‹ Une histoireChapitre 12 sur 16 · L'AVEU · texte numérisé non relu

L'AVEU

Le petit essai qu'Eugénie venait de faire desyo/e.ç de la société, calma singulièrement le besoin assez vif qu'elle avait éprouvé d'abord d'avoir sinon des <2/?i/^5, du moins des compagnes de son âge^ avep

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lesquelles elle put courir, causer, s'auiuser. Elle redoutait maintenant la visite qu'il i'allait rendre au Château, et dans laquelle sa mère avait promis de raccompagner,- elle redoutait é(jalement d'aller à la Maison-Grise. Eugénie n'aurait rien éprouvé de toutes ces terreurs y si sa conscience avait été tranquille; mais, d'avance, elle rougissaitdehon'e à la pensée de revoir deux familles également mal traitées par elle, et elle se disait quel accueil elle aurait mérité de toutes les deux, si sa conduite leur avait été connue.

Mme Dnfougerai eut la bonté de ne point prolonger le supplice auquel elle devinait que sa fdle était soumise; la visite au Château fut de courte durée, et purement de politesse ; de même à la Maison-Grise, on ne resta que le temps strictement nécessaire, et partout ma-r

dame Dufougerai refusa les invitations adressées à elle et à sa fille, en disant, ce qui était vrai, que M. Dufougerai avait besoin de soins à toutes les minutes, et qu'Eug^énie se trouvant dans Tâge où les études commencent à devenir sérieuses, des distractions trop multipliées et trop vives lui rendaient ensuite le travail plus pénible. Il est probable que partout on la blâma, qu'on Faccusa de pédanterie-et de rigorisme : mais peu' importait à M'«e Dufougerai; elle avait pour elle la raison, et elle n'était point femme à la s icrifîer aux vaines exigences de la frivolité.

Ce jour-là une froideur singulière avait régné entre toutes ces jeunes filles. Eigénie, honteuse d'elle-même, avait à peine osé répondre aux témoignages d'amitié d'Elisabeth et de Louise, parce qu'elle sentait n'en être pas digne, et

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Vange Emma^ reopièo;le Antoiiine lui avaient paru plus clésa^yiéables et plus impertinentes que de coutume. Sa mëre, à qui elle fit part de ses remarques au retour^ lui dit : h Ceci te prouve^ ma fille , qu'on n'est bien avec personne quand on est mal avec soi-même. Rien ne porte à rindul(];ence comme la paix de l'âme ^ rien ne rend exigeant et injuste comme le trouble de la conscience. »

Quelque chose encore tourmentait Eugénie , c'était la pensée qu'Elisabeth et Louise sauraient tôt ou tard le mal qu'elle avait dit de toutes les deux. Apres bien des hésitations, elle en parla à Mme Du fou gérai.

« Les mauvais propros , répondit ]\]me Dufougerai, arrivent presque toujours aux oreilles de ceux qu'ils peuvent blesser. Quoiqu'il n'y ait, en apparence, aucune communication entre le Château

eL la Maison-Grise, il se trouveia, lu peux en être certaine , des gens assez obligeans ipoiir i^ne desparoles, au moins imprudentes, ne soient pas ig^norées, et tu peux être certaine aussi que les dames du Moutiers perdront une grande partie de l'estime qu'elles ont pour toi^ si même elles ne la perdent tout enlière. »

Eugénie sentit ses yeux se mouiller de larmes bien amëres.

«Maman, dit-elle d'une voix émue, si j'allais dès à présent faire l'aveu... de ma faute ?

— Avouer sans détour ses torts, peut les diminuer aux yeux d'une mëre, répondit M»ie Dufougerai j mais des étrangers, ma fdie^ n'ont pas les sentimens ni l'indulgence d'une mère. Au reste, si tu te sens le courage de faire cet aveu , je ne m'y oppose pas. Seulement, prends le temps d'y réfléchir, et demande-toi

bien si tu auras le courage de dire en face, aux demoiselles du Moutiers , et sans chercher à te disculper d'aucune manière : Je vous ai accusées de mensonge, de caprice, de colère...

— Oh! non, non, maman!

