‹ Une histoireChapitre 3 sur 16 · LA MAISON-CRISE · texte numérisé non relu

LA MAISON-CRISE

Le trajet du Château à la Maison-Grise n'étant pas très long^ Eugénie n'eut que le temps de dire quelques mots à sa mère de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec ses nouvelles amiesj et l'on arriva à cette

TJNE HISTOIRE. 43

maison dont le bas seulement^ imitant fort bien le stuc gris^ lui avait fait donner par les paysans le surnom sous lequel on la désignait dans le pays. Une palissade peinte en vert; de même que les jalousies et les persiennes, car chaque fenêtre avait l'une et Fautre du côlé de la grande route, entourait un parterre sans doute rempli de fleurs en été^ et à travers lequel on passait pour se rendre à la porte principale. Celle-ci'était garnie en dehors de grattoirs en fer, en dedans de brosses et de paillassons, dont la vue seule donnait à penser que dans l'intérieur devait régner une propreté recherchée ; c'était comme un avertissement aux arrivans de secouer la poussière de leurs pieds; avertissement souvent négligé par les visiteurs, qui trouvaient parfaitement ridicule ce respect de Mme de Limeuil pour le tapis qui garnissait l'escalier jusqu'au premier étage.

et pour son parquet toujours si bien ciré que c'était merveille.

«Permis encore à Paris, disait-on, mais à la campagne !... Les gens qui n'ont jamais rien vu, rien eu, et qui n'ont point fréquenté de grandes maisons, se trahissent toujours par ces misères. »

Un jokey, élégamment vêtu, introduisit la famille Dufougerai dans un salon où brillait du feu comme en hiver, tandis que la cheminée, la jardinière, le guéridon étaient couverts des fleurs de la saison, et que les fenêtres^ toute grandes ouvertes^ laissaient passer l'air pur et les rayons du soleil , adoucis cependant par des stores transparens et embellis de dessins variés.

Au Château, Eugénie avait oublié promptement sa toilette modeste, son chapeau de grosse paille, sa simple robe de percale; mais ici, elle se trouvait tout-

à-fait déplacée^ et elle osait à peine s'asseoir sur ces beaux meubles de formes si élégantes, garnis de housses de toile de Perse d'une finesse extrême.

Ce fut bien autre chose quand Mme de Limeuil parut; et bien autre chose encore, lorsqu'Eugénie vit ces manières affectées, lorsqu'elle entendit cette pe« tite voix flûtée, que bien des femmes prennent trop souvent pour la manifestation la plus exquise du plus suprême bon ton. Toute déconcertée, elle regardait sa mère dont la toilette lui avait paru si belle le matin même; auprès de l'élégant négligé de Mme de Limeuil, cette toilette était des plus mesquines.

Mme Dufougerai ne se montrait cependant pas embarrassée du tout de ces énormes différences qui chagrinaient beaucoup Eugénie et lui donnaient tant de malaise. M. Dufougerai; de même que

sa belle-fille, causait avec aisance, sans s'inquiéter des marques poudreuses imprimées au parquet par ses pieds malades et chaussés de gros souliers de castor.

« J'entends la harpe de MUe Aloïse , dit-il tout-à-coup. N'aurons -nous pas le plaisir, Madame, de voir vos charmantes filles? »

M'"e de Limeull inclina la tête avec le plus gracieux sourire, sonna, et dit d'avertir ces demoiselles que Madame les demandait au salon.

Aloïse, jeune personne de quatorze ans, parut la première. C'était une brune, point jolie du tout, très grande, très maigre, et qui offrait la parfaite copie des manières de Mme de Limeuil^ seulement elle joignait à cet avantage un petit air de dédain fort peu aimable.- En entrant, elle salua légèrement tout le

lIiNE HISTOIRE. - 4^

monde , et alla s'asseoir à côté de sa mère , sans parler à personne.

Un instant après y ses deux jeunes sœurs arrivèrent ensemble, et Eugénie eut sous les yeux l'étrange spectacle de trois jeunes filles tellement extraordi- ^aires par leur afféterie et par leurs poses étudiées, que, toute stupéfaite et bien persuadée de leur immense supériorité, elle baissa la tête en rougissant, à la pensée qu'elle leur était en tout fort in-^ férieure.

