LA FERME
La vieille gouvernante fui fort étonnée, le jour suivant, du changement qui s'était opéré clans les idées d'Eugénie. Comme toutes les personnes dontl'éducalion a été négligée, elle attachait beaucoup d'importance à la toilellC; et peut-cire avait-
elle augmenté la veille le clia{>riu de la jeune fille^ en se récriant sur la simplicité de sa parure , lorsqu'il s'agissait d'aller rendre visite aux dames du Château ^ et à Mme de Limeuii.
« Aujourd'hui, lui dit-elle, vous êtes convenablement et même élégamment pour aller à la Ferme.
— Je Tétais aussi hier, ma bonne, répondit Eugénie.
— Gomment! s'écria Gertrude surprise.
Vous avez pourtant assez pleuré du chagrin que vous a causé M^le Antonine en vous demandant si vous n'aviez pas de plus belles robes, et en vous montrant toutes ses richesses ?
Eugénie. — Oui, ma bonne, c'est vrai 'y mais le soir j'ai pleuré encore plus fort quand j'ai senti comme j'avais été injuste envers maman, et comme j'avais eu de V envie.,. C'est bien vilain, vois-tu,
UNE HISTOIRE. rj
Tinjustice et Fenvie! je n'en veux plus avoir. Je veux être honorable; et les belles roîoes ne suffisent pas pour rendre hoîiorahle^ maman me l'a fait bien comprendre.
Gertrude . — A la bonne heure ; mais enfin chacun doit tenir son rang dans le monde , et faire voir par ses vêtemens qu'on n'est pas... des gens de rien.
Eugénie. — Qu'est-ce que c'est donc que des gens de rien, ma bonne?
Gertrude. — Dame!... des gens qui n'ont rien ^ des ouvriers^ des paysans...
Eugénie. — Ne va pas dire cela à bon papa, au moins!
Gertrude. — Pourquoi donc pas?
Eugénie. — C'est que le papa de bon papa était un paysan.
Gertrude. — Qui est-ce qui vous a dit une fausseté pareille?... Ah! par exemple !...
56 UNE IIISTOmE.
Eugénie. — Ce n'est pas une fausseté; c'est maman qui me l'a dit ; et maman doit le savoir, j'espère. »
Gertrude était tellement confondue de ce qu'elle venait d'apprendre, qu'elle demeura muetle.
« Vois-tu^ ma bonne, reprit Eugénie, nous sommes aussi, nous, des enrichis et des parvenus , comme la famille de Limeuil^ et pourtant nous sommes honorables^ nous, parce que nous ne dédaig;nons pas nos inférieurs y et parce que nous ne croyons pas que notre arguent nous donne le droit d'entrer dans rinlimité de nos supérieurs,
— Je savais bien, s'écria Gertrude, qu'il devait y avoir une différence!...
Monsieur, le fds d'un paysan!... Pourvu qu'on n'en sache rien au Château!... Si ce n'était pas votre maman qui vous l'a dit, je croirais que c'est une calomnie
invenlée pour faire du tort à Monsieur.
— Quel tort cela pourrait-il faire à mon beau-père? » demanda M^^^ Dufougerai , qui venait d'entrer dans la salle, et avait entendu une partie de l'entretien. « Croyez bien, Gertrude, que si vous l'avez ignoré jusqu'à présent, c'est que l'occasion ne s'est pas présentée, pour M. Dufougerai, de vous le dire : il a assez de bon sens pour ne point rougir de sa naissance.
— Oh ! Madame, répondit Gertrude, je l'ai souvent entendu dire à Monsieur lui-même; mais j'ai toujours cru qu'il parlait ainsi par plaisanterie, ou pour encourager les gens qu'il protège et qu'il aide , à travailler et à donner de Fédu* cation à leurs enfans. »
M"ie Dufougerai sourit et dît : « J'en suis lâchée ; Gertrude, mais c'est la vé-
7« UNE KISTOÏRE.
lilé. Mon aïeul, à moi, était un petit marchand qu'on se souvient encore , à Valenciennes,, d'avoir vu vendre au détxiil, dans sa petite boutique, les menues merceries, dont le produit lui a donné la possibilité d'étendre son commerce et de s'enrichir enfin. Si la famille de Limeuil se souvenait de son ancienne origine, et avait le bon sens de ne point s'en trouver humiliée, elle serait, comme l'est mon beau-père, estimée et honorée des riches et des pauvres, des nobles et des roturiers. »
Le bon papa ne dit pas un mot de la petite scène de la veille, et comme Eugénie était réconciliée depuis le matin avec sa mère , elle monta gaîmcnt dans la carriole, toute disposée à mener à son tour, et absolument délivrée de la crainte de gâter ses gants et d'altérer la fraîcheur de sa robe.
