XXIII
— Je suis un homme vraiment singulier, dit en entrant le docteur Fischerwald; je sors d'une maison où j'oubliais mon chapeau ; heureusement que Ton m'en a averti. Il n'y a pas de bizarrerie, dont je ne me rende coupable.
Le docteur Fischerwald, l'homme le plus semblable à tout le monde qui se fût jamais rencontré, avait la prétention d'être singulièrement bizarre et original. — 11 posa son chapeau sur le côté, pour qu'il eût avec la table le moins de contact possible, mit doucement sa canne dans un angle, l'éloignant du mur par le bas, de manière qu'elle ne pût tomber, et s'assit près du lit de Maurice en écartant les pans de son habit, pour ne pas les froisser en s' asseyant dessus.
— Tu es malade : il faut bieri prendre la chose; celle vie est une vie de douleurs, comme dit Lucrèce :
Nam nox uUa diem, neqae noctem anrora secvta M Qaa9 non aadierit mixtos ragitibas aigris Ploratus, mortis comités.
« Jamais la nuit, jamais l'aurore, ne se sont succédé sans entendre à la fois et les vagissements des enfants
qui souffrent en naissant et les sanglots sur la tombe des vieillards. »
— J'ai la fièvre, dit Maurice.
• — II y a en moi ceci d'original, dit Fischerwald, que la pétulance de mon esprit m'a toujours empêché do nie soumettre aux lois prétablies et aux préceptes donnés par d'autres. Je n'ai jamais pu penser d'après les autres, ni suivre d'autre guide que mes propres idées. A.USSÎ, comme dit Camille :
Jacanda cnm «tas florida ver agcret...
« Quand ma vie se couronnait des fleurs du prin- ^^mps, T> je passais pour un jeune homme fougueux,
Impatiens freni et moderamiois.
Tacite,
Je n'ai jamais voulu me servir des idées de personne, ^e reculant pas devant la fatigue de penser moi-même.
MiacS oocpiffTYîv, ooTiç eux *^T^S» ooçoç,
« Je hais le sage qui n'est pas sage par lui-même, »; -dit Euripide.
— Je hais le médecin qui ne me parle pas de ma fièvre, dit Maurice.
— J'allais arriver à ta fièvre; je te recommanderai de te couvrir un peu plus que d'ordinaire, comme le prescrit Celse, de febrili Affèctuj et de t'abstenir de nourriture, ainsi que l'indiquent Damascius, de Cibo, et Artemidore Capito, dans son livre Quœ^ quando et quomodo sit edendum et non edendum.
Je te quitte, ajouta le docteur. Ainsi, je suis venu te voir préférablement à la maîtresse du comte Leyen, pour laquelle on m'a fait demander. La maladie, commo dit Horace de la mort.
Mqno pede puisât Pauperom tabernas reg^amqae tarrei.
On m'a fait dire que cette belle fille était arrêtée ds^nns la vie de délices par un malaise général.
Non Sicols dapes Dalcem elaborabunt saporem; Non avium citkarxqae cantns Somnam redacent.
Ho&Acs»
« Les mets les plus délicieux ne peuvent réveiller s ^^ appétit; les chants des oiseaux ni ceux de la.harpe ^^ peuvent rappeler le sommeih »
Le docteur se leva.
— Puisque tu ne veux pas, ou plutôt puisque Damas, 5ciùs et Artemidore Capito ne veulent pas que je mang^'<î» lui dit Maurice, rien n'empêche que lu manges mon d- ^• jeûner que Ton apporte.
Le docteur n'avait pas déjeuné et accepta, puis bros^^^ son chapeau avec sa manche, arrangea sa cravate deva»^^ un miroir, et dit :
— Tiens-toi chaudement et fais diète, et dis^toi, poi^- ^ te consoler, comme Ovide :
Heu! patior telis Tulnera facta meis.
a Je suis Tâuteur de mon mal. »
Adieu, ou vale, comme dit Cicéron ad Atticum. Le docteur partit; mais Hélène l'avait attendu long---' temps, s'était impatientée, et avait demandé au comice Leycn à partir pour la campagne où ils devaient alle^^ passer la belle saison. Le comte, qui était plus arooureu?^ d'elle que jamais et qui respectait ses moindres capri-^ ces, l'avait emmenée, et Fischerwald ne trouva per-r; sonne, ^
Quand il raconta à Maurice ce désappointement :
— C'est une fille d'esprit et de sens, et j'ai envie d'en faire autant qu'elle, dit Maurice.
— Ne t'en avise pas, dit Fischerwald.
Maurice partit Iç lendemain.
Scellée da grand sccl de cire jaune* Formttle de la chancellerie.
Le comte et Hélène arrivèrent dans une petite maison x*iche et élégante. Hélène y trouva une chambre entièx*ement semblable à celle de la ville : une harpe pareille, des corbeilles pareilles, des vitraux pareils.
Seulement l'air était plus frais et plus pénétrant ; les ciseaux chantaient plus mélodieusement, les arbres étaient plus verts, les pelouses plus vivantes et parsemées de boutons d'or.
Hélène d'abord sentit un mouvement de joie et de l)ien-être ; mais bientôt sa mélancolie reparut ; elle cherchait la solitude sous les berceaux de chèvrefeuille, oîi se cachaient les oiseaux et d'où sortaient à la fois des parfums et des chants suaves et mystérieux : elle s'y trouvait bien, et cependant elle souffrait; il lui semblait qu'elle avait aussi à exhaler des parfums et des chants comme les fleurs et les oiseaux. Un instinct secret lui disait que ce qui lui manquait c'était de l'amour; elle se rapprochait du comte. Leyen n'avait à lui donner que des caresses et du plaisir. - - • . . . -
Alors elle revenait seule sous les chèvrefeuilles, dréférant le vide au dégoût, une souffrance poétique à des plaisirs qui laissaient l'âme triste et froide,
lin jour Hélène était dans sa chambre, N^t^ V<^ ^>î&K\
de la journée, à l'heure où le soleil couche l'herbe et fait pencher les fleurs, à l'heure où tout cherche l'ombre et le repos, où Ton ne voit que le lézard, qui étale au soleil sa peau tigrée et verte comme une émeraude, et de petits papillons bleus qui voltigent sur les épis de sainfoin, — où Ton n'entend que le chant monotone des sauterelles :
Tant les oiseaux s'enfoncent' profondément sous la feuillée.
Les fauvettes dans les aubépines,
Les rossignols dans les broussailles,
Les merles dans les haies de prunelliers.
Les pinsons dans les lilas.
Hélène était dans sa chambre; — partout au dehors ses regards ne voyaient qu'un soleil brûlant: pour elle seule il y avait de l'ombre et de lafraîcneur; cependant comme le reste de la nature, elle s'abandonnait à Une sorte d'accablement et de torpeur volupteuse. Elle n'avait pour vêtement qu'un peignoir de mousseline blanche.