— Alors, mon enfant, soumets- toi sans murmure aux conséquences de cette i'aute, dont rien ne saurait t'excuser. Que la crainte où tu vas vivre désormais te soit une leçon salutaire ! De la médisance à la calomnie, il n'y a qu'un pas^ l'une

mène à l'autre tâche de ne point

l'oublier. »

La semaine suivante se ressentit de tant d'émotions pénihlesj Eugénie n'avait plus que des éclairs de gaîté, et elle veillait sans cesse sur elle-même, afin de ne point se laisser aller avec Gerlrude à des confidences que la vieille gouvernante provoquait de tout son pouvoir,

UNE HISTOIRE. aàt

car elle était curieuse^ dame Gertriide; et puis elle aimait Eugénie, et elle se chagrinait de son chagrin, sans le connaître j et elle employait mille petites ruses pour tâcher de découvrir pourquoi Eugénie ne faisait plus retentir la maison et Fécho du jardin de ses chants joyeux.

« J'ai fait quelque chose de mal, de bien mal! répondit un matin la jeune fille pressée de questions par la \iciile gouvernante : ne m'en demande pas davantage, ma bonne, parce qne dV penser seulement me fait bien de la peine... et j'y pense nuit et jour!

— Je vous assure, mademoiselle Eugénie, que d'en parler vous soulagerait.

— J'ai tout dit à maman.

— Oh! je conçois, reprit Gertrude d'un ton réservé , qu'alors vous n'avez pas besoin de mes conseils, à moi ! Ceux de Madame sont assurément bien meil-

a 22 UNE niSTOmE.

leurs; mais au moins je vous consolerais, pauvre chère enfant î Madame est bonne, je ne dis pas non ^ mais elle est iin peu sévère. Je parie qu'elle vous g^ronde tous les matins!

— Non, ma bonne, ce n'est pas maman , c'est ma conscience qui [jronde.

— Votre conscience, mademoiselle Eug^énie! oh ! bien certainement elle n'a pas [jrand'chose à vous reprocher!... J'ai dans l'idée que les demoiselles de Limeuil sont pour beaucoup dans votre peine... Là... ne vous fâchez pas... J'ai mis le doigt sur le mal ! . - -

^ — Non^ non^ s'écria iî'vé ment Eugénie, ne crois pas cela, ma bonne! ce ne sont pas les demoiselles de Limeuil qui ont fait la sottise... de... trop parler... c'est moi.

''—-Là; voyez-vous cela!... Elles vous auront poursuivie de questions ! moi , si

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je vous en fais^ mademoiselle Eii(jénic , ce n'est pas pour vous amener à mal , bien au contraire.

— Je le sais, ma bonne. Mais ne me demande plus rien, parce que^ vois-tu, j'apprends à être discrète.

— Il est bien certain que trop parler nuit; mais quand on cause avec des amis... Excusez, mademoiselle Eugénie ; je ne prendrais pas cette liberté avec les demoiselles du Château qui sont si fiëres, et avec les demoiselles de Limeuil qui sont si sottes. Ni les unes ni les autres n'auront jamais d'amis, n'est-il pas vrai?))

Eugénie détourna la tête et dit ; « Parlons d'autre chose, veux-tu ? parce que, comme dit maman, la médisance ne vaut rien, et mène à la calomnie...

— Je ne sais ce que c'est que la calomnie, répliqua Gerlrude, et pour de la médisance; je n'en fais jamais.

aa4 t'NE n'.sTomc.

— Mais, ma bonne, dire à tout le monde les défauls des gens qu'on connaît, c'est faire de la médisance, et les accuser de défauts qu'ils n'ont pas. . . c'est... faire... de la calomnie. »

La voix d'Eugénie s'était affaiblie en prononçant ces mots.

