QUATRIÈME FEUILLETON
— Écoutez, ma tante, dit Angélique, écoutez, c'est une guitare. * — Oui, on tousse, on va chanter.
En effet, une voix contenue, qui craignait évidemment d'être entendue de trop loin, fit
entendre des paroles dont le sens était qu'un amant vraiment épris retrouverait celle qu'il aime au centre de la terre ; que celle qu'aimait le chanteur ne pourrait jamais être perdue pour lui ; qu'il s'exhale d'elle bonheur et amour comme du chèvrefeuille de suaves parfums.
— Ma tante, dit Angélique à voix basse en poussant sa tante du coude, entends-tu ?
— Oui, oui, c'est l'homme au chèvrefeuille ; écoutons.
Mais c'est en vain qu'elles prêtèrent l'oreille, on n'entendit plus ni la guitare ni la voix.
— ■ Qui est ce chanteur mystérieux? dit Eudoxie, et comment a-t-il suivi nos traces ? — Ah /ma nièce, je te le disais bien, tu es trop jolie pour faire un de ces mariages vulgaires et arrangés par les familles, dont la seule pensée me soulève le cœur de dégoût : tu as droit à
un roman bien complet, et le voici on ne peut mieux entamé. — Que de persévérance, que d'amour, que de témérité !
Angélique ne répondit pas : ses idées étaient trop semblables à celles de sa tante pour qu'elle eût envie de les exprimer. — Chez elle, l'admiration était trop près d'un autre sentiment pour qu'elle ne craignît pas de laisser voir le second en montrant le premier. — Le lendemain en se réveillant, elle trouva auprès de son lit un bouquet de chèvrefeuille. — En le prenant à la main pour respirer son parfum, elle vit qu'il cachait un papier plié sur lequel étaient ces mots : « Votre position est mille fois « plus horrible que vous ne le supposez ; mais « un ami dévoué veille sur vous. Il n'est pas « encore temps d'assurer votre fuite. — Pre- « nez l'habitude de vous promener le soir
« dans le jardin, mais sans éveiller les soup- « çons de votre barbare geôlier. — Quand vous « aurez un ordre à me donner, écrivez-moi et « mettez le soir votre lettre dans le creux d'un « vieux chêne qui est le dix-huitième à droite « de l'avenue qui part du château. — Ne vous « inquiétez pas de ma réponse : je saurai tou- « jours vous la faire parvenir. »
Angélique consulta sa tante, après lui avoir fait part de la lettre de l'inconnu. — La tante Eudoxie fut d'avis qu'on devait répondre ; mais il était plus difficile que ne paraissait le croire l'inconnu de se promener le soir dans le parc; la permission qu'on en demanderait à M. d'Hervilly ne pourrait que lui être suspecte. — Il faut cependant faire quelque chose pour sortir d'ici, ma nièce, et vous devez commencer à comprendre combien j'a-
vais raison de vous dire que vous deviez ménager notre ennemi.
Lorsque l'on vint, comme de coutume, demander si ces dames descendaient dîner à la salle à manger et si elles feraient l'honneur à M. d'Hervilly de lui permettre de dîner avec elles, la tante Eudoxie, se chargeant de la réponse, accepta le dîner en bas et la société de M. d'Hervilly. — Celui-ci se confondit en remercîments et essaya à plusieurs reprises de justifier sa conduite. — Eudoxie eut bien de la peine à détourner ou à couper les réponses dures qu'allait arracher à sa nièce cette humilité ridicule dans leur situation respective. — Elle lui montrait des yeux les fenêtres qui donnaient sur le parc, où elles avaient tant de raisons de se promener. — Angélique avait écrit la lettre qu'elle devait déposer dans le chêne
creux. — « Qui que vous soyez , disait cette « lettre , mais à coup sûr homme généreux, « ne laissez pas décourager votre pitié pour « deux malheureuses captives, et recevez « toutes leurs actions de grâce. — Au nom du « Ciel, si cela est en votre puissance, arra- « chez-nous de ce séjour détesté. » — Angélique avait longtemps cherché de concert avec sa tante une formule qui n'eût rien de blessant pour leur ami inconnu, et qui pourtant lui fit comprendre que cette facilité, dont elle avait déjà eu des preuves, qu'il avait à s'introduire dans les appartements les mieux verrouillés, avait quelque chose d'assez embarrassant pour sa pudeur. — Il était en effet difficile de savoir quel moyen il employait pour lui faire parvenir ses bouquets, dont elle avait reçu l'un dans la maison de son père, et le second dans le châ-
teau de M. d'Hervilly, et surtout de deviner si, probablement maître de choisir ses moments, il aurait toujours assez de discrétion et de respect pour en choisir d'opportuns. — Elle ne trouva que la prière de déposer sa réponse dans le creux du chêne où elle mettrait sa lettre, si toutefois elle réussissait à la confier à cet arbre vénérable.
