CINQUIÈME FEUILLETON
Où ion ne dit pas encore pourquoi la tante Eudoxie est habillée en hussard.
— Ah ! vous voilà, enfin, dit Henri à voix basse ; j'étais plongé dans une mortelle inquiétude. C'est singulier comme le danger de ce qu'on aime rend lâche et pusillanime ! Mais pourquoi madame est-elle habillée en hussard ?
— Chut ! dit Angélique, nous ne le savons pas tout à fait ; nous pensions que cela venait de vous ; mais nous vous dirons plus tard tout le peu que nous savons. Ma tante est furieuse : ayez l'air de ne pas vous apercevoir de son costume.
— Il n'est rien que je ne sois capable de faire pour vous obéir, reprit Henri, et je vous obéirai, quoiqu'il soit difficile de ne pas s'apercevoir qu'une femme est habillée en hussard.
— Tiens, dit Antonio, c'est précisément le régiment dans lequel j'ai servi. -
— Tais-toi, bavard, interrompit Henri. — Enfin, belle Angélique, le ciel semble nous favoriser ; cette nuit obscure, ce silence profond, tout protège notre fuite; tout...
Ici la tante Eudoxie fit avec un peu d'aigreur la juste remarque que l'on perdait beaucoup do
temps en conversation et que l'on avait l'air de ces comparses d'opéra qui chantent : Partons, courons, volons! — pendant un quart d'heure sans bouger d'un pas. — Henry offrit son bras à Angélique, qui ne pensa pas cette fois à lui faire observer, comme elle l'avait fait en pareille circonstance à M. d'Hervilly, que c'était à sa tante qu'il devait offrir cette politesse et cet appui. — La tante demanda, en désignant Antonio, quel était cet homme.
— C'est, répondit Henry, le jardinier du château, que j'ai mis dans nos intérêts et sans lequel nons n'aurions pu même tenter notre entreprise, car il ne faut pas songer à sortir par la grille du château, gardée jour et nuit par une sentinelle. Un souterrain depuis longtemps abandonné, dont Antonio a les clefs, nous con-
duira hors des domaines de monsieur... je veux dire... de l'infâme d'Hervilly.
La petite troupe se mit en marche sous la conduite d'Antonio, que suivaient Angélique et Henry; Théodorine et la tante faisaient l' arrière-garde. — Après avoir marché quelque temps par des allées sombres, on arriva à un massif de buissons. Antonio prit une hache qui y était cachée d'avance, et fit dans les arbrisseaux une ouverture suffisante pour démasquer la porte du souterrain, qu'il ouvrit avec une énorme clef.
— Y sommes-nous tous? demanda-t-il , je ne vois pas le hussard. — Ah! pardon , voici ce brave militaire. — Brave militaire passez, devant moi, il faut que je ferme la porte derrière nous.
La porte fermée , Antonio alluma une lan-
terne qui, tout en jetant à quelques pas une faible lueur , semblait augmenter l'obscurité de la partie du souterrain où la lumière ne pouvait pénétrer.
— Écoute , Antonio , dit Henri d'une voix solennelle, nous sommes à ta discrétion ; si tu nous sers fidèlement, tu ne seras pas mon domestique, mais mon ami; je ne te parle pas d'argent, non que je veuille prendre, pour ne pas t'en donner, le prétexte que ta belle action est trop au-dessus de ce vil métal, mais parce que la moitié de ce que je possède sera à toi; mais si tu nous trahissais, si tu nous avais attirés dans un piège, si ton apparente complicité avec nous cachait une perfidie, tu vois ce poignard, il servirait à ta punition immédiate dans ce monde et hâterait la punition dans
l'autre, où il t'enverrait à l'instant où je soupçonnerais ta lâche trahison.
— Seigneur , dit Antonio , mes actions répondront pour moi, marchons ; le jour ne peut tarder à paraître , ne perdons pas un temps précieux en menaces qui ne m'intimideraient pas.
Angélique fut épouvantée du regard féroce dont Antonio accompagna ces paroles. — Avezvous remarqué ce regard? dit-elle à voix basse à Henri.
— Non , vous aurez été trompée par cette lueur incertaine dont le combat avec les ténèbres prête à tous les objets des formes fantastiques. — Cependant je donnerais beaucoup pour être hors d'ici , ou du moins pour vous savoir loin de cette demeure détestée, dussé-je, pour prix de votre délivrance , y res-
ter exposé au ressentiment de Y infâme d'Hervilly.