UNE lîlSTOIRE. 79
Il n'y avait qu'un quart de lieue à peine de la maison de M. Dufoiigerai à la Ferine^ qui se trouvait placée à micole. à peu de distance du village qu'elle dominait. Les enfans y seraient allés à pied plus volontiers qu'en voiture , si le bon papa avait pu marcher.
Les aboiemens de deux énormes chiens et les gloussemens des poules, des canards , se sauvant tout elTarouchés devant la carriole, qui venait d'entrer dans la cour par la porte charretière toute grande ouverte, annoncèrent aux habitans de la Ferme qu'une visite extraordinaire leur arrivait. Une fenêtre s'ouvrit au premier étage, et la figure d'une grosse fille de basse- cour s'y montra , en même temps qu'au rez-de-chaussée deux enfans accouraient sur le seuil de la porte. Ils disparurent aussitôt, et, comme on était tout auprès de la mai-
$o UNE HISTOIRE.
son , il fut facile crenlendre les deux voix crier ensemble : a Maman, viens vite! c'est M. Dufougerai! »
Le bon papa, servant d'introducteur à sa famille, la fit entrer dans une grande salle, au rez-de-chaussée. On s'assit, en attendant l'arrivée de M^^^ Montbruu.
Il n'y avait dans cette pièce que des meubles de bois de chêne, de forme antique 5 mais partout régnait une extrême propreté. De chaque coté de la vieille pendule placée sur la haute cheminée , où ne se trouvait pas de glace, des vases f de verre bleu contenaient des fleurs dont le parfum embaumait i'air. Des rideaux un peu étroils , mais d'un beau blanc , garnissaient les quatre fenêtres j deux s'ouvraient sur la campagne, qui s'étendait au loin, et les deux autres sur la cour de la Ferme. En face de la cheminée, à l'autre extrémité de la salle, ou
tJ^■E mSTOîRE. 8t
vojait suspendus en sautoir le fusil, la carnassière et la poire à poudre dn maître du loo;is.
Mnie Montbrun larda peu à paraîhe avec ses trois enfans. Les présentations n'eurent rien de la froideur et de la sécheresse de la veille 3 des la première Yue on se convint, et peu d'insîans après les cinq enfans, réunis dans une chambre au premier élage, s'amusaient avec les poupées, les livres de Juliette, d'xi-^ gathe et de Léon. Il n'était question, cette fois, ni de noblesse, ni d'honorable, ¥ii d'artiste, ni de toilette, mais de l'histoire des poupées et des jouets d'Allemagne , dont les petits fermiers possédaient une très jolie collection. Il y avait aussi à regarder une quantité de gravures, de caricatures et de costumes de tous les pays du monde , dans des livres de voyages, oii se trouvait encore
8^ TJNE HISTOIRE.
la roprésenlalion d'oiseaux, d'animaux sin(];iiliers , sur lesquels Juliette et sa sœur donnaient des explications fort amusantes. Cependant les petits garçons laissèrent tout là pour courir au jardin, et les jeunes fdles tardèrent peu à les suivre.
Le jardin était grand; mais, planté de légumes et d'arbres fruitiers, il n'avait d'agréable qu'une longue allée de charmille placée à l'extrémité. Cette charmille, qui datait peut-être d'une cen- 1^ taine d'années, n'ayant pas été taillée depuis long-temps, offrait déjà un dôme de verdure à peine développée, et à laquelle viendraient, plus tard, se mêler les fleurs de la vigne folle, de la clématite, du jasmin, du chèvrefeuille, qui grimpaient en serpentant autour des troncs des charmes. Les jardins des enfans formaient des plates-bandes au pied
UNE iJisTomÊ. 83
des arbres ; et les petits fermiers prirent plaisir à donner des bouquets de giroflée jaune, de tulipes, de jacinthes et de bons-hommes, à Eugénie et à son frère, en promettant de réserver pour eux les premiers boutons de rose qui paraîtraient.
