‹ Une histoire invraisemblable (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · TREIZIÈME FEUILLETON · texte numérisé non relu

TREIZIÈME FEUILLETON

Théodorine avait eu peur plus d'une fois en jouant son rôle de fantôme, non pas d'être atteinte par Henry et par Octave 9 qu'elle avait vus tout d'abord ne pas pouvoir lutter avec elle à la course, mais du rôle même qu'elle jouait, de son linceul et d'elle-même. Néanmoins elle

avait surmonté ses terreurs et s'était très-bien m. 19

tirée d'affaire. Angélique n'avait pu surmonter cette impression, et n'avait assisté qu'au commencement de la scène , lorsque Théodorine , élevant le linceul au moyen d'un bâton, l'avait appliqué contre les vitres de la fenêtre du baron de Horrberg ; mais quand Henry descendit de sa chambre et quand Théodorine passa du jardin dans le bois , elle renonça à la suivre et remonta à son appartement , où elle rentra à pas si légers que la tante Eudoxie ne'se réveilla pas. Théodorine s'était d'abord enfuie en se montrant de moments à autres jusqu'à la maison du garde , où elle avait caché sa torche ; puis elle était revenue se faire voir derechef aux deux amis. Quand elle était revenue à la maison du garde , après avoir adressé quelques paroles à de Horrberg, elle avait piqué en terre le bâton avec lequel elle se grandissait en soutenant le linceul, et s'était échappée dans T ombre , presque en rampant , grâce aux vêtements noirs dont elle était vêtue. Elle était

derrière Henry et Octave lorsque celui-ci tira un coup de fusil sur le drap qu'il cribla de chevrotines. Elle se hâta de retourner au château, où, s'équipant derechef en fantôme, elle attendit à la fenêtre de Henry le retour des deux chevaliers un peu ébranlés dans leur témérité.

Quand elle les avait vus se précipiter pour entrer dans la maison, elle n'avait pas eu besoin de se presser beaucoup , vu le peu de chemin qu'elle avait à faire, pour sortir de la chambre , s'échapper par les corridors , qui lui étaient bien connus , et s'aller réfugier dans sa chambre et dans son lit , où, malgré les émotions qu'elle avait ressenties, la fatigue de la course ne tarda pas à l'endormir profondément.

La matinée fut assez pacifique, sauf quelques petits incidents qui ne furent remarqués qu'à cause de leur multiplicité et de l'obstination que semblaient mettre les choses les plus indifférentes à aller de travers depuis deux ou

trois jours. Les mets du déjeuner étaient épicés au point qu'on pouvait à peine les manger. Le café était une espèce de tisane sans goût et sans couleur. Tandis que M. de Riessain maugréait, les deux jeunes gens, chaque fois qu'ils se trouvaient seuls , ne pouvaient s'empêcher de s'entretenir des événements de la nuit précédente et des conjectures qui leur venaient à ce sujet.

— Au moins , disait Octave , notre roman ne finira pas sans un fantôme.

D'un autre côté , la tante Eudoxie crut devoir faire à sa nièce un long discours pour l'encourager dans le douloureux sacrifice qu'elle allait subir. Mais Angélique n'acceptait aucune consolation ; elle était sans inquiétude, disaitelle à sa tante ; le dénoûment approchait ; mais elle ne doutait pas un moment qu'il ne dût être heureux. Il est vrai qu'elle ne sait pas comment il pourra se faire quelle n'épouse pas dHervilly , mais elle sait qu'elle ne l'épousera

pas , et 3 avec cette conviction , elle n'est pas fâchée d'avoir à espérer de l'imprévu dans les détails et dans les moyens que le destin emploiera pour récompenser son dévouement et l'unir à celui qu'elle aime. Iphigénie fut enlevée au moment où Calchas lui plongeait le couteau sacré dans le sein et fut remplacée par une biche. Qui sait si d'Hervilly n'épousera pas la tante Eudoxie? La tante Eudoxie, sans le dire tout à fait, laisse soupçonner qu'elle ne reculerait pas devant cet acte de dévouement, pour arracher sa nièce à un hymen que son cœur n'avoue pas. Théodorine a trouvé le moment de raconter à sa maîtresse les détails de l'apparition de la nuit, et avoue que le fantôme est de tous celui qui a eu le plus de peur. Bientôt elle revient officiellement envoyée par le châtelain : Octave veut qu'Angélique puisse juger de sa bonne foi, de son exactitude à remplir ses promesses et de sa confiance dans celles de sa belle prisonnière. On va briser les fers du