Elle était couchée sur un divan, sans être étendue: ses pieds, blancs comme du marbre, sortaient nus de son peignoir.
Le comte rentra.
Il s'assit sur le divan, et glissa son bras sous la tête d'Hélène, dont les beaux cheveux bruns se détachèrent. Leyen les baisa, et s'amusa longtemps à manier leurs boucles élastiques et soyeuses.
•*- Qui peut lire dans l'avenir ? dit Leyen. Sarss doute un jour, toi, mon bonheur et mon orgueil, tu seras à un autre comme aujourd'hui tu es à moi. .
Qui peut lire dans l'avenir? qui peut lire dans le cœur
d'une femme? qui peut savoir si, dans mes bras, tu ne penses pas déjà à un autre?
Hélène détourna la tête. II y avait du mépris dans ses yeux et sur sa bouche.
— Qu'y a-t-il de certain dans ce monde? continua Leyen. Qui peut savoir si ce dégoût que t'inspirent mes paroles, si cet air de candeur et d'innocence, si ce noble orgueil, qui embellissent ta divine figure, ne sont pas un art plus sûr pour me tromper, une perfidie plus grande et plus profonde? Quelles preuves positives peuton avoir ou donner?
— Monsieur, dit froidement Hélène, quoique votre amour pour moi soit par instants assez humiliant pour ne pas me donner le goût de multiplier les épreuves, 5*il m'arrivait d'aimer quelqu'un, vous vous en apercevriez au dégoût avec lequel vous me verriez repousser votre première caresse; Thomme que j'aimerais me posj séderait seul.
— Hélène, dit le comte, ne m'aimez-vous pas?
—J'ai pour vous de l'affection et de la reconnaissance.
— Est-ce tout?
— Et encore, ajouta Hélène rouge comme une cerise; j'ai goûté dans vos bras des plaisirs qui m'ont enivrée. Est-ce là ce que vous appelez 1* amour?
— Eh! fille céleste, que peux-tu imaginer de plus que cet enivrement qui fait que l'on se sent mourir avec dé- Hces,^ que ces baisers où la vie est sur les lèvres, que ces étreintes où deux êtres n'en font qu'un?
— Je ne sais, mais il me semble par instants que... Hélène s'arrêta en rougissant plus fort.
— Parle, n'es-tu pas mon Hélène, mon amante? '
— Il me semble q ue mon âme a des désirs comme mon corps, et mille fois plus ardents; il me semble qu'à songer combien les angoisses de l'âme sont plus péné-
trantes que les douleurs du corps, ses plaisirs aussi doivent être plus incisifs. Vous n'avez rien qui réponde aux besoins de mon âme ; vous me donnez des plaisirs suivis de fatigue et de honte. Je rêve parfois un bonheur noble, calme et toujours le même.
' — Enfant, dit Leyen en souriant, ce sont croyances et folies de ton âge; un jour tu en riras avec moi.
Un jour... dit il d'un accent triste et pénétré, si pour* tant tu ne m'abandonnes pas pour un autre.
— Écoutez-moi, dit Hélène, j'ai trop d'orgueil pour mentir; je vous quitterai, j'abandonnerai vous, etla terra et la vie, si je trouve un homme dont l'âme aime et caresse mon âme comme vous aimez et caressez mon corps.
•*• C'est un rêve, dit Leyen.
*- Sans cela, je ne changerai pas seulement pour changer; je vous suis liée par un lien de reconnaissance et d'affection, mais aussi par un lien de honte et d'opprobre, car je me suis vendue à vous; cette idée m'a fait trop souffrir pour que je recommencejamais; je resterai donc avec vous tant que vous ne me chasserez pas et tant que vous voudrez nourrir ma mère.
— Tu as un frère aussi, un frère soldat : ne lui envoies? tu pas de l'argent pour rendre son sort plus heureux?
— De l'argent 1 dit Hélène, j'aurais voulu lui en envoyer ; mais je n'en ai pfis.
— Enfant I tout dans celte maison n'est-il pas à toi? et chacun de tes désirs que je puis satisfaire n'est-il pas un bonheur pour moi ? Cherche, invente, désire, et je te remercierai ; je suis riche, tout ce que je possède est à toi.
— Mon frère est parti en pleurant I ne pourrai t-ilôtre libre?
— On peut tout avec de l'argent.
— Je voudrais bien voir ma mère et la maison où je suis née.
i— Rien n'est si facile.
— Je n'oserai jamais entrer, ni soutenir les regards de ma mère.
— J'aime à croire qu'aujourd'hui tu es heureuse, mon Hélène ; mais n'as-tu pas fait pour elle un grand sacrifice, quand tu ne comprenais pas mon amour, quand tu t'es donnée à moi comme une brebis au boucher, quand tu t'es immolée pour la nourrir? Ton frère sera libre; mais il faut auparavant lui écrire. Peut-être ses idées sont changées; il faut aussi lui envoyer de l'argent. Nous irons voir ta mère. ^
— Ohl dit Hélène épouvantée, qu'elle ne vous voie pas, qu'elle ne vous voie jamais; respectons ses cheveux gris.
-— Comme tu voudras.
— Leyen, dit Hélène, vous êtes bien bon pour moi.
— Me promets-tu de ne me quitter jamais?
— Je vous le promets, si ce que je désire est un
rêve»
— J'ai aussi quelque chose à te demander, dit le comleJ H sonna, se fit apporter un poinçon et de la poudre ;
il découvrit son bras, et, avec la pointe du poinçon traça sur son bras son chiffre et celui d'Hélène, puis sur le sang versa la poudre.
— C'est un signe ineffaçable. Veux- tu que je dessine le pareil sur ton joli bras?
— Le désirez- vous I dit Hélène;
— J'en serais plus heureux que tu ne peux cônvprendre.
— Voici mon bras.
Le comte hésitait à appuyer le poinçon.
— Je n'ai pas peur de voir mon sang, dit Hélène^ Le comte commença en tremblant. Hélène devint un
peu p&Ie, mais ne dit rien ,
Quelques jours après, sur le bras d'Hélène et sur celui de LeyeD, il y avait deux chiffres bleuâtres et ineffa- f^ cables.
Ce chapitre-ci n'a d'autre but que de prendre note, J j^ propos de lézards, dont il nous est advenu de parler dans le chapitre précédent, que nous avons à faire un chapitre sur les lézards, lequel nous placerons où, quand et comme nous pourrons.
XXXYi
VU CnALn VBKX
i^ Madame, une lettre.
— Madame, le chasseur de monsieur le cohite j Hélène mit négligemment la lettre près d'elle.
— Faites entrer le chasseur.
Le chasseur était suivi d'une femme qui portait des cartons. Cette femme étala les plus riches châles.
