‹ Une histoireChapitre 11 sur 16 · LES EXPLICATIONS · texte numérisé non relu

LES EXPLICATIONS

Apres une bien mauvaise nult^ Eugénie se leva le lendemain les yeux encore lout pleins de larmes el les paupières gonflées. Elle avait fait des rêves pénibles, et, dans les intervalles d'un som-

196 UNE IliSTOIUE.

ijiell agité, elle s'était trouvée poursuivie de craintes trop fondées. Élisabelli^ Louise, leurs parens seraient certainement instruits, tôt ou tard, de ce que, par étourderie, elle avait dit d'eux tous à Emma et à Antoninej d'un autre côté, la famille de Limeuil apprendrait les gorgées chaudes faites à son sujet au Château... et le cœur d'Eugénie se ser^ rait, et ses joues devenaient plus brûlantes encore. Juliette était la seule personne dont Eugénie n'eût point dit de mal, mais elle s'était tue lorsqu'elle avait eu l'occasion de dire tout le bien qu'elle en pensait; et pourtant Eugénie aimait ou prétendait aimer Juliette, qui lui témoignait une amitié si vraie !.o.

Ils sont amers les reproches faits par la conscience! et rien ne peut lui imposer silence à cette conscience, qui parle alors-même qu'on ne l'interroge pas, et

dont la voix s'éiëve d'autant plus haut qu'on veut la faire taire.

Eugénie souhaitait et redoutait tout ensemble l'heure du réveil de sa mère.

Il lui semblait qu'elle pleurerait avec moins d'amertume en sa présence^ et pourtant elle eût voulu retarder l'instant où il faudrait avouer hautement qu'elle avait reconnu, par de la méchanceté, la bienveillance dont elle s'était vue l'objet au Château, en livrant aux sarcasmes d'Emma et d'Antonine, qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne pouvait estimer, des ridicules qu'elle du moins aurait du ne pas divulguer.

Mme Dufougerai écouta en silence l'aveu de ses torts, fait par Eugénie avec un déluge de larmes.

(( Moi non plus, ma fille, lui dit-elle, je n'ai pas dormi la nuit dernière. La pensée que tu as un mauvais coeur, a

jr)8 ITNE III!

oppressé bien criieJ Les sanglots (V.

rent.

(( Non^ non^ mam

Yoix enlrecoupée; i

un maiwais... cœur

maman !

M"ie DuFOUGERAI

je n'ose l'espérer. Si mauvais ^ lu as ajii chant...

Eugénie. — M^ ainsi... je ('en conji

M'neDuFOUGERAI,

au plus haut point l' reté !

nables^ lorsqu'elles produisent de I résultats?

Eugénie. -—Oh î non y maman !

Mme DUFOUOERAI. — Ma fdlc , ve

donc sur toi-même avec toute l'att

tion dont tu es capable , et travaille

à présent 5 bien sérieusement, à te c

rifjer de deux défauts qui suffisent s(

à faire le malheur de notre vie entie

et à nous rendre un objet de crainte

ce n'est d'aversion, pour tout ce qui r

approche. Ta conscience t'a fait sentii

torts ; puisse la méchanceté trop xi

des demoiselles de Limeuil n'en pas a

ner promptement la punition bien

'Ên-\¥i\r\ T I »■• rf*lrf^i^ -TA i^ »-fc r> /^ V» i-rii /^ I I rt

200 DNE HISTOIRE

amis^ car elles le citeront^ elles diront qu'elles ont appris de toi les médisances qu'elles se plairont à répandre; et si les dames du Moutiers remontent à la source de tous ces bruits injurieux^ elles verront en toi méchanceté, ingratitude, et dans ta mëre une coupable nég;Ugence; dans ton bon paj>a, une honteuse indulgence pour des défauts impardonnables...

— Maman ^ maman! » s'écria Eugénie en cachant sa tête brûlante dans le sein de sa mëre.

M»ie Dufou gérai la repoussa doucement, et lui dit : « Corrige-toi, ma fdle, pendant qu'il en est temps encore ; oii bien , je te le répète, tu attireras sur toi et sur les tiens des peines bien cruelles î Va l'habiller, et tache de ne point paraître à table avec une figure altérée.