« De mon temps, reprit Gertrude, les demoiselles de votre âge ne connaissaient pas si bien la signification des mots. Eli! bien, nous ne parlerons de rien, puisqu'aussi-bien il n'est pas possible de dire grand'cbose de bon au sujet de toutes ces demoiselles. Mais assurément vous pouvez Yous vanter, mademoiselle Eugénie , d'être d'une ,retenue et d'une discrétion à toute épreuve ! »

Vers la fin de la semaine, M^e Wilson arriva un matin avec ses deux élèves ; et à leur vue, tout le sang d'Eugénie sembla refluer vers ses joues Confuse,

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çîTlbarrassée, elle leur fit un accueil tellemenl froid j qu'Elisabeth se sentit blessée d'être ainsi reçue par une petite bour^ geoise. Louise, plus étourdie, ne s'en aperçut pas, et elle tarda peu à entraîner Eugénie au jardin, où Elisabeth ne les suivit qu'à re^^fret.

« Mais qu'avez-vous donc l'une et l'autre, demanda Louise tout-à-coup, avec vos airs à^ empereurs romains?

— Notre visite dérange sans doute beaucoup mademoiselle Dufougerai , répliqua Elisabelh d'un ton sec ; car elle a fait la moue en nous voyant paraître...

— Allons, voilà que, toi, tu la fais pleurer, à présent!... Console-toi, ma bonne Eugénie, et ne prends pas garde à ce que dit Elisabeth. Elle est dans ses mauvais jours, et c'est pour cela que j'ai prié M' Je Wiîson de nous amener ici...

lo..

'xiG UNE HISTOIRE.

Coninient^ tu me repousses aussi... Mais je ne l'ai rien dit, moi!... »

Eug^énie pleuraiL tout de bon et si fort^ qu'Elisabeth se sentit loucliée de cette vive douleur.

« Tu as du chagrin , Eug('nie ! s'éciiat-elle. Que ne le disais-tu plus tôt!

Est-ce que nous ne sommes pas tes amies? tes vraies amies! Tu sais comme nous t'aimons!.. .

— Oh! oui, nous t'aimons bien!

ajouta Louise. Tu es si gentille et si bonbe! Voyons^ est-ce que tu n'as pas de confiance en nous? est-ce que tu ne crois pas à notre amitié?

— Je n'en suis pas digne î » s^écria Eugénie au milieu des sanglots, et ellebalbutia quelques mots à peine intelligibles.

' — Que dit-elle donc! reprit Elisabeth. Répète Eugénie... qu'est-ce? Allons, sois conflan{e!..Veux-tu que Louise s'en aille?

Jûiisfioex i/ït tin /nal de Ttouj'/seerûi £lù(i/>ef/7 i/ui /a repoussa i?wemenù.

— Pourquoi le voudrait-elle ? s'écria Louise. Est-ce que je ne Taime pas de tout mon cœur! et toi aussi tu m'aimes }Dien , n'est-il pas vrai , Eugénie ? est-ce que tu veux que je m'en aille?... Elle a fait signe que non... c'est plutôt loi qui la gênes, ma sœur! »

Elisabelli se leva aussitôt j mais Eugénie la saisit par sa robe, et l'obligea de se ra iseoir.

Les deux sœurs l'accablaient de caresses/l'encourageaient à parier, à s'expliquer sans détours... Elle balbutia enfin ces mots : « Oh ! je suis bien coupable! . . . si vous saviez!... j'ai dit... du mal... de vous!

— Vous avez dit du mal de nous !

s'écria Elisabeth qui la repoussa vivement. Et quel mal avez-vous pu dire? et à qui, s'il vous plaît?

— Eugénie, cela n'est pas bien î s'é-

aa8 tl^E HISTOÎRE.

criait Louise de son côté, mais sans la repousser comme sa sœur. Gomment, tu as dit du mal de nous qui t'aimons, qui te recevons si bien, qui te racontons toutes nos affaires!...

— Oh ! pardonnez-moi ! pardonnezmoi ! » reprit Eugénie en cachant sa tête brûlante sur Fépaule de Louise.

Elisabeth. — Je veux savoir ce qu'elle a dit et à qui; sans cela je ne lui pardonnerai pas.

Louise. — Voyons, Eugénie, qu'as-tu dit?

Elisabeth. — Ce sont des calomnies, j'en suis sûre.

Louise. — Tu as donc de meilleures amies que nous?