Il faut convenir en effet qu'il devait être plus qu'embarrassant pour Angélique de ne jamais pouvoir être certaine qu'elle était seule dans son appartement.
De son côté, la tante s'efforçait de mettre Octave sur la voie de leur offrir une promenade dans les jardins du château ; mais c'était en vain qu'aux allusions détournées elle avait fait succéder des allusions plus claires et plus directes, c'est en vain qu'elle parla de sa santé
altérée par la privation d'air et d'exercice , qu'elle fit remarquer la pâleur de sa nièce : M. d'Hervilly ne voulut pas comprendre, ou comprit trop bien le but où on en voulait venir, et à force de discours où il suppliait Angélique de combler ses vœux et ceux de son père à elle, en consentant à lui donner sa main , il la contraignit de remonter à son appartement ; mais quel ne fut pas son étonnement, lorsque, cherchant pour la relire , dans un tiroir où elle l'avait cachée, la lettre destinée à l'homme au chèvrefeuille , elle ne trouva plus cette lettre et trouva à la place un papier plié de la même façon , et contenant déjà la réponse à son billet. On avait compris et apprécié la charmante pudeur qui engageait Angélique à demander que les lettres qui seraient nécessaires pour travailler à sa délivrance ne fussent plus placées
dans son appartement; mais l'amour que l'on avait pour elle était si plein de respect , que sous ce rapport on défiait même sa pudique sollicitude d'avoir rien à demander qui n'eût été prévu et prévenu. On suppliait Angélique de ne pas mettre, par une délicatesse exagérée, des entraves au zèle de son serviteur. — Ils n'avaient pas trop de toute leur prudence et de toute leur énergie contre les obstacles qui s'opposaient à la fuite d'Angélique. — On promettait de ne plus user de ce moyen de correspondre que lorsque l'urgence des événements le demanderait ; si on l'avait fait ce soir encore, c'est que l'on avait prévu ce qui arriverait, à savoir, qu'Angélique ne réussirait pas à faire une promenade dans le parc. — D'Hervilly, du reste , n'avait semblé refuser cette promenade que pour en faire le lendemain le prétexte
d'une fête. — Un moment on avait espéré pouvoir en profiter pour l'accomplissement de l'évasion, mais il avait fallu y renoncer ; on priait Angélique de mettre quelques mots dans le vieux chêne, non pas pour encourager celui qui lui était tout dévoué, non pas pour récompenser celui qui n'avait que la peur d'être égoïste en lui sacrifiant toute sa vie , mais pour permettre d'agir et de dire qu'elle se confiait au zèle et au profond respect de son serviteur.
Henry.