— Madame, dit le chasseur en s'inclinant profondément, j'ai fait placer dans vos écuries un nouvel attelage blanc. Monsieur le comte désire que madame sorte avec aujourd'hui, et aille se promener au parc. La baronne de Soltzbury y sera, et j'ai donné au cocher de madame les instructions de monsieur le comte.
Voici pourquoi il était question de la baronne de Soltzbury. . *
A la promenade, elle avait ordonné à son cocher de passer devant la voiture d'Hélène, et au moment où les deux voitures étaient près l'une de I*liutre, se tournent vers un officier qui l'accompagnait :
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— Ilestsingulier, dit-elle haut, que de pareilles femmes osent paraître au grand jour. Cette femme se croit comtesse parce qu'elle s'est prostituée au comte Leyen.
Hélène fit tourner bride et rentra en pleurant.
Le comte fut saisi d'une fureur difficile à décrire.'
H fit ordonner au cocher d'Hélène de couper la voiture de la baronne dix fois dans la promenade, dût-il renverser ses chevaux ; et, si les gens de la baronne se plaignaient, de leur donner du fouet au travers du visage.
— Ah I madame la baronne, disait Leyen, qu'étesvous donc pour qu'Hélène s'humilie devant vous?
Hélène est belle et spirituelle; vous êtes laide et sotte.
Vous cachez vos intrigues sous le manteau officieux de votre mariage avec le vieux baron , et Hélène s'est donnée à moi pour nourrir sa mère.
Croyez-vous ne vous être pas prostituée, quand vous êtes entrée au lit du vieillard pour avoip de plus beaux châles et des diamants mieux montés ?
Tandis que la marchande étalait ses châles, Hélène ouvrit la lettre, et, quand elle eut vu la signature, elle la Jut rapidement.
— Madame , dit la marchande , voici un cachemire vert; on n'en voit presque jamais^ C'est la couleur du Prophète, et tout ce qui s'en fait est vendu dans le pays.
— Laissez-moi, laissez-moi, dit Hélène, vous reviendrez dans un autre moment.
Tout le monde sortit : Hélène était pâle et tremblante.
La lettre qu'elle avait reçue était de son frère Henreich.
f^ ITRS HBURE TROP TARD
XXXTII
HBIYREIGB A HÊLÂNB
t Voîcî ce qui m'est arrivé : quand j'ai reçu votre lettre avec de l'argent, dont j'attribuais Torigine à quelque présent de votre parrain, j'ai invité les bas-officiers, mes camarades, à un dîner.
» — Au dessert j'ai dit à tous :
]» — Mes amis, nous autres soldats ne sommes pas riches, et l'argent qui me procure le plaisir de vous réunit ici est une libéralité d'une sœur que j'aime plus que mes deux^yeux : buvons à sa santé.
}i> — A la santé de la sœur d'Henreicb I cria tout le monde, un peu échauffé par le vin.
:» — A la santé de toules les filles de joie I — cria un de mes camarades, notre voisin Lewald, que la landwhèr a emmené avec moi et qui était plus ivre que les autres. — Ce sont les seuls parents qui soient bons à quelque chose.
i> J*ai deux sœurs honnêtes femmes, ajouta4-il ; elles me laisseraient manger mon baudrier avant de m*en- Yoyer un pfenning; je les donnerais toutes deux pour une fille d'esprit comme la tienne, Henreich, et je t'offrirais encore une paire de guêtres neuves par-dessus le marché.
D Je devins rouge et me levai.
» — Lewald, dis-je, que signifie cette folie?
» — Allons, allons, dit-il, ne sais-tu pas que ta sœur est la maîtresse en titre d'un riche seigneur? je l'ai vue, lors de mon congé, dans une belle voiture; je la connais
assez pouir avoir joué avec elle quand nous étions enà » Échauffé moi^-méme par le vin, je lui jetai à la i tu^e bouteille que je tenais à la main« 11 riposta.
» — Tu as menti ! m'écriai je en le secouant vigoureusement, tu as menti, toi et tous ceux qui diront comme toi, et je vous ferai rentrer les paroles dans la gorge avec la lame de mon sabre.
^ — Soit! dit Lewald; mais je n'ai rien dit que de vrai. Ta sœur est la concubine d'un grand seigneur, et jd t'en fais mon compliment.
t> Le lendemain, nous tirâmes le sabre, et je lui donnai UQ coup de pointe dans le bas*ventre ; on l'emporta à l'hôpital demi-mort. Il me fit appeler.
» — Henreich, me dit-il, tu m'as tué; et pourtant j'avais dit vrai. Si je n'avais pas été ivre, je n'aurais pas ^insi parlé devant nos camarades; mais je te jure en iiaourant que ta sœur est la maîtresse d'uq. comte. :» Il mourut dans la nuit d'hier.
» Moi, je reste déshonoré et assassin de mon meilleur camarade.
D Je vous renie pour ma sœur; je ne veux plus entendre parler dô vous,
» Toi, cette jolie petite Hélène aux cheveux blonds, si pure, si naïve, aujourd'hui une prostituée t c'est infâme 1 Ne m'écrivez pas, je ne recevrais pas vos lettres. »
XXXYIII
A la lecture de cette lettre, Hélène arradiaet jeta loin d^elle avec horreur son collier et les bijoux que lui avait donnés le comte.
Puis elle pleura longtemps.
Le comte ne put apporter quelque adoucissement à
son désespoir qu'en lui proposant d'aller voir sa mèir^.
La maison de Marthe était à quelques lieues de celle du comte. Il fut convenu qu'Hélène irait seule voir sa mère, et qu'elle rejoindrait ensuite le comte, qui Tac* compagnerait jusqu'à une petite distance.
Fischerv^ald, que l'on avait fait venir pour Hélène, fut du voyage.
Hélène descendit de voiture à une demi-lieue de la maison, et ne voulut être suivie d'aucun domestique.
Elle était vêtue simplement et portait quelques pré* sents destinés à sa mère. '
Le comte et Fischenvald s'établirent sur l'herbe et déjeûnèrent.
Fischerwald sortit de sa poche un foulard qu'il éten'dit sur l'herbe ; puis il s'assit vis-à-vis du comte et s'é* cria :
— Qu'il est doux de s'étendre sur l'herbe I In cespite viridi, comme dit TibuUe.
Patolas. • . snb tegmine fagi.
a Sous l'ombrage touffu d'un hêtre, » comme dit Virgile. — nature I s*écria-t-il.
A ce moment, il s'arrêta, car il ne trouvait dans aucun auteur un passage qui pût 'achever sa pensée. II craignait d'être sur le point de penser une chose que personne n'avait encore pensée. Mais heureusement il se rappela encore Virgile.
— naturel dit-il; j'aime ta riche table de velours vert et tes festins sans apprêts.