« Et si vous voulez, ajouta Agathe, nous vous donnerons en outre, à chacun, un jardin, que nous cultiverons pour vous , et auquel vous travaillerez quand \ous viendrez.
— Je le veux bien , repartit Eugénie ; et nous vous en donnerons aussi un, à chacun, auprès des nôtres; ou bien nous partagerons les nôtres avec vous , si Etienne, le jardinier de bon papa, ne veut pas qu'on lui prenne encore du terrain.
— C'est cela , s'écria Juliette , l'aînée de la famille. Maintenant venez voir
8i UNE HISTOIRE.
nos ruches, et noire laiterie^ et noire pigeonnier. »
Eup^énie et son frère, quelque curieux qu'ils fussent de voir des ruches de près, se tinrent cependant à distance , dans la crainte d'être piqués ; puis on alla boire du lait de beurre à la laiterie, qui était, comme tout le reste , parfaitement entretenue; on monta au pi(^eonnier, où Ton prit plaisir à caresser les pi>j;eonneaux ; on descendit ensuite dan^ la basse-cour, sans songer à visiter la bergerie ni l'étahle, mais on s'arrêta longleaips à admirer les dindons qui faisaient la roue au soleil, et les canes, les canards qui barbotaient dans une superbe mare réservée tout exprès pour leurs menas plaisirs. Une aventure qui intéressa beaucoup Engénie , et qui fit rire Alfred de bon cœur, ce fut celle d'une pauvre poule à laquelle on avait fait couver.
avec ses œufs, des œ-h de cane. Elle venait d'amener sa |:elite famille , éclose de la veille, et elle suivait, en criant et en battant des ailes, ses canetons, que leur instinct poussait à se jeter à Feau , et qui s'y jetèrent en effet, au p;rand désespoir de la pauvre poule. Elle allait et venait sur le bord de la mare , dans une agitation que partageaient ses petits poussins, qui couraient et qui criaient de compagnie, comme pour rappeler leurs frères et sœurs : mais les canetons n'en tenaient compte ; ils nageaient fièrement en pleine eau, ce qui étonnait beaucoup Eugénie et ce qui amusait inlîniment Alfred.
La grosse fille de basse-cour vint dire aux enfans qu'on les demandait dans la salle, et il fallut s'arracher, bien à contre cœur, au plaisir de voir les canetons sortir de i'eau et à celui d'entendre Ju-
86 T^'E lîISTOmE.
licite parler comme un livre y ainsi que le disaient les paysans , au sujet de l'instinct dont les animaux sont doués ^ et qui^ chez quelques espèces, se manifeste d'une manière prononcée dès le Jour même de la naissance.
Lorsqu'on renira dans le salon, la gaîté la plus \ive brillait sur tous ces jeunes visap^es, et M^^e Dufougerai, le bon papa, Mi»e Monlbrun, ne paraissaient pas moins charmés les uns des autres que ne l'étaient leurs cnfans. Les adieux se ressentirent des dispositions amicales ou l'on était mutuellement. Les invitations de revenir, les promesses de se voir le plus souvent possible, se mêlèrent aux embrassades, aux adieux répétés, qui retentirent long-temps encore après que le vieux Fédor eut prit le petit trot, qui était son allure accoutumée.
Cette fois Eugénie ne tarit pas , pen-
rNE IIISTOIRE. S;
clant toute la roule, sur ce que Juliette et Agathe lui avaient fait voir ou lui avaient raconté ; Alfred aussi était dans renchantcnientj il ne parlait que de son ami Léon y des joujoux, du jardin, des imagées de X ami Léon ; des projets qu'ils avaient formés pour la prochaine fois qu'on se retrouverait ensemble, et l'entretien se prolong;ea pendant tout le dîner.
Le soir, comme de coutume, on fit l'examen de la journée^ et Eugénie dit à sa mcre : « Maman ^ Juliette est bien plus instruite que moi, et pourtant je n'en suis pas jalouse du tout; sais-tu pourquoi ? c'est qu'elle a deux ans de plus que moi. En travaillant je pourrai la rattraper, et ensuite aller encore plus vile qu'elle, parce qu'elle a à faire beaucoup de choses dont je ne m'occupe pas.
— Si Juliette était aussi orgueilleuse de son instruction que les demoiselles du Moutiers le sont de leur naissance et les demoiselles de Limeuil de leur fortune^ répliqua M'^e Dufou(3;erai, croislu que tu n'aurais pas éprouvé auprès d'elles ce senlimenL d'envie dont tu as rougi plus tard?