Eugénie avec effort, — Elles, mes amies! oh ! non, car je ne les estime pas.

Elisabeth. — Et nous, vous ne nous esl imez pas non plus , puisque vous trou-

rez tUi mal à dire de... personnes... qui ont élé à votre égard... si... afTectueuses, au moins!

Eugénie. — Depuis huit jours j'en pleure de regret... Oh! pardonnez-moi!

Elisabeth. — Pourquoi ne nous avez-vous rien dit, quand vous êles venue au Château dernièrement?

Louise. — Ma sœur, laisse-moi l'interroger. Tu as un air, vois-tu, qui ne vaut rien... Eugénie, réponds-moi^ à moi ; veux-tu? Qu'est-ce que tu as donc dil?... des choses qui n'étaient pas vraies?... alors, pourquoi les as-tu dites ces choses-là?... est-ce que nous l'avions fait de la peine?

— C'est par étourderie que j'ai parlé î s'écria Eugénie. Maman dit que je trouve à blâmer partout... elle a bien raison!., je veux me corriger!...

Elisabeth. — Il me semble qu'on a

:i3r> UNE HISTOIRE.

beau vouloir trouver à blâmer chez tout le iiioucle^ on ne trouve absolument rien de blâmable chez cerlaines personnes...

Louise. — Eh ! bien, quand Euo;énie aurait dit que nous avons de la fierté , que nous sommes capricieuses, colères et moqueuses, le grand mal et le beau blâme! M^e Wilson ne le dit-elle pas toute la journée, sans que nous nous en mettions en peine; et ne le dit-on pas dans tout le pays, et surtout les demoiselles de Limeuil? Qu'est-ce que cela nous fait? Est-ce que c'est cela que tu as dit , Eugénie? »

Eugénie baissa la tête en signe d'assentiment.

« Et vous n'avez dit que cela? demanda Elisabeth.

— Il n'y avait pas autre chose à dire, reprit Louise. Pour ma part^ je te pardonne.

ITNK HISTOIRE. aSi

-Et moi aussi^ ditElisabeUi; je vous donne surtout parce que vous avez I Taveu de votre faute et que vous ez pleurée ; mais vous comprenez n, mademoiselle Dufougerai, que je peux plus vous aimer comme par le i>c. Vous n'êtes point une personne 3j une personne sur laquelle on puisse (ipter 5 bien au contraire, puisque is faites choi^us avec nos ennemis :nd ils parlent mal de nous...

pOuiSE. — En voilà bien assez, Élieth. Toi qui n'aimes pas qu'on te serine^ tu aimes fort à sermoner les ires. Je ne t'en veux pas, Eugénie; jsi ne pleure plus ! »

Louise continua pendant assez longips d'employer des paroles pleines de iceur et des caresses pour consoler génie, qui ne se laissait pourtant pas jisoler p car Eugénie sentait que , si

aSa LNE IIîSTOIUE.

Louise se montrait plus indulgente, plus f^énéreuse qu'Elisabeth , elle ne pouvait, au fond du cœur, l'aimer et l'estimer comme autrefois, et cette certitude empoisonnait jusqu'aux caresses de Louise.

Lorsque les trois jeunes filles revinrent dans le salon , Mme DnfoUjO^erai devina ce qui s'était passé à l'air froid et composé d'Elisabeth, aux yeux rouges, à la contenance embarrassée de sa fille, et aux manières plus caressantes de Louise. Elle n'en témoi(5na rien cependant , mais elle ne s'opposa point au départ, qu'Elisabeth parvint à hâter.

Le reste de la journée s'écoula sans qu'Eu^jénie piit confier à sa mëre aucune des pensées qui oppressaient son cœur, et elle dut se contraindre, afin de ne pas laisser voir à son bon papa qu'elle avait bien du chagrin , et un chagrin réel.

« Maman , dit-elle le soir à sa mëre.

si c'élait à recommencer;, je ne le ferais pas ! Elisabeth a été si dure pour moi ! . . tandis que Louise.... oh! Louise est bonne , bien bonne !

