‹ Une histoireChapitre 5 sur 16 · LE BON PAPA · texte numérisé non relu

LE BON PAPA

Eugénie^ vous avez pu vous en aper^ cevoir, était étourdie, prompte à s'engouer de ses nouvelles connaissances, et tout aussi prompte à découvrir leurs défauts j elle avait de la vanité; elle ai-

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mait , par conséquent ^ le luxe , la toilette; et, sans les leçons d'une mère sage, Dieu seul peut savoir ce qu'elle serait devenue entre les mains de dame Gertrude, par exemple, qui avait eu et qui avait encore les mêmes défauts , parce que jamais l'éducation n'était venue les corriger; mais pour combattre des pencha ns bien plus dangereux qu'on ne se l'imagine au premier aspect, Eugénie possédait un bon cœur et le plus grand respect pour la vérité. Elle aurait eu honte, pour cacher une faute, de recourir à ces mille ruses que croient pouvoir se permettre impunément quelques jeunes filles, et dont les domestiques leur donnent trop souvent l'exemple ou le conseil;- et non-seulement elle s'avouait coupable des torts visibles , mais encore de ceux dont l'accusait tout bas sa conscience.

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Le lendemain matin elle alla trouveï* sa mère, et^ avec une grande franchise^ elle reconnut que depuis le jour où Ton avait commencé à faire des visites de voisinage, des pensées absolument nouvelles étaient venues s'emparer de son esprit et la dégoûter de tout travail^ en éveillant en elle des senlimens de regret et d'envie jusqu'à-^ lors inconnus.

« Et je t'assure, maman ^ ajoutât-elle, que je m'amuse bien mieux , avec Alfred tout seul, à courir dans le jardin ou bien à jardiner, ou encore à écouler bon papa nous raconter toutes sorles de choses à la veillée, que je ne me suis amusée depuis quinze jours ^ excepté à la Ferme : aussi nous n'irons plus du tout, si tu veux, au Château ni à la Maison-Grise.

— Nous verrons cela , répondit ma-

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tlameDufo'a|[erai. Commençons par nous remettre au travail. »

Quelques jours suffirent pour rendre à Eugénie sa sérénité et son goût pour l'étude. Chargée d'enseigner à lire et à écrire à son fiëi e ^ elle retrouva la patience qui lui avait manqué souvent de- K puis quelque temps ^ et Alfred cessa de I se cacher à l'heure des leçons. « Tu es redevenue meilleure^ disait-il en l'em- P brassant. Pourquoi donc est-ce que tu me grondais comme cela, et que tu me faisais gronder par maman? »

Eugénie Tembrassait à son tour sans répondre, et tâchait de réparer ses torts passés par sa conduite actuelle.

« Bon papa , dit un soir Eugénie , vous avez été bien content de moi aujourd'hui, toute la journée, j'espère?

— Qui te Fa dit? demanda M. Dufougerai.

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— Mais... personne. Je liai bien vu, parce que vous ne m'avez pas f];rondée une seule petite fois ^ et maman non plus

M. DuFOUGERAi. — Comment as-tu fait pour n'être pas grondée une seule petite fois par ta mère et par moi ?

Eugénie. — J'ai bien travaillé , bon papa ; je n'ai pas été étourdie du tout, et j'ai donné toutes ses leçons à Alfred.

M. DuFouGERAi. — Est-ce qu'il est absolument impossible d'être tous les jours ce que tu as été aujourd'hui?

Eugénie. — Non, bon papa; mais c'est difficile. Eh ! puis je n'ai que dix ans !

M. DuFOUGERAi. — Nous ne te demandons pas de te montrer, comme Ju-»

liette, au-dessus de ton âge , mais d'être du moins ce que sera toujours une jeune jille élevée par les tendres soins d'une

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mëre, plus raisonnable et meilleure que ne peut le devenir une enfant livrée à la seule surveillance des domestiques.

Eugénie. — Bon papa^ je vous promets que, lorsque j'aurai douze ans, je serai au moins aussi sage et aussi savante que Juliette. ?tlais , pour arriver là , il me faut encore deux ans , vous voyez bien ; ainsi j'ai le temps ! C'est si long deux ans !

