‹ Une histoire invraisemblable (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · SIXIÈME FEUILLETON · texte numérisé non relu

SIXIÈME FEUILLETON

Pour jeter quelque lumière sur les circonstances de notre récit qui paraîtraient en manquer, nous sommes obligé de le reprendre à un moment où il a été suspendu par les exigences de la forme du feuilleton : c'est au moment où Henry et Octave avaient chacun un

pistolet appuyé sur la poitrine de l'autre. Octave tira le premier. — Le pistolet fit entendre un petit son sec qui ne fut suivi d'aucune détonation. Henry ôta le sien et dit:

— Monsieur, je suis enchanté de me trouver dans une situation qui me permette de dire que ce duel est aussi absurde que cruel , et que je ne veux pas y donner suite.

— Tirez , monsieur , tirez ! dit Octave ; j'ai tiré sur vous; je croyais avoir le bon pistolet. Tirez , je l'exige ! Je ne veux pas de grâce !

— Monsieur , dit Henry, c'est à moi-même que je fais grâce des remords que je conserverais toute ma vie si j'assassinais un homme sans armes.

— Monsieur, votre pitié est une nouvelle insulte; j'espérais avoir le pistolet chargé; j'ai tiré sur vous, pensant que vous étiez sans ar-

mes, que vous n 'aviez entre les mains qu'un pistolet vide et une arme inutile. Si vous ne tirez pas sur moi, nous recommencerons.

— Nous ne recommencerons pas, monsieur, parce que je suis presque honteux d'avoir fait une fois cette extravagance ; nous ne recommencerons pas, parce que vous ne voudrez pas tirer deux coups contre un.

— Que faire alors , monsieur ? Au nom du ciel, tirez sur moi ; je vous le répète, je ne veux pas de grâce.

— Voilà ce qu'il faut faire, monsieur : nous serrer la main, reconnaître nos torts mutuels et ne plus penser à notre fanfaronnade à tous deux.

— Monsieur, ma conduite a été trop ridicule pour que je ne vous haïsse pas, je ne puis con-

sentir à vous devoir la vie. Donnez-moi ce pistolet, je vais me brûler la cervelle.

Henry déchargea son pistolet en l'air et l'offrit ensuite à Octave, qui le jeta loin de lui.

— Monsieur d'Hervilly, dit Henry, parlons sérieusement, vous avez fait une sottise ; mais croyez-vous que, de mon côté, je ne sois pas allé trop loin dans ma petite vengeance? Vous vous êtes laissé emporter par un mouvement de vanité à prendre un nom qui n'avait fait que réaliser vos intentions, il n'y avait chez vous aucun dessein de nuire ; j'ai donc été plus méchant que vous. — Vous êtes brave, monsieur ; peu de personnes peuvent se rendre un témoignage aussi positif que nous deux. — Un homme qui envisage la mort avec autant de calme que vous n'est pas un homme vulgaire ; je vous offre mon amitié.

Octave et Henry s'embrassèrent ; ils rejoignirent la voiture de Horrberg et passèrent le reste de la nuit à causer; tous deux s'ouvrirent leur cœur à l'égard d'Angélique. — Octave n'éprouvait qu'une fantaisie qui aurait bien de la peine à lutter contre son horreur profonde du mariage. De Horrberg, au contraire, était sérieusement amoureux. — D'ailleurs, il avait l'aveu du père; Octave fut enchanté de pouvoir faire à son nouvel ami un sacrifice qui ne lui coûtait pas trop. Il entra alors avec enthousiasme dans le plan du père d'Angélique ; il s'exposera à toute l'animadversion que doit attirer sur lui le tort d'être agréé par la famille et de se présenter avec l'air d'un mariage de raison. — Octave avoue

franchement ses défauts à Henry ; il veut paraître ; ses affaires dérangées l'obligent pour m. Il

cela à quelques mensonges, il se croit ruiné. — Henry fait examiner les choses par un homme d'affaires intelligent et honnête.

— Hein?

— Je dis un homme d'affaires, intelligent et honnête.

