LUI
DE LA NECESSITE nJSS£ LAVER LES MAINS
Casta Yixit Lanam feeJt Domum.ser ravit .
Ancienne épitaphe,
Richard était arrivé de bonmatin chez Maurice, et rayait trouvé fumant dans un vaste fauteuil renversé, encore vêtu de sa robe de chambre, et les pieds dans des pantoufles violettes.
-— II y a aujourâ'hai, ditRidiard^ quinze mois que nous sommes mariéB.
— ^ Oui, dit Mauric», et tu ftie trouves livré aux plus graves méditations sot ce sujet. Gomment te trouves-tu Xle ta situation? *
— Très-bien, lui dit Richard; et toi?
«-. Moi ? très-bien également ; seulement je m'^nuie*
— Ah I *"
tr C'est un état trop çalmej ip^n désespoir habitua
du temps que j'étais l'amant d'Hélène me convenait mieux ; j'avais au moins le plaisir de sentir passer la vie; aujourd'hui^ c'est cotnme une fade boisson qui coule sans laisser ni parfum ni saveur. Je viens de parler d'Hélène; cette idée m'attriste. N*as-tu pas eu de nouvelles d'elle?
— Non.
— Alors, n'en parlons plus. C'était une bonne et noble créature que j'ai lâchement abandonnée; mais je crois vraiment qu'elle a gardé mon âme avec elle, tant je la sens peu maintenant dans ma poitrine; n'en parlons plus.
Comme Richard vit que Maurice allait peut-être passer la matinée à dire qu'il ne fallait pas parler d'Hélène, il jugea à propos de détourner la conversation.
— Quel était, dit-il, le sujet de tes hautes méditations?
— Je te l'ai dit : le mariage et ses principaux incon-. vénients; leur cause et la manière de les prévenir,
— A quel inconvénient étais- tu?
— Aux maris trompés :
— Tu m'oblig iras infiniment de me communiquer tes idées, surtout si, après le noal, tu as trouvé le remède.
— Je le veux d'autant mieux que notre ami Fischeîrwald n'est pas là, et que les mystères du mariage ne doivent être mis à nu que devant les initiés, sous peine de prêter à rire aux profanes et de ne pas être sûr qu'ils n'ont pas raison de rire; ce. qui peut ébranler les plus robustes convictions.
Comme je te l'ai déjà dit, ce n'est pas une chose bien, plaisante que de devenir dans la maison un hôte incom mode; de travailler pour décorer convenablement la chambre et le lit oU votr^ femta^ Te<io\t, sotv amant; de la
soupçonner, dans les caresses qu'elle vous accorde comme devoirs, tout occupée de Timage d'un autre, — et rapportant à lui le plaisir qu'elle ressent. <
Pour ce qui est des ressources, elles sont effrayantes quand on considère combien de causes plus ou moins puissantes amènent presque nécessairement l'infidélité des femmes. Ce n'est pas trop de toute notre vie pour prévenir d'une manière encore incertaine un malheur poHir lequel conspireront peut-être deux personnes, qui n'hésiteront pas à y consacrer toute leur vie, et qui auront pour augmenter leur adresse et leur persévérance, l'amour que probablement vous n'avez plus, que peutêtre vous n'avez jamais eu.
Ces causes plus ou moins puissantes sont de deu^ sortes :
1^ Les causes naturelles;
2* Les causes artificielles.
Par les premières, nous entendons cette transition difficile des illusions riantes et dorées de la jeune fille, qui a rêvé une vie pleine de ces charmantes agitations qui ont troublé son sommeil — et embellie encore dea plaisirs inconnus que son imagination, fécondée par la prudente nature, qui marche toujours à son but, n a pas manqué de devancer et d'exagérer ; du passage, dis-je, de ces illusions à la froide et monotone réalité.
Il est presque impossible qu'elle n'attribue pas ce dés* enchantement à l'individu, au lieu de l'attribuer à l'espèce, et qu'elle n'attende d'un autre la réalisation d'un bonheur qu'elle croit avoir pressenti, et qu'elle penses que la nature lui doit, — et cela avec d'autant moins do scrupule, qu'elle regarde son mari comme un trompeur qui n'a pas tenu les promesses qu'elte-\x\^vs\"^ ^^\sï.\X faites^
Dans les causes artificielles, nous comprenons toutes ies bévues et les maladresses des maris^ qui se donnent souvent beaucoup de mal pour arriver à oe qu!ils redoutent le plus. Ils commencent par prodiguer àleur ^emmc des caresses que l'habitude doit diminuer, et dont elle attribuera la diminution à celle de ramo.ur, — précisément aa moment où, chez elle, Thabitudc qui, chez, les, femmes, donne tant de force à Tamour, vient augmenter les désirs. Â peine le mariage consommé, ils oublient ' qu'il est, en tous sens, plus difficile de coaserver une conquête que de conquérir. Us se reposent sur les vertus qu'ils imposent à la femme, vertus chimériques comme toutes les vertus, que l'on n'accomplit jamais qu'autant, qu'on y trouve son intérêt ou, son plaisir.