« Enfans, allez faire connaissance au jardin, » dit M. Dufougerai. Depuis long-temps il était familier dans cette maison , dont jl avait connu intimement le chef.

« Ah! Monsieur Dufougerai, s'écria Mnie de Limeuil avec sensibilité, oubliez^ vous donc que les arbres ne sont point encore garnis de feuilles ! Mes filles sont

fort délicates, et je crains pour elles ^ par dessus tout, le hâle, qui gâte la peau et gerce les lèvres. Mon Emma, conduis, avec ta sœur, M. et Mlle Dufougerai dans \otre salle d'étude. Tu as à leur faire voir des choses ravissantes , des dessins délicieux Va^ mon Emma ^ mon

ange ! »

Uange Emma se prêta d'assez mau^ vaise grâce à ce qu'on exigeait d'elle, et sa petite sœur Antonine fut la seule qui parut quitter volontiers le salon.

Antonine avait une expression d'espièglerie qui contrastait beaucoup avec les manières affectées qu'elle voulait prendre, à l'imitation de sa mère et de ses deux sœurs aînées. Elle était à-peu-près de l'âge d'Eugénie, et, dans une maison où l'on s'efforçait de remplacer la nature vraie par une nature factice^ elle seule avait conservé encore quelque chose de

UNE HISTOIRE. 4g

ja franchise et de la cordialité de l'enfance. Cependant la mise d'Eugénie, et même celle d'Alfred ;, lai paraissaient si étranges , qu'elle ne cessait de les examiner en ouvrant les yeux dans toute leur grandeur. Sans le vouloir assurément, elle blessa l'amour-propre d'Eugénie par des questions fort singulières , et qui avaient pour but de s'assurer si Eugénie ne possédait pas de plus belle robe que cette robe de percale, à laquelle il manquait encore de n'être point faite à la dernière mode.

(( Venez, dit-elle tout'-à^coup , que je vous montre mes parures pour le printemps, et les étoffes que maman m'a données pour cet été. Emma n'a pas envie du tout de défaire ses portefeuilles; et puis des dessins, ce n'est pas amusant à regarder.

— Mais^ moi, ça m'amusera de les

5o UNE HISTOIRE.

regarder î s'écria Alfred. J'aime tant les images !

— J'en suis bien fâchée , repartit Emma; mais^ moi^ cela m'ennuie de tout mettre en désordre pour amuser un petit garçon que je ne connais pas.

— Venez avec nous , reprit vivement Antonlne; nous trouverons bien quelque chose pour vous occuper pendant que nous causerons. »

La chambre d'Anlonine élait petite -, mais tout ce que le luxe peut inventer de riche et d'élégant s'y trouvait réuni à profusion, plus encore pour le plaisir des yeux que pour la commodité. Les tiroirs d'un joli chiffonnier, des cassettes en bois rares, et de tontes les grandeurs , s'ouvrirent aux yeux émerveillés d'Eugénie^ et^ pour la première fois de sa vie j elle comprit de combien de choses, absolument étrangères pour elle, se com-

UiNE HISTOIRE. .Ti

posaient la plupart des toilettes de jeunes filles qu'elle avait eu roccasion d'admirer pendant le séjour bien court qu'elle avait fait à Paris. Les colliers en ruban, les sautoirs, les ceintures, tenaient à eux seuls une place considérable dans tous les brillans colifichets qu'Antonine étalait sur les chaises avec tant de complaisance , en expliquant fort en détail que telle couleur allait seulement avec telle couleur; que le sac, que les gants devaient être assortis au chapeau , à la robe, à la chaussure; que, pour la promenade simple , il fallait une autre toilette que pour la pêche....

(( M. et Mme Dufougerai demandent Mademoiselle , dit une femme de chambre élégante en ouvrant la porte. Ah 1 mademoiselle Antonine, quelle besogne vous m'avez encore préparée là !

— Est-ce que maman vous paie pour

ne rien faire î » répliqua Antonine avec une dureté dont Eugénie rougit pour elle.

Emma ne se montra point au moment des adieux, et sa mère l'excusa en disant : « C'est une artiste que ma fille. Gomme tous les gens à talent, elle a besoin de solitude. A.. .dieu! a. ..dieu! » répéta-t-elle plusieurs fois en allongeant avec langueur la première syllabe de ce mot, qu'elle prononçait d'une façon très particulière.

Tout le monde fut assez silencieux au retour^ et Gertrude , qui vint audevant de son maître jusque dans la cour^ ne put s'empêcher de faire quelques remarques sur le danger qu'il y avait , pour un vieillard , à retarder l'heure de ses repas.

« Mettons-nous à table sur-le-champ , jç ne demande pas mieux , » répondit

M. Dufoiigerai à la vieille gouvernante. Celle-ci murmurait entre ses dents :

« Il est une heure. . . nous qui dînons toujours à midi juste!., comme si l'on n'aurait pas pu se borner à faire seulement une visite aujourd'hui!

— Allons^ Gertrudcj ne grondez pas^ et servez chaud ! nous n'irons demain qu'à la Ferme!

— Servez chaud î servez chaud ! Le dîner ne sera que trop chaud; car il est à moitié brûlé! »

Eugénie^ en écoutant Gertrude, se disait tout bas ; Elle ne murmurerait pas comme cela si elle était avec Antonine!

« Eh! bien^ ma lille^ comment trouvez-vous nos voisins? demanda M. Dufougerai lorsqu'on fut à table.

— Mon père^ répondit Mme Dufoii* gérai, il est difficile de jager les geîis ù la première vue. J'avoue cependâtit

que les dames du Moutiers me plaisent beaucoup plus que M^e de Limeuil.

— Et à moi aussi ! s'écria vivement Eugénie.

M. DuFOUGERAi. — Tu veux parler des demoiselles^ car, pour les mamans 7 c'est à peine si tu les as entrevues.

Eugénie. — Oui^ bon papa. Elisabeth, Louise et raoi^ nous sommes déjà bonnes amies ; tandis que pour les demoiselles de Limeuil...

Alfred. — Moi non plus je ne les aime pas : elles n'ont pas voulu me montrer leurs imagées î

Eugénie. — Antonine m'a montré, à moi , ses ceintures , ses colliers et ses robes... pour m'humilier. »

En prononçant ces mots, les larmes qu'Eufifénie retenait depuis le matin coulèrent en abondance, et elle s'enfuit aussitôt.

UNE HISTOIRE. oj

{{ Quand il y a de la plaie , Forage dure moins long - temps , dit le bon papa. Gci trude , allez dire à Eugénie qu elle revienne au moins pour le dessert. »

La vieille bonne chercha long-temps avant de découvrir l'endroit où Eugénie s'était réfugiée pour pleurer en liberté. Mais vainement elle voulut savoir la cause d'une douleur si vive. Eugénie était à-la-fois trop troublée par les souvenirs de la matinée, et trop honteuse du mouvement auquel elle venait de se laisser aller^ pour se trouver en état de répondre aux questions de Gertrude ; et Gertrude , en voulant la consoler, ne faisait qu'exciter encore ses larmes.

« Allons, allons, il faut revenir à table, ma chère demoiselle Eugénie, dit-elle en la prenant doucement par le

bras. Nous avons le temps ^ pendant que nous traverserons le jardin^ de nous sécher si bien les yeux^ qu'il n'y paraisse plus. Je vous avais bien dit que les demoiselles de Limeuil ne vous plairaient ^uère ! Ces gens à argent , voycz- • vous^ ne sont jamais aimables. Personne ne les aime dans le village, aussi dit-t)u que Mme de Limeuil vendra sa maison l'année prochaine ; pour aller s'établir ailleurs.

— Ah! tant mieux! s'écria Eugénie ranimée soudain par cette bonne nouvelle. Si maman veut m'en croire^ nous n'y retournerons plus jamais! ^

On avait quitté la table lorsqu'Eugénie rentra y et M"^e Dufougerai venait de commencer la partie de tric-trac du bon papa; c'était l'occupation de chaque jour, après le dîner.

t( Eh! bien, dit M. Dufougerai, grâce

tJNE HISTOIRE. êj

à notre susceptibilité , nous avons dîné par cœur aujourd'hui , n'est-ce pas?

Nous en goûterons mieux. Va jouer ou réfléchir, comme tu voudras, dans le jardin. Tu dois quelque dédommagjcment à ton frère, qui s'est amusé encore moins que toi.

— Dans une heure, ajouta Mme D^foug^erai, tu monteras à ta chambre, et tu étudieras tes leçons , car nous n'avons rien fait aujourd'lmi.

— Maman, embrasse-moi! dit Eugénie avec timidité.

— -Et moi aussi, je veux t'embrasser, quoique tu ne le mérites guère ! » s'écria le bon papa. Eugénie, presque consolée, alla rejoindre son frère.

t'EXAMEN.

Tous les soirs ^ depuis qu'Eugénie savait parler^ M™e Dufougerai l'aidait à passer en revue les plus petils évëuemens de la journée, et à y puiser le sujet de quelques réflexions qui pussent servir à

UiNE HISTOIRE. %

la rendre, le jour suivant , plus raisonnable et meilleure. Eugénie trouvait dans sa mère tant de douceur et de bonté, cl, elle se sentait si fiëre des louanges qu elle recevait, lorsque, d'elle-même, elle émettait une pensée juste et sage, que F examen de la journée était toujours désiré par elle avec ardeur; mais cette fois, elle voyait à regret approcher l'heure.

Alfred aussi faisait son examen. Il raconta à sa mère comment on avait laisse là Mile Wilson, pour aller s'enfermer dans le kiosque.

i( Etait-ce bien .^ demanda Mme Dufou gérai.

— Non, maman, répondit Alfred.

Mme DuFOUGERAi. — Pourquoi n'était-ce pas bien?

Alfred. — Maman, je ne sais pas.

Mme DuFOUGERAi. — Eugénie, aide ton frère à trouver pourquoi ce n'était

6o UNE HISlOIRE.

pas bien ; tu le sais^ je pense, ou du hioins tu le sens.

Eugénie en hésitant un peu. — Alfred a raison, maman, ce n'était pas bien... du tout.

Mme DuFOUGERAT. — Mais pourquoi?

Eugénie. — Maman... pour bien des choses. D'abord ce n'était pas poli... et ensuite... c'était presque... comme si ces demoiselles... avaient manqué... à leur mère j car tu m'as dit, maman, que nos instituteurs représentent nos parens.

MmeDuFOUGERAi. — Oui, mes enfans^ et ils les représentent avec désavantagée, puisque leur autorité n'est pas aussi étendue que celle des parens. 11 suffit donc, quand on a un bon cœur, de réfléchir un moment pour comprendre que manquer d'é(jards envers quelqu'un qui n'a point le pouvoir de nous en punir aussi sévèrement que nous le méritons

UNE IIÎSTOIRK. Cl

parfois^ c'est commettre une lâcheté. Ne le sentez-vous pas^ mes enfans?

Alfred. — Mais^ maman ^ si tu savais comme elle est ennuyeuse^ Mlle Wilson!

Dis à Eug^énie de te raconter tout ce que Louise et Elisabeth lui ont raconté !

M»ie DuFOUGERAi. — L'un de vous a-t-il songé à demander à M^c Wilson ce qu'elle pense de ses élèves ?

Tous les deux ensemble, — Non^ maman.

Mme DuFOUGERAi. — J'en suis fâchée^ parce que je m'imagine que Mlle Wilson vous aurait dit des choses non moins étranges sur l'impolitesse habituelle^ sur l'impertinence^ sur la désobéissance et sur la sécheresse de cœur des demoiselles du Moutiers.

Eugénie. — Àlors^ maman, elle aurait été injuste, je t'assure, parce qu'Elisabeth et Louise sont tout-à-fait bonnes.

(]t tNE HISTOIRE.

]M»"e DuiouGERAi. — OÙ as-tu trouvé la preuve de leur bonté? Est-ce dans leur conduite envers leur gouvernante, et dans les plaintes qu'elles t'ont faites à son sujet?

Eugénie. — Elisabeth et Louise valent toujours mieux que les demoiselles de Limeuill

Mme DxjFOUGEKAi. — Cette supériorité dont tu les gratifies, se trouve^ il me semble, renfermée dans des bornes bien étroites! D'après le peu que tu m'as appris des demoiselles de Limeuil, je crains de voir en elles des enfans si mal élevées, qu'il n'y a rien à en espérer pour le présent ni pour l'avenir.

Alfred. — Mlle Emma est bien méchante. Elle n'a pas voulu me faire voir ses images.