— Pardon de vous avoir interrompu, j'oubliais votre titre.

— Comment? que voulez-vous dire ?

— Rien, rien, continuez...

— Je continue, l'homme d'affaires honnête et intelligent découvre qu'Octave n'est pas ruiné, mais qu'il s'occupe activement de le devenir, grâce aux secours d'un autre homme d'affaires moinshonnête. — Ce n'est que du désordre, on arrangera cela, et d'Hervilly pourra être ce qu'il s'est efforcé de paraître.

— r Ecoute, dit d'Hervilly à Henry, je crains

une chose, c'est que pour résultat de tes soins, maintenant, quand je vais être riche, je ne me contente pas plus qu'auparavant de paraître ce que je serai. — Il me sera bien difficile de ne pas me faire un peu duc ou prince, et il ne faudra pas t' étonner si tu rencontres quelque jour des gens qui me prennent pour le monarque de quelque île déserte. Si, mes affaires arrangées, je puis racheter les deux chevaux que j'avais autrefois, je ne pourrai guère m' empêcher de parler de mes quatre coursiers.

— G' est bien, dit Henry, ne te calomnie pas. — Toujours est-il que le service que tu me rends et la bonne grâce que tu y mets sont tejs que je te délie de les exagérer, pas plus que ton courage obstiné en face de la mort.

Les deux jeunes gens eurent une conférence avec M. de Riessain ; ils le trouvèrent furieux

contre sa sœur ; chaque jour il découvrait d'elle quelque nouvelle extravagance. — Ils firent ensemble le plan d'un roman qu'on infligerait à Angélique et à la tante Eudoxie. Henry de Horrberg s'efforça en vain d'adoucir les détails de l'épreuve : M. de Riessain fut aussi inflexible pour les détails de son roman qu'il l'avait été pour l'ensemble du plan. — Octave d'ailleurs l'appuyait et étaitd'une fécondité inépuisable. 11 fut donc résolu d'abord que M. d'Hervilly ne négligerait lien pour se rendre odieux, quoiqu'on eût tout lieu de penser que la manière dont M. de Riessain le présenterait à sa fille ne laisserait rien à désirer. — Puis on décida qu'on procéderait à un enlèvement, maisM. de Riessain pensa qu'il serait convenable que sa fille ne quittât pas sa maison et fût toujours sous ses yeux. Cette fois Henry ne fit pas d'objec-

lions. Théodorine, attachée dès longtemps à la maison et nourrissant une haine envenimée contre la tante Eudoxie, fut mise dans la confidence. — C'est elle qui se chargea de placer les bouquets et les lettres de M. de Horrberg. — L'enlèvement se fit de la manière la plus simple; on voyagea trois jours dans un espace de deux lieues. — On revenait la nuit jusqu'à quelque ferme qui en dépendait. — Pendant ce temps on prépara les chambres dans l'aile que ces dames ne connaissaient pas encore.

Quelques couches de couleur rendirent la maison méconnaissable pour des personnes qui ne l'avaient habitée que quelques jours; et Angélique , accompagnée de sa tante et de Théodorine, rentra par une porte dans la maison de son père d'où elle était sortie par une autre porte. L' évasion avait été faite dans une cave;

la porte qu'on n'avait pu ouvrir était une fausse porte clouée sur*le mur qui formait l'extrémité de la cave. — Antonio était tombé frappé d'un poignard de bois ; le combat entre Octave et Henri s'était fait avec des sabres de théâtre, et comme on le voit faire dans les théâtres de mélodrame. Octave allait quelquefois trop loin et chargeait un peu les couleurs du tableau . Le costume de hussard substitué aux vêtements de la tante était une vengeance de Théodorine, qui n'avait mis personne dans le secret. La même Théodorine s'était chargée de faire voir à ses maîtresses, parle trou de la serrure, la scène du jugement, qui n'était jouée que pour elles. — C'est après cette scène que nous retrouvons à table, et le chevalier victime de sa vaillance, et le farouche oppresseur, avec le père de l'héroïne innocente et persécutée , qui avait

failli reconnaître sa voix dans le souterrain, a*. A ton tour, Henry, dit Octave, tu as failli me faire perdre mon sérieux. Où diable as-tu été prendre les tirades magnifiques que tu m'as adressées tandis que je siégeais sur mon tribunal? — Tu avais, dureste, l'air parfaitement majestueux, et tu as dû produire beaucoup d'effet.

