plaça dessus du pain et du lait.

— Vous êtes seule ? dit Maurice.

— Oui', monsieur.

— Wavez-vous donc ni un fils ni une fille .*

— J'ai un fils et une filUe. Le fils est soldat; la fille m'a abandonnée, et je ne puis me souvenir d'elle que pour la maudire.

— Je vous plains ; car il faut qu'une fille soit bien coupable pour que sa mère croie devoir la maudire.

— Olil oui, monsieur, elle est bien coupable î Elle a fait mourir son père de chagrin, et elle ne tardera pas à me conduire aussi au tombeau,

— Mais , ma bonne mère , vous semblez jouir d'une santé excellente, quoique vous ne soyez plus jeune, et vous ne paraissez pas devoir mourir de sitôt.

— Oh! monsieur, je commence déjà à me sentir du catharrhe qui a enlevé mon pauvre Eloi.

— Qui était cet Eloi ?

— Mon mari.

— Celui que votre fille a fait mourir de douleur.

— Hélas .' oui , monsieur.

— Mais vous paraissez dans l'aisance ; vous avez donc quelque bien?

— Non , la conduite de notre fille avait fait perdre à Eloi sa place de garde forestier.

— De quoi vivez -vous ?

— D\me rente de 5oo florins qu'elle me fait.

— Votre maison est charmante. Ces églantiers qui la tapissent sont d'un effet ravissant.

— C'est mon fils Henreich qui les a plantés. Le pauvre enfant ! Tenez, en voilà de blancs. Il disait en souriant : « Ce sera pour la couronne de mariée de ma sœii*r. »

— Eh bien !

— Eh bien ! sa sœur ne se mariera pas.

— Pourquoi ?

— Ou si elle se marie, elle n'osera mettre dans ses cheveux une couronne blanche.

Maurice fit un geste d'étonnement. Marthe continua :

— Je puis vous le dire , car sa honte et la nôtre ne sont que trop publiques. Elle s'est vendue, monsieur; elle s'est prostituée ; mais la malheureuse râlerait et demanderait sa mère , que je ne sais si je consentirais à la voir.

Pauvre fille! dit Maurice.

Marthe fut tellement surpiise que la compassion de Maurice tombât sur sa fille au lieu de tomber sur elle, qu'elle prit sa réponse pour une distraction.

— Pauvre femme ! voulez- vous dire ? car je suis bien et légitimement mariée , moi. Oh ! oui, je suis bien malheureuse d'avoir une semblable fille !

Maurice laissa une pièce de monnaie sur la table, et s'enfonça dans le bois en rêvanl à ce qu'il avait entendu.

Les plaisirs auxquels se livraieîlt L^éyen et Fischerwald avaient perdu à peu près tous leurs charmes, quand Maurice, sorlaMt dVmé allée épaisse, fut reconnu par le docteur Fischerwald, qui alla à sa rencontre, et fit la présentation d'usage. Monsieur le comte, je vous présente un malade rebelle et fugitif, qui, confié à mes soins , a pris la fuite depuis une semaine , sans que j'aie pu le rejoindre , pour errer seul dans les bois , comme Nabuchodosor, après sa transformation.

— C^est pour éviter cette iransformalioii que je me suis enfui , dit Maurice.

Quand Maurice voulut continuer sa roule, le comte et le docteur insistèrent fortement pour qu'il restât avec eux. Ils redoutaient de retomber dans Tennui et Tembarras du tête-àtête dont sa présence les avait tirés , car ce n'était pas à son mérite que Maurice aurait pu attribuer un tel accueil. Tout autre qui se fût présenté à sa place , en eût reçu un semblable.

— Je ne dirai pas pour te retenir , dit Fischerwald , que plus on est de fous , plus on rit. D'abord , parce qu'il ne s'agit pas ici du plus ou du moins , attendu que nous ne rions pas du tout; ensuite, parce qu'aucun de nous n'a la prétention d'être fou, et que, si tu l'es, ta folie n'a rien de jovial ni d'amusant.

— Il ne te reste alors qu'un seul argument, dit Maurice , et je suis surpris que tu ne l'aies pas encore employé.

— Lequel !

— Numéro Deus impare gaudet.

— C'est vrai, c'est irrésistible.

Maurice se coucha sur l'herbe.

DXfl XtéZARDl.

Il ue croit pas en Dieu, — et u'ose sortir I« vendredi. —

JuL*** Dn***

Nous nous sommes réservé de placer noire chapitre des lézards où, quant et comme nous le jugerions convenable. Néanmoins , nous ne nous conduisons pas en ceci purement d'après notre caprice , mais , au contraire , nous pensons que c^est ici la place qu"'assignent , à ce chapitre important , la raison et la logique.

2l4 UNK HEURE TROP TARD.

Maurice, Leyen et Fischerwald sont couchés sur Pherbe, et causent. Certes, le lecteur s'étant laisse conduire là, nous aurions le droit de lui faii'e subir leur conversation. Nous n''abuserons pas de nos avantages , et nous lui offrirons une capitulation honorable.

A savoir: de lire notre chapitre des lézards.

D''autre part, cette histoire va prendre une nouvelle face. Nos personnages vont avoir entre eux des relations nouvelles. Jusqu'ici nous n'avons fait qu'exposer notre drame , comme quand Agamemnon arrive en disant :

Oui, c'est Aganaemuou , c'est ton roi qui t'éveille.