Peut-être quelque lecteur trouvera -t-il qu'Henri se sert un peu souvent de cette épithète d'infâme en parlant de d'Hervilly. — Nous le justifierons sous deux rapports. — Il n'est pas de plus grand crime aux yeux d'un amant que de vouloir lui enlever V objet de sa flamme. — Voilà pour la dureté du mot. — Pour ce qui est de sa fréquence, les plus grands auteurs de l'antiquité nous ont donné cet exemple que, une fois qu'ils ont trouvé pour un de leurs héros une de ces épithètes qui peignent l'homme tout entier, elle s'applique tellement à ce héros qu'elle ne s'en peut plus détacher et lui devient une sorte de prénom. — Pour Virgile, Enée est toujours le pieux Enée, pour Homère, les Grecs sont bien bottés, Achille s'appelle
Achille aux pieds légers, Agamemnon est le roi des hommes, Junon ne paraît guère qu'avec la gracieuse épithète de déesse aux yeux de bœuf.
— Arrêtez, dit Antonio, nous sommes près de la porte qui donne issue au delà des murs du parc. — En effet, on ne tarda pas à trouver le passage intercepté. — Antonio se mit à chercher parmi toutes les clefs de son trousseau quelle était celle qui s'adaptait à cette serrure.
— Chut ! dit la tante, j'entends du hruit.
— Que dites-vous, brave militaire? demanda Antonio.
— En effet, reprit Henri , j'entends au loin, sous ces voûtes, un bruit singulier , comme si Ton avait ouvert la porte qui nous a donné passage. ■— Hâte-toi, Antonio.
— C'est ce que je fais , mais voilà déjà trois
clefs que j'essaie et qui n'entrent pas dans cette maudite serrure.
— On est entré, on est à notre poursuite ! dépêche-toi !
— Pourvu que j'aie la clef dans ce trousseau ! — Ah ! en voici une qui entre. Mais bah ! elle ne tourne pas !
— Oh! mon Dieu! nous sommes perdus, dit Euxodie, j'entends des pas précités.
— Je vais aller voir ce que c'est dit Antonio.
— Non , non , dit Henri , tu resteras près de nous; si tu nous as trahis, je veux t'avoir à portée de mon poignard. — Ouvre cette porte, ouvre-là à l'instant même.
— Je le voudrais, mais cette clef ne tourne pas , et je ne puis la retirer pour en essayer d'autres.
Mais on marche, on avance, une lueur se fait apercevoir à l'extrémité du souterrain ! enfonce la porte avec ta hache.
— Ma hache, je l'ai laissée à quelques pas d'ici. — Je vais la chercher.
— Ah! traître! s'écrie Henry.
Il frappe Antonio, qui tombe par terre, puis lui-même essaie en vain de faire tourner la clef dans la serrure; il se rue sur la porte pour l'enfoncer; elle résiste à tous ses efforts.
— Angélique, dit-il, nous sommes perdus; mais si je n'ai pu vous sauver, vous allez me voir mourir pour vous venger. — La punition du traître Antonio ne suffit pas à mon courroux.
— Henry, dit Angélique, notre situation
excusera ce qu'il y a de hardi dans mes paroles; mais quand on n'a peut être qu'un instant
à se voir, la bouche ne doit pas déguiser les sentiments du cœur. — N'exposez pas vos jours, vivez pour Angélique, vivez pour elle, elle qui ne vivra que pour vous.
A ce moment, des pas plus rapprochés se font entendre avec des bruits de voix confuses ; des torches allumées éclairent tout à coup le souterrain. Angélique a cru un moment reconnaître la voix de son père-, elle pense qu'il a
découvert sa retraite, que c'est lui qui vient à son secours. Elle l'appelle, mais à la lueur des torches, elle reconnaît Octave d'Hervilly, suivi de trois ou quatre hommes à épaisses moustaches et à longues barbes noires. — Octave appelle Antonio, mais Henry qui, le sabre à la main, s'est jeté au-devant des trois femmes, y compris la tante Eudoxie habillée en hussard,
s'écrie : Farouche d'Hervilly! si c'est pour le m. 9
récompenser de sa trahison que tu appelles Antonio, je t'en ai épargné le souci, je l'ai récompensé selon ses mérites, il ne te demandera rien de plus.