Mme DuFOUGERAi. — Ce refus te tient au cœur, mon Alfred, car tu- j reviens

l'^E irSTOîRE. 63

sans cesse. On n'est point incchant , entends-tu, parce qu'on refuse de satisfaire les désirs d'un enfant^ on manque seulement de complaisance. Tache d'en avoir, toi, pour tout le monde^ c'est le plus sûr moyen d'en obtenir des autres et de se faire aimer. Va dormir maintenant j voici Annette qui vient te chercher. Bonsoir, mon Alfred. . . »

Eugénie embrassa son frère à plusieurs reprises, et le vit s'éloigner à regret.

c( Tu crains de rester seule avec moi, ma fille! dit Mme Diifougerai, qui devinait tous les raouvemens de l'âme chez ses enfans. Que dois-je penser de celte crainte?... Encore des larmes dans tes yeux ! ... je te vois prête à pleurer. . . Estce pour la même cause qui tantôt a fait couler à torrent tes pleurs ?

— Non, maman... c'est que j'ai honte de moi î... » Et en disant ces mots, Eu-

«4 VNC HISTOIRE.

(^énie cacha sa figure brûlanle dans le sein de sa mère.

(( Qu'as -tu donc fait dont tu aies à rougir? demanda Madame Dufougerai.

Eugénie. — Je n'ai rienfait^ maman...

mais j'ai pensé... j'ai eu de vilaines pensées... contre toi.

Mme DuFOUGERAi. — Vraiment! et à quel sujet?... tu hésites!... mais le sujet tu peux me le dire^ je ne demande que cela.

Eugénie. — Le sujet... maman...

c'est... ma robe et mon chapeau...

Mn^e DuFOUGEiiAi. — Ainsi les mauvaises dispositions où tu t'es trouvée à mon égard, ont commencé avec le jour^ elles ont augmenté d'heure en heure^ et comme, à midi, elles étaient arrivées au plus haut point, tes larmes ont enfin coulé! Je le conçois, ma fille! cela fait

lant de mal d'avoir sujet d'eu vouloir à sa mère ! *

Eugénie. — Maman, ne parle pas ainsi, ou bien je croirai... que lu railles!..

Mme DuFOUGERAi. - — Je ne raille point, mon Eug^énie, je le plains seulement d'avoir eu tant de chagrin à cause d'une robe et d'un chapeau. J'avais prévu, je dois l'avouer, que chezM. duMoutiers, que chez Mme de Limeuil, on s'étonnerait peut-être de l'extrême simplicité de ta mise 5 mais je croyais que, d'un côté, tu avais assez d'esprit pour comprendre qu'un chapeau de cinquante francs et une robe de cent francs , n'auomenlent pas positivement notre propre valeur, pas plus qu'un chapeau de cinq francs et une robe de quinze ne la diminuent réellement ; et d'un autre côté j'avais pensé que partout on aurait du moins assez de politesse pour ne point te punir,

66 l3r<E HIST05RF..

par des airs de dédain ou par des mots piqiians , d'un tort qui , au foad y n'était pas le tien.

Eugénie. — Oh! maman, jen'ai pas à me plaindre d'Elisabeth et de Louise;, bien au contraire ! Elles m'ont fait toutes sortes d'amitiés^ elles n'ont pas pris garde à ma toilette , et elles m'ont assuré qu'elles viendront nous voir avec leurs parens^ parce que nous sommes d'une famille honorable; tandis que les demoiselles de Limeuil...

]VJme DuFouGERAi. — Acliève, ma fille.

Eugénie. — Maman^ elles n'aiment pas beaucoup les demoiselles de Limeuil, et maintenant je vois bien pourquoi.

Mi«e DuFOUGERAi. — Pourquoi donc?

Eugénie. — C'est qu'elles ne sont pas aimables.

Mme DurOUGERAI. — Airisl^ OU CCltC

circonstance ^ il ne s'est point agi do savoir si leur famille est honorable ou non?

Eugénie. — Maman^ je te demande pardon. Elisabeth m'a raconté que leur père était un parvenu^ un enrichi.

Mi"e DuFOUGERAi. — As-tu compris ce quelle entendait par-là?

Eugénie. — Maman... mais non.