baron de Horrberg , et ces dames pourront , à travers unepersienne, le voir sortir du château. En effet , un cheval tenu à la main par un palefrenier hennit et piaffe dans la cour. Bientôt Henry de Horrberg paraît à son tour. On lui a rendu son épée. Il s'arrête au milieu de la cour, et , se tournant du côté de la maison , où il ne peut cependant voir d'Hervilly, Angélique et Eudoxie , placés à une fenêtre derrière une jalousie baissée, il s'écrie :

— Octave d'Hervilly ; je proteste contre votre conduite infâme et déloyale, je n'accepte la liberté que pour m'occuper d'une liberté plus chère et plus précieuse. Et vous, chère et noble Angélique , si ma voix ne peut parvenir jusqu'à vous , car je ne sais où le farouche propriétaire de ce château vous tient renfermée , recevez mon serment de ne prendre de repos ni jour ni nuit, que je ne vous aie délivrée de cette odieuse captivité !

11 dit, et s' élança sur son cheval avec tant

de grâce et de légèreté qu'Angélique fut presque convaincue que c'était malgré lui, qu'il jouait un rôle dans cette comédie. D'ailleurs il avait un si grand air et une Si bonne mine que ses torts j quels qu'ils fussent , en auraient été considérablement atténués. Il jeta une bourse au palefrenier qui tenait son cheval , puis il s'écria encore : Angélique, à toujours! Octave d'Hervilly , â bientôt ! Il jeta son gant àtl milieu de la cour en signe de défi . et lançant son che^ val au galop, il sortit du châteaii et s' éloigna rapidement.

On referma soigneusement les lourdes portes derrière lui. La tante Eudoxie , s' attendant à un évanouissement de sa nièce, s'apprêtait à lui prodiguer les plus touchants secours , mais en jetant les yeux sur elle, au lieu de la voir pâlir, elle Vit au contraire tirt sourire iïonïqftie passer sur ses1 lèvres.

D'Hervilly se fit apporter le gant du bar'on de Horrberg , et dit : Insensé , si tu tfelix cou^

rir au-devant de ton destin , tu n'as qu'à te représenter sous les murs de ce château; ce bras saura châtier ton outrecuidance et punir tes fanfaronnes menaces !

Puis il baisa la main d'Angélique et se retira en disant : Charmante Angélique , je vais tout préparer pour mon bonheur.

— Ah! ma nièce, ma nièce, dit Eudoxie, tu demandais un dénoûment .imprévu : tu peux te flatter d'être servie à souhait, si nous devons être délivrées et si tu dois jamais être appelée baronne de Horrberg ; n'as-tu pas frémi comme moi en entendant se refermer ces portes massives !

— Je vous assure, matante, qu'elles ne résisteront pas à la valeur de mon chevalier.

— Dieu le veuille , ma nièce, mais elles paraissent bien solides. Et quand je pense que c'est dans quelques heures que tu dois prononcer un fatal serment et serrer des nœuds indissolubles...

— Femme de peu de foi , s'écria Angélique , vous êtes faite pour ramper dans la vie ordinaire et prosaïque , soigner de nombreux enfants et écumer votre pot-au-feu, vous qui ne pouvez comprendre ma noble confiance dans la valeur de celui auquel j'ai donné mon âme et dans la puissance invincible du véritable amour ! Je serais au centre de la terre, que j'attendrais tranquillement que mon chevalier y pénétrât et vînt m'en délivrer. Non, ma tante, non, vous n'êtes pas née pour vivre dans le beau pays des romans ; vous êtes une honnête bourgeoise qui avez lu par hasard quelques livres qui vous ont intéressée , mais qui avez dû vous arrêter et faire une marque à la page quand arrivait l'heure de dîner ou l'heure de dormir. Allez, ma tante, allez; restez ornée de toutes les vertus domestiques, et bornez votre ambition à bien faire une reprise et à confectionner les confitures de groseilles.

