‹ Une heure trop tardChapitre 18 sur 20 · UN BAL OU UAURICB NE PEUT DIRE UN HOT · texte numérisé non relu

UN BAL OU UAURICB NE PEUT DIRE UN HOT

Maurice arriva au bal^ conduisant Blanche, Pauline et leur mère.

— Quel est ce danseur si bien mis? demanda Blanche. Maurice suivit des yeux l'indication de Blanche. Mais

la contredanse était finie, et le danseur s'était perdu dans la foule.

—-Il est, dit Blanche, tout vêtu de noir; sa cravate, son gilet et la doublure de son habit sont en velours noir; c'est un costume qui donne beaucoup de no: blesse.

— Oui, dit Pauline; je Taî vu, il esttrS-bien.' Maurice se mordit les lèvres. Il était allé trop tard

chez son tailleur, et ses habits ne pouvaient être prêts que pour le lendemain. — Il avait, une cravate blanche, un habit brun, un gilet violet, un pantalon noir, —Il eût trouvé son costume ridicule dans un autre : — cela L'embarrassa.

Quelques instants après vint près de lui le cavalier qui avait attiré l'attention des deux jeunes filles. — C'étaii Richard ; Maurice le prit par le bras et Temmena

dans Tembrasure d'une fenêtre. — Maudit Richard, dit. il, tu m'as volé mon babit.

— C'est, dit Richard, un hommage rendi^ à Ion goût. Pourquoi n'as-tu pa^le tien?

Maurice n'insista pas; il ne voulait pas sembler y mettre autant d'importance qu'il y en mettait réelle mont ; il répondit :

— Le mien n'était pas prêt.

Après quelques instants, Maurice oublia cette contra-* riété. Assis avec Richard sur un divan, il se mit à examiner le bal.' r

— Ck>mme ces femmes sont nues! dit41; passe encore aux femmes .mariées, si leurs maris les laissent annoncer ainsi —que, dès qu'elles sont épouses d'un homme^ elles appartiennent à tous.

Mais, au moins, les mères devraient -elles penser qu'elles n'ont pas le droit, en décolletant ainsi leurs filles, de les prostituer aux regards, pour les donner ensuite, salies par les yeux et les désirs de tous les danseurs, à un mari qui les croit vierges parce qu'elles n'ont pas reçu la dernière caresee, à un imbécile qui ne pense pas qu'un regard souille une femme.

Et encore si elles étaient plus belles I . Mais vois cette seule jeune fille, avec cette robe à la vierge^ qui ne laisse voir que le cou et qui le dégage si gracieusement Gomme elle est jolie, eteomme cette modestie l'embellit encore!

— C'est, dit Richard, une confidence que tu ne ferais pas aux deux demoiselles que tu as amenées; car, sans être décolletées, elles le sont beaucoup plus que celle- ci.

— Pourquoi pas? dit Maurice; ^ pour plaire aux femmes, tout le monde s'épuise en compliments. Cn n'attaque la place que par un côté; il y a avantage à se présenter du côté qui n'est pas attaqvxè, %X\^^ ^wv%^-^

tt2 CTNE HEURE TROP TARD

queiit pas dëfeûdu. &*aUieiirs, les femmes, arant'tont, veulent plaire ; elles n'ont rien à faife près de ceux qui les trouvent actoraUes, et puis se réerîent à chacun de leurs gestes, à chacune de leors paroles. Mais, si un h(»!uae ne ,le8 admise pas sans restriction, c'est eehti-là qu'elles veulent charmer ; et, s'il ne se rend pars de suite, il a beau jeu et peut faire une bonne capituLalîon.

L'orchestre appela les danseurs ; il seÀf un grand mou- . v^meot à la fiaveur duquel Maurice eut triple place sur le dif an. Richard le quitta et se rapproeba des dames.

Il invita Blanche, qui répondit qu'elle éhài engagée; Paalkie l'étail également. Quand Torcbestre joua ht ri- ^toumdte, Fiseberwsdd vint diercfaer Ih»afii9e. Blancbe fegardiit aatour d'elle d'un air inquiet.

— Votre danseur ne vient pas, (fit Richarde — • Il m'îa oid[»tiée, reprit BiteiiiclLe.

— Je a'aurajs pas cr» qu'aoeun iKmame en fat capable, il faut qu'il soèifim.

— Vous éBV%i le savoir, dit Blancbe «& soariant. Cest celui qui vous a prisle faras il n'y a qu'un fnstant.

— Maurice Hl est là*bas étendu sur des cousins qu'il n'est pas près de quitter. Permettez-moi de le rempls* «er 'y j'en serai bien heureux, et lui-même me saura bon gré d'avoir réparé, airtant qu'il est en moi, scm încroyalile éiourderie*

Bhmcbe késîtaiè ; il raanpMit m% cMpte à te figure ; Fischerwald vint les chercher.

— Ge monsieur qui est voui: vous chercher, demanda Blaûcke, est-il adassi un ami de raonsie^^ Maurice?

— JLeqiwl?

— €elui qui danse afv^c ma sœur?

— Quelle est votne soeuar?

«— Celle qui a de si beaux yeux noirs.

. — Ovtif c'est Gommfi i&ûi, «mol ^jcçà ^liSCvoG^^^tL^^^

votre sœur a les yeux presque aussi beaux que les vôtres.

— Les siens sont plus grands*

— Je ne erois pas; lïiaîs, eu toat cas, les vôtres soilt bleus.

— Je préfère les yeux âoârs-

Je ne sois pas de votre avis. L^ ytnx Mms convieiifient mieox à tm&hmiûe. <i JUsyeux aoîrs sont plus vifs qu'expressifs; ils ^tjirimeiit pr^ondément ce qu'ils diseat, mais ils ne peuvent- tD«l dire. Ils so»t semblables à un ins^umeiit naëlodièux qui ti'atCUlt que quelques notes. Les yeux bkms^ au con^aire, expriment toutes les nuance, m^e les plus d^icat^ et les^ pins iasaisissaUes ; c'est on instrument métodîèux et harmonieux qui possède tous te» tons et les demi-^lons. b

Maurice^ en voyant de loid danser Riebard avec Blancbe, comprit sa bévue et se mit en route pour en venir faire ses exeuses; il arriva comme la d^nse ftsissait; Toutes les personnes du saloift se divisèrent en petits groupes e^ en conversations partieulières.

