‹ Une histoireChapitre 6 sur 16 · UNE PROMENADE · texte numérisé non relu

UNE PROMENADE

Le lendemain niatin^ à neuf heures sonnant, Eugénie et son frère étaient prêts à accompagner leur bon papa au village, où l'on devait aller à pied cette fois. On partit, et Eugénie montra dès le premier instant qu'elle voulait obéir aux

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lecoinmanclations de sa mère^ et servir de l?dlo7i de vieillesse à son {T^rand-père ; car elle déclara tout d'abord qu'elle ne courrait pas avec Alfred et le chien de garde^ qui^ quoique vieux, avait encore des mornens deg^aîté.

(( Amnsez-vous ensemble tous les deux, dit-elle d'un air grave; bon papa et moi nous causerons. Bon papa, ditelle soudain, entendez-vous chanter le coucou? J'ai envie de lui demander quelque chose?

— Tu crois qu'il le répondra? répliqua M. Dufoug;erai.

Eugénie. — Certainement, et vous allez voir! Dans combien de jours est la fête de maman?.,. Un, deux, trois, quatre, cinq, six... Coucou, tu te trompes ; encore , encore î Chante donc !

M. DuFOUGERAi. — Gertrude est beaucoup plus habile à l'interro^jer.

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EuGÉ^"IE. — C'est clle^ bon papa^ qui m'a dit que le coucou sait tout ce qu'gn lui demande.

M. DuFOUGERAi. — Ne l'a-t-elle pas appris aussi que le lumignon qui apparaît à la mèche d'une chandelle ,est j'annonce de l'arrivée d'une nouvelle plus ou moins importante, suivant qu'il est plus ou moins gros et brillant? qu.'un tison qui roule présage une visite?

Eugénie. — Oui^ bon papa, et je vous assure que rien n'est plus vrai.

M. DuFOUGERAi. — Je le crois volontiers. 11 est bien certain que le bois qui brùie dans la cheminée connaît nos connaissanceSj et sait d'avance lorsque l'une d'elles doit venir ; les mèches de chandelle ont évidemment des relations établies avec la poste aux lettres^ et le coucou a reçu, en venant au mondcj la «cience du calcul et de la date précise.

vance, avec toute la précision qu'il peut mettre , à moins de mauvaise onté; comme le chanteur d'aujourlui par exemple.

Eugénie. — Voilà que vous vous quez de moi^ bon papa! Mais pourt je vous assure que le coucou ne se mpe pas toujours.

VI. DuFOUGERAi. — Et justcmeni , n enfant^ les gens crédules remarquent lement les cas où se vérifient les prises, sans tenir compte de ceux, beauip plus nombreux, où Us ne se véiificnt j les gens d'esprit remarquent ces derrs de préférence, et doutent j les gens truits haussent les épaules. Par exem- , je suis bien certain que si tu coassais la vie publique et privée du icou. tu lui retirerais toute ton estime,

lai.KMK. — Olil l)on l'.ipa, conUv.-la- ]oi, je vous (Ml prie !

M. DuFOVCKRAi. — Tu viens (le lui einaiulcr clans combien de jours vA i.i •le lie la mère; mais est-ro rju'ii sait ce ucc'esl fju'unc mère? il n'a jamais eu u'uue noun ie«'.

KiGKNiE — Comuieul, l»on pip.», les iscaux lélcnt donc?

M. DiForc.FRAi. — Je parle /'V////^v//v', omme nu dil cpielquefois ; car, sauf es 1 liauves-souris, je ne sache aucun liseau que sa mère allaite. Chez presque outeslrs cspîces d'animaux avec ou sans )lumcs, on trouve le plus fjrand amour )our leurs petits, le coucou excepléj chez )rcsqMe toutes, des précautions sont pries, des habitations sont construites d*aance, parliculitremenl cliez les oiseaux.

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Je te ferai voir cet élé des nids de roitelet, debergeronnetle^si artistemenl construits avec du crin, de la mousse, et fi^arnis en dedans de duvet moelleux et douillet; ceux de l'alouette, des mésanges et de l'hirondelle surtout, ne sont pas moins curieux, et les oiseaux des autres pays nous offrent des modèles fort extraordinaires de leur industrie en ce genre. Eli! bien^ mon enfant, nulle part on n'a trouvé, en aucun temps, le moindre vestige de celle du coucou; et maintenant il n'est plus possible de douter qu'il n'aille déposer ses œufs dans les nids des linottes, des mésanges, des roitelets qui les couvent avec les leurs, et soignent les petits étrangers, quand ceux-ci sont éclos, aussi tendrement que leur propre progéniture.

Eugénie. — Ah! les vilains oiseaux que les coucous!