M»ie DuFOUGERAi. — Je vais te l'expliquer. Le père de ton grand papa était un pauvre paysan du Poitou. La révolution de 1793, en lui arrachant son fîls, qui courut aux armes ^ avec tous les jeunes gens d'alors, pour défendre le pa^ys attaqué par l'étranger^ ouvrit à ce fils une carrière nouvelle, et ce fils, qui avait des moyens intellectuels, en même temps que du courage et de la probité, paivint à faire son chemin et à s^ enrichir ; car ton bon papa peut passer pour riche qu com-

paraisoii de son père. Mon bisaïeul, à nioi, dut au commerce de parvenir à s'enrichir; et tu sais qu'à Vaîenciennes nous comptons encore au nombre de nos parens une foule de petits commerçans qui seraient dédaignés par les demoiselles du Moutiers comme par les demoiselles de Limeuil; également orgueilleuses cbacune à leur manière. Ton bon papa est donc MW parvenu, un enrichi^ tout comme Tétait le père de M. de Limeuil^ et comme le furent ton père et M. de Limeuil lui-même. Mais ta bonne maman ^ femme sage et sensée , ne s'est jamais glorifiée ni étonnée de la fortune de son marij ma mère^ à moi; tout aussi sensée, tout aussi sage^ m'a fait apprécier dès le bas âge, à leur juste valeur, les avantages d'une aisance qui donne des jouissances et non pas du mérite aux gens que le sort favorise; et de la

sorte; nous avons vécu honoî^ahlemeiit , c'est-à-dire sagement ^ sans dédaig^ner ceux que le hasard faisait nos inférieui's, sans prétendre à nous introduire bon gré mal gré dans l'intimité des gens que le monde et l'orgueil de la naissance nous montraient comme nos supérieurs , et (^o\(\\xQ parvenus Qi enrichis ^now?, avons été honorés de nos supérieurs et de nos inférieurs .

))I1 n'en a pas été ainsi dans la famille de M. de Limeuil. Là^ on s'est imaginé que l'argent donne tous les droits^ tous les genres de mérite, et, de cette croyance , sont nés des prétentions au moins exagérées^ et des dédains pitoyables.

On ne s'est pas mis en peine d'acquérir par l'éducation un mérite réel^ V argent faisant tout^ on a vordu elTacer, à force de luxe et de folies , le souvenir de la misère passée, et les manières^ VaffeC"

"jo UNE HISTOIRE.

talion ayant paru être^ à des ^qwè cjui iravaient jamais fréquenté la bonne compagnie^ le suprême bon ton, on a travaillé avec ardeur à se rendre parfailement ridicule.

» Voilà, ma chëre enfant, l'histoire de ta famille et de celle de Mme de Limeuil, dont les deux chefs^ comme tu vois, ont les mêmes droits au titre de pajvenus et d^ enrichis. Mais tandis que ton bon papa et ton père sont restés honorables ^ et honorés, par leur simplicité et par leur peu de prétentions, MM. de Limeuil père et fils ont excité à-la-fois, par une conduite contraire, l'envie des petits, la colère des grands, et la pitié des gens sensés. Personne ne les aime, personne ne les honore , et M"ie de Limeuil prépare à ses filles, en leur donnant des goûts et une éducation que réprouve le bon sens , un bien triste avenir.

UNE niSTOlRE. 71

Eugénie. — Maman, je \eiix êlrf honorable et honorée ; et maintenant, je te le promets, Antonine pourra me montrer ses belles robes, ses rubans, ses pèlerines brodées, sans que je pleure du regret de n'en pas avoir aussi, moi; car c'est cela, maman, qui m'a fait pleurer... et je t'ai accusée... d'avarice! Maman, pourras-tu me pardonner!... Oh ! c'est que j'ai pensé toutes sortes de choses bien vilaines encore, maman!... Je m'en repens à présent de tout mon cœur...

Mme DuFOUGERAi. — Je le crois, ma fille. Je les ai devinées, ces pensées dont tu t'accuses... et j'en ai beaucoup souffert ! »

Eug^énie se jeta dans les bras de sa mëre en l'accablant de caresses. M"ie Dufougerai ne répondait pas avec autant d'abandon que de coutume à la tendresse de sa fiile, qui lui dit avec instance ;

:'J TNE HISTOIRE.

« Maman ^ je t'en prie, dis que tu me pardonnes !

— Te trouves- tu pardonnable toijuême? » demanda Mn^e Dufougerai.

Eugénie baissa la tête avec confusion.

« A demain, ma fille. Je pardonne beaucoup à la vivacité de ton âge j mais il ne faut pas que cette vivacité altère la bonté du cœur. Bonsoir, Eugénie^ à dcjuain. »

yi

Page 1