Histoire de ma vie, cinquième partie, chap. m
Lorenzaccio. Ils traversèrent seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le 19 janvier 1834, à Venise.
On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici * :
Il était dix heures du soir lorsque le misérable legno qui nous cahotait depuis le matin sur la roule sèche et glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni Tonde,, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous fissent voguerrapidement. Ils faisaient entre eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de l'archipel vénitien où, au moindre coup de
L Publié par M. de Lovenjoul, Cosmopolis de mai 1896.
vent, des courants terribles se précipitent avec furie. 11 faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, il y avait de quoi conlrister une âme plus forte que la mienne. Mais Thabitude de tout risquer à tout propos m'a donné un fonds d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon avenir, de mon cœur, de mes idées, et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?
Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer ; je lui aurais répondu par mon argument philosophique : Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi ne pas arriver.
Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de double persienne aux gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria : — Venise !
Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce
cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca ; le temps s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine ! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca, nous vîmes passer sucessivement sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur ou d'une bizarrerie fantastique : la corniche transparente du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées, surmontées d'aiguilles légères ; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire ; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements étranges ; les grandes lignes régulières des Procuraties ; le Campanile, ou Tour de Saint- Marc, géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire, ou dans notre imagination.
— Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme
je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et celte lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa poésie ! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée ! Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus !
Pauvre Théodore î Tu ne prévoyais pas...
Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée, réternelle impératrice des lagunes, cité dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée.
Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux palais transformé en albergo, à l'entrée du Grand Canal, devant la Sainte^ près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel Danieli ou Albergo Reale dont le dernier occupant avait été un comte Nani- Mocenigo ^
1. Ancien palais Bernardo-Nani. — M°ïe Louise Golet raconte longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de Tappartement de Musset et de G. Sand à Thôtel Danieli : deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé qui regardait la Riva dei Schiavoni. Balzac aurait occupé le même logement en 1835. —
Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron. ce Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal. — Aveva tutto il pala2Z0^ lord Byron », leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve dans son Histoire d'un merle blanc : « J'irai à Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour ; là je m'inspirerai de tous les souvenirs que Fauteur de Lara doit y avoir laissés^ )>
Le charme dolent de Venise, séduction nostalgique de la dernière capitale du Reve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois goûté. C'était le dernier vœu de Théophile Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour Robert Browning et Richard Wagner.
George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était cependant mise au tra-
Cf. L. CoLET, Vltalie des Italiens, t. I, p. 249. In-18, Paris, Dentu, 1862.
1. Maurice Clouard, Alfred de Musset et George Sand {Revue de Paris du 15 août 1896).
vail. A peine installée, elle abordait la tâche qu'elle-même s'était imposée : envoyer le plus tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait son compagnon de 1 imiter \ Musset regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie dut garder la chambre, décidément influencée par la malaria. Tout en continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne soufl'rante, de six ans plus âgée que lui et surtout absorbée par ses productions littéraires ? Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci doit jeter entre eux un nouveau personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello.
Sans rexceptionnelle qualité de ses deux
1. Dans son roman, Lui, curieux à plus d'un titre (1860), M"»» Louise Col et a longuement raconté les passe-temps probables du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand à l'hùtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. [Lui, p. lGl-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut. être en tenait-elle le récit du poète lui- môme, qui, comme on sait, eut pour elle un caprice.
partenaires, il serait malaisé de le mettre en scène : on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise, a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco- Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse famille et fort estimé.
Habile et intelligent dans sa profession,- avec de vrais dons de poète, il était d'une franche beauté, forte et fine à la fois, quand il connut G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith de la Confession d'un enfant du siècle nous paraît être de tous ses portraits romanesques le plus proche de la vérité.
Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur Pagello à en entretenir le public ^ Je n'ai pas
1. Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu il a parlé pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George
hésité cependant à faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement cette aventure fameuse.
Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano- Veneto, Thote d'une Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs lettres de G. Sand, M"^^ Antonini nous communiqua un mémorial autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse, — le tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello.
Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet ; le journal du docteur l'était moins... J'en ai eu dernièrement la preuve dans un volume introuvable, et parfaitement inconnu, oîi, parmi des essais dramatiques et litté-
Sand et Musset, dans une lettre au Corriere délia Sera (traduite au Figaro du 14 mars 1881). Au cours de la même année, un rédacteur de Vlllustrazione italiana, qui Favait interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques fragments d'une lettre où Pagello ne se livrait encore qu'à demi. — H y avait alors près de cinquante ans que les confidences littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs lecteurs.
raires de sa façon, M""^ Luigia Codemo a glissé le mémorial du médecin de Bellune^ Aux premières lignes, je reconnaissais le texte même du vieux carnet. 11 n'y avait plus dUndiscrélipn à le faire connaître... En le traduisant pour la première fois, je Tai accompagné d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints détails inédits ^
Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux événements qu'il évoque. — Ecoutons le docteur raconter comment il entra en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli.
Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré de goût. En passant sous les fenêtres de VAlbergo Danieli (ou Hôtel Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et deux yeux d'une expression décidée et virile. Son
1. Luigia Codemo. Raconti, scène, bozetti, produzioni drammatiche. 2 vol. iii-8^ Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de Pagello, accompagné de quelques réflexions de M^^^ L. Codemo, figure sous ce titre : Scmdia?ia, au premier volume (p. 155-188).
2. Uhistoii^e véridique des Amants de Venise, dans \e Gaulois des 16 et 17 octobre 1896. — La vie de George Sand et du docteur Pagello à Venise et Sand-Musset-Pagello : le retour en France, dans VÉcho de Paris des 20 et 21 octobre 1896.
accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlale, en manière de petit turban.
Elle portait au cou une craVate, gentiment attachée sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement :
— Hé ! hé ! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse... tu la connais peut-être ?
— Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.
— Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable : peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang ; elle doit être étrange etfière.
Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous séparâmes.
Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé ; il s'en aperçut et, se tournant vers sa femme :
— Vois, Bianchina, lui dit-il^ notre Pagello pense en ce moment à certaine belle fumeuse...
— Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure, j'y retournerai ; c'est déjà une de mes clientes ; elle a voulu mon adresse.
— Vraiment? s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.
— Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli
vint chez moi et je fus introduit dans Tappartement de la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls ; je lui proposai une saignée qu'elle accepta ; je la pratiquai et à l'instant elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui ; mais un pressentiment — doux ou amer, je ne sais — me dit : (( Tu reverras cette femme et elle te dominera... »
Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent amoureux,.. « — Non, non, répondis-je, pas encore ! — Mais qui est donc cette étrangère ? demanda la Bianchina. — Je ne sais, lui répondis-je. — Mais pourquoi n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa provenance? — Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir. — Ah ! ah ! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux... »
Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels, faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la signera Bianchina me demandait souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse ; mais, à la dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci ^ :
Mon cher monsieur Païello [Pagello], Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble sur Tétat du malade français de l'Hôtel Royal.