La tante Eudoxiefut plus humiliée que je ne

le saurais dire de l'amertume de ces reproches et de l'indignation de sa nièce ; dans sa réponse même, elle se laissa aller à des confidences et à des révélations jusqu'alors profondément enfouies dans sa mémoire et dans son cœur, pour prouvera Angélique qu'elle n'était pas si raisonnable à beaucoup près qu'il plaisait à sa nièce de le supposer et de le dire. Et à cet effet, elle raconta un certain nombre d'extravagantes aventures j de démarches hasardées , d'imprudences plus ou moins heureuses dont elle ne s'était jamais vantée jusqu'alors. Néanmoins, tout en se défendant avec violence des vertus domestiques qu'on lui attribuait, elle se sentait humiliée de la noble confiance d'Angélique et se sentait inférieure à sa nièce : car elle était loin encore d'oser avouer toutes les lâches concessions que l'ennui de la captivité et la mauvaise qualité du café à la crème l'avaient amenée à faire à la vie réelle et positive , et à la prose des choses vulgaires. Elle s'était déjà de-

mandé à elle-même si en effet Angélique serait bien malheureuse d'être la femme d'Octave d'Hervillyj dont les torts pouvaient à la rigueur avoir pour excuse une passion violente et invincible.

Si le sacrifice d'Angélique devait se consommer 5 elle n'épouserait pas pour cela , comme la plupart des héroïnes de leur connaissance en étaient menacées , ou un nain ridicule, OU un géant difforme. Octave d'Hervilly était un fort aimable cavalier, et le sacrifice, bien amoindri par cette circonstance , ne serait-il pas payé d'abord parla pensée d'avoir restitué la liberté et peut-être sauvé la vie au baron de Horrberg , ensuite par la joie d'être rendue aux embrassements et à la tendresse du meilleur des pères et d'avoir du café à la crème passable? Je ne cacherai même pas que des pensées plus étranges encore surgissaient sourdement dans l'esprit de la tante , pensées que les étranges discours tenus par Angélique à Octave ne de-

vaient pas faire trop rigoureusement repousser à sa tante ; les serments arrachés par la force j un engagement qu'on ne saurait appeler volontaire, étaient-ils un véritable engagement? étaient-ils des serments sacrés et acceptés par le ciel? De Horrberg vivait, et sa vengeance à l'égard de d'Hervilly, pour être moins sanglante que celle dont il l'avait menacé en sortant du château, pouvait n'être pas moins sûre, pas moins cruelle pour le ravisseur d'Angélique, et en même temps plus agréable au baron de Horrberg et à celle qui ne se serait donnée à son rival que pour le sauver.

Si je trahis ces pensées secrètes de la tante Eudoxie , je prie les lecteurs de ne pas croire que je leur donne la moindre approbation ; loin de là, j'ai pour but, en les révélant, de démontrer jusqu'où les idées engendrées dans les cervelles faibles par la lecture des romans peuvent pousser même les tantes, de tout temps destinées avec privilège à ennuyer les

nièces et les neveux de tous les lieux communs de la morale la plus austère et la plus rebattue. Par moments, la tante Eudoxie ne pouvait attribuer qu'à des idées semblables à celles qu'elle n'eût exprimées pour rien au monde, le calme ou plutôt même la satisfaction qui régnait sur les traits d'Angélique , à mesure qu'on approchait du moment redoutable où elle devait engager sa foi à son ravisseur.

Pendant ce temps, Théodorine se vengeait par mille espiègleries du chagrin que l'on avait fait à sa maîtresse et des boucles d'oreilles qu'on avait données à Àdrienne. Quand vint le moment du dîner, M. de Riessain ne fut pas médiocrement surpris de voir de rares et belles gravures remplacées dans les cadres de la salle à manger par autant d'exemplaires de la complainte de Pyrame et Thisbé qu'il y avait de cadres appendusaux murs. Jamaisplus infernale cuisine ne fut, du reste, servie à des humains, ce qui avait, aux yeux de Théodorine, l'avan-

tage inappréciable de faire réprimander Adrienne. Le sel et le poivre jetés par poignées dans un potage, une salade assaisonnée avec de l'huile à quinquet, un poulet qui , lorsqu'on le découpa , fut trouvé renfermer dans sa carcasse toutes les plumes qu'il portait autrefois sur le corps , firent demander de sévères explications à la malheureuse Adrienne, qui n'en put trouver d'autre que celle-ci , à savoir : qu'il fallait que la maison fût enchantée, ou plutôt ensorcelée, ce que M. de Riessain et surtout M. d'Hervilly, n'osèrent pas nier tout à fait.