Nous pouvons nous permettre un entr'acte, et le remplir comme on faisait autrefois par un intennède.

Enfin, si quelqu'un n'approuvait pas la place que hbus assignons à ce chapitre, il est libre de le passer, sauf à le lire à tout autre moment qui lui semblera plus convenable, car ce chapitre méritre d'être lu, en cela qu'il sape par la base un des plus vieux préjugés que nous connaissions.

Sérieusement à ce propos , si nous nous étions trouvés vivre en un temps où fussent , restées quelques croyances, nous n'aurions pas plus osé porter la main sur la moindre d'elles, que les Hébreux sur l'arche d^alliance. Car à dire vrai, il n"'est pas encore bien établi combien nous avons gagné à la destruction des croyances et des préjugés. Loin de là, nous avons souvent pensé — qu'il n'y a de beau dans la vie que ce qui n'y est pas, — c'est-àdire, que la vie nue, dépouillée des riches couleurs que lui prête le prisme de l'imagination, ne vaut guère la peine qu'on la vive , et ressemble à UD papillon dont les ailes, froissées par une main maladroite, ont perdu leur brillante poussière écailleuse.

Tuer les croyances et les préjugés, c'est borner le monde à votre horizon, c'est rétrécir le cercle de vos sensations à la largeur de vos bras étendus; c'est, à l'exemple de l'éphore Spartiate , couper deux cordes de la lyre ; — c'est, comme le tyran de Syracuse , jeter à la mer sa plus belle bague ; — c'est se mutiler comme Origène; — et d'ailleurs, qui pourrait dire , sans risquer de se tromper, ce qu'il faut croire et ne pas croire? Où est le régulateur

21 6 UNE HtlJRE TROP TARD.

de nos croyances ? Est-ce notre intelliijence ? mais nous ne comprenons ni le soleil, ni les étoiles ; et jusqu'ici pourtant , on croit au soleil el aux étoiles. — Qui comprend la sève, qui chaque printemps , de la terre nue et du bois mort , jaillit en gerbes de verdure , en fleurs et en parfums? Personne encore cependant n'a songé à nier l'ombrage des chênes, la verdure des prairies , Podeur des roses et des jasmins. — • A seize ans, nous étions incrédule et blasphémateur — presque autant qu'un marchand de toile de la rue Saint-Denis. — Depuis, la solitude et Tétude nous ont suffisamment démontré la faiblesse de Thomme et de son esprit , et nous avons pris le parti de ne nier presque rien, de ne presque rien affirmer : nous , dont le génie ne peut analyser un brin d'herbe, nous qui avons passé des journées devant une fleur des champs, sans avoir vu tout ce qu'il y avait là de grand et d'incompréhensible ; — nous, à qui M. Serville, le savant naturaliste , a fait voir autrefois, sur les élithres d'un scarabée, plus de miracles et de prodiges qu'il n'y en a dans la religion d'aucun peuple.

Mais nous n'irons pas marcher seul contre

le courant et nous ferons comme les autres , nous tâcherons de détruii^e — parce que nous ne sommes pas assez fort pour édifier. Un bûcheron abat , dans une année , quatre cents chênes. Tous les peuples du monde se réuniraient en vain pour créer un brin d'herbe. Il y a toute la puissance d^un Dieu dans cette feuille de saule qu'emporte Peau du ruisseau.

UB LÉZAHD AMI DE Xi'HOMME.

Il n'est pas que vous n'ayez entendu dire , et même que a^ous n'ayez dit vous-mêmes, le lézard est Vami de lliomme. C'est un axiome, une vérité fondamentale que l'on accepte sans examen. Il va même, à ce sujet, des histoires fort touchantes constatant la sensibilité du lézard. Il est des gens qui, étouffés des vertus qui leur remplissent le cœur, en imposent une partie aux animaux .

C'est ainsi que l'on a étrangement abusé du chien .

2l8 UNE HEURE TROP TARD.

Or , ie lézard n'est nullement ami de Vhotnme. Du plus loin que Thomme manifeste sa présence par le plus léger bruit, le lézard prend la fuite avec une rapidité incroyable , et se réfugie dans les fentes des pierres. Si cependant vous êtes assez leste pour mettre la main dessus, il rompra sa queue et vous la laissera dans les mains ; si vous le saisissez par le corps, il vous mordra , et la force seule lui manquera pour ne pas vous couper le doigt; ensuite , et nous avons pour garant , outre notre expérience, M. de Buffon, qui cependant considérait le lézard comme son ami , gardez-le pendant un mois , il refusera obstinément toute nourriture ; il se desséchera et mourra.

Nous ne savons pas que le loup , ni le tigre, eu égard à ieui- force , témoignent à Phomme moins d'amitié.

Et remarquez que ceci ne nous est inspiré par aucun sentiment de haine personnelle contre le lézard. Loin de là, nous passions au collège pour donner à ceux que nous possédions des soins beaucoup plus assidus qu'il ne semblait convenable à nos professeurs.

— Je gage , dit mon père, que Trimm n'attache à cet article du De'calogue aucun sens déterminé. — Caporal , dit Yorick , qu'est-ce qu honorer son père et sa mère ? — Monsieur , répondit Trimm, c'est leur donner trois sous par jdur de sa paie, quand ils deviennent vieux. — Et Tas-tu fait? — Oui, monsieur, il l'a fait, dit mon oncle Tobie. — Eh bien! dit Yorick, en se levant de dessus sa chaise et prenant le caporal dans ses deux mains, tu es le meilleur commentateur que je connaisse de ce commandement , et je t'estime plus que si tu avais mis la main au 1 almud. Sterne.