— Si l'aveu de ta faute était à faire j ma iîlle^ répondit M^e Dufougerai , tu le ferais encore, j'en ai la certitude. Le même sentiment de justice t'y porterait ; lu comprendrais qu'il n'est qu'une réparation possible envers des personnes qu'on a traitées avec injustice, et qu'un seul moyen de recouvrer, en partie du moins, quelqu'estime, c'est de confesser ses torts, et de montrer le repentir qu'on en éprouve.

» Quant aux reproches auxquels on s'expose, comme ils sont mérités, il faut savoir les endurer avec patience et résignation : c'est une juste punition, que nous épargne seulement quiconque est doué, comme Louise, d'un bon cœur \

mais tu penses bien que Louise , quelque bonne qu'elle soit^ ne t'aime plus comme précédemment. Tes pleurs Font touchée ; elle s'est oubliée pour ne songer qu'à te consoler 5 sans doute elle te plaint encore en ce moment... Mais la compassion^ la pitié , sont des sentimens moins llatteurs qu'une affection sincère, soutenue par une estime fondée.

— Ohî maman, dis que, toi du moins, tu m'aimes et tu m'estimes î s'écria Eugénie les joues couvertes de grosses larmes.

— Ta conduite d'aujourd'hui, mon enfant, t'a rendu mon estime et mon amitié! » Et Mn^e Dufougerai embrassa tendrement sa fille.

GE QVE PEl T L EXEMPLE,

Tout ce qui venait de se passer, avait singulièrement mûri la raison d'Eugénie^ en excitant des réflexions sérieuses, très sérieuses même pour son âge; et, -quelle que fût sa répugnance à reparaître

2j<> UNE HISTOIRE.

au Château^ elle comprit, peu de temps après , qu'elle y devait aller. A cause d'elle, ne pouvaient se trouver interrompues les relations de bon voisinag^c que son bon papa voulait conserver; il fallait donc se résigner à supporter, jusque dans les plus petites choses, les conséquences inévitables de sa faute.

Bien certainement, Elisabeth et Louise avaient parlé,- car toute la famille, extrêmement attentive et polie pour M. et M"ie Dufou(];erai, montra une froideur glaciale à Eugénie. Celte fois,^ on ne fît pas avertir les deux jeunes filles de descendre. Mme du Moutiers la mëre sut trouver l'occasion de dire ce qu'elle pensait des personnes que leur légèreté, si ce n'est un mauvais cœur, porte s déverser le blâme ou le ridicule sur de* gens dont elles n'ont reçu que des politesses et des marques de bienveillance

« On peut espérer, cependant, que ces personnes se corrigeront, ajouta-t-elle, lorsque le repentir se fait sentir et les porte à confesser leurs torts à ceux qu'elles ont offensés. »

Eug;énie eut beaucoup de peine à retenir ses pleurs, et, quand on fut sorti du Château , elle dit à mi-voix à sa mère : « Maman y faudra-t-il revenir souvent?

— Nous reviendrons une fois encore, d'ici à quelque temps, et ensuite nous attendrons la visite de ces dames. »

Un soupir d'allé^];ement sortit de la poitrine d'Eugénie. Elle avait une espèce de pressentiment qu'Elisabeth ne voudrait plus la voir, et elle le désirait... Pauvre Eugénie ! ses premiers pas dans le monde étaient marqués par une cruelle amertume , et elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même I C'était d'elle, d'elle

seule qu'elle avait droit tle se plaindre l et ceci ai rive plus souvent qu'on ne pense. Si la plupart des jeunes fillesi voulaient bien examiner leur conduite envers ce qui lesenloure, elles seraient obligées de reconnaître qu'elles sont la cause principale de presque tous les désagrémens et des cbagrins réels qui les accueillent à leur entrée dans ce qu'on appelle le monde.

Eugénie se remit courageusement à l'étude. Elle n'était plus maintenant préoccupée par la pensée des plaisirs qu'on pouvait goûter au Château et à Ja Maison-Grise 5 par le regret de n'^ point aller, par l'impatience d'y retourner j et le calme qui devait en résultci pour son esprit, lui rendit bientôt s: facilité habituelle. Alors reparut la gaîlé mêlée d'un peu d'étourderie et de légi • reté ; car on ne se corrige pas de se.

défauts^ seulement en le voulant fortement une fois j il faut le vouloir tou-» jours, à tout instant, et se surveiller soi-même avec courage.

P^ De temps en temps on allait à la Ferme, et de temps en temps les enfans de M. îMoDtbrun venaient passer une partie de la journée avec En<^énie et son frère : c'étaient là de véritables fêtes pour eux tous; fêtes sans apprêts, dont les bons parens, par leur indulgence , et les enfans, par leur gaîté, faisaient les frais.

Eugénie et Juliette devenaient de jour ! en jour amies plus intimes; et ce cpii les I unissait, c'étaient justement les diffé^ renées de leurs caractères.

Juliette, aussi posée qu'Eugénie était vive, aussi patiente qu'Eugénie était impatiente , déployait, jusque dans les moindres occasions, cette persévérante

• \o UNE HISTOIRK.

\olonlé qui sait vaincre tous les obstacles. Elle ne se conlentait pas de savoir les choses à-peu-près, elle voulait ]es approfondir. Comme elle était fort utile à sa mère, et comme ses occupations de fermière lui laissaient peu de temps dans la journée, elle se levait de g^rand matin, afin d'avoir quelques heures dont elle j)ùt librement disposer.

Ses études avaient pour principal objet tout ce qu'il peut être utile de savoir, lorsqu'on fait valoir soi-même les champs que l'on possède. Joignant la pratique à la théorie, elle suivait son përe dans les prairies artificielles qu'il préparait pour l'année suivante, aux foires de bétail, tenues dans les environs. Déjàj elle se connaissait en grains, en volailles, ; beaucoup mieux que Mme Montbrun , dont l'éducation première et la santé délicate opposaient souvent des obsta-

des invincibles à son bon vouloir. Ce qu'il y avait de remarquable , c'est que Juliette conservait cet air de réserve qui sied si bien aux femmes , et à une jeune fille surtout j elle restait demoiselle par les manières^ en devenant paysanne par le fait, et elle savait encore le secret de se faire aimer autant que respecter dans tout le voisinage. Certainement on l'eut trouvée fort élranf^^e à la Maison-Grise, où régnait l'affectation; mais elle n'aurait point paru déplacée au Château, parce qu'elle avait cette simplicité, celte tmiidilé et cette défiance de soi-mcme, qui font qu'on n'est déplacé nulle part. Lorsqu'on les possède, on ne sort jamais des bornes de la vraie politesse, qui est celle du cœur, et qui apprend à garder, quand il faut , un silence modeste , et à montrer un respect réel pour les personnes que leur âge , leur rang , leur

'j^a UNE III^^TOIRE.

instrnclion^ meUent au-dessus de nous.

Les occupations de Julielle ne se bornaient point aux travaux de la Ferme , et aux études chéries qui remplissaient si bien ses momens de loisir : naturellement bienfaisante^ elle connaissait tous les nécessiteux^ en était connue et savait leurs besoins. Ce fut elle qui apprit à Eugénie^ par son exemple, et sans y songer, que se borner à faire quelques layettes et quelques vêtemens pour les pauvres, que leur porter des secours en nature et eu argent, que s'établir même comme sœur hospitalière auprès du Ht des malades , ce n'est pas faire tout ce qu'on peut et tout ce qu'on doit pour soulager la misère. Par son crédit, qui n'était au fond que celui de son père, Juliette obtenait pour de pauvres enfans, non-seulement l'admission gratuite à l'école que M. le Maire et les gens riches î

CNE HISTOIRE, 243

des environs avaient fondée^ mais du travail pour les parens. Son père lui avait appris , et elle avait mille occasions de le voir elle-même^ que le travail seul arrache réellement le pauvre à la misère, à la maladie, et à tons les maux qui résultent de l'oisiveté forcée ou volontaire et du découragement; et Eugénie, à l'imitation de Juliette, pria sa mère de l'aider à se mettre en quête de quiconque voudrait travailler.

(( Mais, ma fdle, comment feras-lu pour procurer des travaux à ceux qui en manquent? demandait Mme Dufougerai.