IVous devons ménager ton bon papa , qui

est trune santé et d'un âge à avoir besoin que la paix règne autour de lui. 11 éprouverait un vif chagrin^ s'il savait comment tu t'es conduite hierj faisons en sorte de Je lui épargner. »

Un peu avant l'heure du dîner^ Gertrude vint dire à Mme Dufougerai, qui donnait sa leçon d'histoire à Eugénie^ dont le cœur était toujours bien gros^ que i\J"^e de Limeuil envoyait le cabriolet pour prendre M^le Dufougerai, et faisait dire qu'on la renverrait le soir^ à l'heure que sa mère fixerait.

(( Maman ; je n'y veux pas aller ! » s'écria Eugénie; elle avait oublié de parler de l'invitation reçue la veille^ tant elle avait eu de chagrin de s'être conduite si étourdiment^ pour ne pas dire plus.

Mme Dufougerai s'étant fait expliquer de quoi il s'agissait^ écrivit un mot à Mme de Limeuil.

■20 i tNE FilSTOIUE.

Lorsqu'à dîner le bon papa demanda pourquoi elle n'avait pas permis à Eugénie d'aller passer la journée à la Maison- Grise, elle répondit : « Eug^énie ne s'en est pas souciée; et moi , mon bon père, je désire qu'elle s'accoutume à trouver ici des distractions, plutôt qu'à en aller chercher au-dehors.

— Je vous approuve, ma chëre Pauline, répondit M. Dufougerai. Les jeunes filles , quand elles deviennent jeunes femmes, sauraient se plaire beaucoup mieux dans leur intérieur, si , des le bas âge, on les avait habituées à se suffire à elles-mêmes et à ne point désirer des jouissances qui ne sont que celles de la vanité. Je serais fâché , d'ailleurs , de voir Eugénie aller souvent au Château et à la Maison-Grise. A son âge, on reçoit trop aisément des impressions que l'inexpérience rend dangereuses, et l'on s'ac-

tJNË ItlSTOmE. 20?.

coutume à croire qu'il n'y a de bonheur que dans les f^^randeurs et le luxe. Il faut entretenir des relations de bon Yoisinaj^c avec les gens que la fortune place au-dessus de nous, mais en évitant des liaisons trop intimes, et d'où l'on ne relire souvent d'autres fruits que de vains regrets et de vains désirs d'ambition.

— Et bien du chagrin aussi ! » murmura Eugénie à mi-voix.

Elle fut toute la journée d'une raison exemplaire, attentive pour sa mère et son bon papa , complaisante pour Alfred 5 mais elle évita de se trouver seule avec dame Gertrude, qui avait deviné qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Eugénie avait eu mille occasions déjà de s'apercevoir que personne n'était curieux comme sa vieille bonne et bavarde comme elle; et Ea-^

2^4 LNE lIlSTOniE.

génie avant des motifs de se défier d'elleiiicnie^ ne voulait point s'exposer à la tentation de parler plus qu il n'était nécessaire. Elle n'avait déjà que trop parlé le dimanche et le jour précédent.

Mme Dufougerai s'aperçut de la retenue de sa fille ^ et le soir elle reçut ses caresses avec autant de bonté que de coutume.

(( Tu as été aujourd'hui, lui dit-elle, ce que je voudrais te voir toujours. Et que t'en a-t-il coûté? une sincère attention sur toi-même! C'est justement , ma fille, pour exciter et soutenir cette attention que chaque soir je t'aide à faiie l'examen de la journée; mais si, toi, tu ne m'aides pas en y puisant d'utiles leçons, pour te mieux conduire le lendemain , nous perdons également notre temps.

— Oh ! je me souviendrai toute ma

vie^ s'écria Eugénie, de la journée d'hier et de dimanche dernier!...

M"ie DuFOUGERAi. — Je le désire, mon enfant, pour ton bonheur à venir et pour le repos de ta famille.