Dalcia poma, j
Castone» molleii et prossi copia lactis; ~ ^' ^
ec Des pomniss, des châtaignes et du fromage^ >
Passez-moi , je vous prie, cette cuisse de volaille» monsieur le co.nte, j'ai un horrible appétit ; et, si vous n'aviez abondamment pourvu aux vivres, je serais tenté» comme les Troyen^s, Lavina ad littora^ de manger nos tables.
— Monsieur, dit le comte, nous n'avons d'autre table que l'herbe.
Quand le tête-à-téte n'est consacré ni aux épanche» ments de Tàmour, ni à ceux de l'amitié, il ne peut se subdiviser qu'en deux classes ,
lo Les tête-à-tête ennuyeux; 2o les tête-à-tête insupportables. — Celui du comte et de Fischerwald, qui avait comnîencé naturellement par être de la première espèce, après qu'on eut épuisé quelques lieux communs, commença à approcher de la seconde.
Le comte était ce qu'on appelle d'ordinaire un homme d'esprit, c'est-à-dire qu'il joignait à un grand usage du monde une certaine grâce de manières et de langage^ et que, s'il n'avait le plus souvent rien de neuf ni d'attrayant à dire, il savait parfaitement tout ce qu'il ne fallait pas dire. G*est un esprit négatif avec lequel beaucoup de gens se tirent d'autant mieux d'affaire , qu'il ïi'offense et ne blesse personne.
On trouve fréquemment tel homme qui passe pour très-spirituel dans une maison, et mérite en effet cette réputation tant qu'il est entre les murailles de ladite maison, mais qui compromet cette renommée aussitôt qu'il en a passé le seuil. C'est que son esprit consiste dans une connaissance approfondie de certaines formes» de certaines convenances, de certaines relations adoptées dans cette maison.
Il en est de même des différentes classes de la société. Un maçon ne fera pas rire les gens rassemblés dans un
9à UNE HEURE TROP TARD
salon ; mais vous pouvez être sûr que Tesprit le mieiuc orné du salon ennuiera le maçon, à la mort.
C'était la situation réciproque de Leyen et de Fischei*^ waid. Tous deux étaient hors de leur monde et dépaysés^ chacun comprenait parfaitement qu'il n'amusait pas son compagnon, et^ ce qui est pis^ qu'il n'y avait aucune probabilité que la chose changeât.
Aussi Leyen se mit à pétrir dans ses doigts des boulettes de pain pour son lévrier; Fischerwald compta les pétales d'une petite fleur qui se trouvait près de lui.
Puis, quand chacun eut tiré de son occupation particulière tout le plaisir qu'il Jugea en pouvoir tirer, Fischerwald dit :
— Nous avons eu une belle journée.
— Magnifique, reprit le comte.
Et il recommença à jeter au lévrier des boulettes de
pain.
Et Fischerwald cueillit une seconde fleur pour voir si le nombre des pétales égalait celui des pétales de la pre« mière.
Comme ceci dura quelque temps et qu'il n'est per« sonne à qui il ne soit arrivé d'en faire autant^ le lecteur peut facilement se passer de plus longs détails à ce sujet.
ttS ÉGLANTIfiR9
Tout en se promenant dans la forêt, Maurice passa près de l'étang où, pour la première fois, nous l'avons vu avec Richard. 11 aperçut la cabane de Marthe, et entra pour demander un peu de lait. Marthe sortit une vieille petite tàMe, et plaça dessus du pain et du lait*
— Vous êtes sQuIe? dit Maurice.
— Oui, monsieur.
^ N^avôz-vous donc ni un fils ni une fille?
— Tai un fils et une fille. Le fils est soldat; la fille nr^'a abandonnée, et je ne puis me souvenir d'elle que pour la maudire.
— Je vous plains , car il faut qu'une fille soit biett coupable pour que sa mère croie devoir la maudire.
— Oh ! oui^ monsieur, elle est bien coupable ! elle a fa.it mourir son père de chagrin, et elle ne tardera pas ^ me conduire aussi au tombeau.
^^ Mais, ma bonne mère, vous me semblez joujr ^'une santé excellente, quoique vous ne soyez^ plus jeune» H vous ne paraissez pas devoir mourir de sitôt.
— Ohî monsieur, je commence déjà à me sentir le <iatarrhequi a enlevé mon pauvre Éloi.
— Qui était cet JÈloi?
— Mon mari.
— Celui que votre fille a fait mourir de douleur ?
— Hélas 1 oui , monsieur.
— Mais vous paraissez dans l'aisance; vous ayez donc quelque bien ?
— Non, la conduite de ma fille avait fait perdre à Éloi sa place de garde forestier.
-p- De quoi vivez-vous f ^
— D'une rente de cinq cents florins qu'elle me fait.
— Votre maison est charmante. Ces églantiers qui la tapissent sont d-un effet ravissant.
-^ C'est mon fils Henreich qui les a plantés. Le pauvre enfant ! Tenez, en voilà des blancs. Il disait en souriant : « Ce sera pour la couronne de mariée de ma sœur, y^
— Eh bien ?
•— £h bien ! sa sœur ne se mariera pas.
— Pourquoi ?
m UNE HEURE TROP TARD
— Ott» si elle se marie, elle n'osera mettre dans ses cheveux une courotine blanche.
Maurice fit un geste d'étonnement. Marthe continua : ^- Je puis vous le dire, car sa honte et la nôtre ne sont que trop publiques. Elle s'est vendue, monsieur; elle s'est prostituée ; mais la malheureuse râlerait et demanderait sa mère, que je ne sais si je consentirais à la
voir.
— Pauvre fille i dit Maurice.
Marthe fut tellement surprise que la compassion de 'Maurice tombât sur sa fille au lieu de tomber sur elle, qu'elle prit sa réponse pour une disfraction.
— Pauvre femme I voulez-vous dire? car je suis bien et légitimement mariée, moi. 0ht oui, je suis bien malheureuse d'avoir une semblable fille I
Maurice laissa une pièce de monnaie sur la table et s'enfonça dans le bois en rêvant à ce qu'il avait entendu.
XH
Les plaisirs auxquels se livraient Leyen et FischerwàM avaient perdu à peu près tous leurs charmes quand Maurice, sortant d'une allée épaisse, fut reconnu par le docteur Fischerwald^ qui alla à sa rencontre et fit la présentation d'usage.
— Monsieur le comte, je vous présente un malade rebelle et fugitif, qui^ confié à mes soins, a pris la fuite depuis une semaine, sans que j'aie pu le rejoindre, pour errer seul dans les bois, comme Nabuchodonosor après sa transformation.
— C'est pour éviter cette transformation que je mo suis enfui, dit Maurice.