--* Voiei encore, dit Ravvriee, une jeiHie persoiiDe avec une robe à la vierge. Quand ce costume ne s^ait que décent, ce serait un avantage; mais <»icore il sied parfaitement.

— C'est ce que me disait monsieur, interrompit Blaû* cheen déirignant Richard ; et sa:, rmiarqua m'a rendue si honteuse, que je n'oserai plus quitter mon éeharpe.

— Quelle cravate as-tu là ? dit Richard à Fischerwald.

— Ah I dit celui-ci, une cravate très-originale. Tu sais que je n'ai jamais pu me mettre comme personne. La bizarrerie est plus forte que moi.

' Fischerwald avait une cravate si raide qu'il tfessayaîpas de tourner la tête, tant H était d'avsmee eonraincu que ce serait un effort inutile. •

£e pauvre Fischerwald, qui n'avait jamais eu une idée i lui, voulait à toute force être original^ et on le prenait au mot beaucoup trop facilement.

Beaucoup de gens croient être originaux — en ne faisant pas ce que font les autres ; ils ne voient pas que c'est une espèce de copie de s'attacher à faire le contraire d'une chose quelconque; — l'homme original, dans SQs idées, dans ses acti<ms, même les moins importantes, ne cherche ni n'évite la ressemblance avec les idées et les actions du reste des hommes ; il pense et agit à sa guise, et ne prend ce que font les autoes pour règle ni de ce qu'il faut faire, ni de ce qu'il faut éviter.

Aussi, outre la moutonneriez qui fait que beaucoup de gens, dans leur plus grande colère, vous appellent in* fâme, scélérat, et enfin original, comme le dernier coup que Ton puisse donner à un homme pour l'assommer, comme l'injure après laquelle il n'y a plus rien ; outre cette moutonnerie, disons-nous, et la vanité qui fait croire à presque tous qu'un homme n'est bien qu'autant qu'il nous ressemble, et encore la timidité des gens qui, n'osant marcher seuls, se croisent humiliés par la vue de gens plus hardis : — il faut avouer que la fausse originalité peut dégoûter de la véritable, sans laquelle la vie serait si ennuyeuse, et obliger quelquefois les gens qui ont reçu celle-ci de la nature, à se mettre du parti des moutons, pour ne pas être confondus avec les pré* tendus originaux*

Quelques jours après, Maurice fit une visite chez madame -Recbteren ; il y trouva Blanche et Pauline aveo leur mère»

«-• iUk! dit Blanche, vous avez un habit semblable à celui de monsieur Richard.

Maurice fut choqué de paraître imiter Richard ; cepen* dant il ne voulut pas revendiquer YinventUm d'un haHU

«— Madame, dit*il à la mère, je vous demanderai la permission de vous présenter mes amis, Richard et Fisclierwald.

Huit jours après, Richard était dans la maison au moins aussi bien que Maurice.

Un soir, comme les amis se retiraient de bonne heure, Richard et Fischerwald pour une partie de billard con« venue^ et Maurice pour une promenade solitaire^ Pauline s'avisa de demander :

— t Qu'avez-vous donc à faire, que vou« partez si tôt ?

Maurice allait répondre; mais Richard lui coupa la parole, en disant :

— La lune est si belle ce soir, sa lumière pâle est si douce à travers les arbres, que je vais passer le reste dd^ la soirée à errer solitairement.

— C'est un plaisir, dit Blanche, que nous nous don«» nons quelquefois, lorsque nous pouvons persuader à ma mère que nous n'aurons ni rhume ni fluxion de poi« trine. Ce soir, nous ne verrons la lune qu'à travers les vitres.

— Nous la regarderons %n même temps, vous ici, moi dans le bois.

Blanche rougit et baissa les yeux.

— Et vous, dit Pauline à Maurice, quel soin si près* sant vous appelle?

Maurice eût eu^mauvaise grâce à dire après Richard : <K Je vais errer au clair de lune dans les bois; » on mi encore dit : ce C'est comme monsieur Richard. » 11 eût^ comme cela lui était déjà arrivé plusieurs fois, paru un' reflet de Richard*

306 U2f E HïffRE TROP TARD

Sembhible à certaim Kmaçons qui, ayant perdtr leur coquille, s'emparent de force de la coquille d'un autre, il'ne trouva rien de mieux à dire que : « Je vais jouer au billard avec FischerwaM. »

Or^ il était tout différent de laisser à des jeunes personnes assez romanesques — l'image d'un homme qui, la nuit, va seul promener dans les bois peut-être des pensées d'amour.

Ou d'un autre qui, dans un café, au milieu des cris, des jurements, de la ftimée du tabac, de l'odeur delà btère et des quinquets^ va déployer tous ses talents pour faire payer à un autre les quelques verres de punch et de bière qu'il boira sans avoir soif.

Et ce n'était pas une impression fugitive qu'ifs laissaient»— c'était te soir, quand seules, retirées dans leurs chambres, libres des regards de leurs mères et de mille bienséances qui prennent toute leur attention, et de s^ns de coquetterie (Jui absorbent tours pensées, — l'imagination des filles, délivrée dés entraves de la journée, comme leurs e^ps des baleines du corsets -^ se rappelle, résuifie ta journée, cherche à comprendre chaque mot, chaque ges^, chaque regard, interroge leurs propres sensations^' rêve FavéÉlr si rose des filles, et l'amour tel qu'on l'invente à seize ans.

Fuis die» s'endotmeitty bercées par ces riaiiles pen sées, espérant que leurs songes vont leur dire Fafveiiir et leur dévoiler quelqu'un de ée» mystères inôHfnusqai leur font battre le cœur.