— Ciel ! le baron de Horrberg> s'écrie d'Hervilly.
Et il met lui-même le sabre à la main. — Les deux ennemis se précipitent l'un surl'autre et se livrent un furieux combat. — Octave recule et semble faiblir, lorsque ses lâches acolytes se précipitent tous ensemble sur Henry, le désarment, le terrassent et le cJiargent de fers, mais, provisoirement, avec des cordes qu'ils ont apportées. — Les trois femmes, plus mortes que vives, se laissent tirer du souterrain sans résistance. — Mais, à la vue du hussard, Octave s'écrie : Désarmez ce militaire.
— Seigneur, nous ne lui voyons pas d'armes.
— Fouillez-le scrupuleusement, il en a peutêtre de cachées sous ses vêtements.
Comme les satellites d'Octave vont porter des mains hardies sur la tante Eudoxie, elle réclame avec force les droits du sexe et de la pudeur.
— Quoi î c'est vous ? s'écrie d'Hervilly ; mais alors, pourquoi diable êtes-vous habillée en ' hussard ?
Une fois hors du souterrain, comme le jour commençait à paraître, on éteignit les torches, et d'Hervilly dit à Angélique et à sa tante : Tudieu, mes petites brebis , vous jouez ce jéu-là avec moi ! C'est ainsi que vous abusez de la liberté trop grande que j'ai la sottise de vous laisser! Merci de la leçon, j'en profiterai. N'a-
viez-vous pas peur de vous enrhumer en sor-* tant si matin ? Nous songerons à la récompense de cette perfidie. — Que l'on reconduise ces dames à leur appartement. — Pour monsieur, qu'on l'enferme, les fers aux pieds et auxmains, dans les souterrains delà tour; qu'on s'occupe ensuite de rendre d'une manière convenable les derniers devoirs au fidèle Antonio.
— Angélique, s'écria Henry, qui sait si nous nous reverrons en ce monde ! Vous aurez ma dernière pensée.
— Henry, répond-elle , je me plais à le dire devant notre tyran , je vous aime, et je ne serai jamais qu'à vous.
D'Hervilly mit fin à ces tendresses par un horrible juron et par un signe impérieux. — On entraîna les trois femmes vers leur appartement et Henry du côté opposé'. — Angélique, d'un
regard noble et imposant, fit reculer un homme masqué qui voulait lui fermer le passage, et donna la main à Henry , qui , malgré les cordes qui le liaient, la porta à ses lèvres avec passion. — Angélique, dit-il, un nouveau courage m'anime, nous verrons des jours plus heureux. Cette faveur vient de décupler mes forces ; je vous arracherai des mains de l'infâme d'Hervilly î
Les sicaires d'Octave redoublent alors d'efforts et exécutent les ordres de leur maître.
Angélique et sa tante sont renfermées dans leur appartement ; on ne leur propose pas cette fois de descendre dîner ; on les sert dans leur chambre. Théodorine leur apprend qu'on a doublé les sentinelles et triplé les verrous, qu'elle a reçu de terribles menaces, et que ce n'est qu'à force de prières qu'elle a obtenu de
rester auprès d'elles. — Voici du reste j ce qu'elle a entendu décider à l'égard de ses maîtresses. Pour aujourd'hui , en attendant qu'on ait pris de nouvelles précautions , elles seront enfermées dans leur appartement ; mais , à prendre du lendemain, elles auront pour prison toute l'aile du château qu'elles habitent. — Il se fait de grands préparatifs pour le jugement de l'inconnu que tout le monde appelle maintenant baron de Horrberg. — Octave le hait . mais n'ose le faire périr sans* observer au moins quelques formes de justice. — Il a fait mander deux petits seigneurs du voisinage qui sont . assure-t-on, sous sa dépendance pour des affaires d'intérêt, et se réunissant à eux, ils composeront un simulacre de tribunal devant lequel on fera comparaître le baron de Horrberg, que les cens de la maison considèrent comme condamné
d'avance. Il est sévèrement défendu d'approcher de la salle du tribunal.
Restées seules, Angélique et Eudoxie s'entretiennent des événements de la journée.
