PAUVRE HELENE
Une grille bronzée, une cour, un escalier de pierre, puis un péristyle à colonnes.
Sous la remise, une voiture élégante, des chevaux dans les écuries.
Des domestiques dans l'antichambre.
Des statues et des vases de marbre dans la salle à manger.
Traversons un salon magnifiquement meublé :. les
murailles sont tendues de draperies "bleues avec des
torsades d'or; des tableaux sont suspendus toutalen-
tour; de riches dorures, dea çotcç\avcv^'à Y'^fe(àa>3&^^^
UNE HECKE trop tard 77
chargent la cheminée et les consoles : aux fenêtres, de3 rideaux de soie.
Passons.
Une douce odeur de fleurs et de parfums s'exhale en ouvrant cette porte.
Cette chambre est tendue de soie violette et blanche; ^ capricieusement bigarré, le jour pénètre, mystérieux à travers des vitraux peints, que recouvrent des rideaux de soie blanche à bordures et torsades violettes; — des ^ glaces qui vont depuis le bas jusqu'en haut reflètent les vitraux.
Des corbeilles' de laque sont remplies de fleurs que multiplient cent fois les glaces; — des divans de soie avec des torsades blanches sont entourés de corbeilles odoriférantes.
Et, au fond, un lit en ébène sculpté, avec des rideaux semblables à ceux des fenêtres.
Dans un coin, une harpe; au plafond, une lampe d'albâtre.
Par terre, un tapis blanc semé de rosaces de diverses couleurs.
C'est lachambre d'Hélène.
Elle est à demi couchée sur un divan, vêtue d'une robe de mousseline blanche, dont les broderies ont coûté plusieurs mois de travail aux plus habiles ouvrières» Ses cheveux sont relevés sur son front; sur son cou blanc tombe un collier d'émeraudes; desémeraudes pendent à ses oreilles; ses mains roses et efiilées portent des bagues scintillantes; ses pieds étroits sortent à moitié de pantoufles de velours cramoisi brodées en or.
Elle est encore pâle, mais ses yeux ont repris leur éclat.
Si vos regards pouvaient pénétrer dans les chambres qui sont derrière celle-ci, vous verriez de grandes ar-
moires en bois de cèdre : deux sont remplies de robe$ des plus rares étoffes et de toutes couleurs;
Une autre de chapeaux, de fleurs, de plumes;
Une autre de riches chaussures, de bas de soie en si grand nombre, que la patience vous manquerait à les compter; et, en plus grand nombre encore, des bas du fil le plus fin.
Puis, les autres armoires sont pleines de linge ; la toile en est si fine et si serrée;, qu'on croirait que des fées Font fait de ces fils blancs qui volent dans l'air à Tautomne, et que les enfant appellent ^ferfe la Vierge^ les croyant échappés de la quenouille de Harie> tant ils sont blancs et légers ; il y a deux cents chemises, des peignoirs brodés, des mouchoirs aussi curieux à voir que des tableaux précieux, tant les broderies en sont fines et délicates, et partout le chiffre d*Hélène brodé en or fin.
Pour faire tout cela, il fallu deux mois, quoiqu'on ait employé, outre les ouvrières de la ville, celles des villes voisines à vingt lieues à la ronde.
Mais aucune reine n'a de plus beau linge, ni mieux travaillé.
Hélène est occupée à examiner une nouvelle bague qui lui a été donnée le matin : c'est une bague ciselée par un célèbre artiste; il y a là, au doigt d'une jeune fille, le travail de bien des nuits d*un homme de génie; pour le prix qu'elle a coûté, on achèterait la jument chérie d'un Arabe; on achèterait toutes les vignes qui tapissent les côtes du Rhin; on achèterait trente consciences d'hommes incorruptibles.
On a entr'ouvert les vitraux pour laisser passer à tra* ▼ers les rideaux de soie l'air frais et pénétrant du soir, que l'on entend bruire dans les feuilles des arbres, dont la cime se balance devant les fenêtres.
Pendant qu'Hélène respire nonchalamment cet air pur.
Dans une autre pièce on charge une table de mets exquis;
Dans les cours, on attelle des chevaux qui piaffent et trépignent.
Tout cela est pour Hélène,
Tout cela est à Hélène.
Des voitures arrivent, et on en voit descendre des hommes richement vêtus, qui n'iront pas ce soir aux cerclés de la cour, où on les attend et où on les désire.
Tout cela est pour Hélène.