Richard et Fischerwald allèrent rejoindre leiirsamis au calé.

Maurice les quHta et alla se pronsefter.

JI songea à saMtuatîon.

—'J'ai eu tort, dit-il; je n'aui'ais pas dû introduire Jlicbard avant de m'être fait cotwùa.\\.t^ iA ogoét \^ «uis^

UNE HEURE TROP TARD m

pour gu'îl ne pût ainsi entrer dans ma peau malgré moî et m*en chasser; maintenant je n*ose dire un mot sans craindre de m'entendre dire : <r C'est comme monsieur Richard. »

Et, si Maurice ne s'était pas manifesté plus clairement aux deux jeunes filles, c^est que naturellement il était peu communicatif avec les gens qu'il ne connaissait pas iatimenaent, et que^ d'ailleurs, il attendait à avoir fait ^n choix pour ouvrir son cœur et son esprit à celle qu'il voulait épouser, et lui dire : « Vous me voyez avec mes qualilés et mes défauts, mes avantages et mes ridicules, mes idées, mes désirs, mes espérances, mes craintes, mes habitudes. >

^ n n'était plus temps : il pensait bien qu'il reprendrait son avaiiUag€ après le mariage I que Richard ne pourrait soutenir le personnage, et quiS chacun rentrerait nécessairement dans sa coquille.

' Cependant il sentail qiielque ressentiment contre Pau* Une, et surtouit contre Bknche^ <le ce qu'elles n'avaient pas plus de perspicacité et se laissaient prendre aux i^lBuAlMts de Riehard.

^ S'il e&t choisi librement, il eût préféré Biazkdie ; sa nature s'accordait mieux avec ses idées sur lès femnoes, mais il a^ait remarqué sa rougei;» quand Richard l'avait quittée ce même soir, et elle lui avait dit : — Je me fais faire um robe à la msrgâ.

^ — AHonSj dit Maurice, j'épouserai Pauline»

' Mais il s'était tellement enfoncé dans le bois, qu'il ne put retrouver sa routé, et passa dans le bois k reste de ht nuit.

U rentra chez lui le matin, et dormit. Quand il arriva chez la mère de Pauline, Richard y était déjà allé, qui avait demandé la main de Blanc\ie%

S6S UNE HEUaS TROP TARD

II avait été parfaitement accueilli; mais Pauline avait rougi et pâli, et ce fut peut-être à moitié par dépit qu'elle accepta, avec empressement, les offres de Mau^ rice,

— C'étaient deux coquins fort heureux! disait Maurice.

— E perche? dit Fischerwald en entrant. Perché^ mio

caro?

— Écoute, répondit Maurice en posant son livre :

« Chilpéric, celui qui fut le mari de Frédégonde, s'avisa d'ajouter deux lettres à l'alphabet, et il envoya, dans toutes les villes du royaume, Tordre précis de se conformer à ce perfectionnement, sous peine d'être es* sorillé. Deux maîtres d'école s'y refusèrent obstinément; et, martyrs d'une diphthongue^ sacrifièrent, sur l'autel des saines doctrines littéraires d'alors, leurs deux oreil* les, qui furent coupées, selon les ordres du roi.

^ Après la mort de Chilpéric, ils reparurent et prou* vèrent, par des lettres qu'ils n'avaient cessé de s'écrire, qu'ils avaient constamment méprisé les titres de noblesse octroyés par le roi aux deux lettres nouvelles. »

— Je ne vois pas là ce qu'il y a de si désirable, à moins que tes oreilles ne te pèsent infiniment.

— Je les trouve heureux, reprit Maurice, d'avoir possédé une aussi intime conviction; car, pour moi, depuis que j'existe, je n'en ai jamais pu trouver une seule pour mon usage. En mathématiques, le contraire du faux est indubitablement vrai ; mais en fait de passions, de poli« tique, de conduite, l'opposé duiaux et de l'absurde so trouve plus souvent faux et absurde.

Je doanerm tout aii^inoiide i[)o\j$ ^.volt viu<^ couvicUooj

fàt-elle la plus fausse du monde, qui^pût me faire suivre dans la vie une ligne droite, sans aller à chaque instant à droite et à gauche, et revenir sans cesse sur mes pas^ comme je le fais d'ordinaire.

Au moment de me marier, c'est-à-dire de creuser le lit où coulera toute ma vie, je tm suis avisé de repasser mes jours depuis quelques années, et le résultat de mes idées et de mes actjk>ns contradictoires ferait à peu près, en chemin matériel^ celui-ci : —-> et il traça avec sa canne quelques figures sur le parquet.

v^ G'est-à-dire, qu'après avoir creusé la vie philosophiquement et métaphysiquement, après m'étre posé une foule de problèmes tous contradictoires^ après avoir la* bojricusement et douleureusement pratiqué mes théories, -^ me voici, reveuii, après mi^e détours, dans mes idée» sur les femmes et-sur beaucoup d'autres choses, au point d'où je suis parti, ^et où sont tous les hommes par un instinct naturel et irréfléchi, c'est-à-dire que le plus puisssMit effort de la sagesse humaine» de la réflexion, de l'étude et de la nîéditation, m'a amené précisément au niveau de l'idiot et du crétin qui agissent ^ans p^ser» et se livrent à l'élan d'un aveugle instinct.

— Alors, dit Fischerwald, tu n'as plus de doutes?

<— Malheureusement, si près de me marier, je sui» saisi d'une grande et presque invincible tireur; mais je t'expliquerai cela en route; il faut que j'aiUe chez ma belle-mère.

Chemin faisant» Maurice reprit son argument :

«— Les abords du mariage, dit-il, me paraissent si burlesques, que je comipence à craindre de ne pas trouver dans cet état toute la dignité que j'y avais supposée»

Depuis qu'il est convenu que j'épouse Pauline, ce traité d'alliance fait c(MnpIétement, daas la maia^y^i^V^&^V

m imE HBUEt TlOP TAR0

d'une déelsration de {^\m. La mère et la fitle sont sans cesse sur leurs gardes contre mei; on craint de me laisser seul un inatnt avec la femme qui doit passer toute sa vie avec moi.