— Maman, je ferai comme Juliette j je prierai bon papa de parler pour eux à M. le Curé, à M. le Maire.

— Crois-tu que ton bon papa ne Fait pas fait déjà et ne le fasse pas encore chaque jour?

— Je sais bien le contraire, maman,

et je sais aussi comme bon papa est bon, comme il est aimé dans le pays, à cause de sa bienfaisance. Mais pourtant il y a des gens qui n'osent pas lui parler...

quand on est pauvre, maman, on est si timide!... On nous dira, à nous deux, ce , qu'on n'oserait pas dire à bon papa, dans la crainte de le déranger... Eh I puis, maman, nous pourrions donner des livres à l'école , et des ardoises à chacun des enfans qu'on y admettra sur notre recommandation.

— Je ne demande pas mieux, répondait Mme Dufougerai- mais où prenàvous-nous cet argent-là ?

— Bon papa m'en donne, comme toi, pour mes (antaisies; je le mettrai désormais de côté, d'ici au premier de l'an, et alors je pourrai faire un beau cadeau à l'école. Oh! quel bonheur! »

Eugénie, vous le voyez, n'était encore

rien par elle-même : elle cédait à l'impulsion (jn'on lui imprimait , on au penchant à l'imitation qui fait la perte de tant de jeunes filles , quand ces jeunes filles manquent de confiance dans leur mëre, la meilieiire des amies. ï'âv imitation, elle serait devenue arrogante etorgueilleuse avec Elisabeth et Louise, coquette et vaniteuse avec Emma et Antonine : avec Juliette et Agathe^ elle devenait simple, modeste, bienfaisante^ oublieuse d'elle-même...

Un jour Mme Dufougerai lui en fit faire la remarque.

Eug^énie rougit jusqu'aux yeux. Son petit amour-propre se révoltait à la pensée qu'on pouvait croire qu'elle n'avait pas de caractère à elle. Il fallut bien cependant finir par reconnaître que c'était la vérité, et, toute confuse, Eugénie dit à sa mère, après un moment

^l'sÔ UNE HISTOIRE.

de réflexion : u Mais pourtant j'ai une volonté à moi, maman^ je t'assure^ et ma façon de penser.

— En quoi? demanda Mi»e Dufougerai.

— Je ne pourrais pas le dire positivement... quoique je le sente bien^ ma- | man !

— Veux-tu que je te montre claire- j ment que tu n'as pas et que tu ne peux | encore avoir ni volonté ni façon ^eyt?e/ï- 6<?r à toi?... Tu te tais!

— Mais, maman... P

— Ecoute-moi avec attention, et ré- | ponds ensuite avec franchise , comme 1 c'est ton habitude. Qu'entends-tu pari avoir une volonté Qi une Jiiçon de penser? !

Eugénie. — Maman, j'ai toujours lai volonté Aq bien faire, et mvi façon de pen- j ser est qu'on doit toujours bien faire.

Mme DuFOUGERAi. — C'est à merveille.

Mais il arrive une circonstance où celle volonté de bien faire et cette façon de penser se trouvent en quelque sorte condamnées par la conduite de quelques personnes dont tu fais la connaissance.

Ainsi, par exemple, les unes applaudissent à ta bienfaisance, mais s'étonnent que tu ailles toi-même au-devant de ceux qui manquent de travail ; les autres ne conçoivent pas que tu puisses te consoler de n'être point vêtue à la mode , et te voilà incertaine si tu fais positivement bien en allant visiter le pauvre dans sa chaumière, et l'interrog^er sur la cause de sa misère ;, au lieu de lui envoyer des secours par tes gens; d'un autre côté tu tombes dans une égaie incertitude sur la question de savoir si tu ne devrais point ^ par ta toilette^ annoncer tout d'abord l'aisance dont jouissent tes parens... et ta volonté de bien faire^ ta

o'fS UNE HISTOIRE.

façon de penser , qui est qu'on doit toujours bien faire, se trouvent à-la-fois suspendues et ébranlées à tel point, que tu ne sais plus positivement si ce que tu fais est mal ou bien.