Beaucoup font de leur femme un objet de vanité, qu'ils montrent à ceux qui les visitent, après leur avoir montré leur jardin, leurs chevaux et leurs curiosités chinoises.
Quand ils vous donnent à dîner, ils vous placent auprès de leur femme.
Si vous sortez ensemble, 41 s vous donnent le bras de leur femme.
Si jous vous trouvez ensemble au théâtre, ils vous font mettre sur le devant de la loge avec leur femme.
Ils vous trouveront d'autant plus polis que vous ferez à leur femme plus de compliments; ils penseront que cet encens brûlé devant leur idole est un hommage désintéressé ; ils oublient — qu'on ne sacrifie qu'aux dieux qui o;it quelque chose à donner.
Ils ne pensent pas non plu» que, vous plaçant à table
près de leur femme, ils vous condamnent à vous occuper
d'elle exclusivement, à lui verser à boire, à lui offrir tout
ce qui peut lui plaire, k nègWs^t N^Vt^ ^Iti^t \\our vous
U^42 HEORfi TROP TARO 20i
occuper du sien, et, pour F amuser, à nepas vous Oficu*per des autres femmes^;
Que, vous donnant le- bras de leur femme, c^estvooa obliger à la garantirdes voitures, à marcher dans la bou« pour lui donner le plus beau cbmnin, à vous faire enfoncer les côtes pour lui ouvrir une issue dans la foule^ à sévir contre les impertinents qui peuvent se rencontrer; à ne penser à aucune femme pendant tout le temps é^la promenade. *
Sicdec(Bterîs.
Tout cela considéré ainsi serait autant decorvéas qu'à; coup sûr lemari n'a pas le droit de vous imposer-; — mais, dans son esprit, les choses ne sontpas>ainsi : cest: un honneur et un plaisir qu'il prétend vous f^îre; — it vous prête sa femme peur la conversation^ pour la pro^ menade, pour le spectacle; — il permet que son bras rond et' blanc soit tout le long de la route appuyé air votre cœur de manière à en sentir les battements^; ii permet que vous épuisiez'prèsd'elle le vocabulaire de la galanterie, et probablement il trouverait fort mauvais que vous fissiez avec sa femme une longue promenade sans lui dire un mot;
Ge qu'il y a en cela dé plus charmant, c'est qu'il parait persuadé que vous ne passerez^pas les limites qu'il pose dans son esprit sans vous les' communiquer, et que les soins et ramabili té qu'il vous impose ne ferontsursafemme aucune impression.
C'est une bizarre jalousie que celle de la plupart de» hommes; ils ne sont jaloux que de la dernière caressû^ — ils prêtentà tout venant leurfémme, et ils permettent que chacun s'en serve, «pourvu qu'on ne franchisse pas * cette limite : prenez» à leur femme le bras ou la main, regardez-la aussi tendrement que vous pourrez, exprt* méz-lui en langage poli que-vous aet^x csi^^ûX»^^-^»^''
cher avec elle ; faites l'éloge de ses beautés évidentes, risquez des augurés sur les beautés cachées^ regardez avidement tout ce qu'une femme décolletée abandonne à la curiosité.
Il y a peu de maris qui le trouveront mauvais, il n'y a presque pas un homme dans un salon qui ne laisse supposer ouvertement au mari qu'il serait heureux de lui enlever sa femme, et que sa seule vertu, à elle, l'en em* pêche.
Ici on vint avertir Maurice que le déjeuner était servi; il ne répondit pas et continua.
— Certes, d'une femme que j'aimerais, je voudrais tout conserver pour moi; je ne donnerais à un autre ni la main^ ni les cheveux, ni un regard; je ne voudrais pas que personne fût auprès d'elle pour respirer son haleine avec l'air ; je ne voudrais pas qu'un homme sentit contre sa poitrine la douce chaleur de son bras, je haïrais l'homme qui la toucherait du doigt ou dérangerait son vêtement dans un songe ou par le désir.
Ce sont autant de prostitutions en détail ; le commun des hommes, si ce p'est intimos et penitissimos lihidim recessus, — ils vous abandonnent volontiers le reste.
Ineptes animaux, qui n'ont pas assez d'âme pour corn* prendre qu'un désir mutuel, que deux regards qui plongent l'un dans l'autre et percent la poitrine d'un voluptueux aiguillon, sont une caresse mille fois plus ardente que ces dernières caresses sans amour qu'ils réservent seules.