Ob dirait ees baiédii» qoâ^ ayant k montrer aux flâneurs une curiosité dont ils font payer la vue^ prmnent tous les soins imaginables pour ne laisser apercevoir ni un cheveu ni un ongie de leur omne muvagent.

Ou de leur an fan ha deux taiiU.

Ou de leur nin vivan ki kû eksitê la i/i fâtûMi de toute l'Europe.

•«•» Mai3 tout eela; dit Fischerwald^se failnetfTimalKfss fructus fraliifee

•— Bie ph^t non payés. Mais je me défierais, pour suivre ta comparaison, de la fruitière qui me défendrait de goûter d'avanes à ses frmts, et qui esterait quo je les eusse achetés et paryés avant de m'assurer de leur saveur.

Pac ce soin, par cette crainte que Ton manifeste si maladrcritemeâl, on semble dire : « Je vous donne une femme avec laqudlè vséus €fevez passer toute votre vie; mais je suis sûr que si, afvant d'élre lié IrrévoeaUement, vous la possédiez un qm^t d'heure, vous ne voudriez plus concimre le mardlé, tant vous sei^ez convaincu que V0tts fmez un marehé de dupe. »

On semble Are : c Par ma conduite, f arvoue que le pcemier quart d'hemre de pos5essi<m amènera un repentir pour tout le reste de notre vie : mais ce repentir, j'emploierai toass mes soins pour que vous ne l'ayez que lorsque les lois dbines et hnaaines vous efifq>écheront àfd revenir sur vos pis. a

^ Parbleu I mesdames les mèrm^ continua Maurice en s'échauflfant par degrés, si vous, qui voyez vos fille» avec des yeux préveans, vous pemez qu'une fois )a possessiùn nom D'en vduénHu pfais» tiQti& setiâna hien fous de

UNE HEURE TROP TARiy 2H

poursuivre, car vous paraissez si persuadées, que nous ne pouvons refuser de nous en rapporter à v6us.

Ce que je cherche dans te mariage, c'est une compagne qui embellisse ma vie d'une affection constante, et qui sème des fleurs sur le c^eumn, qui tous les jours me semble plus aride.

Mais vous, mesdames les mères, plus eqiërimenUes que moi, ce que vous me vendez, ce que vous ne livrez i^'après que j'aurai pajé d'avance, et payé de la liberté de toute ma vie, ce qui seul vaut quelque chose dam vos filles, aux yeux de votre expérience, c'est une nuit. Parbleu, mesdames, c'est trop cher, j'en atirai autant pour cinq florins quand je voudrai; et, en mettant la cbosa mt piu6 haut prix; si ce ^piie V0ib me vendez est une virginité, toujours incertaine, j'aurai ce .qu'il y a de mieux en ce genrepour cèM dnqsahte flonns.

Comme il allait entrer^ il âmt eadisaiâ à Fischerwçild :

— En résumé, le mariage îndissoiwUe sera une niai« série, un horrible suîeide, tant qu'on ne verra pas deux amants libres passer votônlakemeaot leur vie ensemble»

II est plas fin que I ambré, i'amlrre o*cii-« lèvB^iinr 1« paille^ «t kit m^enl^ ^nûle grain.

Un Paysan.

. Néanmoins, un matin du mois d'octobre, un prêtre avait et ^esoux devant lui Richard et Blanche, Maurice et Pauline. ,■

Maurice avait encore essuyé quelques désappointepsente dont l'idée le suivie jusqu'à l'église.

rt% ÏÏNE HEURE TROP TARD

Lorsqu'il avait demandé la main de Pauline, sa mère lui avait dit :

— La délicatesse m'oblige à vous avertir que Pauline est moins riche que sa sœur, à laquelle appartient, par la libéralité d'une vieille parente^ ce petit château ayec toutes ses dépendances.

— Mais, pensa Maurice, qui diable oserait, à un semblable aveu^ dire devant une fille : «c Âh 1 Pauline est moins riche c[ue sa sœur; mais cela change tout^ je ne répousepas?»

J'aurais dû probablement faire prendre des informa* tions à ce sujet. Au reste, Pauline a plus d'argent qu'il ne m'en faut.

Cependant la messe continuait, et comme le prêtre lisait répitre :

€ Mes frères, que les femmes soient soumises à leur mari comme au Seigneur^ parce que le mari est le chef de la femme, comme Jésus^Christ est le chef de l'Église. »

— Malgré le goût de Maurice pour la campagne, pen-i sait Pauline, il faudra bien qu'il passe .l'hiver à la ville.

<K Gomme donc l'Église est soumise à Jésus-Christ, les femmes doivent être soumises en tout à leur mari, etc. d.

£t un peu après :

« Seigneur, dit le prêtre, laissez-vous fléchir par nos prières, et accompagnez de votre grâce le sacrement que vous avez institué pour la propagation de l'espèce humaine. »

— Pourvu, pensa Maurice, que je n'aie pas d'enfants.

c Et, continua le prêtre, faites, ô Seigneur t que l'épouse obtienne une heureuse fécondité, et que tous deux voient les enfants de leurs enfants jusqu'à la troi« sième et quatrième génération. »

Et tandis qu'on continuait, Maurice se disait : *- Ce qui me contrarie, c*est de n'avoir pas ce parC|

qui tenait tant de place dans mes rêves de bonheur ; moi qui espérais marcher sur un gazt)n à moi^ dormir sous Tombre d'un feuillage à moi..^ *

.* Et j'ai eu la sotUse de ne pas même demander Blanche; qui me plaisait plus que sa sœur, Blanclie est bien poétique et s'accorde mieux avec mes idées sur les femmes ; ses yeux bleus veloutés ont un feu si doux, sa taille svelte...

— Maurice "*, dit le prêtre, promettez-vous la foi de mariage à Pauline *** ?

r- Oui, répondit Maurice.