M. DuFOUGERAi. — C'est au contraire bien court, si tu dis tous les jours : ■ à' le temps! Tu penses bien, mon enfant, que , quelque longues qu'elles te paraissent , ces deux années passeront pour toi sans fruit, à moins que tu ne fasses en sorte que chacun des jours qui les composent soit marqué par quelque progrès vers une amélioration réelle.

Eugénie. — Vous avez raison, bon papa. Je tâcherai d'y faire attention.

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Bon papa^ puisque vous oies conlenl de' moi ^ vous vonclrez bien , n'est-ce pas , demander pour moi à maman la permission d'aller demain au villag;e avec Gerlrude ?

M. DuFOUGERAi. — Pourquoi ne pas la liîi demander toi-même?

Eugénie. — J'ai des raisons pour cela^ bon papa.

INI. DuFOUGEnAi. -7- Quelles sont-elles^ jç te prie ?

\ "EUGÉNIE. — Ob! j'en ai des quan-^ tilés !

jNI. DuFOiTGERAi. -^—Dis-m'en une seulement.

Eugénie.— Au moins deux^ bon papa.

Mai^ vous ne vous fâcherez pas?

M. DuFOUGERAi. — Non^ je ne me fïjcherai point.

Eugénie. — Bon papa... maman aime bien Gertrude.?. mais elle dit que Ger-

trude enfin^ bon papa, elle n'aime

pas beaucoup que j'aille avec Gertrude^ ni que j'écoute ses histoires, parce que ces bistoires-là... ne m'apprennent rieu de bon... ni de mauvais non plus^ bon papa ; car Gertrude est une... brave femme. Cela ne vous fâche pas^ ce que je dis là ?

M. DuFOUGERAi. — Nullement, et j'approuve très fort ma belle-fille. J'estime beaucoup Ger trude ^ à cause de sa probilé , de son attachement pour nous tous et de ses longs services 5 mais je ne la crois pas du tout propre à former l'esprit des jeunes filles. Elle a toujours été vaine et (];rande admiratrice de la richesse et des grandeurs. »

Eugénie rougit^ et^ après avoir un peu hésité, elle dit : « Bon papa, moi je croyais que, quand on est vieux... on ne se trompe jamais sur quoi que ce soit...

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et qu'on est toujours raisonnable et sage en tout.

M. DuFOUGERAi. — Ma chëre enfant^ je suppose que^ toute ta vie^ tu dises comme aujourd'hui : J^ai le temps de me corriger! tu comprends bien que ta vie passera sans que tu te corriges, et qu'un beau jour tu te trouveras vieille avec tous les défauts de ta jeunesse.

Pourras-tu alors exiger qu'on te regarde comme parfaitement raisonnable et sage?

Eugénie. — Non , sûrement , bon papa î

M. DuFOUGERAi. — Voilà ce qui arrive aux jeunes filles^ aux jeunes gens qui y par paresse , par nonchalance ^ négligent de mettre à profit le temps et les bons conseils qu'on leur donne , ceux-là sont coupables : mais ils sont seulement à plaindre, ceux que personne n'a avertis. Ils ont vieilli sans songer à se cor-

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riger^ sans savoir qu il le fallait ^ et tout en respectant leurs cheveux blancs ^ tout en rendant justice à la bonté du cœur^ on redoute les travers de leur esprit non éclairé. Les années^ la réflexion, n'ont point mûri leur raison; et comme leur âge les fait présumer raisonnables , ils ont une influence d'autant plus grande , qu'ils flattent chez autrui les défauts qu'eux-mêmes ont soigneusement conservés, la vanité et l'orgueil. N'est-ce pas vrai? »

Eugénie rougit de nouveau et répondit : (( Bon papa, c'est vrai. Mais il n'y a pas de danger pour moi avec Gertrude , parce que je sais ce qu'elle est , et alors je vois bien quand elle se trompe.

— S'il en est ainsi, reprit M. Dufougerai en souriant , on peut te permettre, en toute sécurité , la compagnie de Ger-

trude. Passons à présent à l'autre raison , qui t'empêche de t'adresser à ta mère elle-même pour obtenir la permission d'aller, avec Gertrude, au villag^e.

Eugénie. — Bon papa , n'est-il pas juste, lorsqu'on a bien fait, d'en être récompensé?

M. DuFOUGERAi. — Explique-toi clairement, je te prie. Qu'entends-tu par avoir bien fait, et par en être récompensé.^

Eugénie. — Par exemple, bon papa^ j'ai fait plaisir à maman en étant raisonnable toute la journée; est-ce qn'il n'est pas juste que maman me fasse plaisir à son tour, puisqu'elle le peut?

M. DuFOUGERAi. — Je comprends!

Tu es de ces gens qu'on désigne par le mot de donnant donnant , c'est-à-dire qui ne font rien pour rien; et comme ce ji'est rien pour toi d'avoir fait plaisir à

ta mère et à moi, il te faut absolument une récompense!

Eugénie. — Ah ! bon papa^ je ne dis point cela !

M. DuFOUGERAi. — Que dis tu donc?»

Eu{];énie, embarrassée de sa contenance, roulait entre ses doigts le coin de son tablier.

« Je me charge^ reprit M. Dufougerai, de faire bien comprendre à ta mère que si elle ne te laisse pas aller te promener demain avec Gertrude, après-demain tu ne seras ni raisonnable, ni obéissante...

Eugénie. — Bon papa , ne parlez pas ainsi , je vous en prie !

M. DuFOUGERA.1. — Et l'on ne pourra t'en vouloir, mon enfant ; car en effet rien ne dégoûte de bien faire comme de voir qu'il n'en résulte pour soi-même aucun profit. Seulement tu trouveras bon d'être grondée et punie si tu te con-

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diiis mal, comme tu trouves bon cVeUe louée et récompensée quand tu te conduis bien.

Eugénie. — Ah î je vois bien, bon papa, que vous êtes comme maman qui me fait souvent des difficultés... afin de m'obliger de répondre ce qu elle veut que je réponde !

M. DuFOUGERAi. — C'est la vérité.

Eb l bien , fais-moi la réponse que je veux entendre de ta bouche.

Eugénie. — Bon papa, vous voulez me faire dire qu'il faut continuer à bien faire^ même quand on devrait n'être pas récompensé du tout pour avoir bien fait.

M. DuFOUGERAi. — Ainsi quêta mère, mon enfant, je désire par-dessus tout que lu sentes que la récompense d'une bonne action, ou d'une bonne conduite, est surtout en nous-même, comme est aus^i en nous-même le châtiment le plus

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grand de nos fautes. Lorsque In nous as niéconlenlés tous les deux, ce qui te rend si sensible à nos reproches, ce sont les reproches de la conscience^ tu ne souffiirais pas autant, si l'on te grondait injustement. Eh! bien, descends dans ton cœur, et demande-toi si, lorsque tu as bien fait, tu n'éprouves pas une joie secrète qui l'emporte même sur celle que te donnent nos louanges?

Eugénie. — Oh! pour cela c'est bien vrai, bon papa. Eh ! puis je suis si contente de vous voir tous les deux conlens de moi !.. Vous avez raison, bon papa, et moi j'ai eu tort... cependant je serais bien joyeuse d'aller faire un tour au village!

M. DuFOUGERAi. — Je l'offrirais volontiers d'y venir demain matin avec moi^, car j'ai affaire à parler au Maire; mais la compagnie de Gertrude te conviendrait mieux sans doute.

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— Ah ! bon papa^ pouvez-vous parler de la sorte î s'écria Eugénie qui rougit à-la-fois de plaisir et d'embarras. Mais, bon papa, ce ne sera pas à titre de récompense l

— Non, non, répondit M. Dufougeraij c'est seulement parce que cela me fera plaisir de te faire plaisir. Nous emmènerons Alfred...

— Ohl quel bonheur! » Et Eugénie, après avoir sauté de joie, courut faire part à sa mère de la partie projetée pour le lendemain.

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