Eugénie. — Maman... il me semble...
que cela n'irait pas du tout à Juliette..^ d'avoir de l'orgueil.
M'iie DuFOUGERAi. — Pourquoi? Serait-ce parce qu'elle habile une ferme ou parce qu'elle est vêtue d'une blouse de guinée bleue ^ et coiffée d'un chapeau de grosse paille, comme eu portent les paysans?
Eugénie. — Non, maman, ce n'est pas à cause de cela... Mais si, pourtant, en y réfléchissant , c'est à cause de cela , maman*
Mnie DuFOUGERAi. — Et cependant, ma fille 5 lesquelles, à Ion avis, onl le plus de mérite , des demoiselles du Moutiers qui en venant au monde se sont trouvées demoiselles de château ^ des demoiselles de Limeuil qui sont nées riches, et de Juliette qui, n'ayant aucun de ces avanta^^es, a su en acquérir de bien plus grands! car tu as déjà assez vu et assez lu, ma chère enfant, pour savoir que les talens et l'instruction sont des choses de grande valeur, qu'on ne peut perdre comme on perd son château, sa fortune, et qui font que partout on vous traite avec considération.
Eugénie. — Oui , maman, c'est vrai^ et je comprends que Juliette a bien plus de mérite que les demoiselles du Moutiers et de Limeuil. Mais, maman, elle n'en sait rien apparemment, puisqu'elle est si... si simple...
«jo LNE HISTOIRE.
Mme DuFOUGERAi. — Cette simplicité même est le caractère distinctif du vrai mérite. Les gens les plus savans se distinguent justement par leur modestie , et la pensée qu'il est une foule de choses qu'ils ignorent, entretient cette modestie inconnue des sols comme des ignorans. De quoi Juliette pourrait-elle à son âge 5'enorgueiliir, en fait d'instruction? »
Eugénie baissa la tête en rougissant.
«Elle pourrait tout au plus, ajouta M"ie Dufougerai , s'applaudir d'avoir travaillé pour en acquérir, et se glorifier de posséder un père et une mère capables de diriger ses études.
— Maman, j'aurai de la modestie, je te le promets ! s'écria Eugénie.
— Ma chëre enfant, répondit M^^ Dufougerai, personne n'en doit avoir plu»
que toi; un moment de réflexion suffira pour le lé faire sentir et pour t'amener à
UNE IIlSTOîIlE. f)ï
reconnaître que lu n'es rien encore par loi-meme. Travaille à devenir quelque chose : quand tu y seras parvenue^ regarde autour de toi^ et tu resteras modeste^ car tu trouveras toujours une foule de gens bien supérieurs à ce que tu peux jamais être ^ en fait de science surtout. »
LES YISITES REIVDtES.
Le surlendemain de la visite à lé Ferme ^ dame Gertrude décida qu'oc ferait un nettoyage général depuis le haut de là maison jusqu'en bas, et qu'on mettrait des rideaux blancs partout ^ des
housses blanches aux vieux meubles, quoique Pc;ques ne fût pas encore arrivé^ afin, disait-elle, de montrer aux dames du Château et de la Maison-Grise que^ si Ton n'avait pas des meubles dorés ou à la mode, on savait du moins ce que c'était que la propreté.
Eug^énie attachait autant d'importance que la vieille gouvernante aux visites promises et dues à son bon papa et à sa mère; volontiers elle aurait négligé ses leçons pour aider Gertrude et pour parer ses poupées; car il fallait que le peu qu'elle possédait se trouvât en élat d'être présenté j sans qu'elle eût à rougir, à ses nouvelles connaissances ; mais Mme Dufougerai s'opposait à ce qu'on dépensât si mal un temps précieux.
« L'ordre , la propreté sont clioses indispensables, disait-elle : il faut les faire régner constamment autour de soi.
les entretenir avec soin, mais non pî y consacrer toutes ses pensées et tout sa \ie. Je te donne deux heures chaqu matin, ma fille, pour ta toilette et pou l'arrangement de ta chambre; c'est assez je ne veux pas^ le reste du temps, te voi le petit plumeau à la main, tout occupé^ de faire disparaître jusqu'au moindn atome de poussière ^ ou t'arrêter devant une gflace pour lisser de nouveau tes che veux. »
Malheureusement , dame Gertrude prêchait absolument le contraire, et Eugénie était trop préoccupée de ces belles visites si impatiemment attendues, pour remarquer la vérité de ce que lui disait sa mère, que l'on tombe dans le ridicule des qu'on se laisse aller à des *' excès, en quelque f^enre que ce soit.