Il se fit un tressaillement dans le feuillage des noisetiers.

Leyen et Fischerwald se retournèrent brusquement.

— Ce n'est pas elle, dit le comle.

— C'est le vent ditFischerwald,

Ventrus lewei perrnurmurat timbrât.

— Vous attendez quelqu'un? dit Maurice, et il se leva.

— Ce n'est que ma maîtresse, dit le comte; vous m'obligerez de ne pas vous déranger. Je ne suis pas fâché que vous la voyiez. C'est la plus belle créature que vous puissiez rencontrer.

— Je ne le puis, dit Maurice ; une affaire me rappelle...

La voici, dit le comte. A la faveur de ce sentier si droit, j'ai aperçu sa robe blanche. Attendez-moi.

Quand le comte futrarti :

C'est, dit Fischerwaîd, un objet de luxe qui lui coûte 4,000 florins par mois.

— Adieu.

— Tu n'attends pas le comle ?

— Non ; je n'aime pas reconlrer cette sorte d& femme.

— C'est réellement une très belle fille.

— C'est une raison de plus que lu me don-

nés de ra^en aller. Il me semblerait voir une belle rose rongée par un ver.

Et ici Maurice commença une dissertation sur ce qu'avait de triste pour lui la vue d'une belle nature flétrie et salie. La dissertation fut assez longue; comme presque toutes les dissertations de Maurice.

Le comte rejoignit Hélène.

Elle marchait rapidement. Ses yeux étaient fixes etardens; elle ne voyait pas Leyen qui Tarréta.

— Où allez -vous donc ?

— C'est vous ?

— Oui; qu'avez-vous ?

— Je ne vous reconnaissais pas.

— Répondez-moi. Vous être souffrante ; qu'avez-vous?

— Il faut partir loin, très loin.

— Calmez-vous. Auriez-vous été exposée à quelque insulte. Je vous jure que celui qui vous a offensée ne sortira pas vivant de cette forêt. Je vais appeler.

— Monsieur monsieur, dit Hélène, que personne ne me voie; je mourrais de honte. Ma mère m'a chassée , ou plutôt elle m'a défendu d'entrer dans la maison où je suis née;

elle m\^i appelée fille perdue , monsieur ; elle m'a dit que ma présence la faisait rougir ; que mes pas salissaient la chambre où est mort mon père. Alors, deux grosses larmes tombèrent des yeux d'Hélène.

— Mon Hélène , reprends ta raison , méprise le délire d'une vieille folle. Remets-toi; nous approchons. Il y a un étranger; essuie tes yeux.

— Pourquoi y a-t-il un étranger ? reprit Hélène. Qu'ai -je besoin de voir encore un nouveau visage , un nouveau témoin de ma honte ? Et surtout , pourquoi faire croire que je la supporte sans désespoir ? Vous me dites d'essuyer mes yeux : pour votre vanité , il faut que je paraisse belle, n"'est-ce pas? vous faites de moi comme de votre cheval, que vous faites piaffer et caracoler, quand il y a du monde. Je ne veux pas voir cet étranger. '• — Hélène , vous êtes folle.

— Ah ! c'est vrai ; vous avez tous les droits ; je me suis vendue. Voici mes yeux essuyés; menez-moi devant cet étranger, je Vais tâcher d'être belle pour vous faire honneur, pour qu'on dise : Son excellence le comte Leyen a de beaux chevaux , de beaux chiens , une

belle maîtresse et un beau carossse. Allons monsieur.

Quand ils arrivèrent , Maurice était encore à sa péroraison ; il achevait de prouver qu'il ne pouvait rester — mais il n'était plus temps de se retirer. Il salua silencieusement Hélène. Hélène rendit le salut ûoidement , et ne reregarda pas Maurice.

On se remit en place.

On servit des fruits, des gâteaux , des vins fins.

Long-temps Hélène fut sombre et préocupée, et garda les yeux baissés.

Maurice dit bas à Fischervvald : Elle est bien belle !

Alors Hélène leva la tête et regarda Maurice pour la première fois. Maurice rougit , et parut contrarié et embarrassé qu'elle l'eût entendu. Hélène ne put comprendre pourquoi, contrairement à tous les hommes qu'elle voyait d'ordinaire , il renonçait à la petite reconnaissance que toute femme ne peut s'empêcher de ressentir pour l'homme qui lui fait un compliment.

Alors elle jeta sur lui quelques regards furtifs , et vit un sourire de mépris errer sur ses

lèvres , quand Leyen et Fischerwald vinrent à parler de Tamour comme ils pouvaient en parler.

Il ne prit aucune part à la conversation lant qu'acné roula sur ce chapitre. A-t-il donc, pensa Hélène , quelque chose à dire que ces gens ne comprendraient pas ?

— Tu ne dis rien , mon Hélène ? dit le comte. "^

— Eh ! monsieur, reprit-elle avec une profonde amertume ; sais-je rien de ce que vous dites, moi?

Et dans son regard, dansTaccent de la voix, il y avait de la douleur et du désespoir. Repoussée par sa mère, elle avait jeté les yeux sur elle-même, et sentait douloureusement son humiliation. Elle regrettait la pauvre petite maison et Pamitié d'Henreich , et elle se rappelait ces paroles de son frère : Tu épouseras un braire garçon.