Ces hommes viennent Tadmiref et envier le comté Leyen, et escorter sa voiture à la promenade.
Pauvre Hélène!
Heureusement que tu ne comprends pas bien ce qui 3erre ta poitrine à ce soufile harmonieux et pénétraat du soir.
Au printemps, sortent du bois mort, de la terre ajae, rherbe verte^ les feuilles et les fleurs; du cœur doit sortir de l'amour, plus beau que les feuilles, plus doux que l'odeur des fleurs.
Pauvre Hélène, ce n'est pour toi qu'un besoin vague et inintelligible !
Pauvre Hélène !
Cette nuit où tu as payé tant de luxe ; cette nuit où tu as donné des plaisirs que tu n'as pas partagés, où tu as vu et causé des transports qui ne t'ont donné que de la honte et de l'effroi...
Elle t'a rendue triste et humiliée, et son souvenir t'a fait pleurer pendant plusieurs jours; mais le luxe t'a étourdie, comme un parfum trop fort, et tes sens se sont un peu éveillés, et quelques étincelles de plaisir t'ont paru de l'amour. Ce n'est que cela? as-tu pensé; alors autant que ce soit celui-ci qu'un autre.
Pauvre Hélène 1 tu as payé tout cela bievichat \ ^tiaU
ctel, si tu penses encore à prier, qu*il te fasse inourli avant de le savoir.
xxxn
— OÙ est Richard? dit Maurice.
— Chez le maître d'escrime.
• — C'est singulier, dit Maurice en s'en allant, ce diabi de Richard ne manque pas une leçon.' Ce garçon-là fai tout ce qu'il veut. Comment se fait-il que je n'aie pi encore pu réussir à en prendre une seule? Je vais all< le joindre.
C'était le matin; il faisait un beau soleil, et il y ava»^^ à traverser un petit bois; le soleil rendait transparente- -^ les jeunes feuilles qui formaient sur la tête de Mauric-^^ ime fraîche tente de verdure; à peine quelques espace ^ laissaient voir le ciel bleu; les oiseaux chantaient dou^ — ' cernent en secouant leurs ailes et étalant coquettemei^ ^ leur plumage au soleil; l'herbe était haute et touffue, ^^ parsemée de fleurs de fraisiers; outre le chant d^-^ oiseaux, on n'entendait rien que de temps en temps ua^ bouffée de vent qui faisait frissonner les feuilles.
Quand Maurice fut à l'extrémité du bois, et qu'il apetrçut devant lui les premières maisons du village et l'om — bre qu'elles projetaient, il voulut jouir encore un instan^'^ des douces sensations qui s'étaient emparées de lui; il s^ retourna, et laissa plonger sa vue entre les arbres et fes buissons ; puis écouta encore le chant des oiseaux et I^ frissonnement des feuilles, et aspira à longs traits cet air suave et pur avant d'entrer dans la ville, comme le plongeur avant de descendre sous les flots; puis s'appuya contre un châtaignier, et se laissa aller à une rêverie sans iut et sans objet, telle que la font naître les riches et
paisibles scènes de la nature quand on s'identifie à elle, quand on mêle son haleine au parfum des fleurs et au soufQe du vent; quand on vit de la vie des arbres, ^e celle des oiseaux, de celle de Teau qui coule sous l'herbe; quand la poitrine se dilate, quand on se trouve lieureux rien que de vivre, rien que d'oublier et de sentir ; quand il semble qu'il manque des sens poi^r sentir tout cela.
— Il n'y a dans la nature ni haine ni combats, se dit Blaurice, 11 y a du soleil pour toutes les plantes, des plantes pour tous les terrains.
Un arbre ne cherche pas à avoir une double part du soleil aux dépens d'un autre arbre;' chaque être organisé vit renfermé dans les conditions que lui a prescrites la nature. Le chêne ne produit que des glands, le gênet ne cherche pas à projeter un large ombrage.
Dans notre société, au contraire, il semble n'y avoir qu'un peu de soleil que Ton s'arrache et se dispute, qu'un peu de terre où tout le monde ne peut mettre ses pieds. L'existence est une conquête, le sommeil une usurpation, la nourriture une victoire. Il semble toujours qu'il y ait trop d'hommes, ou que Dieu, père imprévoyant, n ait pas songé d'avance aux besoins de ses enfants.