— Quelle horrible scène, ma nièce, dit Eudoxie, qui a retrouvé et repris ses vêtements. Cet homme, cet Antonio, tué sous nos yeux ! — Et cet épouvantable combat !
— Ah! ma tante, qu'il est brave!
— J'ai vu bien des fois de pareils combats au théâtre, dans les mélodrames; certes, je ne pensais pas alors que j'en verrais jamais un au sérieux. — Je trouvais au théâtre peu naturels ces coups donnés et reçus en mesure , et tout ce grand fracas sans blessures; mais j'avais tort, et les combats du théâtre sont mieux imités que je ne l'avais supposé ^ nous en avons
vu la reproduction exacte dans ce duel affreux où le généreux de Horrberg a succombé.
— Ma tante, il n'a succombé qu'au nombre et à la trahison.
— Je voudrais toujours bien savoir comment il se fait que j'aie été forcée de m'habiller en hussard.
— Ma tante, est-ce que vous pensez que M. d'Hervilly osera le faire mourir?
— D'Hervilly est capable de tout.
— Ma tante, s'il le faut absolument, si c'est le seul moyen de lui sauver la vie , de reconnaître le généreux dévouement avec lequel il s'est sacrifié pour moi , je saurai à mon tour me sacrifier pour le sauver : ma main accordée à l'odieux d'Hervilly sera le prix de sa rançon.
—C'est ainsi, ma nièce, qu'Oswald fut sauvé
par Lasthénie; mais cet horrible sacrifice ne s'acheva pas et fut interrompu par la mort du tyran.
— Mais, ma tante, s'il ne survenait rien, si je me trouvais tout à fait la femme de M. d'Hervilly?
— Hélas ! ma nièce, tout à fait est le mot ; car d'Hervilly ne me paraît pas homme à laisser sa vengeance incomplète ; à peine serezvous un peu sa femme, que vous le serez tout à fait.
— Ma tante, c'est un homme bien né, vous avez entendu qu'on l'appelle le baron de Horrberg. Oh ! celui-là , c'est un vrai baron !
— Comment le savez-vous, ma nièce?
— Ah ! ma tante , en douteriez-vous ? Il a l'air si grand et si noble ! mais comment serons-nous au courant de ce qui se passera de-
vant ce prétendu tribunal % — Quels que soient les juges qu'ait choisis M. d'Hervilly, je ne crois pas qu'il puisse rencontrer deux hommes assez iniques pour trouver un crime dans la généreuse conduite de M. de Horrberg. — Qu'at-ilfait, sinon d'exposer sa vie pour délivrer d'une injuste captivité deux femmes sans secours et sans protection? Le seul coupable est M. d'Hervilly.
La soirée se passe ; le sommeil ne tarde pas à s'emparer de nok deux héroïnes après une journée si remplie de fatigues et d'émotions, et d'ailleurs commencée de la veille. Le lendemain , on leur sert à déjeuner et à dîner dans leur chambre ; le soir, la tante et la nièce échangent quelques reproches.
— Ma tante, si vous vous étiez décidée plus promptement à vous habiller, M. de Horrberg
aurait eu le temps d'ouvrir ou d'enfoncer la porte.
— Dites plutôt que si vous n'aviez pas fait tant d'instances pour me faire mettre ce costume de hussard qui s'était trouvé, je voudrais bien savoir comment ; substitué à mes vêtements...
— Mais , ma tante , vous ne pouviez venir toute nue. .
— Mais j ma nièce , nous serions restées et nous n'aurions pas aggravé notre situation comme elle l'est à présent. Vous voyez bien que vous vous trompiez quand vous me disiez que c'était sans doute un déguisement que votre chevalier m'avait procuré par une délicate attention ; il a été le premier étonné de me voir habillée en hussard ; Octave lui-
même ne connaissait rien de cet accoutrement. — Ah ! ma tante, il se passe autour de nous d'étranges choses depuis que nous sommes revenues auprès de mon père ; les romanciers ne nous disent pas tout dans leurs histoires , il y a une foule de détails qui suffiraient pour dégoûter des romans. — Et d'ailleurs tout ce qui finit si bien dans leurs récits pourrait finir autrement dans la réalité. — Par exemple , si pour racheter la vie de M. de Horrberg, j'allais finir par me trouver pour tout de bon la femme de M. d'Hervilly ; mais ce qui me surprend le plus, au milieu des prodiges dont nous sommes sans cesse environnées, c'est que mon père n'ait pas encore réussi à retrouver nos traces. — Mais où sommes-nous? quelle est la distance qui nous sépare? Je suis épouvantée quand je songe à tout ce que nous avons dû
faire de chemin pour arriver ici. — Comment tout cela va-t-il finir?