Quand Maurice voulut continuer sa route, le comte cl
le docteur insistèrent fortement pour qu'il res eux. Ils redoutaient de retomber dans l'ennui e barras du tête-à-tete dont sa présence les avait tir ce n'était pas à son mérite que Maurice aurait pu attribuer un tel accueil. Tout autre qui se fût présenté à sa place en eût reçu un semblable.
— Je ne dirai pas pour te retenir, dit Fischerwald, que plus on est de fous, plus on rit. D'abord, parce qu'il ne s'agit pas ici du plus ou du moins, attendu que nous ne rions pas du tout ; ensuite, parce qu'aucun de nous a a
•la prétention d'être fou, et que, si tu l'es, ta folie n'a rien de jovial ni d'amusant.
— Il ne te reste alors qu'un seul argument, dit Maurice, et je suis surpris que tu ne l'aies pas encore employé.
— Lequel ?
^— Numéro Deus impare gaudet*
— C'est vrai, c'est irrésistible. "■ Maurice se coucha sur l'herbe. * »
z r ■ .- 0£S LÉZARDS
V R °6 croit pas en Die a, et noso sortir
* '• Vî vendredi.
: JcL. .. D...
Nous nous sommes réservé de placer notre chapitre des lézards où, quand et comme nous le jugerions convenable. Néanmoins, nous ne nous conduisons pas en ceci purement d'après notre caprice ; mais, au contraire, nous pensons que c'est ici la place qu'assignent à chaque chapitre important la raison et la logique.
Maurice, Leyen et Fischerwald sont couchés sur
Therbe et causent. Certes, le lecteur s'étant laissé conduire là, nous aurions le droit de lui faire subir leuxr conversation. Nous n'abuserons pas de nos avantages, et nous lui offrirons une capitulation honorable.
A savoir : de lire notre chapitre des lézards.
D'autre part, notre histoire va prendre une nouvello face. Nos personnages vont avoir entre eux des relations nouvelles. Jusqu'ici nous n'avons fait qu'exposer^ notre drame, comme quand Âgamemnon arrive en di^ sant:
Oai, c'est Â^amemnoD; c'est ton roi qui t'éreiUe.
Kous pouvons nous perraettro un entr'acte,et le rem* plîr, Gomme on faisait autrefois, par un intermède.
Enfin, si quelqu'un n'approuvait pas la place que nous assignons à ce chapitre, il est libre de le passer, sauf à le lire à tout autre moment qui lui semblera plas convenable ; car ce chapitre mérite d'être lu, en cela qu'il sape par la base un des plus vieux préjugés que nous connaissions.
Sérieusement, à ce propos, si nous nous étions trouvé vivre en un temps oiVfussent restées quelques croyances, nous n'aurions pas plus osé porter la main sur la moindre d'elles que les Hébreux sur l'arche d'alliance. Car, à dire vrai, il n'est pas encore bien établi combien nous avons gagné à la de«^truction des croyances et des préjugés. Loin de là, nous avons souvent pensé — qu'il n'y a de beau dans la vie que ce qui n'y est pas, — c'est à-dire que la vie nue, dépouillée des riches couleurs que lui prête le prisme de l'imagination, ne vaut guère la peine qu'on la vive, et ressemble à un papillon dont les ailes, froissées par une main maladroite, ont perdu leur brillante poussière écailleuse.
tJNff HBURE ÏROP TARD m
Tuer les croyances et les préjugés, c'est borner le monde à votre horizon, c'est rétrécir le cercle de vos sensations à la largeur de vos bras étendus; c'est, à l'exemple de l'éphore Spartiate , couper deux cordes de la lyre; — c'est, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer sa plus belle bague ; -^ c'est se mutiler comme Origène ; i— » et d'ailleurs, qui pourrait dire, sans risquer do se tromper, ce qu'il faut croire et ne pas croire ? Où est le régulateur de nos croyances? Est-ce notre intelligence? Mais nous ne comprenons ni le soleil ni les étoiles ; et jusqu'ici pourtant on croit au soleil et aux étoiles. — Qui comprend la sève, qui, chaque printemps, de la terre nue et du bois mort, jaillit en gerbes de verdure, en fleurs et en parfums ? Personne encore cependant li'a songé à nier l'ombrage des chênes, la verdure des prairies, l'o* dèur des roses etdes jasmins. — A seize ans, nous étions incrédule et blasphémateur — presque autant qu'un marchand de toiles de la rue Saint-Denis. — Depuis, la salitude et l'étude nous oilt suffisamment démontré la faiblesse dé l'homme et de son esprit, et nous avons pris le parti de ne nier presque rien, de ne presque rien affirmer ; nous, dont le génie ne peut analyser un brin d'herbe, nous qui avons passé des journées devant une fleur des champs sans avoir vu tout ce qu'il y avait là de grand et d'incompréhensible; — nous à qui M. Serville, le savant naturaliste, a fait voir autrefois, sur les ély très d'un scarabée, plus de miracles et de prodiges qu'il n'y en a dans la religion d'aucun peuple.
Mais nous n'irons pas marcher seul contre le courant, et nous ferons comme les autres : nous tâcherons de détruire, — parce que nous ne sommes pas assez fort pour édifier. Un bûcheron abat, dans une année, quatre eents chênes. Tous les peuples du monde se réuniraient en vain pour créer un brin d'herbe. Il y a toute la puissance
40i UNE HEURE TROP TARD
d*un Dieu dans cette feuille de saule qu'emporte VeaiV du ruisseau.
MS LÉZARD EST l'AUI DE l'hOUMB
li n'est pas que vous n'ayez entendu dire, et raêm^ que vous n'ayez dit vous-même : — Le lézard est l'ami de l'homme. C'est un axiome, une vérité fondamentale, que Ton accepte sans examen. Il y a mê^ie, à ce sujet, des histoires fort touchantes constatant la sensibilité du lézard. Il est des gens qui, étouffés des vertus qui leur remplissent le cœur, en imposent une partie aux animaux.
C'est ainsi qu'on a étrangement abusé du chien.
Or le lézard n'est nullement ami de l'homme. Du plus loin que Thomme manifeste sa présence par le plus léger bruit, le lézard prend la fuite avec une rapidité incroyable, et se réfugie dans les fentes des pierres. Si cependant vous êtes assez leste pour mettre la main dessus, il rompra sa queue etvous la laissera dans les mains; si vous le saisissez par le corps, il vous mordra, et la force seule lui manquera pour ne pas vous couper le doigt ; ensuite, et nous en avons pour garant, outre notre expérience, M. de Buffon, qui cependant considérait le lézard comme son ami, gardez-le pendant un mois, il refusera obstinément toute nourriture; il se desséchera €t mourra.
Nous ne savons pas que le loup ni le tigre, eu égard à leur force, témoignent à l'homme moins d'amitié.
Et remarquez que ceci ne nous est inspiré par aucun sentiment de haine personnelle contre le lézard. Loin de lî\, nous passions au collège pour donner à ceux que nous possédions des soins beaucoup plus assidus qti'il ne semblait convenable à nos professeurs.