EuGÉME. — Maman, il y a bien des choses d'hier que Je n'ai pas pensé à te dire... parce que j'en avais tant sur le cœur !

Mme DuFOUGERAi. — Quelles sontelles?

Eugénie. — IMaman, pourquoi donc ne me parles-tu jamais de mariage?

Mme Dufouger/^i. — De mariage l Eh! mon enfant, en quoi le mariage pourrait- il t'intéresser à ton âge î

EuGÉisiE. — Louise et Antonine ne sont pas plus âgées que moi , et pourtant elles y pensent sans cesse, et dans" leurs livres on ne parle que de cela.

Mme DuFouGERAi. — Eh ! bien ^ ma

2o6 UNE HISTOIRE.

fille, porlons-eii aussi. Mais commence, el dis-moi quelles idées fait naître en toi le mot mariage!

Eugénie. — Maman... je n'en sais rien du tout, car je n'y ai pas encore songé.

Mme DuFOUGERAi. — Alors , que disent Louise et Anlonine sur ce sujet?

Eugénie. — Elisabeth en est encore plus occupée , et Emma aussi.

Mme DuFOUGERAi. — De quelle manière?

EuGÉME. — Oli! ce n'est pas de la même façon, tu comprends bien, maman! parte cjue.,. le mariag^e... c'est tout autre chose pour des demoiselles nobles... que pour les demoiselles .. de la Maison-Grise.

Mme DuFOUGERAi. — Je n'ai pas, je l'avoue, l'esprit de voir la différence.

Eugénie. — Ah! maman^ par exemple!

UNE illSTOIÎlE. 207

Mme DuFOUGERAi. — Comme il me paraît que tu n'as là-dessus aucune idée arrêtée^ je vais le dire les miennes^ quoique je doute que tu sois en état de me bien comprendre.

Eugénie. — Pourquoi donc pas ^ maman ?

Mme DuFOUGERAi. — Parce que ce sujet est fort" sérieux.

Eugénie.- — Je l'assure, maman^ qu'Elisabeth et Louise ne s'en doutent guère, ni Emma et Antonlne non plus.

Mme DuFOUGERAi. — J'en suis convaincue. Elles ne voient toutes, dans le mariage, que le titre de madame , la corbeille, les cachemires, les diamansla liberté d'aller au bal, au spectacle, aussi souvent qu'il leur plaira, et... voilà tout.

Eugénie. — Oh! comme lu as deviné cela ^ maman !

2o8 t:ne histoire.

M»ie DuFOUGERAi. — Une jeune fille fjui se niarie^ s'eng;a[iîe^ quel que soit son rang, à remplir des devoirs souvent difficiles : elle quitte des parens qu'elle aime^ dont elle est aimée ^ pour soumettre toutes ses volontés à celles d'un homme que souvent elle connaît peu, qui lui-même la connaît à peine, et dont elle doit étudier le caractère, afin de le rendre aussi heureux que possible , car tel est l'engagement qu'elle a pris en se mariant. Un autre engagement non moins sérieux, non moins sacré , c'est de bien élever sa petite famiile. Le remplitelle, si elle abandonne ses enfans aux soins des domestiques? si elle court les bals, les spectacles, et s'occupe, pardessus tout, de sa toilette?

Eugénie. — Oh! non, maman! Mais je t'assure que ces demoiselles ne pensent pas à tout cela.

UNE IIlSTOinE. 209

Mme DuFOUGERAi. —Je te le répète, ma fille, rien de plus sérieux que le mariage. Elle ne sera ni bonne épouse, ni bonne mëre^ celle qui n'a en vue que le titre de madame, la toilelte et la possibilité de se livrer à son goût pour les plaisirs.

Eugénie. — Mais, maman, quand on est habituée à être bienfaisante, à soigner les pauvres , est-ce qu'on ne sera pas capable de soigner son mari et ses enfans?

MjTie DuFOUGERÂi. — L'exercicc de la bienfaisance, mais d'une bienfaisance réelle et sans ostentation, est la preuve qu'on a l'arae bonne et l'esprit droit; avec ces deux qualités-là, on s'aveugle laremenl sur ses devoirs.