— Ma nièce, il est un Dieu pour les amants, grâce auquel les clroses qui paraissent les plus funestes finissent presque toujours bien, à l'exception de quelques cas fort rares, comme par exemple Werther... et Clarisse Harlowe... et quelques autres que j'oublie sans doute. Les malheurs de l'amour ne sont que des épreuves, et le destin vous les a réservées moins rudes qu'à une autre, puisque jusqu'ici vous n'avez rien à reprocher à votre amant, et que, ensuite, vous avez avec vous une seconde mère qui partage vos chagrins et vos inquiétudes, et approuve vos feux, tandis que presque toutes les beautés dont nous avons lu l'histoire, quand elles avaient des tantes, les avaient pour ennemies, ou du moins ne trouvaient en elles que
le blâme et l'indifférence. Je me suis une fois dans ma vie trouvée dans une circonstance plus embarrassante que vous ne pouvez l'imaginer, et que, je l'espère sincèrement, vous n'éprouverez pas vous-même. — Cela se rattache à cet éventail que vous savez... Vous avez sans doute remarqué cet hiver un homme déjà d'un certain âge, appelé M. de Briquesolles, et qui a conservé toute la plus fine fleur de l'élégance et de la galanterie.
-r- Mesdames, mesdames, dit Théodorine , qui entra tout à coup , on est réuni dans la salle où l'on doit juger le jeune baron.
Angélique devint pâle.
— Il y a, continua Théodorine , une porte de cette salle qui donne sur le corridor qui conduit à la salle à manger; on a défendu sévèrement à tout le monde d'approcher de cette
porte, d'écouter rien de ce qui se dira dans Ja salle et de chercher à rien voir par le trou de la serrure ni autrement. Cela a excité ma curiosité. J'ai appliqué mon œil contre cette serrure ; on voit dans la salle comme si on y était, et je défie quelqu'un de dire un mot si bas qu'on ne l'entende parfaitement. J'ai pensé que vous voudriez sans doute savoir comment va finir l'affaire de ce pauvre jeune homme, -r- Ceux des domestiques avec lesquels j'ai des rapports pour votre service disent que c'est un homme perdu.
— Ma tante, allons-y bien vite.
On quitte la chambre, et les trois femmes se groupent autour de la serrure. — Angélique regarde la première et dit à voix basse : Il n'y a encore personne. La salle est tendue de noir ; il y a trois sièges... sans doute pour les juges...
j— 144 — Ah! on entre... ce sont deux hommes... des soldats. . . Quel uniforme est-ce là ?.. . Mon Dieu î en quel lieu de la terre sommes-nous ?
— Laisse-moi voir , Angélique. En effet , on dirait presque les Grecs... Voici les juges... Ils ont de mauvaises figures.
— Voyons, ma tante... Il y en a un , le plus gros, qui semble assez honnête... mais l'autre... M. d'Hervilly n'osera jamais... J'entends marcher... Ah! ma tante, c'est lui!... Dieu du ciel ! il a des chaînes aux mains ! Mais qu'il est noble et imposant!... Prisonnier, il semble que ce soit lui qui soit le maître et le vainqueur. — Voici que la lampe suspendue au plafond éclaire son visage. — Comme il est calme, ma tante, comme il est beau!
Toutes trois écoutèrent en silence et ne perdirent pas un mot de ce qui se disait dans Ja
salle du tribunal. — Angélique s'était emparée du trou de la serrure.
— Baron de Horrberg , dit M. d'Hervilly, vous vous êtes introduit frauduleusement dans mon château ; vous avez essayé de corrompre mes gens ; vous avez poignardé un homme à moi ; vous m'avez attaqué le sabre à la main. — Certes, j'ai pour disposer de votre sort tous les droits, joints à celui du vainqueur. — Cependant, j'ai voulu que la plus stricte justice décidât entre nous. — Je me suis adjoint deux seigneurs de mon voisinage devant lesquels vous allez répondre de vos tentatives coupables. Vous êtes accusé...