— Je gage, dit mon père, qae Trimm n'attacha
à eet article da Décalogae ancnn sens déterminé»
— Caporal, dit Yorick, qa*est*ce qn'iionorei se ,
përe et mère ? ~ Monsieur, répondit Trimm, c'est
lenr donner trois sons par jonr de sa paye quand
ils deviennent Tienx. — Et Tas-tn fait? — Oui
monsieur, il Ta fait, dit mon oncle Tobie. — Eh
bien! dit Yorick en se levant de dessus sa cbaiso
et prenant le caporal dans ses denx ^ains, ta
fis le meillenr commentateur qno je connaisse de
ce commandement, et je Vestime plus que si tu
«Tais mis la main au Talmud.
STtnKB.
Il se fit un tressaillement dans le feuillage des noise* liers.
Leyen et Fischerwald se retournèrent brusquement.
— Ce n'est pas elle, dît le comte.
— • C'est le vent, dit Fischerwald.
Ventus leres peraormarat ambras i«
— Vous attendez quelqu'un ? dit Maurice:
£t il se leva.
— • Ce n'est que ma maîtresse, dit le comte ; vous m'obligerez de ne pas vous déranger. Je ne suis pas fâché que vous la voyiez. C'est la plus belle créature que vous puissiez rencontrer.
— Je ne le puis, dit Maurice; une affaire me rappelle...
— La voici, dit le comte. A la faveur de ce sentier sî droit, j'ai aperçu sa robe blanche. Attendez*moi.
Quand le comte fut parti :
— C'est, dit Fischerwald, un objet de luxe qui lu» coûte quatre mille florins par mois*
i06 UNE HEURE TROP TARD
— Adieu.
•^ Tu n'attends pas le comte?
— Non, je n'aime pas à rencontrer cette Sorte de femme .
— C'est réellement une très-belle fille.
-^ C'est une raison de plus que tu me doniles de m'en aller. Il me semblerait voir une belle rose rongée par un ver.
Et ici Maurice commença une dissertation sur ce qu'a* vait de triste pour lui la vue d'une belle ndtuiie jQj^tiie et salie. La dissertation fut assez lon^e, comiiné^esque toutes les dissertations de Maurice»,
Le comte l*ejoignit Hélène.
Elle marchait rapidement. Ses yeux étaient fixes et ardents ; elle ne voyait pas Leyen, qui l'arrêta.
— Où allez-vous donc ?
— C'est vous?
— Oui; qu'avez vous?
-» Je ne vous reconnaissais pas.
— Répondez-moi. Vous êtes souffrante; qu'avezvous?
— Il faut partir loin, très-loin.
— Calmez-vous. Auriez-vous été exposée à quelque insulte? Je vous jure que celui qui vous a offensée ne sortira pas vivant de cette forêt Je vais appeler.
— Monsieur, monsieur, dit Hélène, que personne ne ma voie; je mourrais de honte. Ma mère m'a chassée^ ou plutôt elle m*a défendu de rentrer dans la maison où je suis née; elle m'a appelée fille perdue, monsieur; elle iXi'a dit que ma présence la faisait rougir, que mes pas salissaient la chambre où est mort mon père.
Alors deux grosseé larmes tombèrent des yeux d'Hélène.
•— Mon Hélène, reprends ta raison^ méprise le délir6
UNE HECAE TROP TARD i07
d'une vieille folle. Remets- toi; nous approchons. II y a un étranger; essuyé tes yeux.
— Pourquoi y a-t-îl un étranger? reprit Hélène. , Qu'ai-je besoin de voir un nouveau visage, un nouveau ténioin de ma honte? Et surtout, pourquoi faire croire que je la supporte sans désespoir? Vous me dites d'essuyer mes yeux : pour votre vanité, il faut que je paraisse belle, n'est-ce pas? vous faites de moi comme de votre cheval, que vous faites piaffer et caracoler quand il y a du monde. Je ne veux pas voir cet étranger.
— Hélène, vous êtes folle I
-^ Ah I c'est vrai ; vous avez tous les droits; je me suis vendue. Voici mes yeux essuyés ; menez-moi devant cet étranger; je vais tâcher d'être belle pour vous faire honneur, pour qu'on dise : ce Son Excellence le comte de Leyen a de beaux chevaux, de bea«x chiens, une belle maîtresse et un beau carrosse. » Allons, monsieur.
Quand ils arrivèrent, Maurice était encore à sa péroraison; il achevait de prouver qu'il ne pouvait rester; — mais il n'était plus temps de se retirer. Il salua froidement Hélène. Hélène rendit le salut froidement, et ne regarda pas Maurice.
On se remit en^place.
On servit des fruits, des gâteaux, des vins fins.
Longtemps Hélène fut sombre et préoccupée, et garda les yeux baissés.
Maurice dit bas à Fischerwàld :
Elle est bien belle t
Alors Hélène levs^ la tête et regarda Maurice pour la première fois. Maurice rougit et parut contrarié et embarrassé qu'elle l'eût entendu. Hélène ne put comprendre pourquoi, contrairement à tous les hommes qu'elle voyait d'ordinaire, il renonçait à la petite reconnaissance
que toute femme ne peut s'empêcher de ressentir peur l'homme qui lui fait un compliment.
Alors elle jeta sur lui quelques regards f urtifs, et vit un sourire de mépris errer sur ses lèvres quand Leyen et Fischerwald vinrent à parler de Famour comme ils pouvaient en parler.
Il ne prit aucune part â la conversation tant qu'elle roula sur ce chapitre. « A-t-il donc, pensa Hélène, quelque chose à dire que ces gens ne comprendraient pas?D
— Tu ne dis rien, mon Hélène? dit le comte,
— Eh! monsieur, reprit-elleavec une profonde amertume, sais-je rien de ce que vous dites, moi ?
Et dans son regard, dans Taccent de sa voix, il y avait de la douleur et du désespoir. Repoussée par sa mère,* elle avait jeté les yeux sur elle-même et sentait douloureusement son humiliation. Elle regrettait la pauvre petite maison et Tamitié d'Henreich, et elle se rappelait ces paroles de son frère : Tu Causeras un brave garçon,
Maurice, à son tour, la regarda ; leurs yeux se rencontrèrent et se détournèrent aussitôt.
— Ma belle malade, dit Fischerwald, je suis, comme vous savez, assez original, et mes idées sont bien à moi et ne me sont suggérées par personne.
Je ne pense pas comme les bœufs ruminent^ ainsi que s'exprime un écrivain. J'ai imaginé de substituer des drogues morales et métaphysiques aux drogues végétales et pharmaceutiques, en quoi je suis approuvé par beau* coup de savants et de philosophes, qui conseillent au médecin de guérir Tesprit avant le corps. C'est pourquoi je TOUS ordonne formellement un peu d'oubli des idées triçtes qui semblent vous préoccuper, et une légère dose de cette aimable gaieté que je vous vois quelquefois. ;:---4y'5/>proi)ation des savants e\ 4^^ ^W^^o^^lves^ le
' ^ VNE HEURE TROP TARD tO>
docteur peut joindre la mienne, si toutefois il la juge digne de quelque attention^ dit le comte Leyén.
— C'est ce qui vous consolepa facilement de ne pas obtenir la mienne, docteur Fischerwald, dit Hélène; ma gaieté est d'ordinaire exempte de préméditation^ et les idées tristes qui me préoccupent sont trop profondément entrées dans mon âme pour que je les puisse secouer, ainsi que vous secouez avec les doigts les miettes de gâteau qui sont tombées sur votre jabot»
— Croîriez^vous, dit Leyen en se tournant vers Maurice, que cette profonde douleur n'a d'autre cause que d'avoir été mal reçue par sa mère, vieille folle que cette pauvre fille accable de soins et de prévenances?
•^ Non, non^ dit Hélène, s'adressant aussi à Maurice; ma mère a tort^ j'aime à le croire; car, si je me suis prostituée et vendue...
—-Hélène!... dit sévèrement Je comte, lui rappelant par un signe des yeux la présence de Maurice.
-^ Ohl monsieur, reprit-elle en haussant les épaules, à quoi bon ce mystère? monsieur ne sait-il pas qui je suis? Si je me suis prostituée et vendue, c'était pour nourrir ma mère. Vous le savez, monsieur le comte, et je vous adjure de le dire hautement. J'étais pauvre, et j'ai résisté à vos offres brillantes et à votre persévérance. J'étais mourante à l'hôpital, et je vous ai vu pleurjsr sur mes pieds et sur mes mains, en me suppliant d'accepter vos bienfaits, et j'ai refusé, , aimant mieux mourir de fai/n et de misère, jeune et belle, sans avoir encore vécu : je n'ai cédé qu'à la voix de ma mère qui me demandait du pain. Est-ce vrai, monsieur le comte?
— Oui, dit Leyen ; et pourquoi n'avez-vous pas dit cela à votre mère quand elle a osé vous chasser de chez cUo?
— Parce que cela aurait été trop aff^eu:3L^o^x^''eWft^^^
MO ^M «EURE TROP TAft'O
voir que c'était elle qui m'avait jetée Jà, «*- dafts cet abîme de honte et d'opprobre, comme elle dit, — t|u il lui aurait fallu traîaer aa tôie grise à mes |>ieds .daiis \x poussière, pour dennander pardojQ ; car je lui ai âonoé plus que ma vie. J'ai fait plus .^u'ouvair ]^e& veiaes H lui doaner mon sang à boire, j'ai lait pjuss que d'arracher mon cceur de ma potitriae et lejui domier à mm- ^er. Car alors je serais morte, tandis que je vis pour porter le deuil de mon bonheur et de .ma vie.
Maurice regardait Hélèi^e sans }H*esque respirer, pour ïie pas perdre une seule de ses pajKoles, ^qu'elle peojnonçait avec une sjorte de véhéaiieiiee «e^ï^traordinaire, avdo une voix profonde >et 4éohkrwte.
— Ma mère a eu ^toirt, coôfciûiîar^eUe ; qar, même ignorante 4e ce quej\ai f^ist pow*.ftlle, ellew de:\^aijtjp^ repousser sa fille parce qu'elle est jDaalhftureuse.— Qu'estce donc qu^ l'^i^mour et l'aiiOriiÂé^.ai l'oit n^eyo^us aii«ae.plas quand on est coù{)ahle ?•««<- Mais (Qe^quiffait <pe je plei^r^, c*est que j'ai senti .là imiOkn;QHLlhe£ur, inaitt^eur àirr^^^u^able) ^t qui durera autant que m,oi. €'^t q*ie j'ai vu tes guir^landes blanches et parfumées de ;Qes églanU^^s, doat m<^ frère Henr^ich voulait Ir^esser -^a couronne de fiancée. C'est que j'ai vu, sous les arbres à l'ombre desquels j'ai passé mon enfance, comme sortir de l'herbe, où ileiiri^ent .ej;icore les violettes que je .queiUals, et voltiger autour de moi les riants {antômes de gia j^une^i^i^i"' nation. C'est que j'ai reconnu mes joies pures et mes douces espérances, et qu'îles n'ontpu rentrer djans moD cœur^ semblables à l'oiseau qui fuit les m,arécages fétides
— Madame, dit Maurice^ ce que vous ^vez (ait pour votre mère est bien beau! Si oa ue peut vous appeler vertueuse, qu'est-ce queJ^ v^ertu?
— Monsieur, monsieur 1 s'écria Hélène en lui saisissant la main, dites-vous vrai? Eéponde^-j»oi, iajouta-i-eiiecû
UNE HEURE TBOP TARD il4
plongeant de ses yeux dans ceux de Maurice, répoiideznaoi : qui vous fait parler ainsi? est-ce une sotte complaisance comme on en -a tant poôr moi, ou vos paroles sortent «elles de votre coeur?
— Madame, dit Maurice avec le calme de la conviction, j'ai dit ce que je sentais. Pour moi, vous êtes la femme la plus vertueuse que je connaisse.
Hélène ne répondit pas, mais il y avait dans «on regard la reconaais^ace qu'elleaurait resstsntîe si Dieu lui avait dît:
« Pauvre fille, dépouille ta vie flétrie, — coname les frôles demoiselles sortent de leurs larves, qui vivaient dans la bourbe des'ruisseaux, et s'élancent balancées sur leurs ailes de gaze, senablables à des émeraudes, à des saphirs, à des topazes vivantes, pour voltiger^ans Pair et les fleurs des prairies; dépouille ta vie flétrie et recommence, pure et in^nocente, une vie de bonheur et d'amour. »
> . lifi .concez pan deax lièvies à la fois*
^ La Sagesse des nations.
U faut aroir deux cordes à son arc»
La même Sagesse.
Maurioe raconta à Richard fia rencontre avec Hélène.
— Tu es pris, dit Richard, et d'une façon d'autant plus^ remarquable, que tu aimes une prostituée. Toi qui me disais, il n'y a pas longtemps : a Je ne comprends l'amour que potÂT une femme vierge. j>
* Quoique Maurice dût être un peu accoutumé à ses inconséquences, il se trouva honteux de celle-ci, et, tant pour lui-même que pour Richard, s'«effcM^a de traiter lé« gèremeat un sujet qui l'intér^s&a^ {»l^ (\\]^ V\.u^\^N^\i!^^>^^
— Non, dit-il, cette fille est belle, et son âme n'est pas moins belle que son corps; mais, je le répèle, je ne comprends Vamour que pour une femme vierge. Aussi, ne pensé-je nullement à lui donner ma vie et à lui demander du bonheur. Je lui consacrerai quelques jours, et je ne lui demanderai que des plaisirs.