— Enfin... dit Angélique, il s'appelle Henry... C'est toujours cela que je sais de lui. — Je voudrais bien le voir, pensa-t-elle en elle-même. — Les prévisions de M. Henry ne furent pas trompées ; d'Hervilly, dès le matin du jour suivant , fit demander à ses prisonnières si elles lui feraient l'honneur de dîner avec
lui et de lui permettre de les accompagner dans une promenade au parc. — Angélique était bien embarrassée d'accepter : c'était montrer déjà un ressentiment moins vif de l'injure qu'elle avait reçue , c'était recevoir un plaisir, c'était faire espérer qu'elle pardonnerait, c'était accepter la prison. — Cependant cette promenade au jardin, qui serait facilement suivie d'une habitude de promenades, augmentait beaucoup les chances d'évasion. — Elle pria sa tante de répondre et d'accepter pour elle la double invitation de M. d'Hervilly.— Mais lorsque après le dîner Octave lui offrit le bras pour sortir de la maison . elle lui dit assez sèchement que si elle était libre , si elle était vis-àvis d'un homme qui sût ce qu'il doit aux convenances et aux femmes , elle lui ferait observer que c'était à sa tanLe qu'il devait faire cette ni. 7
politesse ; qu'elle ne prenait l'offre de son bras que comme un moyen/ de s'assurer mieux de sa captive ; qu'à ce titre seulement elle se soumettrait.— Octave se récria sur l'injustice de celle dont il était bien plutôt le captif et l'esclave. — Il parla des chaînes que lui donnaient les beaux yeux d'Angélique ; et ? chose inouïe pour une femme, Angélique trouva sincèrement de mauvais goût la métaphore galante qu'on lui adressait. Octave se crut obligé d'offrir son bras à la tante Eudoxie, qui l'accepta.
Le parc était illuminé en plusieurs endroits, et les allées sombres qui conduisaient à ces endroits augmentaient encore l'éclat deslanternes de couleur suspendues aux arbres comme d'énormes fleurs de feu , rouges , bleues , jaunes ou vertes. — Il vint un moment où (les instru-
tiiciits se firent entendre sans qu'il fût possible d'apercevoir les musiciens. — Cette musique féerique plongeait l'âme d'Angélique dans une douce rêverie qui devint encore plus profonde lorsque le silence succéda à cette mystérieuse harmoriie. —-Au milieu de ce silence , quelques accords se firent entendre , et bientôt une voix d'une remarquable beauté chanta une romance qui parut causer à d'Hervilly autant de surprise que de mécontentement. Cette romance, adressée à une jeune prisonnière, lui disait d'espérer la fin de sa captivité. — D'Hervilly appela un domestique et ordonna de battre le parc et de chercher l'auteur de cet intermède , qui n'était pas sur le programme de la fête. — On obéit, mais en vain , on ne put découvrir personne. Octave proposa alors à Angélique et à sa tante de rentrer dans la maison , où un souper les
attendait. — Angélique répondit quelle n'avait point d'appétit.
— Ce souper est un repas, répondit Octave, pour lequel on n'a pas besoin d'avoir faim : c'étaient quelques friandises; et Angélique répondit avec dureté qu'elle consentait à manger pour ne pas mourir de faim en attendant l'heure de sa délivrance ; mais que son geôlier avait pu remarquer qu'elle ne prenait jamais que le strict nécessaire, et ne touchait jamais à un fruit ni à une pâtisserie. — Elle espérait que chacune de ses actions , ainsi que chacune de ses paroles , serait interprétée comme une protestation contre la violence qui lui était faite.
La tante Eudoxie annonça qu'elle avait gagné faim dans la' promenade, et qu'elle souperait volontiers. -— D'Hervilly la remercia vivement, et demanda à Angélique si elle voudrait
quitter sa tante ; à quoi Eudoxie, répondant la première, dit que si Angélique n'assistait pas au souper, elle remonterait avec elle dans son appartement. — Pendant qu'on prononçait ces paroles, Angélique, qui était enfin parvenue à diriger la promenade de façon à repasser devant le château pour pouvoir compter les chênes de l'avenue, venait de reconnaître le dixhuitième. C'était un arbre gigantesque, qui projetait au loin autour de lui une ombre épaisse ; elle s'approcha de son tronc vénérable pour lui confier les quelques mots que lui demandait M. Henry avec tant d'instances. — Mais que devint-elle lorsqu'elle sentit la main qu'elle glissait dans le creux de l'arbre saisie par une autre main et pressée sous des lèvres brûlantes. — Elle retira brusquement sa main, abandonnant la lettre, mais elle ne put retenir
un léger cri. — D'Hervilly et sa tante , qui avaient fait quelques pas en avant, se retournèrent et demandèrent la cause de ce cri. — J'ai eu peur, dit Angélique; et en effet, lorsque rentrée dans la maison, on put voir son visage, elle était extrêmement pâle. — Elle s'opiniâtra à ne pas vouloir toucher au souper, auquel la tante fit honneur, puis elles remontèrent dans leur chamhre. — Il y eut , quand elles furent seules assises l'une près de l'autre à la lueur d'une bougie, un peu d'aigreur dans leur conversation. — • Angélique reprochait à sa tante d'avoir l'air de trop bien prendre son parti de la position.