C'est que personne ne veut rester là où il est, ni tel qu'il est; c'est que personne ne comprend l'harmonie, que chacun veut jouer des solos ou au moins des dessus , et aime mieux causer une discordance que de ne pas paraître, dût-il jouer faux et blesser l'oreille, pourvu qu'on l'entende personnellement, lui, en dehors des autres; c'est qu'on ne comprend pas que, dans la na- . ture, le moindre atome est autant qu'un homme, un fétu de paille autant qu'un monde ; parc^ c^ji^ \^ ^^^ ^\v^àx-
monie ; parce que si vous ôtiez le fétu, il y aurait âiscor< dance comme si vous ôtiez ce monde.
C'est qu'on ne comprend pas que si la grosse caisse, dans un concert, ne veut obéir ni aux pauses ni aux.
silences^ et prétend chanter, que si chaque instrumen veut se faire entendre toujours et par-dessus les autres, il y aura cacophonie et charivari ; tandis que si chacu se contente de jouer sa partie, il y aura et musique e harmonie, et que chaque instrument, fût-il un chaudro et n'eût-il qu'une note, aura pour sa part contribué cette harmonie.
Chaque homme est bien, tel qu'il est, avec ses vertus ses vices, ses passions, ses cheveux, ses yeux et dents; il a sa partie à jouer; mais la plupart veulent prendre les vices, les vertus, les passions, les cheveux^ les jeux et les dents d'un autre. Tout le monde veut^ s'emparer d'une seule chose, tandis que chacun a sa vi^ distincte à vivre. Aujourd'hui, tout le monde veut étr^ gouvernement; ce n'est ni plus ni moins ridicule que si tout le monie, dans une ville, s'avisait de se faîr^ bottier.
Cela m'explique la jouissance infinie que je trouva dans la solitude, au sein de la nature, où tout est ordre, calme et harmonie; tandis que dans la société tout esi^ désordre, guerre et confusion.
Il faut que je sois bien irrésolu et bien lâche pour no pas'vivre dans la retraite et la solitude.
Il faudrait se faire une solitude à deux.
Une femme qui comprit la vie comme moi et qui mêlât son existence à la mienne, comme un ruisseau à un ruisseau, comme le son d'une harpe au son d'une harpe; puis clore^sa vie, vivre ensemble, Sentir ensemble, mourir ensemble^ comme si Dieu n'avait créé qu'elle et moi;
Jouir du soleil, de Tombre, de Tair, comme s'ils n'avaient ^té faits que pour nous deux.
^ A ce moment, Maurice se retourna en entendant des pas ; c'était Richard qui revenait. Ils rentrèrent tous deux ensemble, prirent des fleurets et s'escrimèrent. Quoique Slaurice fût naturellement plus vigoureux et plus adroit que son ami, il eut un grand désavantage. Tous deux xie s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent accablés de fatigue et de chaleur.
— Remets ton habit, Richard, dit Maurice; il fait un ^ent frais, et rien n'est si dangereux qu'une transpiration ^répercutée.
Richard remit son habit. Maurice continua :
— Tous les exercices violents produisent une irritation des poumons qui a pour cause la fréquence des mouvements d'aspiration et de respiration, et l'introduction d'une plus grande quantité d'air. Si cette irritation, qui se calmerait d'elle*méme en laissant la transpiration cesser doucement et naturellement, est, au contraire, augmentée par un refroidissement, il s'ensuivra des douleurs de tête ou céphalalgie, des frissons, une douleur de côté, une toux légère, c'est-à-dire, en un seul mot, une pleurésie aiguë, et vous vous trouvez exposé au mé decin et à tous les antiphlogistiques connus.
Ou si la toux e^ plus forte, si la douleur de côté change de place, vous avez une pneumonie.
Enfin, la répercussion et la transpiration produisent depuis le rhume simple jusqu'au catarrhe, depuis le catarrhe jusqu'à la phthisie pulmonaire, depuis la phthisie pulmonaire jusqu'à la mort.
Il serait donc fort niais de s'exposer, je ne dis pas à la mort, qui n'a aucune conséquence et qui nest quo quand nous ne sommes plus, mais à des maladies longues et digues, pour avoir négligé un som Yv^^xtmo^'^ 'î^assss.
8i UNE HEURE TROP TARD
simple et aussi facile que celui de ne pas s'exposer au refroidissement après un exercice qui cause la transpiration.
Seulement alors, Maurice s'aperçut que la sueur qui le couvrait était devenue froide ; il se rhabilla, mais ne put ramener la chaleur, La nuit, il eut le frisson, puis une fièvre violente.
C'c3t pourquoi il fit appeler son ami Fîscherwald: