I.ES VERITABLES ORPHELINS
Au grand étonnement d'Eugénie, Llisabelh et Louise montrèrent assez qu elles éprouvaient fort peu d'attrait pour ce qui lui paraissait si attrayant, et Ton opposa victorieusement aux merveilles de la na-
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iure, celles de la civilisation ^ aux oÎ3servalions qui élèvent et agrandissent la pensée, des observations frivoles, toutes relatives aux joies ou bien aux souffrances de l'amour-propre et de la vanité.
Eugénie, influencée malgré elle, revint à la maison Fesprit préoccupé des choses charmantes que ses amies avaient reçues au premier de Fan, tandis que son papa lui avait donné seulement de superbes modèles d'oiseaux et de reptiles indigènes et étrangers, et, sa mère, une boîte de couleurs fines, garnie d'estompés, de pinceaux, enfin telle que dès long-temps eile l'avait souhaitée. Elle ne pouvait s'empêcher de désit er ces plaisirs du grand monde, dont ses amies venaient de faire une si brillante et si séduisante image; et oubliant qu'un déplacement pouvait être nuisible à son bon papa, elle se promettait d'user de
son empire sur lui pour oblenir que celte année^ du moins^ on allât passer Thiver à Paris.
Heureusement pour Eugénie, elle avait une bonne mère qui s'était occupée sans relâche de développer chez elle les qualités du cœur et de l'accoutumer à examiner jusqu'à ses moindres pensées, afin d'en faire l'objet de sérieuses réflexions; aussi, Eug^énie sentit-elle bientôt renaître, avec plus de force que jamais, le sentiment de répulsion qui lui avait fait rejeter tout d'abord l'idée sug^gérée par Gertrude et par Louise, d'obtenir, avec le secours de la ruse, le sacrifice des goùls et de la convenance d'autrui à ses fantaisies.
Liée plus intimement qu'autrefois avec . les demoiselles du Moutiers, elle avait bien des occasions de s'apercevoir qu'un premier mensonge nécessite une foule |
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(Vautres mensonges^ et qu'il est trës difficile ) pour ne pas dire impossible, de sortir de cette voie honteuse , lorsqu'une fois on s'y est engagé. Mlle "VVilson té* inoignait hautement son mépris pour l'esprit de ruse et de détour dont Louise était possédée à tel point, qu'elle le portait jusque dans les actions les plus indifférentes; Elisabeth, de son côté, reprochait vivement à sa sœur d'avoir le défaut des laquais : mais Louise ne tenait aucun compte ni du mépris et des réprimandes de sa gouvernante, ni des reproches de sa sœur. Etait-elle menacée de se voir punie pour quelque mensonge, elle tentait d'échapper à la punition par un mensonge, et elle y mettait parfois tant d'adresse, qu'elle parvenait à se fair croire de ceux-là même qui savaient que jamais un mot de vérité ne sortait de sa bouche.
Eugénie^ dupe elJe-même^ bien souvent, de ses arlifices, finit par ne plus aller au Château qu'à regret. Elle y trouvait peu de plaisir; car si Elisabeth ne mentait pas à tout propos, comme sa sœur, elle n'en était pas plus aimable. Naturellement orgueilleuse et indolenle, elle avait des jours de superbe dédain pour tout le monde, et d'un ennui tellement contagieux, qu'Eugénie tardait peu à le partager. En dépit des eiïbrts de Mlle Wilson, ses deux élèves s'obstinaient à ne vouloir point travailler, à ne prendre intérêt à rien de ce qui pouvait les guérir des maux de l'oisiveté, de leur vanité et de leur frivolité. Eugénie ne parvenait pas davantage à les intéresser à ce qui l'intéressait elle-même, et, presque toujours, elle revenait vers son bon papa et sa mère, le cœur serré, l'esprit comme accablé de tristesse et de lassi-
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lude. Elle aurait voulu éviter une compagnie qui ne lui apportait que des défjoûts; mais Elisabeth et Louise s'étaient engagées à lui donner^ au moins une fois par semaine, une demi- journée; et quoique toutes les deux ne s'amusassent pas davantage cliez M. Dufou^^erai qu'ailleurs^ elles conservaient une habitude qui entraînait du moins le changement de place.
Mme Diifougerai les recevait toujours avec bonté : elle les plaignait^ et elle avait cessé de craindre pour Eugénie la contagion de V extuiple^^divce. que l'exemple n'était pas tentant à imiter. Souvent la mère et la fille s'entretenaient du triste avenir que présageait , pour les deux sœurs, leur obstination à ne point vouloir essayer de se corriger et de s'accoutumer à travailler, à étudier, lorsque le travail et l'étude sont des sources cer-
taines et inépuisables de jouissances vraies pour tous les âges de la vie.
Engfénie l'éprouvait journellement, et elle profitait de la complaisance de madejnolselleWilson pour augmenter le nombre des connaissances qu'elle brûlait d'acquérir. Elle s'était mise, de son plein gré, à apprendre l'anglais^ que les demoiselles du Moutiers parlaient assez mal. C'était malgré elles, et seulement pour éviter d'être grondées tons le jours par leurs parens , qu'elles consentaient à dire, de temps en temps^ quelques mots d'anglais. Il n'avait égaleiilent fallu à Eugénie qu'un léger encouragement pour qu'elle tentât de faire de fausses fleurs, quoique les emporte-pièces et les fers à gaufrer lui manquassent absolument :
des ciseaux, dont elle se servait adroitement, suppléaient aux premiers^ avec un étui;, ou urte dent de loup, elle suppléait
aux seconds. Son bon papa promettait, en récompense de ses efforts, de lui donner tous les outils nécessaires, quand elle serait parvenue à teindre elle-même le taffetas pour le feuillage , et à nuancer, ci'une manière naturelle et vraie, les fleurs qu'elle commençait à imiter passablement.
Le premier bouquet d'œillets blancs, de roses blanches et de jasmin qu'Eugénie parvint à exécuter en découpant fleurs et feuillage sur les fleurs même qu'elle voulait reproduire, fut ofîfert àlMmeDufougerai le jour de sa fête; il obtint les honneurs d'un vase de porcelaine et d'une cage de verre.
Un mouvement d'envie se fit sentir au cœur d'Elisabeth et de Louise, lorsqu'elles virent ce men^eilleux ouvrage qui témoignait de Tadresse et de la persévérance d'Eugénie. Certainement une mère seule
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pouvait \ admirer ; mais des amies vraies l'auraient loué, comme le louèrent Juliette et A[i;alhe. Elisabeth se contenta de dire que ce n'était g;uère la peine de passer son temps à faire de vilaines fleurs artificielles^ quand on pouvait s'en procurer à si bas prix et de si belles chez les marchands j et Louise remarqua obli- (jeamment que le feuillage des roses, gaufré à la main, ne ressemblait pas du tout à du feuillage de rose.
<( Je voudrais cependant bien , dit ]\Jlle Wilson d'un ton sérieux, que vous fussiez l'une et l'autre en état d'en faire autant!
— Quant à former des souhaits, répliqua Elisabeth avec aigreur, encore faut-il que le sujet en vaille la peine ! »
• — Pauvres enfans! s'écria Mme Dufougerai en les voyant s'éloigner avec sa fdle.
— Oui, bien paw^res en effet. Madame! répondit M'I^ Wilson, Il leur manqr.e ce que possède Eugénie, l'amour éclairé d'une mère. C'e^^t là un trésor!., un trésor inappréciable; c'est là la source de la véritable éducation! Education, instruction \qx\y manq '.eront, je le vois également, et D'eu seul peut savoir ce qu'il résultera pour elles de l'oisiveté dans laquelle toutes les deux s'obstinent à végéter!... Si vous le permettez, j'essaierai encore de leur rendre protltable l'exemple d'Eugénie, en faisant faire à celle-ci quelques études de paysage. Ah î Madame, quelle tâche que la mienne! Ces deux demoiselles ont des mojens, des dispositions heureuses... mais personne ne me seconde , et je ne peux leur persuader de me seconder d'ellesmêmes ! »
Sans refuser positivement les offres de
Mlle Wilson , Mi"e Dufougeral ne les accepla cependant pas. Elle ne voulait point que Faniitié de cette anglaise pour Eugénie augmentât les désagrémens d'une position dépendante, ni qu'on put l'accuser elle-même de faire profiter sa fdle d'un temps qui était dû tout entier aux demoiselles du Moutiers. Bailleurs, si >jme Dufougerai désirait pour Eugénie ces talens qui font le charme de la vie, et donnent à une femme le mo^en de bannir l'ennui, elle voulait par-dessus tout que sa fille possédât les qualités sérieuses qui distinguent la femme essentielle, la bonne ménagère^ la bonne mère de famille. Elle ajourna donc à l'année suivante les leçons offertes, et par cet acte de prudence , elle évita à M^e Wilson des peines bien vives ; car déjà Elisabeth avait laissé voir qu'elle se trouvait comme lésée par les soins donnés à Eu-
génie, et Louise n'avait pas montré des dispositions meilleures.
A quelque temps de là, Eugénie fit part à sa mère, la rougeur sur le front, de quelques remarques qui lui avaient enfin donné à penser, bien malgré elle, que ses amies Fenviaient ! Elle en était confuse, honteuse, et si elle disait ce que depuis un mois elle avait commencé à soupçonner, c'est qu'Elisabeth et Louise s'étaient conduites bien durement et même presque grossièrement avec elle, lors de sa dernière visite au Château.
« Mon enfant, répondit M«i^e Dufougerai, un vieux proverbe oriental dit:
Le véritable orphelin n'est pas celui qui a perdu son père; cest celui que son père laisse sans éducation. Eh ! bien , mon Eugénie, il est une foule de jeunes fdles et de jeunes gens qui sont orphelins
en réalité , quoiqu'ils aient encore leurs parens.
EuGÉME. — Oh! que c'est vrai, maman , ce que tu dis là !
Mme DuFOUGERAi. Doit-on les blâmer ou les plaindre?
