‹ Une heure trop tardChapitre 6 sur 20 · DE SES LECTEURS · texte numérisé non relu

DE SES LECTEURS

II est bon et utile à un écrivain de ne pas manquer une occasion de montrer à ses lecteurs du zèle et du dévouement, et surtout de ne leur pas laisser ignorer les droits qu'il peut avoir, sinon à leur gratitude, au moins à leur bienveillance; le bénéfice de ceci se retrouve à la fin du livre, si tant est que le livre finisse, au moment où^ la toile baissée, le parterre siffle ou applaudit; car il y a des instants où nous ne comprenons guère que l'on veuille bien passer son temps à écouter nos récits et nos divagations, des moments où nous nous sentons portés à un culte de vénération profonde pouf le public qui lit nos livres^ pour nos honorables éditeuri qui veulent bien les acheter, et, en échange, nous noun^ rir, nous vêtir, nous loger, nous défrayer de peines et de plaisirs. Cette réflexion, d'habitude, nous rend coilb fus et humbles de donner si peu pour tant de chosefi| et si le hasard faisait qu'à ce moment l'un de ces hon^ râbles hommes se présentât à la porte de notre laboratoire, nous le saluerions d'un Domine^ non sum digm^ nt intres in domwn meam; et nous effeuillerions sous 9^

pas les roses blanches et les roses pourpres qui parent ledit hboratoire, et auxquelles nous tenons singulièrement.

Voici donc en quoi, ce matin, nous pensions avoiir mérité quelque bienveillance de la part de nos lecteurs -

Au moment où nous nous levons, le sol est à moitié obscur encore jusqu'à moitié de la hauteur des maisons; Tair est bleu et transparent au-dessus de la tête; de petits nuages blancs sont chassés en légers flocons par le vent d'est, et se colorent en passant de riches teintes jaunes et roses.

Or, pour nous, homme de eam pagne, de bois et de prairies, c'est un sûr indice de beau temps pour aujourd'hui.

C'est le premier beau jour de Tannée peut-être som te beau ciel de France^ comme on lit dans les romances, tel qui nous semble à peine mériter le nom de ciel, tant il est souvent diargé de tristes vapeurs grises qui nous condamnent à un horizon de papier peint.

Aujourd'hui le ciel sera bleu et Tair doux à respirer, et gonflant la poitrine de Jeunesse et de vigueur ; le soleil caressera de ses rayons les jeunes feuilles des lilas et les fleurs doucement odorantes des pruniers.

Les femmes sortiront fraîches et jeunes des fourrures' «t des vêtements d'hiver, comme des roses qui ronipent leur bouton vert, s'épanouissant au soleil et livrant aux wmt& leurs parfums.

I Notre première pensée a été de nous aller .promener, ^'aller assister loin de la ville à ce beau réveil dé la liature. Et, à cet effets nous avoûs^mis nos battes, notre r^ ^ngote, et brossé liotre chap^u.

--BMais il noiB est revenu en l'esprit que nous avions ^odigiei^ement de choses à raconter à nos lecteurs; ÇUô lorsqu'il nous arrive d'aller ainsi errer le matin,

notre esprit, un moment fécondé par le sublime spectacle de la nature renaissante, s*élève à un ordre d'idées métaphysiques si entraînantes, que nous nous enveloppons de nos pensées nuageuses et n'en sortons plus de tout le }0ur. Du haut du ciel, où nous nous trouvons momentanément juchés, la terre nous parait tout au plus grosse comme une noix, les hommes, comme des grains d'une nature impalpable, — sans en excepter nos lecteurs. D'après cette échelle ^ vous sentez combien, petit et imperceptible nous semble notre livre, et combien facilement nous l'abandonnons pour nous livrer à de célestes et intraduisibles contemplations, qui, par moments, nous permettent d'entrevoir la grande figure de Dieu là où nous ne voyons d'ordinaire que le ciel et la t^re, te soleil et les étoiles^ l'air et les parfums dds fleurs^ les chants; des oiseaux, le mtirmure des feuilles et le bruissemwt de Teau,

Eh bien, en l'honneur de nos lecteurs, nous avoais renoncé à notre promenade^ nous avons remis notre rc^ de chambre et no» paatoufles;^ nos magnifiques, pantoufles^ de velours vert.

Si nous parlons complaisamment de nos pantoufles^ ce n'est pas seulement pour apprendre à 1-J^rope que nous possédons des pantoufles de velours vert^ quoique*, cette vanité y soit bien pour quelque chose ; c'est, eiix outre, pour faire- comprendre une chose dont nous-» même ne comprenons guère li cause. C'est la vébé^ menée du déi^ insolite qui nous saisit tout à: coup de> savoir l'heure qu'il était,, et qui nous fit même dire un^ moment; « Nous donnerions volontiers nos pantoufles, pour savjoir l'heure qu'il est. % »Un désir, en roulant par If esprit, grossit comme une^ l>oule de neige, de sorte qu'un caprice devient» (unffce^

soin ;^il£aui^ tmt^iUixai^ik ii»{i^teo m^^lt^l^mi^

hors. Et, comme il ne nous était pas possible de le satisfaire, attendu que nous ne possédions ni montre ni pendule, et que nos voisins n'étaient pas levés, nous avisâmes que, pour nous débarrasser de ce souci, il n'était rien de mieux que de renouveler, par de nouvelles méditations ad hoc, nos raisons de mépris pour rheure et les horloges.

Ce sont ces nouvelles raisons que nous allons écrire à Tusage de ceux qui n'ont ni montre ni pendule, ce qui peut arriver aux hommes les plus honorables ; et nous intitulerons la seconde partie de ce chapitre :

l'auteur contre les horloges.

La vie, réduite à ses proportions réelles, décolorée de toutes les nuances qui ne sont pas en elle, et qu'elle ne doit qu'au jpmme de l'imagination ou des passions, serait une mesquine, petite, étroite et pâle chose. Les gens qui se prétendent sages, à proportion qu'ils ont plus d'infirmités, veulent qu'on abatte ces illusions comme on gaule les noix quand elles sont mûres. Il nous semble, en entendant ces sages, voir plus tard, quand l'amour du trafic et du commerce aura envahi le peu qui reste à envahir, d'honnêtes négociants qui, en passant devant les tableaux de Géricault, des Johannot, de C. Roqueplan, de Delaberge, s'écrieront: « Mais, en vérité, ceci peut-être bon à quelque chose ! En décrassant ces toiles de la couleur qui est dessus, cela fera d'excellentes toiles d'emballage. »

Ainsi méprisons-nous souverainement la sagesse des sages et gardons-nous à notre vie, avec une sollicitude inquiète et continuelle, tout ce qu'on ne lui a pas viofewfaïdtfibiarraohéjde .jeunesse, de croyances et d'illusftofasi^^talb^uz'eax eel«^ i|ul 9&^irmiitC)i«^ qui^comQrôu-

âruit tout I Nous avons refusé d'apprendre Tastronomie, dans la crainte de perdre le charme mystérieux et le respect religieux qui , dans les belles nuits , fait qu'on fl'ose ni élever la voix ni appuyer les pieds.

En conséquence, nous avons toujours été chçqué de ces minutieuses divisions du temps, par heures et par minutes; il nous a semblé voir un avare qui change son or contre de la menue monnaie de billon pour le dé* penser liard par liard. D'autant que ces divisions sont complètement chimériques, que Fespace ni le temps no peuvent avoir de durée absolue, mais simplement une durée relative; qu'un jour peut se traîner plus lentement qu'un mois, un mois échapper plus rapide qu'ua jour; que le même chemin nous semble aujourd'hui court et rapide, qui autrefois nous donnait une idé& des déserts de sable de l'Arabie.

Le temps doit se jauger comme les mesures de capa-^ cité, non par des dimensions extérieures, mais par ce qu'il contient. Il y a tel long jour qui renferme moins d'événements que telle rapide minute; telle année qui» si on l'épluchait comme des noix, si on lui en ôtait la* brou et le bois inutile et les pellicules amères, tien^ drait à l'aise dans certains jours. Le temps peut se com« parer à une goutte d'eau de savon, qui, soufflée par ua chalumeau, se gonfle et devient, grosse comme la tête d'un enfant; elle est d'autant plus grosse qu'elle est plus creuse : le temps est d'autaint plus long qu'il est moins rempli. '

Il y a telle heure dans notre vie pendant laquelle nous avons plus vécu que dans tout le reste de nos jours.

D'autre part, ces divisions du temps, mathématiques à la fois et fausses, ont enlevé beaucoup de poésie au langage.

