Raccojiti, scène, etc., p
ses romans. Pour se reposer de la littératurej celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à Taiguille ou dessinait. Le docteur conserve à Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les deux noms de ses enfants : Maurice^ Solange.., Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier « les exagérations et bévues » de tous ceux qui ont écrit sur la vie de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: ((George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait la face de ses mains- et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères. Affectueuse, charitable^ industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains toute une chambré à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était toujours occupée ; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires de chaussettes, et lui dit en riant: (( Voyez, Ro-
bert, je les ai mieux réussies que mes artichauts ! »
Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le docteur Pagello.
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Et Musset, le pauvre Musset ? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit train bourgeois de la romancière et du médecin.
Il est rentré à Paris le corps et Fâme à peine convalescents. George Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais.
Tous ses amis nous Tout montré retrouvant plus tard des accents passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en portera Fempoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes fois comment, au ]it de mort, le malheureux poète gardait la hantise de « cette femme ! » et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés :
Ote-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours !
George Sand a quitté Musset à Mestre, le 29 mars, le soir même de son départe Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été sans un déchirement profond. Mais elle aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le perdre. — Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834 :
Tu m'as dit de partir et je suis parti ; tu m'as dit de vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue ; il était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot à Milan, frère chéri, George bien-aimé.
Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les Rebizzo. Elle devait partir le jour même pour Yicence, accompagner Pagello dans une visite médicale. « Elle n'en a pas eu la force, ne se sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser encore le matin. » Aujourd'hui elle est à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence, oîi elle veut coucher ce soir pour y trouver les
1. Le passeport de Musset, signé du consul Silvestre de Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa pre mière lettre à son ami.
UNE IIISTOIIIE D'AMOUR
nouvelles qu'Antonio doit lui avoir lai&sées à Tauberge.
. . .Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors ! Comme nous nous aimerons bien ! n'est-ce pas^ n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Gomment me passerai-je du bien et du mal que tu me faisais? Puisses tu oublier les souffrances que je t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours ! le dernier surtout, qui me laissera un baume dans le cœur et en soulagera la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George ^.
C'est la nature désordonnée de cette affection, qui devait à jamais empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à Famour de cette femme, ou cru seulement trouver en elle de Famour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme, que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait ou-