— Mon cher père, dit Henry à M. de Riessain, de grâce, arrêtons là ce badinage, je ne veux pas tromper plus longtemps Angélique ; vous verrez que cela finira mal, et que, au jour des explications , elle ne me pardonnera pas la part que je prends à cette mystification

— Elle vous pardonnera, Henry, quand elle saura que c'est la condition que j'ai mise à votre union, et je vous laisse parfaitement libre d'exagérer à votre gré ma dureté à cet égard ;

mais, croyez-moi, il va du bonheur de ma fille dans l'avenir et du vôtre peut-être , que nous détruisions dans son esprit les sottes semences que ma sœur y a jetées ; il faut qu'elle ne demande pas à la vie autre chose que ce qu'il y a dedans, qu'elle ne rejette pas un bonheur réel pour courir après des rêves ou porter dans le cœur le deuil de chimères ridicules. Il faut que la leçon soit complète.

— Allons, Amadis, dit Octave, voilà vingt fois que vous faites inutilement la même prière à M. de Riessain ; il faut vous résigner et continuer votre rôle. Sérieusement, où en sommesnous? Te voilà claquemuré dans les souterrains de la tour pour le restant de ta vie ; trèsbien. Mais nous ne pouvons pas en rester là. D'abord, nous allons t' arranger un petit cachot tout à fait dans le style de la chose. J'ai

vraiment peur de la scène de Termite ; jamais mademoiselle de Riessain n'en croira un mot.

— Seule, dit M. de Riessain, son bon sens se révolterait, mais ma chère sœur est là pour empêcher toutes les hésitations de l'incrédulité.

— fiipst égal, monsieur de Riessain, je n'ai pas été content de votre début ; la guitare sous les fenêtres est un vieux nioyen. Il eût mieux valu qu'Henry sauvât mademoiselle de Riessain de l'eau ou du feu ; ou encore qu'il arrêtât des chevaux emportés, prêts à précipiter sa voiture au fond d'un précipice de huit cent mille toises de profondeur. Mais vous paraissez inflexible et vous reculez devant la moindre chose ; je voulais qu'Henry eût le bras en écharpe après notre fameux combat. Mais vous avez craint tous deux pour la sensibilité de ma belle captive. C'est égal, un héros de ro-

man qui ne paraît pas au moins une fois avec le bras en écharpe est bien peu de chose à mes yeux ! Je voulais, sur votre refus, prendre

l'écharpe à mon compte, d'autant que de Horr-

# berg, qui fait médiocrement l'escrime du sabre de théâtre, m'avait tapé sur le^doigts; mais autre obstacle : vous avez craint que je ne me rendisse plus.intéressant que le héros. Si Henry m'en croit, il ne finira pas le roman sans se montrer avec un bras en écharpe. C'est demain que nous emménageons Henry dans son souterrain. Je suis curieux de voir par quelles humiliations mademoiselle de Riessain me fera payer le don de sa main, quand elle consentira à m' épouser pour prix de ta liberté. J'ai presque envie de te faire épouser la tante pour assurer ma tranquillité.

— Ah ! oui, Henry, dit M. de Riessain, nous

verrons comment ma sœur se résignera à suivre les volontés du farouche d'Hervilly en vous accordant sa vieille main !

— Ah ! dit Henry, comment Angélique me pardonnera-t-elle !

— Je compte beaucoup, reprit Octave, sur l'assaut du château par Henry échappé de son souterrain, au moment où mademoiselle de Riessain sera prête à marcher à l'autel en victime résignée, avec le barbare oppresseur que je suis. — Comme ce serale dénouement, Henry pourra bien entrer avec de la musique, la Marche des Tartares^v exemple. — Ah! Henry, ah! monsieur de Riessain, j'exige qu'Henry entre sur l'air de la Marche des Tartares; sinon je ne me laisse pas à mon tour charger de chaînes. — Allons, mes belles, suivez-nous, ce sera d'un effet ravissant.... Sachez que les

Tartares ne sont, ne sont barbares qu'avec leurs ennemis. — Henry voudra bien nepas taper sur les doigts dans ce nouveau combat. — Alors l'ermite, levant son capuchon, fera apparaître le père Riessain, qui bénira les amans, et on me montrera alors sous mon véritable jour, l'homme aimable, peu tyrannique, et dévoué à Henry ainsi qu'à tout ce qu'il aime.

Les deux jeunes gens se serrèrent la main, et accompagnés de M. de Riessain, on alla visiter le cachot de Henry. — M. de Horrberg, en quittant la table, parla bas à Antonio, qui allait décidément beaucoup mieux : c'était pour lui recommander de faire porter à mademoiselle de Riessain, comme de la part du tyran, les plus beaux fruits pour le dessert de son dîner. Puis on descendit dans une cave que l'on

était en train de démeubler de tonneaux et de bouteilles.

— Cela sent horriblement le vin ici, dit M. de Riessain, et trahit trop grossièrement son avènement récent à la dignité de cachot. — Il faut brûler des herbes qui chassent cette odeur de parvenu.

— Il y a là trop de paille, dit Octave, c'est un cachot de Sybarite , tu n'inspireras pas ici la moindre pitié. — Ce n'est pas ainsi que sont couchés les prisonniers de roman et de mélodrame : mettez-moi là de sept à douze brins de paille. — Voici la pierre pour reposer ta tête et y attacher la chaîne que tu auras au pied. — Où est la cruche d'eau? — La voici , bien. — Et le pain bis? — Il faut qu'il soit entamé. Sans cela on ne voit pas qu'il est bis. — Et puis, c'est plus

triste de reconnaître que le prisonnier en a déjà mangé...

—C'est vous décidément qui serez l'ermite, monsieur de Riessain? demanda de Horrberg. Ne craignez-vous pas. qu'on ne reconnaisse votre voix?

— Nullement ; la reconnaîtriez-vous vousmême quand je parle ainsi?

Et M. de Riessain prononça quelques phrases mêlées de mots italiens avec un accent trèsultramontain.

— Non, il n'y a pas de danger.

— Tenez, dit Octave, voici encore une chose qui vous fera reculer tous les deux, et qui cependant entre nécessairement dans le plan de M. de Riessain , qui est de faire éprouver à sa fille tous les petits ennuis des grandes situations. Il faudrait, pour bien faire, que ce cachot

fût infect; que Henry, prisonnier depuis plusieurs jours, eût la barbe longue, les cheveux crépus et pleins de paille , et fût horriblement sale.

— J'accorde, dit Henry, la barbe longue et trois brins de paille dans les cheveux, le reste est rejeté...

— J'en étais sûr, continua d'Hervillv. Il serait bon également que ce souterrain fût rempli de puces.

— Ah! d'Hervilly!

— Je m'attendais bien qu'on me répondrait par un «Ah! d'Hervilly h) Voilà ce que c'est que ces gens si résolus! quand il s'agit de l'exécution , les moindres choses les font reculer honteusement. Notre roman sera tout à fait incomplet. Vous laisserez à côté de celui-ci un roman tout entier à faire , et mademoiselle de

Riessain, aidée de la tante Eudoxie, ne manquera pas de vouloir l'exécuter.

— Allons, allons, dit de Horrberg, un cachot obscur, une pierre pour reposer ma tête, huit brins de paille pour lit, un pain noir et une cruche d'eau pour nourriture, en voilà assez pour exciter la pitié ; je renoncerais aux bénéfices d'une sensibilité assez dure à s'émouvoir pour demander autre chose.

On quitta le. cachot et on remonta prendre du punch.

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