— Octave d'Hervilly, s'écria Henry d'une voix forte, c'est au contraire moi qui vous accuse, et si ces deux messieurs ne sont pas de
vils sicaires soudoyés par vous, si un cœur noiu. 10
ble et généreux bat dans leur poitrine, ils jugeront entre nous. — Ne me parlez pas de votre prétendu droit du vainqueur; je n'ai cédé qu'au nombre, et si vous n'aviez eu la lâcheté inouïe de faire intervenir vos méprisables satellites dans le combat engagé entre nous, vous auriez expié vos forfaits. Vous avez enlevé, malgré elle, une fille belle et vertueuse, appartenant à une honorable famille ; vous avez osé la tenir en prison et prétendre l'obliger par d'odieux procédés à vous accorder sa main, dont vous êtes indigne , j'ai voulu la sauver; j'ai cru trouver un honnête homme parmi vos gens ; c'était un traître qui, de concert avec vous, m'a fait tomber dans un piège. — Je l'ai puni justement, comme je vous aurais châtié si vous aviez osé demeurer seul contre moi le sabre à la main .
— Mesdames, dit Théodorine, comme il Je traite ! Il faut vraiment que ce M. d'Hervilly soit encore bien bon enfant pour se laisser dire tant de vilaines choses.
— Tel est , dit la tante Eudoxie , l'ascendant irrésistible de l'héroïsme et de la vertu sur le crime et la lâcheté. — Si tu avais lu nos bons auteurs, dont les ouvrages sont un miroir fidèle de la nature, tu en aurais vu mille exemples.— Tuas été au théâtre, tu as vu représenter des tragédies : il n'en est pas une où le héros captif, enchaîné, ne débite au tyran vainqueur ses cent cinquante à deux cents vers d'invectives et de malédictions , et jamais le tyran ne s'avise de l'interrompre , tandis que le héros, grand et calme, ne manque ni à la mesure ni à la rime, et fait succéder deux injures masculines à deux injures féminines , alternative-
ment , sans jamais se tromper. — Tout tyran, quelque barbare et féroce que le représente le poète, recule devant une seule chose , et cette chose.... c'est de ne pas répondre au héros par une phrase qui rime avec les justes reproches de sa victime. — Ces dialogues, qui ont paru .à quelques esprits atrabilaires et envieux manquer de vérité , sont au contraire calqués sur la nature, et nous venons d'en avoir une preuve dans le noble discours qu'a prononcé le brave et infortuné de Horrberg.
Depuis longtemps déjà Angélique et Théodorine n'écoutaient plus la tante Eudoxie, et suivaient avec anxiété les détails de ce qui se passait dans la pièce voisine. Octave dHervilly avait à son tour pris la parole, et avait dit :
— Baron de Horrberg , vous abusez peut-être un peu des droits du vaincu et de l'accusé;
mais nous ne nous départirons pas de la modération qui convient au vainqueur et au juge. Je vous ai dit quelle accusation pèse sur vous ; vous serez jugé conformément aux lois. Pourquoi vous êtes-vous introduit dans mon château?
— Pour délivrer de malheureuses captives que vous y retenez injustement prisonnières.
— Pourquoi avez-vous poignardé Antonio?
— Pour punir sa trahison et servir d'exemple à ceux qui lui ressemblent.
— Pourquoi vous êtes-vous précipité sur moi le sabre à la main? '
— Pour expier vos crimes dans votre sang.
— Pourquoi la tante Eudoxie était-elle habillée en hussard?
— Je n'en sais rien.
— Que feriez-vous si vous étiez à ma place et si j'étais à la vôtre?
-- Il n'est pas possible à l'homme vertueux de sentir comme le criminel et l'oppresseur.
— Trêve de fanfaronnades, votre conduite n'est pas aussi désintéressée que vous voudriez le faire croire ; vous aimez mademoiselle de Riessain ?
— De toutes les forces de mon âme.
— Et vous êtes payé de retour ?
Henry ne fit pas de réponse. Octave renouvela sous une autre forme la question qui avait précédé celles relatives à Angélique.
— Si vous aviez été vainqueur et si j'étais en votre puissance, comment me traiteriez-
vous?