Eudoxie reprochait à sa nièce de ne pas ménager un homme au pouvoir duquel elles se trouvaient.
— Et pourquoi le ménager, ma tante? n'est-
il pas arrivé du premier pas au comble des mauvais procédés?
— Hélas ! ma pauvre nièce , plaise au ciel que les événements te conservent cette illusion !
— Mais, ma tante...
— Nous ne serions pas d'accord ; il vaut mieux ne plus parler de cela.
— Mais alors, ma tante, de quoi parleronsnous si nous ne parlons pas de notre captivité et des moyens...
Angélique ne termina pas sa phrase... elle demeura interdite et glacée... les yeux fixes, la bouche ent'ouverte.
— Des moyens! demanda la tante, des moyens de nous échapper... c'est justement ce que...
Eudoxie laissa également sa phrase inache-
vée et resta pâle, les yeux écarquillés, et respirant à peine.
Quel malheur que je ne puisse terminer ici ce feuilleton ! — Après tout , c'est ma faute. Quelques détails sur le souper, sur la vaisselle d'argent, m'auraient donné un nombre de lignes à peu près suffisant ; mais au point où nous sommes, il n'y faut même pas songer ; l'usage ne permet même pas que les aventures que je vous raconte vous soient offertes en tranches si minces. Nous continuerons donc ce feuilleton malgré nos justes regrets.
Eudoxie la première poussa sa nièce du coude pour lui faire remarquer l'objet qui lui inspirait une si profonde terreur, et que sa nièce avait vu la première. Mais Angélique avait, en levant par hasard les yeux, aperçu dans un angle de la chambre, un homme assis
qui, le doigt sur la bouche, faisait signe de garder le silence. Eudoxie voulut se lever et retomba sur son fauteuil. — Elle voulut parler, et dit : Mais... mo...o...ssieur. Ce fut tout ce que sa voix put lui fournir. — L'étranger ne répondit que par un signe plus impérieux de se taire. — Les deux femmes, tremblantes, osaient à peine se consulter du regard. — L'étranger se leva. Toutes deux se serrèrent l'une contre l'autre comme deux brebis effrayées. — Il écouta attentivement en appliquant son oreille sur la porte, puis il revint vers elles,et dit à voix basse : silence ! 11 retourna à la porte et
écouta encore quelque temps ; puis, un sourire de satisfaction se montra sur son visage, et se
rapprochant d'Angélique et de sa tante, il leur
dit : — Tout le monde est maintenant couché ;
nous sommes seuls. — Je m'appelle Henry ;
vous me pardonnerez mon apparition : elle était indispensable. — Demain, au milieu de la nuit, j'espère vous sauver ; mais il me faudra m'éïoigner toute la journée ; vous vous coucherez comme si vous deviez passer la nuit dans vos lits ; quand vous aurez entendu le signal que je viens d'entendre, c'est-à-dire le grincement de la grille du château qui se ferme , vous vous habillerez et vous descendrez jusqu'à la porte du jardin; vous la trouverez ouverte. — Je serai là. — Adieu. — A vous toute ma vie ! — A vous l'amour le plus tendre!
Il salua avec grâce, ouvrit une armoire, y entra et tira la porte après lui. — Ce n'est qu'après
un grand quart d'heure de silence et de stupeur, que les deux femmes osèrent échanger les premiers mots :
— Est-il parti?
— Je ne sais.
— Est-il dans l'armoire ?