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Ma fille 1... mafillôl...

E. DB VAIILABII.X.B. — {7n£n/an(.

Après l'abandon de Maurice^ Hélène avait voulu se tuer, et sans doute la timidité et la crainte de la douleur ne l'eussent point arrêtée da^ns ce projet, si un instinct plus fort que son désespoir ne l'eût impérieusement attachée à la vie, et en pleurant elle donnait le sein à son enfant.

Quand elle fût décidée à vivre, quand son chagrin lui permit de réunir ses idées, elle vendit le peu qu'elle possédait encore, de ses domestiques ne garda qu'une servante, et se réfugia dans une petite maison bien isolée. Là, elle se livra à ses regrets et aux soins que réclamait une petite créature, peut-être la ôlle de Maurice, sans beaucoup songer à l'avenir, comme un sort misérable ne l'y avait que trop accoutumée, et d'ailleurs ayant de l'argent au moins pour trois ans, à la modique dépense qu'elle s'était impose. Et au$si qUq dvm^ \ v ^^x^v^^t^

274 USE EJËUftE TiiaP TAIU)

revLeodra ; je Ysàme trop pour qu'il m'oublie. 9 Et, daa^ les traits eueore informes desoneufant, elle recherchait une ressemblance qui fui réclairer elle-même, ressens blance que par moments eUe croyait trouver, et qui lui faisait redoubler ses caresses pour sa fille. Souvent elle faisait prendre des renseignements mr Maurice, et tour jours on disait : c II n'est pas revenu; on ne peut dire quand il reviendra »

•— Oh t disait-elle, il reviendra, il n'oubliera pas cdk qui Taimait tant.

£t elle attendait le soir pour contempler à la lampe un mauvais portrait de Maurice, qui, le jour, n'offrait qu'une ressemblance très-problématique, mais à la lueur de la . lampe, en trouvant certaines ombres, Ip rappelait assez bien; puis elle se couchait et s'endormait en disant : ait reviendra. »

C'est ainsi que s'écoulèrent les quatre années que Maurice passa en France. Hélène vécut dans la plus absolue solitude; seulement elle reçut plusieurs lettres de Leyen, qui descendait aux plus humbles Supplications pour quelle revint à lui; mais Hélène, qui se croyait sanctifiée par le noble amour que Maurice lui avait donné et par celui qu'elle avait ressenti , repoussa ses offres avec courage.

A peu près à l'époque où Maurice rentra en Allemagne, Hélène se trouva ne plus avoir d'argent. Elle congédia sa servante, vendit ses meubles, à l'exception d'un lit, d'une petite table et de deux chaises, et alla s'établir dans une petite chambre, dans un quartier retiré de la ville. Là^ le produit de ses meubles suffisait pour la faire vivre quelques mois encore avec sa fille.

— Mon Dieu! disait-elle, Maurice ne revîendra-t-ilpasi jO mon Dieu! ajoutait-elle en joignant fortement les mains; faudj:a*VU moui^ir de faim avec mon enfant ? Si

UNE HEUKE TRaP TARÔ S7S

je pouvais smleBient I0 voir quetqifôs instants avant 4e mourir.

Un jour elle apprit que Maurice était revenu, mais en même t^nps qu'Ô était marié.

Elle rentra, égs^rée, folle, pour tuer son enfant et se tuer après ; — mais la pauvre petite fille lui sourit si teadreinent qu^eHe se prit à pleurer en l'embi'assant. Rien n'ôte l'énergie comme les larmes; le soir vint; par habitude elle prit le portaraît pour le regai^^r encore ; mais, saisie d'indignation, elle le déchira. A ce moment on frappa ; un domestique en livrée lui' remit une lettre.

Cette lettre était du propriétaire de la maison qu'elle occupait. Cet homme, un des plus riches de la ville, avait été frappé de sa beauté et avait deviné sa pauvreté. U lui offrait le sort le plus brillaot si elle voulait être à lui. U devait venir le lendemain chercher la réponse.

— - Maurice, dit Hélène, Maurice est riche, heureux^ mariée et je mettrs (te faim avec mon enfont, peut-être le sien. Maurice n'a pas daigné s'occuper de moi depuis son retôinr. Hélas 1 ajoiâa^t^elle, ce n'est pas à son cœur qull faut m'en prendre, c'est à mon avilissement. Il m'a assez méprisée pour croire qu'apcès avoir été à lui, après avoir senti ramottr, je retouraeihaîs à la prostitution. Mais avait-il le droit de me mépriser, lui, pour qui, sans un seul regret, j'avais tout abandonné; lui, pour qui ni sacrifices, ni honte... ni crime, ne m'auraient coûté ; ne devait-il pas voir ce qu'il y tfvait dans mon âme d'énergie et de noblesse? Oui, dit-elle^, j€ me pvostituerai encore, je serai encore riche et adorée. Il m'oublia pauvre, vertueuse et misérable pour lui; m1 entendra parler de moi, riche et infâme; peut-être son amour so réveillera, et je. ••

Oui, dit^ellQ, mais perdrai-je ce noble amour qui m^a rachetée de Tinfi^mie et de la dégt^idtiU^^I U.'^t^^w^

au culte de Baal un temple consacré par le culte saint du vrai Dieu ? Ouvrirai-je au vice impur un cœur en- COTÙ plein d'amour, comme un vase qui garde rarome d'un parfum céleste? J'ai perdu Maurice, perdrai-je encore mon amour qui m'élève l'àme, et méfait honorable à mes yeux^ d'ignoble que j'étais?

Justifierai-je l'abandon de Maurice par ma conduite future? pour qu'un jonr il se dise r Tai bien fait; pour que moi-même je me dise : Je ne serais plus digne de lui?

Non, dit-elle, je Faime.

M'eût*il fait plus de mal encore, si une créature humaine en pouvait supporter davantage, je l'aimerais; il m'a tirée un moment de la boue pour m'initier au bonheur des anges. Il a reçu dans son âme pure mon âme honteusement malade, et il l'a guérie; il m*a aimée, moi prostituée, moi vendue.

