‹ Une heure trop tard (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · I.' AUTEUR COI^TRE IiES HOB.I.OGES · texte numérisé non relu

I.' AUTEUR COI^TRE IiES HOB.I.OGES

La vie réduite à ses proportions réelles, décolorée de toutes les nuances qui ne sont pas en elle, et qu'elle ne doit qu'au prisme de l'imagination ou des passions , serait une mesquine , petite , étroite et pâle chose. Les gens qui se prétendent sages à proportion qu'ils ont plus d'infirmités, veulent qu'on abatte ses illusions comme on gaule les noix quand elles sont mûres. Il nous semble, en enlendant ces

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sages, voir plus tard, quand Tamour du trafic et du commerce aura envahi le peu qui reste à envahir , d^honnêles négocians qui , en passant devant les tableaux de Géricault , des Johannot , de C. Roqueplan , de Delaberge , s''écrieront : « Mais en vérité ceci peut être bon à quelque chose ? en décrassant ces toiles de la couleur qui est dessus, cela fera d^excellentes toiles d''emballage. ->

Ainsi, méprisons-nous souverainement la sagesse des sages, et gardons-nous à notre vie, avec une sollicitude inquiète et continuelle, tout ce qu'on ne lui a pas violemment arraché de jeunesse, de croyances et d'illusions. Malheureux celui qui saurait tout I qui comprendrait tout ! nous avons refusé d'apprendre l'astronomie, dans la crainte de perdre le charme mystérieux et le respect religieux qui, dans les belles nuits , fait qu'on n'ose ni élever la voix, ni appuyer les pieds.

En conséquence , nous avons toujours été choqué de ces minutieuses divisions du temps, par heures et par minutes ; il nous semble voir un avare qui change son or contre de la menue monnaie de billon pour le dépenser liard par liard. D'autant que ces divisions sont complè-

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tement chimériques , que Tespace ni le (emps ne peuvent avoir de durée absolue, mais simplement une durée relative ; qu'un jour peut se traîner plus lentement qu'Hun mois, un mois nous échapper plus rapide qu'un jour; que le même chemin nous semble aujourd'hui court et rapide, qui autrefois nous donnait une idée des déserts de sable de l'Arabie.

Le temps doit se jauger comme les mesures de capacités , non par ses dimensions extérieures , mais par ce qu'il contient. îl y a (el long jour qui renferme moins d'évènemens que telle rapide minute ; telle année qui, si on l'épluchait comme des noix, si l'on en ôtait le brou et le bois inutile, et les pellicules amères, tiendrait à l'aise dans certains jours. Le temps peut se comparer à une goutte d'eau de savon , qui , soufflée par un chalumeau , se gonfle et devient grosse comme la tète d'un enfant; elle est d'autant plus grosse qu'elle est plus creuse : le temps est d'autant plus long qu'il est moins rempli.

Il y a telle heure dans notre vie pendant laquelle nous avons plus vécu que dans tous le reste de nos jours .

D'autre pâjt , ces divisions du temps, ma-

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ihéinaliques à la fois et fausses , on enlevé beaucoup de poésie au lanijage.

Sans les pendules et les horloges, pour designer certaine partie du jour on dirait : Le soleil monte derrière les bouleaux. Voyez à la fois que de gracieuses idées cela réveillerait : outre le soleil, les bouleaux au feuillage sombre et tremblant. Grâces aux pendules et aux montres , on vous dit : Il est six heures du matin.

Plus tard , au lieu de penser que le soleil se mire dans Fétang, vous songez que les deux aiguilles de votre montre se rencontrent sur un douze en chilfres arabes ou romains.

Le soir, vous dites : Il est sept heures.

Sans les montres, vous seriez obligé chaque jour de faire de nouvelles observations naturelles.

Le soleil disparaît derrière les nuages rouges ;

Il n'y a plus au ciel qu'une teinte d'un or pâle ;

Les arbres se dessinent en noir à l'horizon ;

Le vent ne bruit plus dans les feuilles ;

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Les oiseaux ont cessé de chanter;

On entend les cris de la chouette.

La montre encore met de la préméditation dans toute !a vie ; c^est un tyran qui vous prescrit la faim, la soif, le sommeil, le repos, le travail ; il n\ aplus moyen de se laisser aller à i^allondans la vie, comme disent les bateliers. C'est encore un reproche continuel pour notre inexactitude ; jamais nous n'avons regardé une montre, ni une pendule, sans nous apercevoir que nous étions en retard d'une heure ou deux, que Ton ne nous attendait plus, ou que l'on avait dîné sans nous, ou que notre portier nous ferait frapper cinq fois.

C'est pourquoi , nous qui mangeons quand nous avons faim, qui dormons quand nos yeux se ferment, qui écrivons quand nous avons quelque chose à dire, ou que nous avons envie de dire desnens, nous nous laissons vivre, et nous nou- inquiétons peu [de l'heure quMl est, et nous n'avons ni montre ni pendule ; et quoique nous ne comptions ni nos jours ni nos heures, nous ne vivons ni plus vite ni plus doucement qu'un autre , et nous n'en aurons pas moins notre compte au bout de la vie.

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