Maurice à son tour la regarda ; leurs yeux se rencontrèrent et se détournèrent aussitôt.

— Ma belle malade, dit Fischerwald, je suis , comme vous savez , assez original , et mes idées sont bien à moi , et ne me sont suggérées par personne.

Jfe ne pense pas comme les bœufs ruminent y ainsi que sVxprime un écrivain. J'ai imaginé de siibsliluer des drogues morales et métaphysiques aux drogues végétales et pharmaceutiques, en quoi je suis approuvé par beaucoup de savans et de philosophes, qui conseillent au médecin de guérir l'esprit avant le corps. C'est pourquoi je vous ordonne formellement un peu d'oubli des idées tristes qui semblent vous préoccuper , et une légère dose de cette aimable gaîté que je vous vois quelquefois.

— A l'approbation des savans et des philosophes, le docteur peut joindre la mienne, si toutefois il la juge de quelque attention, dit le comte Leyen.

— C'est ce qui vous consolera facilement de ne pas obtenir la mienne , docteur Fischerwald, dit Hélène; ma gaîté est d'ordinaire exempte de préméditations, et les idéci tristes qui me préoccupent sont trop profondément entrées dans mon âme pour que je les puisse secouer , ainsi que vous secouez avec les doigts les miettes de gâteau qui sont tombées sur votre jabot.

— Croiriez-vous , dit Leyen en se tournant

vers Maurice, que cette profonde douleur n^ 9. d'autre cause que d'avoir été mal reçue par sa mère , vieille folle , que cette pauvre fille accable de soins et de prévenances ?

— Non , non , dit Hélène , s'adressant aussi à Maurice ; ma mère a tort, j'aime à le croire ; car , si je me suis prostituée et vendue

— Hélène , dit sévèrement le comte , lui rappelant par un signe des yeux la présence de Maurice.

— Oh ! monsieur, reprit-elle en haussant les épaules , à quoi bon ce mystère ? Monsieur ne sait-il pas qui je suis. Si je me suis prostituée et vendue , c'était pour nourrir ma mère. Vous le savez, monsieur le comte , et je vous adjure de le dire hautement. J'étais pauvre et j'ai résisté à vos offres brillantes et à votre persévérance. J'étais mourante à l'hôpital, et je vous ai vu pleurer sur mes pieds et sur mes mains , en me suppliant d'accepter vos bienfaits, et j'ai refusé, aimant mieux mourir de faim et de misère, jeune et belle, sans avoir encore vécu: je n'ai cédé qu'à la voix de ma mère qui me demandait du pain. Est-ce vrai, monsieur le comte?

— Oui , dit Leyen ; et pourquoi n'avez-

VOUS pas dit cela à votre mère , quand elle a osé vous chasser de chez elle ?

— Parce que cela aurait été trop affreux pour elle , de voir que c'était elle qui m'avait jetée là — dans cet abîme de honte et d'opprobre comme elle dit — qu'il lui aurait fallu traîner sa tète grise à mes pieds , dans la poussière , pour demander pardon ; car je lui ai donné plus que ma vie. J'ai fait plus qu'ouvrir mes veines et lui donner mon sang à boire ; j'ai fait plus qu'arracher mon coeur de ma poitrine , et le lui donner à manger. Car alors je serais morte , tandis que je vis pour porter le deuil de mon bonheur et de ma vie.

Maurice regardait Hélène sans presque respirer, pour ne pas perdre une seule de ses paroles qu'elle prononçait avec une véhémence extraordinaire, avec une voix profonde et déchirante.

— Ma mère a eu tort, continua-t-elle ; car même ignorant ce que j'ai fait pour elle , elle ne devrait pas repousser sa fille , parce qu'elle est malheureuse. — Qu'est-ce donc que l'amour et l'amitié, si l'on ne vous aime plus quand on est coupable? — Mais, ce qui fait que je pleure , c'est que j'ai senti là mon

228 INf- HEURE TROP TARD.

malheur, mallieur irréparable, et qui durera autant que moi. C'est qucj''ai vu les guirlandes blanches el parfumées de ces églantiers, dont mon frère Henreich voulait tresser ma couronne de fiancée. Cesl que j'ai vu , sous les arbres à fombre desquels j'ai passé mon enfance, comme sortir de f herbe, où fleurissent encore les violettes que je cueillais, et voltiger autour de moi les rians fantômes de ma jeune imagination. C'est que j'ai reconnu mes joies pures et mes douces espérances , et qu'elles n'ont pu rentrer dans mon cœur , semblables à l'oiseau qui fuit les marécages fétides.

— Madame, dit Maurice, ce que vous avez fait pour votre mère est bien beau ! Si on ne peut vous appeler vertueuse , qu'est-ce que la vertu?

— Monsieur, monsieur, s'écria Hélène en lui saisissant la main , dites-vous vrai ? Répondez-moi, ajoula-t-elle, en plongeant de ses yeux dans ceux de Maurice , répondez moi; qui vous fait parler ainsi? est-ce une sotte complaisance comme on en a tant pour moi? ou vos paroles sortent-elles de votre cœur?

— Madame, dit Maurice , avec le calme de

la conviclion, j'ai dit ce que je sentais. Pour moi, vous êtes la femme la plus vertueuse que je connaisse.