Eugénie. — Emma et Antonine m'ont raconté de bien belles histoires, maman, et qui prouvent qu'on gagne toujours

riio UNE HISTOIRE.

à bien faire. Une foule de jeunes filles ont rencontré des maris riches en allant soigner des pauvres; et l'on imprime ces histoires-là afin de servir d'exemple, et de montrer que chaque bonne action trouve sa récompense. ^

Mine DuFOUGERAi. — Je connais ces belles histoires y et je trouve, moi, ma fdle, qu'elles sont pitoyables, et non pas utiles. As-tu oublié notre entretien de l'autre jour?

— Oh! non, maman î répondit En- ^èmQ en rougissant. Bon papa dit aussi qu'il faut faire bien, sans s'inquiéter de la récompense, et seulement, pour le plaisir de bien faire.

Mme DuFOUGERAi. — Lcs gens qu'on désigne par ces mois donnant donnant^ sont presque continuellement trompés dans leurs espérances, et, de même, ceux: qui font une action belle ou bonne dans

UNE HISTOIRE. au

Fespoir qu'elle leur rapportera soit de l'honneur, soit du profit; tandis qu'une douce surprise, au moins, est réservée à quiconque fait le bien par bonté d'âme, par justice, par compa'^sion pour celui qui souffre, par respect et par amour de son prochain et de Dieu. Si une récompense lui arrive, il s'en élonne , et quoiqu'il en jouisse, il en est honteux; si sa bonne action reste sans récompense aux yeux du monde, il en trouve une dans la satisfaction d'avoir bien fait, dans la pensée que Dieu le voit, et dans la joie de ne pas être inutile à ses semblables. Est-ce que tu ne sens point cela, ma fille?

Eugénie. — Oh! si fait, maman.

Mme Dlfougeraï. — On ne doit pas dire^ mon enfant, qu'il importe peu que la bienfaisance soit réelle ou seulement l'eftet du calcul, car tu sais bien que

'i\i UNE HISTOIRE.

l'argent ne suffît pas toujours aux pauvres. On leur apporte plus de vraies consolations et de courag^epar les témoignaç^cs d'une compassion sincère, que par le don d'une somme toujours au-dessous de leurs besoins. Il faut donc laisser aux gens assez malheureux, pour ne jamais faire le bien, que dans le but d'en tirer quelques profits, les bals par souscription , les aumônes répandues avec éclat , les soins intéressés donnés à de vieilles gens , dans Vespoir de trouver un mari riche, et les associations dont on espère des relations avec de grands personnages qui pourront quelque chose, peul-être, pour satisfaire notre vanité ou notre ambition : tout cela, ma fille, c'est du calcul; un calcul honteux, un calcul qui rélrécit l'âme, qui fausse l'esprit^ dessèche le cœur, et qui, d'ailleurs, ne présente pas toujours le résultai sur

lequel on comptait. Ou peut danser lonj-? temps sans que le produit des souscriptions donne seulement du pain à des milr liers de familles, on peut faire beaucoup d'aumônes sans venir au secours du pauvre honteux ; on peut soigner bien de vieilles gens sans rencontrer de mari riche^ et entrer dans bien des associa^ lions sans trouver l'occasion d'approcher des grands personnages dont le nom est inscrit à côté du nôtre, sur la même feuille de papier^ tandis qu'au contraire, quicohque est charitable par charité, bon par bonté, humain par humanité, vertueux par vertu, n'a à craindre aucune déception 5 partout il trouve, dans le bien qu'il a fait et en lui-même, une récompense réelle et pure... de même, mon enfant, qu'on trouve en soi, lors- .qu'on a mal fait, un châtiment bien autrement cruel que la punition qui nous yient du dehors! »

3i4 UNE HISTOIRE.

Eugénie baissa la tête, elle scnlail que sa mère disait vrai comme toujours.

« Maman , je ne veux croire que toi seule!» s'écria-t-elleense jetant dans les bras de Mme Dufougerai.

Page 1