— J'espère que non.
Enfin, Eudoxie, s'armant de courage, finit par ouvrir l'armoire : — elle était vide.
— Quel événement ! faut-il nous fier à lui?
— Mais, ma tante, nous ne pouvons être en
plus mauvaises mains qu'entre celles de M. d'Hervilly.
— Peut-être, ma nièce.
— Il a l'air bien honnête, ma tante.
— Tu veux dire qu'il est très-beau; c'est en effet un charmant cavalier ; mais cela a coutume d'inspirer plus de confiance aux nièces qu'aux tantes.
— Ce n'est pas cela que je veux dire , ma
tante, mais sa persévérance , sa fidélité , les dangers que sans doute il court pour nous, notre horrible situation , tout nous donne le conseil d'accepter ses offres généreuses.
Il est décidé qu'on acceptera et que l'on se mettra sous la sauve-garde du généreux Henri pour fuir cette maison de captivité et de tristesse. — Mais avertira-t-on Théodorine? — Est-il prudent de confier à tant de discrétions un secret d'où dépend le résultat de l'entreprise ? car un seul mot peut faire manquer une occasion qui ne se retrouverait peut-être plus. — Et Dieu seul sait comment tout cela finirait, et combien de temps M. d'Hervilly se contenterait de tenir Angélique captive! — Cependant , qui sait le sort qu'il ferait subir à Théodorine , qu'il ne manquerait pas de supposer complice de leur fuite , et serait-ce re-
connaître dignement le dévouement de cette pauvre fille, qui a voulu partager leur captivité, que de l'abandonner aux mains de leur farouche oppresseur? — On convient que l'on mettra Théodorine dans la confidence du secret et du départ.
Angélique reste tout le jour étrangement préoccupée ; enfin elle a vu celui qui occupait si vivement sa pensée, elle connaît maintenant sa belle et noble figure, sa taille imposante, son geste .gracieux. — Elle pardonne presque à Octave, qui est cause qu'elle devra tant de reconnaissance à Henri , à Henri, qui lui aura sauvé l'honneur et la vie, absolument comme Oswald à Lasthénie.
Vers le soir , on a consenti à descendre dîner à la salle à manger avec M. d'Hervilly , pour éviter tout soupçon. — Il semble à An-
gélique qu'Octave a par moments un sourire sardonique ; mais, ainsi que sa tante, elle est pour son ravisseur d'une obligeance à laquelle elle ne l'a pas accoutumé ; toutes deux espèrent lui faire penser qu'elles commencent à s'accoutumer à la prison qu'elles espèrent quitter dans quelques heures. — Il propose une promenade au jardin. On accepte. Angélique répond à ses paroles d'amour sans indignation. — Enfin la tante Eudoxie est fatiguée ; on va se coucher ; jamais on n'a ressenti un si profond sommeil. Les voici dans leur chambre ; elles tombent dans les bras l'une de l'autre; encore deux ou trois heures , et elles laissent derrière elles ces murs odieux. — Mais tout à coup la tante change de couleur, elle a laissé en bas son éventail ; elle veut son éventail ; elle ne partira pas sans son éventail.
— Mais , ma tante , c'est nous perdre , d'ef1 fectuer ainsi un déménagement sous les yeux de M. d'Hervilly.
La tante Eudoxie est sourde à toutes les observations de sa nièce. — Si Angélique savait d e quelle main lui vient cet éventail !..*
Angélique redouble de prières pour que sa tante ne redescende pas ; peut-être ne faut-il qu'un mot, qu'un geste pour éveiller les soupçons d'Octave ; elle n'a pas été très-contente de la manière dont il leur a dit en les quittant : à demain, mesdames. — Gela avait l'air d'une ironie et d'un sarcasme.
Peu importe ! la tante Eudoxie descend et remonte bientôt avec son éventail. — Théodorine vient s'acquitter de ses devoirs auprès de ses maîtresses ; seulement alors on lui communique le plan d'évasion et l'espoir de liberté. —
Elle sait à quel signal elle doit se tenir prête à partir. — Eudoxie et sa nièce se couchent et éteignent leurs lumières, — Eudoxie , après quelques instants d'une conversation vague, entame l'histoire de l'éventail.