Sans les. pendules. et les horloges, pour dûNvw^t wt-.

laines parties du jour, on dirait : € Le soleil monte der« fière les bouleaux. » Voyez à la fois que de gracieuses idées cela réveillerait : outre le soleil, les bouleaux au feuillage sombre et tremblant. Grâce aux pendules et aux montres, on vous dit : c II est six heures du matin, b

Plus tard, au lieu de penser que le soleil se mire dans rétang, vous songez que les deux aiguilles de votre montre se rencontrent sur un douze en chiffres arabes ou romains.

Le soir, vous dites : « Il est sept heures. »

Sans les montres, vous seriez obligé chaque jour de faire de nouvelle observations.

Le soleil disparaît derrière les nuages rouges;

Il n'y a plus au ciel qu'une teinte d'or pâtej^

Les arbres se dessinent en noir à l'horizon;

Le vent ne bruit plus dans les feuilles;

Les oiseaux ont cessé de chanter;

On entend les cris de la chouette.

La montre encore met de la préméditation dans toute la vie; c'est un tyran qui vous prescrit la faim, la soif, le sommeil, le repos, le travail; il n'y a plus moyen de se laisser aller à vallon dans la vie, comme disent les bateliers. C'est encore un reproche ccmtiauel pour notre exactitude; jamais nous n'avons regardé une montre m une pendule sans nous apercevoir que nous étions en retard d'une heure ou deux^ que l'on ne nous atten dait plus, ou que Ton avait dîné sans nous, ou que notre portier nous ferait frapper cinq fois.

C'est pourquoi, nous qui mangeons quand nous avons faim, qui dormons quand nos yeux se ferment, qui écrivons, quand nous avons quelque chose à dire ou que nous avons envie de dire des riens, nous nous laissons vivre, et nous nous inquiétons peu de l'heure qu'il estf et mus n'avons ni montre ni pendule: et quoique

nous ne comptions ni nos jours ni nos heures, nous ne vivons ni plus vite ni plus doucement qu'un autre, et nous n'en aurons pas moins notre compte au bout de la vie*

Après avoir écrit le chapitre précédent, nous sommes resté peut-être un quart d'heure^ renversé dans notre fhuteuil et suivant 'mentalement les conséquences de notre idée.

C'est ce qui arrive le plus souvent, que ce que Ton écrit ressemble à l'élan que Ton prend pour sauter;

Ou encore à une lutte préalable qui double les forcer, comme le savent les lutteurs.

Puis, quand on a cessé d'écrire, quand l'imagination échauffée court avec une telle rapidité que les mots ne peuvent la suivre : ce que l'on pense alors, ce qui passe dans Tesprit, rapide et insaisissable, de telle sorte que, les yeux, fixés devant soi et presque jaillissant de la tête, on poursuit du regard ces images légères, vagabondes, vaut beaucoup mieux que ce qu'on écrit.

Il y a, nous le croyons du moins, de la musique qui, écrite pour un instrument, doit être baissée d'un ton ou d'un demi-ton pour la voix ou pour un autre instrument. C'est ce qui arrive au poëte : ce qu'il pense est transposé, et bien misérablement, quand il l'écrit; les langues sont bien impuissantes à rendre la pensée; et quand vous blâmez son œuvre, plus que vous mille fois il en sent la faiblesse et l'insuffisance; il est comme un musicien enroué, dont la voix ne rend pas comme il sent : il sent la note juste, et elle arrive fausse. . . Il le sait et il souffre, et plus tard, quand il a vu que ce n* est pas ijnpuissance de Yiu3i\\âL\i^Tcci\^ Vxssjj^

sance de riiumanité, il ûe cherche plus à vous dire que des choses traduisibles en langue vulgaire; il devient commun et rampant, et on Tapplaudit.

Donc, en ce quart d*heure que nous restâmes renversé dans notre fauteuil, nos idées, suivant toujours l'impulsion que nous leur avions donnée, prirent une bizarre direction.

Ce qui eut ceci d'agréable pour nous, que nous comprîmes que le caractère de notre héros est vrai et pris sur la nature, puisque nous retrouvâmes en nous des inconséquences tout aussi fortes que les siennes.

En effet, par des transitions qu'il serait long et difficile d'expliquer, nous arrivâmes à réfuter tous nos arguments contre les montres et les pendules, et nous primes la résolution d'acheter une montre avec le prix du chapitre que^ nous avions fait pour en prouver au moins Finutilitc.

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