Je l'aime, et cet amour remplira toute ma vie, ou plutôt il sera toute ma vie.

Non, je ne retomberai pas du ciel où il m'a élevée dans la boue dont il m'a tirée; non> après avoir goûté l'ambroisie, je ne m'enivrerai pas d'un vin grossier : aucun homme ne touchera mes lèvres, encore brûlantes du dernier baiser de Maurice.

Je mourrai de douleur, je mourrai de faim , mais je ne mourrai pas de honte; je mourrai digne d'être pleuréeparlui, et si jamais son regard tombe sur moi, je n'aurai pas à rougir ni à détourner les yeux.

Mes yêtements pauvres seront un honneur pour moi, que l'on prie à genoux de vouloir bien être riche; j'en serai fière et heureuse.

mon Dieu I dit-elle en pleurant, j'ai été trop heureuse, j'ai savouré des délices que votre puissance peutêtre ne pourrait faire plu^ ixveffîJûV^*»

! UNE HEURE TiiOP TARD 277

Je dois expier maintenant et mes erreurs et aussi mes joies, ^

Quand j'aurai longtemps souffert, je croirai avoir payé mon bonheur; il sera à moi, et j^ ne jouirai plus de son souvenir avec crainte, comme d'un bien mal acquis.

Hélène alors trouva dans sa résolution un invincible courage. Son amour pour Maurice était un fanatisme, — mais le fanatisme seul a fait de grandes choses. Elle se mit à travailler pour une lingère et à gagner péniblement huit ou dix kreutzers par jour, auxquels le peu d'argent qu'elle avait encore ajoutait le nécessaire.

Mais quand vint le moment de payer le loyer de sa chambre, elle ne put le faire, et le propriétaire, irrité des refus obstinés qu'elle avait opposés à ses vœux, la chassa, ne lui laissant emporter qu'un matelas, une chaise et sa petite table.

Hélène chercha une chambre encore moins chère, et s'installa en ce misérable équipage, travaillant toujours pour sa fille; et le soir, avant de se coucher, contemplant à la lumière le portrait de Maurice, qu'elle avait recollé et rajusté de son mieux; puis, repassant ses sou- \en*iA*3^ de richesses et surtout de bonheur, et pleurant ^vec amertume : — Maufjcel disait-elle, Maurice I tt elljB baisait le portrait. : ■ - ^

278 tiTE DBURE TïlOP TAR0

Les petits frais nécessités par son dénïénagement avaient enlevé les quelques florins qui restaient à Hélène. Elle était réduite au produit de son travail; aussi ne nourrissait -elle son enfant et elle que de pommes de terre et de haricots cuits dans Teau. Quelquefois, lorsque son ouvrage ^ait mieux pa^é, elle faisait cuire de la vian^ et faisait de la soupe. C'était, ces jout^Iè, va çrand régal et une grande fête dans la mansarde. Ge^ pendant arriva l*hiver et le froid. Quoiqu'elle pasi^tà l'ouvrage une partie de la nuit> il lui devint impossible d'avoir du charbon pour se chauffer. Le temps d'une femme est si peu rétribué, qu'elle s'aperçut que «on travail de la nuit ne payait pas l'huile qu'il fallait^brû- 1er.

Alors elle mit sa fille dans une petite écoie^ oif elle profitait du feu ; et eiie avfea à faire quelques 4e9no-' mies sur «es misérables dépensée afin de payer le Serin et demi qu'il lui fallait donn^ à l'école chaque mois. Elle se passait de feu el -s'enveloppait les pieds dsis une vieille couverture; puiselle prit le parti de neplos allumer de lumière pour épargner l'huile, et de tr^x^er^ ce qu'elle pourrait faire sans voir clair, depuis àxsi heures jusqu'à minuit; seulement un moment ette atta^ mait la lampe pour voir le portrait de Maurice. <

De temps à autre cependant, elle recevait des lettees du propriétaire qui l'avait chassée. Il lui demandait humblement pardon, et mettait toute sa fortune à ses pieds» Mais Hélène, qui se voyait maigrir, se disait : — Je mourrai bientôt; j'enverrai à Maurice ma fille avec une lettre, il prendra soin d'elle; je n'ai besoin de rien.

UNE HEOBE TROP TAUD 279

Un jour, comme elle vefiait de porter de l'ouvrage, elle aperçut Fischerwald daaala rue; elle doubla le pas, etrentra demi*morte d'émotioQ.

— Oh ! obi dit une voifiiaeeji voyant mont» Hélène, voici notre belle voisine quimonte bien vite.

-^Ge n'est pas naturel, dit une autre vieîUe qui ren- IcâîtiMi même temps, et à laquelle s'adressait la prenriêore femme, dout le visage annonçait quarante ans.

— • C'est d'autant moins naturel que d!ocdinaire elle monte lentement et pensive.

«* C'est qu'il y a des femm^ qui^ ont beaucoup à penser, quand ce ne serait que des^ouvanirs.

. Icila^première interlocutrice s'approcha de L'autre voisine, et lui dit tout bas :

— Avez-vous remarqué ce domestique eaJivfée bleue et ronge qui vient quelquefois ?

. -«- Certainement, reprit l'autre; -«-•Et. qu'en pansezxVOtts? "

— Je pense, reprit la plus vieille, ^'11 faut avoir le cceur placé bien baspouc se livrer au de semblables inclinations.

, — Vous n'y êtes pas; la dinnestique ne vient pas pour sûsx compte.

— Bahl

— Non, il apporte des lettres.

— Ah I de qui?

— C'est là ce qu'on ne peut pas savoir.

. '— 'C'estdelapartdesenmAri.peut^étrel ^- Oh ! oh 1 est-ce que ça atim.mari?

— Vous croyez? ,

* — Je suis sûre qu'elle n'est pas mariée.

— Bah!

— Gela se voit tout de suite; et d'ailleurs le mari aurait-il des domestiques en livrée quand la femme a un logement de cinquante florins!

