X.'AUTEUR ACQUIERT DES DROITS A LA
BIEBrVEIX.I.ANCE DE SES LECTEURS.
Il est bon et. utile à un écrivain de ne pas manquer une occasion de montrer à ses lecteurs du zèle et du dévouement, et sm^tout de ne leur pas laisser ij^tnorer les droits qu'il peut avoir, sinon à leur gratitude , au moins à leur bienveillance; le bénéfice de ceci se retrouve à la fin du livre , si tant est que le livre finisse, au moment où , la toile baissée, le parterre
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sifïïe ou applaudit ; car il y a des in>lans où n-ms ne compi-enons guère que l"'on veuille bien passer son temps à écouter nos récits et nos divagations, des momens où nous nous sentons portés à un culte de vénération profonde pour le public qui lit nos livres , pour nos honorables éditeurs, qui veulent bien les acheter, et en échange nous nourrir, nous vêtir , nous loger, nous défrayer de peines et de plaisirs. Cette réflexion , d^liabitude, nous rend confus et humbles de donner si peu pour tant de choses; et si le hasard faisait qu'à ce moment Tun de ces honorables hommes se présentât à la porte de notre laboratoire , nous le saluerions d'un : Domine^ non suni dignus utintres in domum meam ; et nous effeuillerions sous ses pas les roses blanches et les roses pourpres qui parent le dit laboratoire , et auxquelles nous tenons singulièrement.
Voici donc en quoi, ce matin, nous pensons avoir mérité quelque bienveillance de la part de nos lecteurs.
x4.u moment où nous nous levons, le sol est à moitié obscur encore jusqu'à moitié de la hauteur des maisons ; Pair est bleu et transparent au-dessus de la tête ; de petits nuages
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blancs soat chassés en légers flocons par le vent cVest, et se colorent en passant de riches teintes jaunes et roses.
Or, pour nous , homme de campagne , de bois et de prairies, c'est un sûr indice de beau temps pour aujourd'hui.
C'est le premier beau joiu'de Tannée peutêtre sous ce beau ciel de France^ comme on dit dans les romances , et qui nous semble à peine mériter le nom de ciel , tant il est souvent chargé de tristes vapeurs grises qui nous condamnent à un horizon de papier peint.
Aujourd'hui le ciel sera bleu et Pair douxji respirer, et gonflant la poitrine de jeunesse et de vigueur ; le soleil caressera de ses rayons les jeunes feuilles des liias et les fleurs doucement odorantes des pruniers.
Les femmes sortiront fraîches et jeunes des fourrures et des vêtemens d'hiver , comme des roses qui rompent leur bouton vert, s'épanouissant au soleil, et livrant au vent leurs parfums.
Notre première pensée a été de nous aller promener, d'aller assister loin de la ville à ce beau réveil de la natuie.
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Et, à cet effet, nous avons mis nos bottes, noti'e redingotte et brossé notre chapeau.
Mais il nous est revenu en Tesprit que nous avions prodigieusement de choses à raconter à nos lecteurs ; que lorsqu'il nous arrive d'aller ainsi errer le matin , noire esprit, un moment fécondé par le sublime spectacle de la nature renaissante , s'élève à un ordre d'idées métaphysiques si entraînantes, que nous nous enveloppons de nos pensées nuageuses et n'en sortons plus de tout le jour. Du haut du ciel où nous nous trouvons momenlanément juchés , la terre nous paraît tout au plus grosse comme une noix , les hommes , comme des grains d'une poussière impalpable, — sans en excepter même nos lecteurs. D'après cette échelle, vous sentez combien petit et imperceptible nous semble notre livre , et combien facilement nous l'abandonnons pour nous livrer à de célestes et intraduisibles contemplations, qui par raomens nous permettent d'entrevoir la grande figure de Dieu, là où nous ne voyons d'ordinaire que le ciel et la terre , le soleil et les étoiles , l'air et les parfums des fleurs, les chants des oiseaux, le murmure des feuilles et le bruissement de l'eau.
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Eh bien ! cnrhonneurde nos lecteurs, nous avons renoncé à notre promenade, nous avons lemis notre robe de chambre et nos pantoutes , nos magnifiques pantoufles de velours vert.
Si nous parlons complaisammenl de nos pantoufles , ce n''est pas seulement poiu" apprendre à PEurope que nous possédons des pantoufles de velours vert , quoique celte vanité y soit bien pour quelque chose; c^est en outre pour faire comprendre une chose dont nous-mêmes ne comprenons "uère la cause. Cest la véhémence du désir insolite qui nous saisit tout à coup de savoir Theure qu'il était, et qui nous fit même dire un moment : Nous donnerions volontiers nos pantoufles pour savoir Theure qu'il est.
Un désir, en roulant par l'espiit, grossit comme une boule de neige, de sorte qu'un caprice devient un besoin ; il faut à toute force ie satisfaire ou le jeter en dehors. Et comme il ne nous était pas possible de le satisfaire , attendu que nous ne fK)ssédons ni montre ni pendule, et que nos voisins n'étaient pas levés, nous avisâmes que, pour nous débarrasser de ce souci , il n'c'tait rien de mieux que de re-
nou vêler, par de nouvelles méditalions ad hoc ^ nos raisons de mépris pour l'heure et les horloges.
Ce sont ces nouvelles raisons que nous allons écrire , à Pusage de ceux qui n'ont ni monU^e ni pendule , ce qui peut arriver aux hommes les plus honorables; et nous intitule-^ rons la seconde partie de ce chapitre :