— Allons , allons, dit M. de Riessain, tout cela sera fini dans quelques heures. Il y a des moments où je suis comme Henry : je voudrais demander pardon à ma fille , ne pas la tourmenter davantage et l'embrasser, ce qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai pu faire. Mon Dieu! quel tabac est-ce là? s'écria M. de Riessain en jetant loin de lui sa tabatière. .

En effet, c'était du café en poudre qu'on avait substitué à son tabac. Il appela Théodorine et lui demanda une autre tabatière qu'elle fit longtemps attendre et qu'il finit par aller chercher lui-même sur la cheminée de la chambre où il l'avait déposée ; mais il lui fut impossible de l'ouvrir, parce qu'on l'avait fermée après en avoir enduit les bords de colleforte. Théodorine, pendant ce temps, habillait Angélique et la tante Eudoxie. Tout le monde attendait avec impatience l'heure indiquée pour la cérémonie. Enfin l'horloge du château sonna minuit. Les dames descendirent au salon. D'Hervilly les attendait.

— Charmante Angélique, dit-il...

— Je sais , monsieur , ce que vous allez me dire : « Charmante Angélique , j'ai tenu ma promesse ; d'Horrberg est libre ; j'attends maintenant l'accomplissement de la vôtre, qui doit

me rendre le plus heureux des hommes, » ou « qui doit mettre le comble aux vœux de l'a-

mour le plus tendre \ etc. , etc. » Passons donc ces phrases, que je sais par cœur, monsieur. Où faut-il vous suivre?

— Permettez-moi , cruelle Angélique , de vous guider vers un bâtiment un peu ruiné , il est vi'ai , mais qui ayant autrefois servi de chapelle, m'a paru devoir être préféré pour la cérémonie qui doit...

— Je sais encore cette phrase-là, M. d'Hervilly.

— C'est que vous me rendez enfin justice et que vous avez fini par reconnaître la vérité de mes sentiments.

— Je n'ai reconnu jusqu'ici que des phrases, monsieur , qui traînent dans les plus mauvais romans.

Tout en échangeant ces paroles, on avait continué à marcher , et on était arrivé h la maison du garde. M. d llervilly l'ouvrit et offrit la main aux dames pour gravir un escalier

rustique qui conduisait à une sorte de kiosque qui en formait l'étage supérieur.

— Ah! ma nièce! dit tout bas Eudoxie, il est bien temps qu'il arrive quelque chose.

— Pas encore ? ma tante , répondit Angélique également à voix basse ; ma situation n'est pas encore suffisamment désespérée ; je saurais vraiment le plus mauvais gréa M. deHorrberg de me venir aussitôt arracher à mon tyran.

Arrivé en haut de l'escalier , d'Hervilly demanda à un homme qui le suivait et portait des flambeaux où était le père Anselme. Le père Anselme! dit Angélique; c'est je pense l'ermite que j'ai vu dans le souterrain.

— C'est lui-même, charmante Angélique, vous avez désiré...

— Oui, M. d'Hervilly, cet ermite me plaît infiniment, je n'en ai jamais vu auquel je fusse plus disposée à donner le doux nom de père.

L'homme auquel Octave avait demandé des

nouvelles du père Anselme répondit qu'il avait m. 20

déjà attendu quelque temps dans la maison du garde, qu'il s'était absenté pour quelques instants et ne tarderait pas \ paraître. La vérité est que le père Anselme \ après des efforts opiniâtres et cependant infructueux , quoi qu'en dise le pçète , était retourné au château pour trouver quelque moyen d'avoir sa tabatière, dont il était privé depuis le dîner, sans compter que la dernière prise qu il avait respirée était du café. Un bruit de pas traînants annonça son approche ; mais , comme il allait monter , on entendit par trois fois retentir le son du cor à la porte du château.

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