— C'est vrai j mais Tenfant?

— < L'enfant comme tant d'autres; il n'a pas de père.'

— Ou bien il en a beaucoup.

Les deux femmes rirent quelque temps de cette plaisanterie; la moins vieille des deux voisines continua :

— Avez-vous vu comme elle a soin de se débarrasser de sa petite fille? N'est-ce pas une pitié d'envoyer à l'école une enfant si jeune? -

— De quoi vit-elle? demanda la vieille.

— Mais il paraît qu'elle a de quoi?

— Ah ! elle a de quoi ?

— Oui, elle a de quoi; o'est le domestique à livrée bleue et rouge qui apporte.

— Yoyez-vous, c'est entretenu par quelque vieux riche.

— Et il paraît qu'elle l'est cossument; elle fait semblant de travailler, mais ce n'est pas avec huit kreutzers qu'on mène un pareil train.

— Ah I elle mène un train ? elle n'est pourtant pas si bien habillée.

— C'est que ces fjemmes-Ià, ça gâche tout. On dît que dans sa chambre il y a des choses superbes : que c'est tout reluisant d'ôr : des glaces où on se voit depuis les cheveux jusqu'aux pieds j un lit tout en édredon I

— Voyez-vous!

— Elle ne se refuse rien; si vers le soir on passe de^ vant sa porte, ça sent une délicieuse odeur de rôti que ça donnerait faim à un mort. Ces femmes-là, c'est sûr la

Louche commQ il n'est pas çossftAe»

UNE EiSURE TROP TARD 531

— Maïs quand voit-elle le monsieur? Excepté le domestique, je n'ai encore pu voir personne.

— C'est ce qui prouve comme c'est enraciné dans le vice, comme c'est adroit pour cacher ses turpitudes aux yeux des honnêtes femmes qui n'y entendent pas malice; ça a un tas de ruses et de finesses qu'on n'en peut revenir.

— Mon Dieu ! dit la vieille, comme il y a du vice, comme il y en a I

— Que voulez-vous, ma bonne voisine? les hommes aiment ces espèces-là, et n'ont pas l'air de regarder d'honnêtes femmes comme vous et moi, qui n'avons jamais donné un mot àr redire; toujours, elle a heaume faire une révérence quand elle passe devant moi, je ne la regarde pas plus que si c'était un chien.

— Et vous avez raison; c'est encore bien osé de se permettre de saluer une honnête femnxe, comme si c'était son égale ; mais je rentre, je suis quasiment gelée»

Un homme entra qui leur dit :

— Mesdames^ connaissez-vous cette dame qui vient de rentrer.

— Oui, monsieur.

— Que fait-elle?

— Pas grand'chose de bon ; c'est entretenu par un vieux monsieur très-riche qui vient la voir dans un ma* gnifique équipage et qui lui prodigue l'or.

— Ah ! dit l'inconnu, je vous remercie,

— Voilà un chaldnd manqué, dit la vieille,

— Cest un fier service que nous lui rendons de l'empêcher d'être plumé par une pareille sirèpe.

— Huml dit Fischerwald en s'en allant, je me doutais bien qu'elle recommencerait cette vie; je ne dirai rien h Maurice de la rencontre que j'ai faite.

> La vue de Fisdierwald avait rév^llé pour Hélène de cuisants souvenirs* Reafermée cbez elle, elle désirait et elle craignait à la fois d'avoir été reconnue : elle rappela alors sa richesse passée, sa diambre tendue de soie vio* lette et blanche; ses nombreux domestiques, sa voiture, seschevaux.fringants, et cette cour dont elle était envisonnée comme une reine*

Elle rappela aussi le jour où, sur ce riche divan, Maa« riœ, assis près d'elle, lui avait déclaré son amour, et oes douces émotions dans cette nuit presque entièrement passée au jardin; alors elle jeta un regard sur elle; ses vêtements étaient misérables; mais ce qui lui secra la cœur, c'est qu'ils étaient salés, qu'elle n'avait même pas d'argent pour prendre un bain; -*- à cette idée elle pleura.

Elle se leva engourdie par le froid ; elle marcha dans la chambre pour se réchauffer un peu^ puis elle se mit à travailler; mais le froid lui enchaînait les doigts, et d'ailleurs les souvenirs bouillonnaient.dans sa tête; elle 60 leva encore une fois, raide de froid.

— mon Bieut dit^le avec un doux sourire de joie, heureusement qu'il :y a du feu à l'école t

Bientôt elle renonça-à travailler et sortit pour aller chercher sa fille, car l'éeole devait être finie ; en la ramenant, elle songea qu'elle n'avait pas travaillé î qu'ellf i^'aurait rien pour le déjeuner que sa fille devait le lendemain emporter à l'école»

Quand elle rentra, elle lui dit qu!elle avait soupe on l'uttendant; elle lui donnai souperi, et réserva sa part à eJlepourelép jeûner du lendemain; elle la fit coucher

et se coucha aussi^ car le froid:n'él;ait pas tolérable, l'enfant inême le sentait dans iion lit, quoique Hélène se découvrît pour la couvrir et la réchauffât de tout son corps. Hélène était assise dans le lit? et avait les coudes sur les genoux et la tête dans les mains. La petite ne dormait pas, elle s'avisa de chanter pour Tendiirmir, Et chanta:

Komm, IklMr Mai, etc.

L'enfant s'endormit» die s'anrêta; c«^te chanson lui rappelait Ia.mai8ôn dans le bois, son père, sa mère, son frère, jusqu'aux églantiers qu'Henreich avait plantés pour lui faire une coinronne de mariée^ e t> dont Maurice lui était allé cueillir we branche.