Pour cette fois, voici un éventail qui ne passera pas sans avoir acquitté les droits ; un éventail qui ne partira pas sans avoir payé sa rançon. C'était un éventail en satin blanc avec des paillettes d'or. Dessus étaient peints des bergers, mais quels bergers ! des arbres , mais quels arbres ! des moutons , mais quels moutons ! La bergère a un œil de poudre sur les cheveux! un corsage de satin rose avec des nœuds verts, une jupe pareille bouffant par dessus d'énormes paniers et galamment relevée par des nœuds verts comme le corsage ; elle a aux pieds de petits souliers à hauts talons , à la
main une houlette ornée de rubans ; elle est assise sur de l'herbe bleue et sous des arbres lilas ; le berger a un habit de satin bleu , des culottes de soie rose , des bas d'une blancheur éblouissante et des souliers à talons rouges ; il est tout boursoufflé de rubans ; il joue de la flûte couché aux pieds de la bergère ] qui effeuille une pâquerette. — Çà et là paissent des moutons blancs, près d'un berger en basde soie; des nœuds roses et verts ornent leurs cols ; le chien n'est pas un de ces énormes chiens noirs, hérissés, à F œil fauve , c'est un petit épagneul blanc et orange, dont les oreilles traînent à terre. — Le berger et la bergère ont le nez retroussé.
Allons, l'éventail et le lecteur en sont quittes à bon marché. — J'espère que le lecteur reviendra à moi, je n'abuse pas de sa position, m. 8
je ne sais pas beaucoup de mes confrères qui lui passeraient un éventail Yatteau à ce prix-là; le plus fécond de nos romanciers, qui après tout est un homme d'un grand talent, a fait une fois bâtir une maison avec le prix de la description d'une commode. — Il ne manquait à cette maison qu'un escalier, ce qui ne doit pas être attribué à l'insuffisance de la commode, mais aune distraction de l'auteur, qui, étant son propre architecte, avait oublié d'en placer un dans le plan qu'il avait confié aux maçons, ce n'est pas chose que j'invente ni exagère. — Tous les contemporains savent l'histoire, et je ne la rappelle ici que pour l'usage et l'instruction des générations futures.
La tante Eudoxie commença donc l'histoire de l'éventail.
Histoire de l'éventail de la tante Eudoxic.
— Avez-vous remarqué , ma nièce /cet hiver, un homme déjà d'un certain âge ? appelé M. de Briquesolles , et qui a conservé toute la plus fine fleur de l'élégance et de la galanterie? Angélique ne répondant pas , la tante continua : Il ne vous semble pas possible , Angélique , que vous deviez jamais devenir telle que je suis aujourd'hui. — Vous croyez qu'il y a des gens vieux et des gens jeunes , que ce sont deux races différentes ? comme les blancs et les nègres ; vous ne pensez guère que ceux qui sont vieux ont été jeunes comme vous et que vous deviendrez vieille comme eux ; si par hasard vous vous avisez de remarquer qu'on devient vieux , vous regardez cela comme une de
ces maladies qui arrivent à quelques personnes et que vous vous flattez d'éviter. — J'ai été j eune, ma nièce, et qui plus est , remarquablement jolie. — Si cet hiver nous revoyons M. de Briquesolles , je le prierai de vous montrer un portrait , seule faveur qu'ait reçue de moi l'amour le plus tendre ? le plus constant , le plus respectueux. Tenez, vous connaissez quelqu'un qui ressemble beaucoup à ce que j'étais alors. Avez-vous examiné la figure de mademoiselle Flavie Desroches ?. . . Hein ! ... je vous demande, ma nièce , si vous vous rappelez la figure de Flavie Desroches?... Répondez-moi donc, Angélique... Angélique !...
Seulement alors la tante Eudoxie put s'apercevoir que sa nièce s'était prudemment endormie cinq minutes avant le commencement de l'histoire. La tante murmura un peu, mais elle