Qu'arriva-t-ii, hélas î de toute la minutie apportée par Gertrude dans ses
L^E HISTOIRE. gS
recherches d'anaiigenientetde propreté!
qu'une après-midi , au moment où elle était occupée à placer les rideaux aux fenêlres du salon, tandis que les vieux meub'es , non encore couverts de housses, se trouvaient réunis au beau milieu, M»ne de Limeuil et ses filles furent annoncées et introduites dans le salon tout en désordre, par le vieux Jacques qui n'en savait pas si long sur le décorum.
Le visage de la vieille gouvernante devint pourpre ; elle descendit du marche-pied sur lequel elle était montée, et tandis qu'elle faisait la révérence en balbutiant dcj excuses, ses yeux lançaient des regards de colère aux arrivantes qui surprenaient ainsi le mystère de l'antiquité et de i'iTâure du meuble de Pékin violet, que j'usqu'alors elle avait réussi à dérober aux regards indiscrets. Au même instant, Eugénie accourait comme une
étourdie, et criait d'un ton désespéré : « Ma bonne , j'ai vu venir de ce côté la voiture des dames de Limeuil; ah! quel malheur!... »
A la vue de la mère et de ses trois filles , très étonnées de se trouver au milieu d'un si grand désordre et d'entendre exprimer hautement le chagrin de leur arrivée^ Eugénie rougit jusqu'aux yeux et disparut aussitôt.
« Veuillez vous donner la peine de!
passer par ici. Mesdames, dit Gertrude du ton le plus gracieux qu'elle put pren- ^ve. Il n'y a de rideaux nulle part... Monsieur a été un peu malade... Vous le trouverez ici, dans le petit salon... Ou bien si vous vouliez monter chez Madame!... Mais là non plus, il n'y a ni housses ni rideaux... »
Gertrude perdait tout-à-fait la tête lorsque Mii^e Dufougerai; prévenue par sa
fille, vint inlroduire elle-même M'^c de Limeuil chez son beaii-përe : elle y mit une aisance, une ^râce dont la vieille gouvernante demeura confondue.
« Je ne suis qu'une servante, se dit-eîle quand la porte du petit salon fut refermée; mais il me semble que j'ai plus à cœur Fhonneur de la maison que Madame !.,. On dirait que nous sommes les gens les plus désordonnés et les plus njisérables du monde, et accoutumés à n'y pas prendre garde ! . . . Moi, du moins, j'avais commencé à donner quelques explications savoir si Madame pensera... »
Eugénie passa très vite auprès de Gerlrude, et s'arrêta soudain au moment d'entrer. Gertrude la retint encore, et lui dit à la hâte de quelle importance il était de faire comprendre à M"ie de Limeuil la raison de tout ce désordre.
^8 UNE HISTOIIIE.
c Donnez-lui à entendre, ajouta-l-elle en terminant, que c'est à son intention que la maison est ainsi sens dessus dessous.»
Mais l'envie de rien dire sur ce sujet cessa de se faire sentir à Eu^jénie, quand elle entendit^ en entrant dans le petit salon, Mme de Limeuil s'écrier avec un rire affecté : « Qu'elle est étonnante!... On aurait dit que nous ne venions que pour voir des rideaux î... Et la voilà, cette chère enfant ! . . . Etait-elle amusante lorsqu'elle s'est écriée: J'ai vu la voiture de Mme de Limeuil venir ici; ah î quel •malheur!... »
Rouge d'embarras et de honte, Eugénie ne trouvait pas un mot pour s'excuser; elle se tenait timidement assise sur le bord de sa chaise auprès d'Antonine qui se mordait les lèvres pour ne point rire; qiiant aux deux sœurs aînées, elles avaient un air parfaitement sec et dédaigneux.
La visite dura dix minutes à peine^ et CCS dix minutes parurent à Eugénie d'une longueur mortelle. Elle ne comprenait pas comment sa mëre et son bon papa pouvaient paraître aussi indilFérens au désordre qui régnait partout j et soutenir l'entretien avec M^ne de Limeuil^ dont le ton était si extraordinaire^ qu'il frisait presque l'impertinence.