— Oh ! dit-elle, cher mois de mai, j'espère tiieniie pas souifrir jusque-là, j'espère mourir bientôt ; mes pieds ne marcheront plus sur ies vertes promenades, je ne cudllerai plus de violettes sur le bord des ruisseaux; il n'y aura plus pouf moi ni violettes ni printemps; et je mourrai sans voir Maurice :

Elle pleura encore; mais ses sanglots éveillèrent l'enfant, qui dit : — Maman, j'ai froid. Hélène la couvrit un peu plus, la baisa pour la réchauffer, et se remit à chanter : ' ♦^

ftcTÎens, eber mois de mai, etc.

jusqu'au moment où la fatigue de la faim et des pleurs se réunit au froid pour l'assoupir.

Le lendemain, sa fille avait la fièvre et ne put aller à l'école. Hélène, pour réchauffer un peu la chambre, brûla sa table ; mais le soir, l'enfant avait un redoublement de fièvre : elle alla chercher lé médecin; le médecin examina l'enfant et écrivit une ordonnance, puis sortit en disant :

28i UN£ HEURE TROP TARD

— Je reviendrai demain.

En sortant, on atait remis une lettre à Hélène»

VENREICH A HÉLÈNE

<t Comment! vous que je n'appelle plus ma sœur, poussez-vous la dégradation du cœur au point de laisser mourir votre mère. de faim? Ne devriez-vous pas être trop heureuse qu'elle veuille oublier la source impure de vos secours?

» J'ai reçu une lettre d'elle; j'ai pleuré; je lui ai en voyé ma montre et le peu d'argent que mes amis ont pu me prêter.

« Je ne voulaîç plus m'occuper de vous; mais je désire que cette lettre vous fasse répandre quelques larmes au milieu de votre infâme splendeur. C'est encore du bien que je veux vous faire.

» IIENRËICH. »

^ D'abord Hélène voulut répondre à son frère ; elle écri vit une lettre; mais elle dit : — H ne la recevra qu'avei celle que je vais écrire pour Maurice, quand je serai morte.

Puis ellç se mit à travailler^ réchauffant de temps en temps ses mains dans le lit de sa fille. Le lendemain, elle ne mangea qu'un, peu de pain, et acheta du charbon avec le peu d'argent qu'elle avait reçu.

Puis elle alla chercher ce qu'avait ordonné le médecin

maïs elle n'avait pas assez d'argent pour payer, et le pharmacien ne voulut pas lui donner les médicaments à crédit.

Le soiir, le médecin arriva; il toucha l'enfant et secoua la tête. s

— A-t-elle pris sa potion?

— Oui, monsieur, dit Hélène en baissant les yeux.

— C'est prodigieux I A-t-elle transpiré?

— Non, monsieur.

— Et elle a pris la potion?

— Oui, monsieur, dit Hélène eiî balbutiant.

Elle pouvait à peine parler, tant les sanglots l'étouffaient.

Le médecin la regarda fixement. ^

— Madame, dit-il, quand vous voudrez bien suivre mes ordonnances, vous reviendrez me chercher. Je ne reviendrai pas.

Il sortit.

Hélène se jeta à genoux. — mon Dieu ! il n'y a plus de pitié dans le cœur des hommes! Mon Dieu! ayez pitié de moi!

Rien... rien... dit-elle éperdue; elle va mourir!... Oh ! je vais l'étrangler, et ensuite je me briserai la tête contre le mur... Pourquoi ma mère ne m'a-t-elle pas tuée, moi !

Et elle se laissa tomber sur le carreau. Au bout de quelques instants, elle se leva. « Oh! quelle idée! ditelle, mon enfant ne mourra pas! » Et, se hâtant, elle se plaça devant un miroir cassé, arrangea ses cheveux bruns, chercha un fichu propre qui hii restait. « Oh* mon Dieu! disait-elle en pleurant, mon Dieu, s'il allait r.e pas me trouver assez belle. » Et elle pleurait en tâchant de donner un peu de grâce à sa robe et à sa coi F-

fure , puis elle alla réveiller une petite fille, qui logeait près d'elle. « Mon enfant, lui dit-elle, si tu veux passer deux heures près de ma fille^ je te donnerai cinq florins à mon retour. » Puis elle jeta encore un coup d'œil sur le miroir, et partit en disant : «c Gomme je suis changée; pourvu qu'il me trouve assez belle. » Ef elle courut à travers les rues. Toujours courant, elle arriva chea son ancieil propriétaire; les domestiques ne voul£|ient pas la laisser entrer ; mais il reconnut sa voix et vint aude« vant d'elle.

Quand ils furent seuls :

— Monsieur, dit-elle, me voici, je suis à vous pour une heure; mais il me faut cinquante florins.

Il voulut dire quelques mots :

— Hâiez-vous, monsieur, je n'ai qu^une heure à vous donner; faites de mot tout ce que vous voudras*

Ëtonjié, il la regardait :

— Oh! monsieur, ne me refusez pas,, dit-elle; si je vpus demande trop, donnez-moi ce qu'il vous plaira; mais il me faut de l'aient.

Il voulut la faire parler, il n'en put rien tirer; il la prit dans ses bras, elle se laissa faire ; seulement,, en se voyant dans une glace^ elle reconnut à son cou à elle un fichu que lui avait donné Maitfice; elle l'airacba avec violence et le jeta au feu, puis a'abMdonna, et, pâle et froide comme du marbre, elle reçut ses odieuses caresses sans les sentir.

LU

Avec l'argent, car H lui avait donné cent florins, efie soigna son enfant; puis, quand sa fille fut guérie, elle renvoya le reste de l'argent-à celui qui le luiarait donné,

*UK£ HflU^E TROP TA;aD «8f

sans en avoir distrait un pfeaning pour son usage particulier, . .

Cetbomme vint la voir el vx>ulat user des droits qu'il croyait avoir 'sur elle : -— Monsieur, monsieur, dit-elle, allez vous ent Si jamais vous entrez ici, je me jetterai par cette fenêtre... Nous avons fait un marché, je me suis livrée, nous sommes quittes.

Elle n'osait plus regarder le portrait de Maurice.

Elle s'était remise au travail; mais le froid avait horriblement gercé ses doigts et lui causait d'insupportables douleurs.

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