» Mais ce n'est pas tout. Arrive une autre personne qui a une volonté et une façon de penser^ absolument en opposition avec celles des premières, et vite tu adoptes cette nouvelle volonté, cette nouvelle façon de penser.

Eugénie vivement. — C'est-à-dire, maman, que j'y reviens, parce que j'ai vu qu'elles élaient bonnes.

M^ne DuFOUGERU. — La distinction est jusie et je l'admets. Crois-tu, cependant, que tu y serais revenue de toimême en continuant à vivre avec les premières personnes dont j'ai parlé?

Eugénie. — Maman... je ne sais pas, ..

mais je pense que oui... j'aurais fini par

voir, lot OU lard ^ que c'était Lien d'y revenir.

M"ie DuFOUGERAi. — Moi, j'en cloute^, ma fille. Par imitation ou par crainte de blâme, tu aurais continué de manquer à ce que ta conscience t'aurait dit être bien, et tu serais peu à peu arrivée au mémo point où sont parvenus les gens qui se laissent entraîner par Fexemple^ plutôt l que de consulter le cœur et la raison; l l'un et l'autre sont toujours d'accord en ce qui est juste et bien en soi-même et partout. Ne le penses-tu pas aussi.** EuGÉisiE. — C'est possible , maman.

Mme DuFOUGERAi. — Qu'en faut-il conclure , mon enfant ?

Eugénie. — Maman... je ne sais pas..> je ne vois pas...

Mme DuFOUGERAi. — Voici ma conclusion, à moi; c'est, d'abord, qu'à ton âge on n'a pas et l'on ne peut avoir ni

25o UNE HISTOIRE.

caractère formé ^ vix façon dépenser ar^ rêtée ; c'est, ensuite, qu'à ton âge, ne sachant rien par soi-même, on est tout natureliement porté à imiter ce qu'on voit; d'où résulte, il me semble , la nécessité de n'avoir sous les yeux que de bons exemples.

EuGÉxMË. — C'est bien vrai , maman, ce que tu dis là !... Oui, je sens bien que l'exemple fait beaucoup... et qu'il faut choisir ses amies, avant qie de donner son amitié. Mais, maman, on n'est pas toujours maîtresse de ne point voir les ^ens qui ne donnent pas le bon exemple?

Mme DuFOUGERAi. — Non, sans doute, ma fille; des convenances de famille ou les bienséances nous obi g;ent trop souvent, au cotUraire, à recevoir et à visiter des persf>nnes dont la con luite et les sentimens ne peuvent servir de

UNE HISTOIRE. iiSi

niodcie. Mais pour i|uico«q'ie à un caractère formé et une façon de penser arrêtée, le danger est moindre, tu le conçois^ ([lie pour une jeune fille à qui mancpient ces im[)ortantes qualités; celte jeune filie est donc en dang^er de se g;âter l'esprit et le cœur par imitation, si elle n'a pas en sa mère une entière confiance, »

Eugénie se sentit rougir , et répondit à mi-voix : « Maman, j'ai en toi une entière confiance ; je te dis tout !

]\jnie DurouGERAi — Dire tout à sa mère, ma chère enfant, ne constitue pas celte entière confiance dont je te parle et que tu comprends bien, ta rougeur me le prouve. A l'âge où l'on ne sait rien , où l'on n'est rien , on a assez de dispositions à ne pas croire à l'expérience de ses parens; à supposer qu'on voit beaucoup mieux et beaucoup plus loin,

t»5î UNE HISTOIRE.

surtout lorsqu'il s'ajjit de choses qui nous contrarient, et dont ils nous montrent le dang^er ou l'inutilité.

— Maman , j'aurai désormais une entière confiance! >> s'écria Eug^énie, qui se jeta au cou de sa mère avec elFusion.

«Je le désire pour ton bonheur, mon Eii<jénie, car Ion bonheur est la première pensée, la pensée la plus chère de ta mère! Et ce bonheur, ma fille, je te le répéterai sans cesse , est dans l'accord constant de toutes nos actions avec ce que nous dictent le cœur et la raison. »

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