. Il faut que je lui écrive.
— Déjà?
— Fischerwald m'assure qu'elle est for! occupée de moi.
Maurice prit une plume et du papier, e£ tomba dans une profonde rêverie.
— Ami Maurice, dit Richard, le plaisir n'est pas habituellement si grave, et tu es étrangement préocoupé.
-* Nullement, dit Maurice, qui, par hasard, ce jour-là, avait mis dans sa tête d'être ou de paraître conséquent.
Et pour îe prouver, tout en écrivçmt sa lettre à Hélène, il continua sa conversation avec Richard.
— #11 y a quelques jours, dit-il, j*ai trouvé Abel Saldorf fort occupé ; il avait à la fois chez lui un maître d'escrime et un professeur de langue française. Quand j'arrivai, il prenait sa leçon d'escrime; je m'assis, pensant qu'il s'arrêterait bientôt, d'autant que la sueur ruisselait sur lui.
Ici Maurice §'arrêta et écrivit la première phrase d'une lettre banale, et d'une légèreté qui ne lui convenait guère.
<;c Mademoiselle,
» Il dépend de vous que le jour où je vous ai rencontrée soit le plus heureux ou le plus malheureux de ma vie. »
Puis il continua :
— En effet, U m terda pas à tomber accablé sur J«a
coussins d'un canapé; je m'approchai de lui, et j'attendais qu'il eût repris haleine pour causer avec lui. Mais ^lors le maître de langue s'approcha, qui commença sa leçon. Je pris un livre, un peu surpris de cette manière d'agir, mais cependant l'attribuant à la liberté que j'exige 9Ue mes amis gardent avec moi, pour avoir le droit de la Pï*enclre avec eux. Le maître de langue s'arrêta. Abel se ^^va, remit son masque, et la leçon d'armes recommença, a L'impression que vous avez produite sur moi est ^lle, qu'il faudrait pour la peindre, etc., etc. »
Après un quart d'heure, on apporta le déjeuner. Je pensai alors que les deux professeurs allaient partir. Mais il y avait quatre couverts, et ils se mirent à table avec nous. Quoiqu'il ne soit guère d'usage de garder à déjeuner son maître d'escrime et son maître de langue, qui probablement ont autre chose à faire, et d'ailleurs ne peuvent déjeuner chez tous leurs élèves, je n'y fis guère d'attention que parce que le maître de langue et Abel, pendant tout le temps du déjeuner, ne cessèrent de parler fran* çais, chacun de son mieux, tandis que le maître d'escrime jetait de temps en temps quelques préceptes de son art^ entré deux bouchées.
Comme j'avais grand appétit, je pris le parti de ne pas dire un mot, et de ne m' occuper que de nourrir mon misérable corps, comme disent les sages quand ils n'ont pas de quoi dîner.
Je mangeais encore quand on enleva la table; et, tour à tour, recommencèrent la leçon d'escrime et la leçon da langue française.
Je me crus victime d'une mystification. — D'où vient, dis-je à Abel, ce goût subit pour l'exercice et l'étude ? « Si j'étais assez heureux, etc., etc.
» Ce serait avec un ravissement inexprimable que je mettrais à vos pieds, etc., etc. » *
if& UNE HEURS TBOP TARD
-^ Depuis deux joiirs, me répondit Abel^ ces messieurs ne me quittent pa»; ils mangent et ils dorment ici. Je n'.^i plus que cinq jours à prendre leurs leçcms^ il faut q«e j*en prrflte.
Je crus qu'il voulait faîte un voyage. Je lui manîfestaî mon ét^nnement de Femploi qu'il faisait des derniers instants qu'il avait à passer avec nous; je lui fis également observer quHl trouverait partout des maîtres d'escrime et dés maîtres de langue française.
Il sourit et me dit: — Je n'ai aucune intention de voyager, et voici ce qui m'arrîve :
a Non, vous ne repousserez pas inhumainement un amour que vous savez si bien inspirer. Vous ne réduirez pas au désespoir un homme qui, etc.» etc. »
-*- Je me suis trouvé, continua Abel, il y a trois jours, â .souper dans une maison où se trouvait également le baron de Solm , jeune honame assez impertinent çt fort bien vu de l'électeur^ qui le protège en^ toute: oceasion*
Tu sais que je suis naturellement peu bruyant dons un cescle, et que je n'aime pas à occuper les autres de moi. Le baron prit mon silence pour de la timidité,.et ma mo^ destie pour la conscience de ma sottise^ Aussi lui échappat-il à mon égard quelquesHines de ces (fuasi impertincsaees qm font d'àutantplus de mal qu'elles ne sont pas assez marquées pour qu'on puisse les relever sans paraître un esprit difficile et querelleur. Je me contins le plus qu'il me fut possible^ tout en adrei^ant tout bas des vœux fervetits à tous les saints du paradis pour qu'ils inspirassent à monsi^r le baron la pensée d'éti^ imper^ tinent tout à fait«
a Ne me laissez pas languir dan» lai plus^ cruelle inea*ti
tude..Répoaites-nioi, si ce n'estpasspar amour, ete., etc. »
J*dSis à me louer de l'intervention du ciel. Honsi^r le
ITNE HEURE TROP TARD l«ft
î^îiron, encouragé par mon calme, donna dans le pîége ^t se laissa aller à une bonne impertinence.
— Monsieur le baron, lui dis-je à Toreille, vous êtes wri sot : êtes- vous aussi un lâche?
— Monsieur, me répondit-il un peu étonné, je vous '^^^ttraî voloûtiers à même de vous en assurer.
— Je doute, répdndis-je, que ce soit aussï pleinement Ttac de votre sottise.
JI m'entraîna dans l'embrasure d'une croisée, et mô Ait:
— J'ai une affaire à terminer: dans une semaine, à Pareil jour, soyez à sept heures du m.atin derrière les Tïiurs du parc; mon arme est Uépée.
— Depuis ce temps, on m'a fait avertir de deux choses, continua Abel :
La première, que le Baron manie parfaitement Tépée;
La seconde, que si, contre toute probabilité, il m' arrive de le iuer, l'électeur poursuivra le meurtrier avec persévérance;
C*est pourquoi j'apprends l'escrime pour tuer rtion homme^ s'il est possible, et le français pour trouver à qu parler si je suis forcé de prendre la fuite.
Allons, messieurs, dit Abel en finissant, ne perdons pas de temps.
' — Excusez-moi, me dit-il, mais je n'ai plus que cinq' jours.
cr Le plu» aiocte^ el le plus dévoué de vos admira-