— Hélène ne répondit pas; mais il y avait dans son regard la reconnaissance qu^elle aurait ressentie , si Dieu lui avait dit :

Pauvre fille , dépouille ta vie flétrie — comme les frêles demoiselles sortent de leur larve , qui vivaient dans la bourbe des ruisseaux , et s''élancent balancées sur leurs ailes de gaze, semblables à des émeraudes , à des saphirs, à des topazes vivantes , pour voltiger dans Pair et sur les fleurs des prairies — Dépouille ta vie flétrie , et recommence , pure et innocente, une vie de bonheur et d'amour.

Ne courez pas deux lièvres à la fois.

La sagesse des nations.

Il faut avoir deux cordes à son arc.

La rnéine sagesse des nations.

Maurice raconta à Richard sa rencontre avec Hélène.

— Tu es pris , dit Richard, et d^une façon d'autant plus remarquable que tu aimes une prostituée. Toi, qui me disais , il n'y a pas long-temps : ye rze comprends P amour que pour une femme vierge .

Quoique Maurice dut être un peu accoutume à ses inconséquences , il se trouva honteux de celle-ci , et tant pour lui-même que potu' Richard , s^efforça de traiter légèrement un sujet qui Tintéressait plus qu'ail ne le voulait.

— Non, dit-il ; cette fille est belle , et son âme n"'estpas moins belle que son coi^s; mais, je le répète , je ne comprends l amour que pour une femme vierge. Ainsi , ne pensaisje nullement à lui donner ma vie, et à lui demander du bonheur. Je lui consacrerai quelques jours , et je ne lui demanderai que des plaisirs.

Il faut que je lui écrive.

— Déjà?

— Fischerwald m^assure qu''elle est fort occupée dp moi.

Maurice prit une plume et du papier, et tomba dans une profonde rêverie.

— Ami Maurice, dit Richard, le plaisirn''est pas habituellement si grave , et tues étrangement préoccupé.

— Nullement, dit Maurice, qui par hasard, ce jour-là, avait mis dans sa tête d'être ou de paraître conséquent.

Et pour le prouver , tout en écrivant sa lettre à Hélène, il continua sa conversation avec Richard.

— Il y a quelques jours , dit-il , j'ai trouvé Abel Saldorf fort occupé ; il avait à la fois chez lui un maître d'escrime et un professeur de langue française. Quand j'arrivai, il prenait sa leçon d'escrime ; je m'assis, pensant qu'il s'arrêterait bientôt, d'autant que la sueur ruisselait sur lui.

Ici, Maurice s'arrêta et écrivit la première phrase d'une lettre banale, et d'une légèreté qui ne lui convenait guère.

Mademoiselle ,

Il dépend de vous que le jour où je vous ai rencontrée soit le plus heureux ou le plus malheureux de ma vie.

— Puis il continua :

En effet , il ne tarda pas à tomber accablé sur les coussins d\m canapé ; je m'approchai de lui , et j'attendais qu'il eût repris haleine pour causer avec lui. Mais alors le maître de langue s'approcha , qui commença sa leçon. Je pris un livre , un peu surpris de cette ma-

nière d^agir ; mais cependant , TaUribuanl à la liberté que j"'exige que mes amis gardent avec moi , pour avoir le droit de la prendi^e avec eux. Le maître de langue s"'arrêla. Abel se leva, remit son masque, et la leçon d'armes recommença.

L'impression que vous avez produite sur moi est telle qu'il faudrait pour la peindre^ etc.^ etc.

Après un quart d'heure , on apporta le déjeuner. Je pensai alors que les deux professeurs allaient partir. Mais il y avait quatre couverts, et ils se mirent à table avec nous.

Quoiqu'il ne soit guère d'usage de garder à déjeuner son maître d'escrime et son maître de langue, qui probablement ont autre chose à faire, et d'ailleurs ne peuvent déjeuner chez tous leurs élèves ; je n'y fis guère d'attention que parce que le maître de langue et Abel, pendant tout le temps du déjeuner, ne cessèrent de parler français, chacun de son mieux, tandis que le maître d'escrime jetait de temps en temps quelques préceptes de son art, entre deux bouchées.

Comme j'avais grand appétit , je pris le parti

de ne pas dire un mot, et de ne ni'occuper que de nourrir mon misérahle corps , comme disent les sages , quand ils n'ont pas de quoi dîner.

Je mangeais encore , quand on enleva la table ; et, tour-à-tour, recommencèrent la leçon d'escrime et la leçon de langue française.

Je me crus victime d'une mystification.

D'où vient , dis-je à Abel , ce goût subit pour l'exercice et l'étude?

Si j'étais assez heureux , etc., etc. Ce sej^ait avec un raf^issement inexprimable que je mettrais à vos pieds., etc. , etc.

— Depuis deux jours , me répondit Abel , CCS messieurs ne me quittent pas. Ils mangent et ils dorment ici. Je n'ai plus que cinq jours à prendre leurs leçons, et il faut que j'en profite.

— Je crus qu'il voulait faire un voyage. Je lui manifestai mon étonnement de l'emploi qu'il faisait des derniers instans qu'il avait à passer avec nous ; je lui fis également observer qu'il trouverait partout des maîtres d'escrime et des maîtres de langue française.

Il sourit et me dit : Je n'ai aucune inten-

936 UKE HRURE TROP TARD.

lion de voya<^er , et voici ce q«ii m'arrive :

Non^ vous 7ie repousserez pas inhumainement un amour que vous savez si bien inspirer. Vous ne réduirez pas au désespoir un homme qui ^ etc.^ etc.

— Je me suis trouvé , continua Abel , il y a trois jours, à souper dans une maison où se trouvait également le baron de Solm , jeune homme assez impertinent , et fort bien vu de rélecteur, qui le protège en toute occasion.

Tu sais que je suis naturellement peu bruyant dans un cercle, et que je n^aime pas à occuper les autres de moi. Le baron prit mon silence pour de la timidité , et ma modestie pour la conscience de ma sottise. Aussi , lui échappa-t-il à mon égard quelques-unes de ces quasi -impertinences , qui font d'*autant plus de mal qu'elles ne sont pas assez marquées pour qu'ion puisse les relever sans paraître un esprit difficile et querelleur. Je me contins le plus qu'il me fut possible, tout en adressant tout bas des vœux fervens à tous les saints du paradis, pour qu'ails inspirassent à M. le baron la pensée d'être impertinent tout-à-fait.

UNE HEURE TROP TARD. Slij

Ne me laissez pas languir dans la plus cruelle incerlilude. Répondez-moi^ si ce n'est par amour , etc. , etc.

J'eus à me louer de Tinlei venlion du ciel. M. le baron, encouragé par mon calme, donna dans le piège , et se laissa aller à une bonne impertinence.

— Monsieur le baron , lui dis-je àroreille, vous êtes un sol; êles-vous aussi un lâche?

— Monsieur, me répondit-il un peu étonné, je vous mettrai volontiers à même de vous en assurer.

— Je doute , répondis-jé , que ce soit aussi pleinement que de votre sottise.

Il m'entraîna dans Tembrasure d'une croisée et me dit :

— J'ai une affaire à terminer dans une semaine. A pareil jour, sojez à sept heures du matin derrière les murs du parc ; mon arme est l'épée.

— Depuis ce temps , on m'a fait avertir de deux choses, continua Abel :

La première, que le baron manie parfaitement l'épée.

La seconde, que si, contre toute probabi-

lités, il m'arrive de le tuer, Pélecteur poursuivra le meurtrier avec persévérance.

Cest pourquoi j'apprends Tescrime , pour luer mon homme s'*il est possible , et le français , pour trouver à qui parler si je suis forcé de prendre la fuite.

Allons , messieurs , dit Abel en finissant , ne perdons pas de temps.

— Excuse-moi, me dit-il , mais je n'ai plus que cinq jours.

Le plus sincère et le plus déi'oué de vos admirateurs ^

^ Maurice.

Ainsi finit à la fois Maurice et son anecdote, et Tune des lettres les plus ridicules qui jamais aient été écrites.

DEUX AMIS MORTXIiS.

— Décidément , dit Maurice , je suis bien iàclie et bien veule , de rester ainsi à la ville, moi qui ne vis qu^à la campagne , de marcher sur une terre que Ton cuirasse de grès , dans la crainte qu''elle ne s^avise de produire quelque brin d'herbe , moi qui préfère au plus moelleux tapis un long gazon vert.

Je dors et je vis dans une maison de pierre,

et pourtant il n*'est rien de si beau pour moi que ces lentes mobiles que forment sur la tête les châlaigners touffus , les sycomores au feuillage rougeâtre et découpé comme la vigne , les tilleuls aux formes transparentes, les ormes aux feuilles étroites et d\m vert sombre.

Je me laisse entraîner aux théâtres et aux réunions, où je dors et m'ennuie, tandis que les champs m''offrent une multitude de plaisirs variés et sans cesse renaissans.

Ces fleurs , qui , sortant toutes de la même terre, prennent des couleurs différentes , et exhalent différens parfums — ces insectes, qui vivent sur les fleurs, sont nés avec elles — et mourront avec elles , au premier souffle des vents froids de Thiver, qui balaient, en tourbillonnant , les dernières feuilles des arbres dépouillés , et emportent à la fois les graines et les œufs qui doivent reproduire les fleurs et les papillons.

— C'est pourquoi , dit Richard , il m'est venu une idée.

— Ami Richard, reprit Maurice, je me délie beaucoup de vos idées — de trois idées que je me souviens vous avoir vues, Tanlépénul-

tiéme m'a fait passer une soirée entière dans une caverne de musiciens qui jouaient faux — Tavant-dernière a failli me faire rompre le cou dans des chemins que vous prétendiez connaître— et la dernière m'a fait perdre deux heures à vous Pentendre laborieusement développer, sans y pouvoir rien comprendre , sinon que vous ne la compreniez pas plus que moi.

— Je suis blasé sur tes impertinences, elles roulent sur mon esprit comme la pluie sur un manteau de toile cirée. Voici mon idée : demain, il se fait la nuit une charmante promenade sur la rivière, il y aura deux dames , le comte Leyen, Fischerwald et moi ; c'est, il me semble, une société quelque peu séduisante , ^ et il dépend de toi d'y joindre ta personne et les agrémens de ton esprit.

— Le comte Leyen , se dit Maurice, l'une des deux dames est Hélène — il ouvrit la bouche pour le demander, mais il lui sembla voir déjà le sourire de Richard; il hésita, puis se décida aie demander, avec un air de grande négligence. Le comte Leyen , dit-il , accompagne-t-il... il allait dire : sa maîtresse, cette idée lui fit mal , il se reprit et dit : mademoiselle Hélène ?

— La maîtresse du comte y sera , dit Richard, Tautre dame est son amie , et je suis fort amoureux d'acné.

— Tu la connais ?

— Je ne Pai jamais vue.

— Tu es fou.

— C'est possible, car en ce moment je me sers de ta sagesse.

— Ah !

— C'est toi qui m'as dit : « l'amour , dépouillé des riches couleurs que lui prête l'imagination, n'est qu'un plaisir que l'on ne peut prendre qu'à deux — comme une partie d'échecs ou de dominos. Userait sage, peut-être, de ne demander aux femmes que des plaisirs; /> c'est ce que je fais. Viendras-tu ?

— Tout ce monde me gâtera ma nuit , mes arbres, mon vent dans le feuillage; car c'est là surtout le grand charme de la nuit , que toute celte voûte ëtoilée, cette eau qui roule en murmurant , ce rossignol qui chante , ces lucioles qui luisent dans Fherbe comme des étoiles au ciel, ces arbres qui frémissent harmonieusement, ces grenouilles qui croassent dans les joncs; on a cela sans partage pour soi tout seul, tandis que les autres hommes , par

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leur sommeil, vous en laissent leur part. On est roi du monde, le monde n'existe que pour le poète qui veille ; pour lui , la lune monte dernère les peupliers et se mire dans Teau ; pour lui, le vent emporte les parfums plus concentrés du chèvre-feuille et des églantines: ou plutôt il s''identirie à cette grandeharmonie delà nature, son âme se mêle au bruissement de Teau, et au frémissement des feuilles, et aux parfums, et au vent, et aux chants des oiseaux. Il vit de toutes ces vies.Il est Tàme du monde; il est Dieu.

— Viendras-tu ?

— j'irai.

On se réunit vers la fin du jour. Leyen reçut avec de grandes prévenances Maurice , dont on lui avait parlé avantageusement.

Hélène laissa errer sur ses lèvres un sourire amical.

Quand on fut arrivé au bateau, la dame qui accompagnait Hélène hésita beaucoup, alléguant une invincible crainte de Teau. Chacun s'efforça de lui donner du courage , à l'exception de Maurice qui vit, dans celte terreur une grande affectation , d'autant que le but de la promenade était connu ôèa la veille, et q\w.

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celte dame, si ses craintes n'eussent été nulles , était parfaitement libre de s'en dispenser. Richard , fort mauvais nageur , assura la belle effrayée qu'en cas d'accident il répondait de ses jours précieux. Maurice, qui nageait très bien , se contenta de sourire.

Hélène -vît ce sourire et le comprit ; les moindres mouvemens de Maurice avaient pour elle un intérêt auquel elle ne cherchait pas à se dérober. Les paroles consolantes de Maurice, lors de leur première entrevue, étaient restées sur son cœur. Salie par le vice , elle était fière de cette approbation d'un honnête homme , de cette sorte d'affinité qui s'était établie entre elle et lui ; et elle ressentait un certain orgueil, quand, sur sa physionomie mobile, elle pouvait saisir au passage une pensée qu'il ne communiquait pas aux autres , et dont elle s'emparait pour elle seule.

Maurice aussi , quoiqu'il se livrât de moins bonne grâce à l'influence qu'elle exerçait sur lui , cherchait dans les rares paroles d'Hélène un sens caché pour les autres et intelligible pour lui seul. Il ressentait un secret mécontentement quand elle parlait sans tourner les yeux de son côté. Il lui semblait déjà avoir des

droits sur elle, sur ses pensées , sur son âme. Il ne sWouait pas qu"*!! Paimait, mais il lui semblait qu'il avait à son amour des droits qu'on ne pouvait lui disputer sans injustice. Une parole d'Hélène, qui ne lui était pas adressée , un regard qui ne cherchait pas son regard , lui faisaient éprouver une sensation pénible et un sentiment haineux. Pauvre raisonneur qui ne comprenait pas que ces droits qu'il croyait avoir , il les avait en effet, mais qu'il les achetait par son amour pour Hélène. On gUssa le long de la rive. Richard s'était emparé de Gabrielle , et causait avec elle comme s'il eût été dans un salon. Leyen, pendant quelques instans, céda à l'influence de la nuit et de Teau ; puis s'ennuya et se mit à écouter Fischerwald — non pour s'ennuyer moins, mais pour changer d'ennui. Maurice et Hélène restèrent silencieux ; mais, si quelque accident de lumière, si quelque arbre balançant son feuillage noir jusqu'au ciel, et paraissant porter les étoiles comme des fruits d'or , attirait leur attention , leurs regards se rencontraient pour se communiquer leurs sensations, et un frémissement simultané leui courait par tout le corps.

11 ne leur fut pas long-temps possible de se laisser aller aux impressions de la nuit et de ses mystérieuses harmonies. Fischerwald, Richard et Gabrieile parlaient haut. Richard pria Gabrielle de chanter. Après avoir long-temps résisté, elle chanta la romance la plus nouvelle et la plus à la mode.

Il y a telle musique qui plaît dans un salon, et qui est insupportable la nuit, sous la feuillée. Gabrielle , qui n'avait songé qu'à faire briller une assez jolie voix, acheva de désenchanter la promenade. Hélène refusa de chanter.

N'aurait-elle pas une belle voix, se dit Maurice ; ce serait une ridicule injustice de la nature, car au moins elle mettrait de Tàme dans son chant ; mais un regard d'Hélène lui fît comprendre que le chant était pour elle , comme pour lui, une langue sacrée qu'on ne parle pas devant les profanes.

— Je suis, dit Fischerwald , un homme fort original. Voici que je laisse, depuis notre départ , traîner dans l'eau les pans de mon habit. Entre autres singularités qui me caractérisent , je n'ai jamais pu m'occuper de toilette. J'ai, à ce sujet d'insupportables distractions. Il n'y a pas quinze jours , mon ami

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Maurice peut dire si Qu'est la vérilc, je suis sorti d'une maison , oubliant mon chapeau.

Frigido subs Joi'e.

Avant -hier, j'avais mis un de mes bas à Tenvers ; et ce matin môme , après avoir bu un verre d'eau sucrée^ j'ai mis le verre à côté de la table , et le reste de Teau est tombé sur moi.

Gabrielle assura que tous les hommes de génie étaient sujets à de semblables distractions, et que tous les gens d'esprit qu'elle connaissait , mettaient leui^s bas à l'envers.

Cependant Fischerwald s'occupait , avec toute Tattention dont il était capable , de tordre les pans de son habit pour en exprimer l'eau , et da les essuyer avec un mouchoir, bien dans le sens du drap , pour ne pas le délusirer.

Uichardprit à son tour la parole.

— Je suis^ dit-il , bien veule et bien lâche^ de rester à la ville ^ moi qui ne vis qiCà la campagne-^ de demeurer dans des maisons depierre^ moi qui préfère aux plus riches palais , les tentes mobiles que forment sur la tête les touffes de châtaigniers^ les sycomores

au feuillage découpé et rougedtre comme celui de la vigne , et les ormes à la verdure étroite et sombre.

Je ne puis réellement comprendre comment je me résigne à marcher sur une terre que Von cuirasse de grès , dans la crainte qu'elle ne s'avise de produire quelques brins d'herbe^ quand les plus riches tapis ne sont rien pour moi auprès d'hm long et épais gazon ver t-^ quand tout^ aux champs^ occupe et charme mon esprit, quand je passe des journées entières à contempler ces Jleurs qui^ sortant de la même terre ^ séparent de diverses couleurs et exhalent différens parfum?,; et ces insectes qui naissent , vivent — et meurent avec elles, au premier soujffle du vent froid qui balaie en tourbillonnant, les feuilles jaunies des arbres dépouillés , et emporte à la fois les gi'aines des fleurs et les œufs des papillons.

— Maurice regardait Richard avec stupéfaction. Voilà, se disait-il, une prodigieuse mémoire.

Richard continua :

Ce qui peut expliquer le charme de la nuit, c'est que la nature semble appartenir

iout entière à rhomme qui veille pendant que les autres^ livrés au sommeil^ semblent lui en abandonner leur part -^ c'*est qu'il jouit sans partage des sensations qui , le jour^ sont divisées entre tous les hommes^ c'est que^ pour lui seul^ les étoiles brillent au ciel;, pour lui seul ^ brillent dans l'herbe les lucioles semblables aux étoiles, pour lui seul^ le vent frémit et apporte^plus concentré^ leparfum des chèvre-feuilles-^ pour lui seul^ la lune monte mystérieuse derrière les peupliers. Il est le roi du m,onde.

Bien plus , rhomme alors s'identifie à la nature. Il vit de la vie des arbres., du vent et du chevre-feuiïle ; il rassemble en lui-même toutes ces existences , il est Dieu.

Tout le monde s'ennuyait, on s'arrêta.

Maurice, Richard et Fischerwald prirent congé de Leyen et des deux dames.

Quand les trois amis furent seuls — bonsoir, dit Maurice , je vais maintenant commencer ma promenade.

— Je suis original, dit Fischerwald, mais réellement je ne pousse pas encore la bizarrerie aussi loin que toi .

Richard, qui avait ses raisons pour ne pas

25 O UNE HiiUKE TROP TARD.

se trouver avec Maurice, lui souhaita le bonsoir, et partit avec Fischenvald.

Maurice, presqu'involontairement , se dirigea (lu côlc de la maison de Leyen ; bieniôt il Tapercut avec Hélène et Gabrielle, — comme trois ombres, car la lune qui , était à son dernier quartier, n''était pas encore levée. Son coeur battait comme s'il eût fait une mauvaise action; il lui semblait distinguer le frôlement de la robe d'Hélène de» celui de la robe de sa compagne , et reconnaitre le bruit de ses pas — et il frissonnait.

Un petit bouquet de bois à traverser lui permit de s'approcher davantage; Leven avait peine à étouffer ses bàillemens , on n'entendait que Gabrielle.

— Ce médecin est un original très amusant , disait-elle ; Taulre a de Tàme et sent vivement ; as- tu entendu avec qnel entraînement et qu'elle poésie il nous a parlé des champs et de la nuit? il y aurait du bonheur à être aimée d'un homme qui sent ainsi.

Pour le troisième , s'il v a quelque chose au-dedans de lui , il a la peau bien épaisse, car rien ne parait au dehors.

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Maurice fit un geste de dépit, non qu^il tînt beaucoup à l'opinion de Gabiielle ; mais il craignait qu'elle n'exerçât quelque influence £ur Hélène, d'autant qu'Hélène, par son silence , semblait partager l'opinion de sa compagne .

Leyen entendit du bruit dans les feuilles.

— Qui va là? crie-t-il.

On ne répondit pas. Maurice était parti.

— Ce n'est rien , dit Hélène , c'est le vent. Et son cœur battait — il y a des momens

dans la vie où Ton se devine si bien !

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