Ces dames se retirèrent enfin, et Euffénie eut à essuyer quelques remontrances de la part de son bon papa et de sa mëre, sur son étourderie et sur l'importance qu'elle attachait à des choses qui n'en ont aucune en elles-mêmes.
« Mais, bon papa, dit-elle les jeux baissés et les joues couvertes de rougeur, c'est tou j ours bien désagréable ... de recevoir des visites... comme celles-là... dans une maison... qui n'est pas en ordre!
— J'en conviens, répliqua M. Dufou-
loo U.\E HiSTOlRE.
gérai ; mais la conviendras aussi qu'on augmente le désagrément pour soi-même et pour les autres^ en se montrant confus au-delà de toute mesure d'une telle vétille, et Ton s'expose à ce que les visi-r teurs disent comme M»ne de Limeuil de Gertrude : Sont-ils étonnans, dans cette maison^ de croire qu'on vient voir leurs rideaux!
— Ah! bon papa, à la manière dont ]\lme cle Limeuil fait étalage des siens et de sa propreté extrême, on peut bien croire qu'elle pense qu'on va chez elle un peu pour voir tout cela, et ses beaux meubles! s'écria Eugénie.
— Qu'en résulte-t-il? demanda M. Dufougerai.
— Qu'on se moque d'elle, » répondit Eugénie comme à regret.
Le bon papa, sans insister davantage, parla d'autre chose.
rNE HISTOIRE. loi
Les dames du Château arrivcrcjit le dernier jour de la builaine de ri(j\ieur ])oiu' rendre une visite reçue^ et cetle fois Gertrude n'eut point d'humeur et Eiifjénie point de faussehonte^ car 1 ordre rcg^nait partout. M^Ie Wilson n'accompag^nait jainais ses élèves^ lorrjnecelle3-ci sortaient avec leurs parens; aussi Les jeunes fdles eurent-elles toute liberté de courir dans le jardin, de monter à la chambre d'Eugénie, de jouer et de jaser sans témoin importun. On profita amplement de cette libellé, et l'on se trouva si bien d'être ensemble, qu'on se projuit d'obtenir souvent la permission de renovnelcr ce plaisir. Eugénie se laissa aller à raconter confident iellemcnt ses griefs contre la famille de Limeuii et sa visite à la Ferme.
« Nous ne connaissons point les Qeu'i de la FermC; dit P'.lisabeth dédaigneuse-
menlj, excepté pour les avoir vus le dimanche à l'église. Papa assure que M. Montbrun est de ^onne famille; mais il n'aurait pas dû. l'oublier au point de se faire paysan.
w- Ou du moins^ ajouta Louise, il aui/ait pu faire comme un gentilhomme do^at papa nous a raconté l'histoire, et qui, obligé de labourer hii-même ses terres avec ses enfans, plantait au bout du champ son épée de gentilhomme , afin que chacun sût bien et que personne n'oubliât ce qu'il élait.
— Riais, c'est que je crois que monsieur Montbrun n'est pas gentilhomme, repartit Eugénie dont les jeux s'étaient ouverts tout grands à cette belle histoire d'une épée plantée au bout des sillons.
— Papa ne nous a pas dit positivement qu'il le fût, et peu importe au reste ^
UNE HISTOIRE. io3
reprit Elisabeth j ce sont des gens qu'on ne saurait voir. »
La pauvre Eugénie ne savait où elle en était j et elle n'osa insister sur le mérite réel de Juliette^ car elle vit bien que ses nobles amies n'étaient pas disposées à lui en accorder aucun. Mais malgré elle^ elle remarquait leur extrême ignorance, leur dégoût pour les livres, leur aversion pour l'étude, et elle ne riait pas toujours de leurs plaisanteries sur Mlle Wilson, que Louise contrefaisait dans la perfection.
Cependant, lorsque, rentrée au salon, elle entendit sa mère répondre vaguement à Mme duMoutiers, quilui demandait de permettre qu'Eugénie vînt passer quelques jours au Château, elle en éprouva une sorte de regret; elle aurait voulu que sa mère acceptât sans hésiter une invitation si flatteuse, et de si haut prix.
io4 UNE IIISTOinE.
Vers le soir, toute la famille Monlbrnn vint à son tour rendre la visite qu'elle avait reçue, et Eugénie se sentit d'abord intimidée en présence de M. Montbrun.
