Cet e lettre a été publiée pour la première fois dans un
Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.
Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des failtômes autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et, ce malin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait.. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou !
Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saignée pourrait le soulager.
Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
article anonyaie de Vlllustrazione italicma (de Rome) du YCidl 188J . Sous ce titre : Une lettre inédite de George Sand, l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de sa correspondance avec ce dernier. — Nous donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié de la lettre autographe qui appartient à M. Minoret. (Cosmopolis du 15 avril 1896.)
J'espère que vous aurez pour nous toute Tamitié que peuvent espérer deux étrangers.
Excusez le misérable italien que j'écris.
G. Sand.
Ce premier récit n'est pas . conforme à la légende accréditée par Paul de Musset. D'après celui-ci 5 Rebizzo, « rillustrissimo clotlore Berizzo^ un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème décrépit )>, serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit Pagello chez Musset.
Une des caricatures de Musset, dans Talbum de Venise, représente un buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant : Non vé arteria.,.
Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo ? Je ne le pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété.
Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du Figaro de 1882, signé (( Un Vieux Parisien », et vingt ans plus tôt M""^ Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin le docteur Santini\
^ 1. Figaro du 28 avril 1882. — Louise Colet, V Italie des Italiens, l^r volume, p. 248, Personne n'a signalé ce document
Et puis nous retrouverons les Rebizzo clans la suite : c'étaient des amis de Pagello ; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi qu'elle récrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans Falbum de Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule, où je me plais à reconnaître la Bianchina et son mari, tels que nous les fait deviner le récit de Pagello. — Revenons à son journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons citée :
Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix : « George Sand ! )>
qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de rhôtelier Danieli (1859), Mu^o Louise Goletlui fait dire :
({ . . .Je me souviens bien maintenant. . . Ce joli jeune homme blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
— Un vieux docteur, dites-vous ?
— Toujours accompagné dun aide, d'un jeune élève qui faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour ; je puis vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi ! de ses deux femmes...
— Était-il bien beau, ce Pietro Pagello ?
— Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien. »
Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français, quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis : — Le jeune patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se nomme Alfred de Musset.
— Pcr Bacco ! s'écria Rebizzo^ c'est le romantique chantre de la Lune ! Connais-tu ses poésies?
— Oui^ répondis-je, j'en ai lu deux ou trois ; c'est d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.
Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient entre lui et le couple de riiôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de Tadmiration du jeune Italien, quand le hasard le lui amena dans le premier médecin venu, demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset gravement atteint. Son malade était du moins encore « la' personne qu'elle aimait le plus au monde »... Cette rencontre, qui décidera du sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.
Dans quelle situation morale Pagello a-t-il
trouve George Sand et Alfred de Musset ? — George Sand, étalant la première, des récriminations, au lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef. Elle et Lui, « procès-verbal de nécropsie )>, comme l'a qualifié Maxime du Camp, se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon. Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop contradictoires de kur état d'âme avant la crise qui devait assombrir à jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis. . .
Essayant, huit mois plus tard, de retracer à son amant cette phase douloureuse, George Sand lui écrira :
De quel droit m'interroges-lu sur Venise? Etais-je à loi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que c'étaitbien triste etbien ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, âmes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues^ et abandonnée avec des pa-
\ . Nous avons montré (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.
rôles si ofTensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes^ et ce mot affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli : « George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, maisye ne faime pas. » Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais^.. Nous étions tristes. Je te disais : « Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille, » et tu répondais : « Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y sommes. » Pierre venait me voir et ^me soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, etje te l'avais dit aussi : « Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés ^. »
Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant^ au lendemain de la