Eugénie. — Les plaindre, maman, et de tout son cœurl
Mme DuFOUGERAi. — Je pense comme toi, qu'il faut plaindre, plutôt que blâmer, ces orphelins q'd ont përe et mère, et que leur mëre et leur përe laissent sans éducation. Mais cependant je ne leur accorde ma compassion qu'à la condition qu'ils ne sont point en âfje de sentir ce qui leur manque, et que personne ne leur a jamais parlé de la nécessité de travailler à se corrig;er de leurs défauts. Dans le cas contraire, je les blâme, sans cesser cependant de les plaindre encore, parce que je comprends que leur tâche
est d'aillant plus difficile^ qu'ils n'ont point été aidés ^ dès le berceau^ à se former la volonté de bien faire ; volonté que l'éducation développe et fortifie , et dans laquelle on puise le courage de persévérer en dépit de tous les obstacles.
» Mais lorsque je ne les vois point profiter des bons conseils, des bons exemples et des encouragemens pleins d'aiïëction, qui leur arrivent de toute part, au moment où le raison doit commencera prendre sur eux quelqu'emplre, j'avoue que j'ai de la peine à empêcher le blâme de l'emporter sur la pitié.
» Telle est ma position , à l'cfjard des demoiselles du Moutiers : je te l'explique, ma fi!le, afin de te faiie bien comprendre pourquoi, jusqu'à ce jour, je me suis montrée à leur égard plus indul(3[ente que je ne l'ai jamais été, et que je ne devais l'être pour toi. Aujour'dhui cette indul-
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diligence est bien près de faire place à une juste sévérité. Elles n'ont pas trouvé dans leur mère, et dans leur aïeule, sans doute, ce que tu as trouvé dans ta mëre et dans ton bon papa ; mais elles sont d'âge à sentir le prix des conseils de Mlle Wilson et à reconnaître que la route qu'elles suivent est mauvaise. Chacun d'ailleurs le leur dit, et tout le leur prouve. Le plus léger effort de leur part comblerait de joie Mlle Wilson ; mais elles ne le tentent même pas. Au lieu d'à vouer hautement ce que malgré elles elles se disent tout bas, elles livrent leur cœur à l'envie ! elles prétendent te punir d'avoir été plus heureuse et d'être aujourd'hui plus raisonnable... Plains-les, ma fdle ; car elles sont en proie à des souffrances que tu ne connaîtras jamais, je l'espère ! Mais en même temps que tu les plains, ose voir ce que leur conduite a de blâmable.
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afin de te préserver de Fimiter en quoi qne ce puisse êlre, et garde-loi de leur donner lieu de dire, par tes conseils ou par tes reproches, que tu lires vanilé de ce qui, au fond, ne t'appartient pas en propre. Si lu as des dispositions heureuses , tu les dois à une heureuse org^anisation, et si ces dispositions portent des fruits, tu le dois à l'éducation que tu as reçue de ta mère : me comprends -tu bien?
Eugénie. — Oh! oui, maman!.,..
Je n'oublie pas ce que bonne maman a mis dans ses notes sur l'hisloire naturelle, el ce que bon papa me dit toujours de Torganisalion bonne ou mauvaise dont on ne doit point tirer vanité quand elle est bonne, ni obstination à se mal conduire quand elle ne l'est points parce que, avec de la persévérance et de bons conseils, on peut parvenir à la rendre meiU
leure. Mais je l'assnre^ maman, qne ce n'est pas de l'orgueil, c'est de l'amilié qui me fait dire à Elisabelh et à Louise qu'elles doivent se corriger et étudier. C'est si doux de ne point recevoir de réprimandes, et c'est bien doux aussi de s'occuper!
Mme DuFOUGERAi. — Je veux croire, ma fille, qu'aucun air de supériorité de ta part n'a amené les mauvais procédés dont tu te plains ; mais cela ne suffît pas. Plus la nature et l'éducation ont fait et feront pour toi, plus tu dois tâcher, par ta modestie, d'obtenir qu'on te pardonne de posséder des avantages que la nature et l'éducation ont refusé à d'autres personnes. »
Eugénie rougit un peu. Si elle ne s'était pas montrée absolument vaine^ elle ne s'était pas montrée non plus positivement modeste : loin d'éviter les oc-
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casions qui avaient pu se présenter de donner à mademoiselle Wdson le plaisir de la faire yaloir, elle les avait en quelque sorte provoquées. Sa conscience le lui disait tout bas, et le cri de sa conscience robli(];ea de l'avouer à sa mëre.
Mme Dufou^o;erai l'amena bientôt à reconnaître que cette fois, comme précédemment, les premiers torts avaient été de son côté^ et Eugénie^ tout émue, se jeta au cou de sa mëre, en s'écriant : « Maman, je te le promets; je veux désormais remercier Dieu toujours, de nous avoir donné des parens qui ne nous laissent pas orphelins!...
Pauvre Elisabelh! pauvre Louise!... ce n'est pas leur faute, et pourtant... Je t'en conjure, maman, aime-les, car elles t'aiment!... et elles auraient déjà bien des 1 lens... si tu avais été leur merci »
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— Les talens, ne sont rien, mon enfant, répondit Mme Dufougerai, sans la modestie et la bonté du cœur^ ne Toublie jamais! »