— Sans l'intervention de vos sicaires, un de nous deux serait resté à la place où nous
nous sommes rencontrés, et nous n'aurions pas eu à soulever de pareilles questions, ni à faire des parodies de justice et de tribunal.
Octave et ses deux assesseurs se consultèrent entre eux, puis M. d'Hervilly dit à haute voix :
— Baron de Horrberg , en réparation du crime d'assassinat sur la personne d'Antonio et de tentative de meurtre sur nous-même, vous êtes condamné à une détention perpétuelle dans les souterrains du château. — Rendez grâce à la clémence qui vous fait grâce de la vie.
— Que l'on me reconduise aux souterrains, dit froidement Henry de Horrberg.
Sur un signe d'Octave, on le fit sortir de la salle. Il me semble, ajouta ensuite M. d'Hervilly, en désignant de la main la porte derrière
laquelle étaient cachées la tante Eudoxie, Angélique et Théodorine, il me semble avoir entendu je ne sais quel bruit derrière cette porte. — Que l'on s'assure si personne n'a eu l'audace de chercher à écouter nos solennelles délibérations.
Quelqu'un sortit de la salle pour exécuter l'ordre de M. d'Hervilly : mais les trois femmes s'étaient enfuies comme des oiseaux et avaient regagné leur appartement.
— Ah ! ma tante, s'écria Angélique en se jetant dans les bras d'Eudoxie, une détention perpétuelle dans les souterrains !
— Il n'y a de perpétuel que la mort, ma chère Angélique ; Dieu et l'amour protégeront M. de Horrberg; d'ailleurs, d'un moment à l'autre, votre père peut finir par découvrir notre prison, et M. de Horrberg partagera notre
délivrance, comme il partage notre captivité.
— Ah! ma tante, c'est à lui que j'aimerais devoir ma liberté.
— Je comprends, ma nièce, que Ton aime devoir quand on est sûr de pouvoir si bien payer.
— Ma tante, comme mon cœur s'est serré quand il a fait hautement l'aveu de son sentiment pour moi! — Que d'amour dans sa voix , que de noblesse ensuite et que de discrétion dans son silence! Ma tante, n'est-ce pas que je dois l'aimer?
— Àttendiez-vous mon approbation ?
Nous laisserons la tante et la nièce conti- . nuer une conversation qui les intéresse sans doute plus que nous, pour voir un peu ce qui se passe dans l'autre aile du château, où nous n'avons pas encore pénétré. Plusieurs person-
nés sont réunies autour d'une table servie. La salle à manger est richement meublée, quatre grands buffets en bois de chêne sculpté garnissent les murailles. Sur ces buffets sont entassés la vaisselle d'argent, les cristaux de Bohême de diverses couleurs, les porcelaines de la Chine et du Japon, ainsi que les porcelaines de Saxe et de Vieux-Sèvres. — Trois domestiques, la serviette sur le bras et des gants blancs aux mains, sont placés derrière les trois convives, prêts à obéir au moindre mot, au moindre signe, au moindre désir. Il n'y a pas moins de quatre verres devant chaque convive : leur forme et leur couleur indiquent quels vins doivent briller ou pétiller entre leurs parois de cristal.— Les trois personnes assises autour de la table...
Eh quoi ! avez-vous donc déjà fini la des-
cription de cette salle à manger? — N'allezvous pas reprendre une à une ces riches porcelaines, nous détailler les bons hommes étranges qui couvrent celles de la Chine?
— Non, c'est tout ; et si je me suis laissé aller à ces quelques lignes, c'est qu'il est nécessaire que ces magnificences me servent à remplacer une douzaine d'assiettes de terre de pipe que l'on a cassées chez moi.
L'un des trois convives est Octave d'Hervilly, un autre est Henry de Horrberg, le troisième, celui qui est placé entre les deux autres et semble faire les honneurs du dîner, est M. de Riessain, père d'Angélique.
Henry demande en ce moment du vin du Rhin à un des seigneurs qui l'ont jugé il y a une heure, et qui est debout derrière sa chaise. — L'autre seigneur n'est pas là parce qu'il fait
en ce moment frire des beignets avec Théodorine, à laquelle M. de Riessain les a fort recommandés. Antonio découpe un faisan.
— Quel Antonio?
— Celui que Henry de Horrberg a poignardé dans le souterrain.
Nous terminerons ici ce cinquième feuilleton.