Il avait un airg^rave, des manières dignes et réservées qui imposaient beaucoup plus que le ton poli et léger de M. du Mouliers- et pourtant, sans qu'Eugénie sût pourquoi, au bout de quelques instans elle se sentit attirée vers lui, et vivement intéressée par un entretien auquel tout le monde prenait part, el qui roulait sur divers sujets, tels que les jouissances de la vie des cliamps , les distractions offertes par les voyages, les différences curieuses que certains usages établissent entre les habilans de la France méridionale et septentrionale. Eugénie écoutait de toutes ses oreilles, et elle se disait que, si M. de Montbrun n'était point gentilhomme, il était du moins fort savant.
irSE IIISTÔIUÈ. lo.'ï
i( Ail ! que vous avez une jolie chamljre! s'écria Agathe en entrant avec sa sœur dans le cabinet où couchait Eugénie.
— Et elle est à vous toute seule!
ajouta Juliette. Que vous êles heureuse! au moins personne ne vient toucher à vos livres, à votre corbeille à ouvrage.
— Montrez-nous donc vos poupées, )i reprit Agathe.
Les petites fermic.'es louèrent, admirèrent sans envie tout ce qu'Eugénie possédait, et Eugénie accueillit l'admiration et reçut les louanges comme choses dues. Elle ne put s'empêcher de dire la belle visite dont sa famille avait été honorée le matin même, en insistant sur ce que les dames du Moutiers n'allaient chez personne.
« Nous le savons bien, répondit Juliette avec simplicité^ et je plains beaucoup ces demoiselles de vivre toujours
io6 UNE HISTOIRE.
renfermées dans le Château ou dans le parc; c'est comme une prison.
— Une belle prison^ toujours! s'écria Eugénie d'un petit ton de supériorité. Il faut voir ce parc comme il est beau!
— Nos champs, nos bois, sont encore plus beaux, dit Agathe, et nous y pouvons courir en liberté. Est-ce vrai que ces demoiselles n'ont même pas la permission de courir.^
— Oui, c'est vrai, répondit Eugénie comme malgré elle.
— Ni de causer avec personne?
— Avec personne... excepté... moi! »
Ces mots furent prononcés avec une certaine emphase par Eugénie, et une rougeur involontaire couvrit les joues de Juliette, qui devint aussi réservée et aussi froide qu'elle avait été jusqu'alors affectueuse et confiante. Ce n'était pas qu'elle fut jalouse de la préférence
ÎTOE HISTOIRE. lii^
accordée à Eugénie, mais elle sentait que, puisqu'Eugénie en tirait vanité, Eugénie pouvait croire lui faire beaucoup d'honneur en la traitant d'égale à égale. Juliette n'avait que douze ans, mais son intelligence et son cœur avaient été tellement développés par les soins de tendres parens, qu'elle était, pour le bon sens et la raison, singulièrement au-dessus de son âge.
Avec la journée finirent les visites, et le soir Eugénie convint qu'au total elle ne s'était pas beaucoup amusée.
(( Maman, dit-elle tout-à-coup, j'ai peur d'une chose, c'est que Juliette ne soit capricieuse.
— Et moi, ma fdle, répondit Mme Dufougerai, j'ai peur d'une autre chose, c'est de te trouver sans charité pour personne, et d'une extrême indulgence pour toi seule. »
jo8 UNE Histoire .
Eu(5énie devint très rouge. M"ie Diifougerai continua : « Tu reconnais les (lames de Limeuil pour parfaitement ridicules, et si tu en avais les moyens, tu te rendrais bientôt tout aussi ridicule et sous les mêmes rapports. Les demoiselles du Moutiers ne te paraissent aimables que parce qu'elles ont pour toi des égards quelles refusent à tout le monde, et voilà maintenant que tu accuses Juliette de caprice, sans songer qu'elle pourrait t'en accuser à plus juste titre , car aujourd'hui tu avais, des le début^ avec elle et avec sa sœur, un petit ton supérieur qui ne ressemblait en rien à tes manières de l'autre jour, et qui ne te sied pas du tout»
» Fais avec soin l'examen de ta conduite, pendant toute cette semaine^ demande-toi ce que tu penserais d'une petite fille qui aurait pensé , fait et dit
tj'NE HISTOIRE. 109
ce que tu as dit, fait et pensé depuis lundi dernier, et juge-toi toi-même. « Eugénie embrassa timidement sa mère^ et se relira dans sa chambre.
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