Mais, en admettant leurs étroites idées, en croyant avec eux que ces préliminaires ne sont rien. • . • .
On vint encore dire à Maurice que le déjeuner était sur la table, et que madame était dans la salle à manger, //-s^ contenta de répondra va. G ^^i ViQw\^ 4'\ia ton
UNE HEURE TROP TARD â<i3
d'impatience qui montrait ^u'il ne trouvait pas bon qu'on vînt le déranger,
— En admettant, reprit-il, que ces préliminaires ne sont rien en eux-mêmes, on m^peut nier qu'ils peuvent conduire au reste par une pente souvent rapide et irrésistible ; que la femme peut se laisser aller à la pente, et que, lorsque son mari veut rarrêter,.cela ne soit plus au pouvoir ni de Tunni de l'autre; — mais ce n'est pas assez pour le mari de livrer ainsi sa femme, et de donner aux autres hommes l'occasion de se montrer galants et empressées^ il prend encore soin d'inspirer à sa femme une telle indifférence et un tel dégoût de sa personne, qu'on peut, à la rigueur, ne pas prendre beaucoup de peine pour paraître plus aimableque lui.
Ici Maurice secoua contre la cheminée sa pipe pour en faire tomber la cendre, puis il la remplit encore et l'alluma.
On remonta dire que le déjeuner serait froid.
— Je descends.
Avant le mariage, on a tout fait pour porter au plus haut point les illusions de Ja fille que l'on veut épouser ; elle ne vous a vu que vous occupant de l'amour qu'elle vous inspire ; elle doit croire naturellement que cet amoiir occupe toute votre vie et vous occupe tout entier : elle ne soupçonne pas qu'il puisse se trouver pour vous d'autres intérêts ; — jusqu'au jour du mariage, une tille ignorante n'a vu l'homme que paré, parfumé, galant, empressé, ne mangeant et ne buvant presque pas quand il est à table vis-à-vis d'elle, ne montrant de lui que ce qu'il a de beau et de noble, et dissimulant tout le pro« saïsme de l'espèce. >
Aussi n'a-t-elle besoin que de peu d'efforts pour lui appliquer ses rêves célestes.
Âlais, aussitôt le mariage, le m%c\ do'K&fo X^^sssoû^^n
soi UNE IIEURii: TROP TARD
rît c'est à qai inventera quélqiie chose pour dëgoûter l'autre de sa personne.
D'abord, par Ttabitude du lit commun, on émouss3 raiguillon du désir, toij^urssatiâfaitd'avanGe; enferme toute carriàre à rimaginatien, en restant trop pi^ès de la Téetiité.
Ensuite on se montre l'un à Tantve sans aucuns soins ideloilette, lesyettx^osde sommeil, lescheveux en désordre ou ridiculemeiit captifs sous un bonnet, la boa- K^heicbauffée etamère, le visage aooTertâe transpiraction et de poussière. ./
Et on s'initie l'un l'autre aux besoins les plus i^obles uBt les .plus cachés, l^^soins dont, jasque-^là, l'amour et les^oins avaientfait^outef diseun à l'égard de l'antre. 'On était homn^e et itemme, amant jet mailresse, — on devient mâle et-femeHe.
Ensuite étonnez-vous que, lorsqu'un galant se présente à son tour, paré.et parfumé, il fasse ^renaître chez la femme les impressions qu'elle Yegisettte ptès du mari 'en chemise sale et par£umédettaliac; qu'^Ûe croie avoir élé trompée, et X(u'eUe croie subi i^ari au-dessous de i'idée qu'elle s'était faite xles hommes^ idée qu'il avait ^contribué à ^ermir, etqu'il nes'^stjpas donaé la peine de soutenir autant qu'il était en iui.
C'est pourquoi je suis d'avis que ies deux époux, pour ^ccrnserver l'amour, ne se voient que bien sur leurs^ardes, s'est-rà-dire tous deux propres :et ^[xarés, de manière ii :3Ke J*appeler en rien lés peu poétiques nécessités de la ^nature.
iOn iravint encore demanda s'il fallait servir.
Alors Maurice descendit avec Richard, sans êlre ni ipèigné, ni habiTié, sans s'être rincé la bouche pourchasser l'odeur de la pipe, sans s'être même lavé lesmain^.
tPmdantk déjenner, én^iarlad'^ller visiter la femme
de Richard, et en même temps la belle-mère commune, qui demeurait avec lui. Maurice, n'étant pas habillé, pria Richard de donner le bras à sa femme jusque-là, et les rejoignit peu de temps après.