M. DuFOUGERAi. — On a cru loiio;teuipS;, tant nn cœur dénaturé fait naître de mauvaises dispositions dans l'âme des observateurs^ que le jeune coucou, dès qu'il avait les forces nécessaires, dévorait ses frères et sœurs de lait ; c'élait un préjugé dont on est revenu.

EuGÉrsiE. — Il n'aurait plus manqué que cela pour me faire détester ces vilaines bêtes, qui n'aiment pas leurs petits !

M. DuFouGERAi. — Allons doucement, mon enfant, avant que de les condamner sans retour. Tu as vu des poules couver?

Eugénie. — Oui , bon papa, et mes serins aussi. Rien n'est joli comme cela ! La pauvre petite mère reste sur ses œufs, sans presqu'en bou,o;er, jusqu'à ce qu'ils soient éclos; son mari, pendant ce temps, lui apporte à manger ^ et quand elle

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quitte le nid, il s'y met à sa place j et puis après ^ comme elle nourrit ses petits!... je resterais des heures entières à la regarder faire!

M. DuFOUGERA.1. — Mais as-tu remarqué une chose fort importante^ c'est que la ponte est terminée avant que la femelle commence à couver ? Eh î bien , mon enfant, la ponte, chez les coucous, dure quelquefois six semaines. Si la femelle se mettait à couver le premier œuf, celui-ci serait éclos quand viendrait le second^ le second le serait quand viendrait le troisième, et il lui faudrait ainsi nourrir un ou deux petits et couver ses autres œufs, ce qui n'est pas possible, tu dois le comprendre, puisque tu as vu que du moment que les petits sont éclos, la mère abandonne souvent le nid pour aller leur chercher et leur préparer à manger, tandis qu'elle ne bouge pas^ aussi

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]ûii{];- temps qu'elle cou\e, afin d'éviler c[ue les œufs perdent la chaleur qui les fait seule éclore.

EuGÉiNiE. — C'est pourtant vrai, boa papa!

M. DuFOUGERAi. — Ces observations, (ailes depuis peu, ont contribué à détruire beaucoup des anciens préjugés établis au Sujet de cet oiseau, et Ton est arrivé enfin à reconnaître que, si sa structure rcmpèclie de faire éclore lui-même ses œufs, d veille cependant sur les oiseaux auxquels il les confie, et les leur retire pour les porter ailleurs, quand leurs soins ne sont pas ce qu'ils devraient être.

Eugénie. — A la bonne heure! Mais, bon papa, pourquoi le bon Dieu ne permet-il pas que le coucou ponde tous ses œufs tout de suite, comme les autres oiseaux ?

M. DuFOUGERAi. — Si tu avais la plus

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légère idée de ce que l'histoire de la nature présente d'extraordinaire et de curieux, tu ajouterais des milliers de pourquoik ce premier ^owr^f/o/? C'est surtout à propos des insectes que tu trouverais occasion de les multiplier, car c'est chez eux surtout que tu verrais des structures tellement bizarres, des instincts si extraordinaires et des combinaisons si étranges entre la structure et l'instinct^ que que tu n'en finirais pas de t'étonner. En remontant depuis le ver de terre jusqu'à l'homme, depuis le moucheron jusqu'à l'aigle, depuis la mousse jusqu'au chêne "et au cèdre, depuis le goujon jusqu'à la baleine, depuis le grain de sable jusqu'au rocher de porphyre et aux mines de cuivre, de fer, d'or et de diamans,tu comprendrais, mon enfant, la toute puissance de Dieu qui a donné l'être aux variétés sans nombre de tout ce qui respire

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et croît sur la terre, se développe dans son sein, pense ou végète, et ne cesse de se reproduire sous tant de formes depuis que le monde existe. Et si nous levions nos regards vers le ciel, que de choses non moins dignes de toute notre admiration!... Et pourtant combien d'entre nous passent ici - bas en foulant aux pieds tant de sujets de réflexions et de vrais plaisirs î Combien s'ennuient, qui^ en regardant seulement autour d'eux, trouveraient si facilement de l'amusement et de l'instruction!

Eugénie. — Bon papa, ce qui m'intéresse surtout , ce sont les oiseaux ; ces jolis oiseaux qu'on entend chanter dans les bois, qu'on voit voler en l'air, sur les arbres, sur le gazon, sur le bord des ruisseaux; si vous vouliez avoir la bonté, bon papa, de me raconter leur histoire!»

M. Dufougerai sourit, et répondit qu€

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crabord il fallait apprendre à les disLingucv entr'eux par leur forme et par leur pluiiia^î^e; et, chemin faisant, il eut occasion de faire remarquer à Eugénie, en longeant le ruisseau au milieu du petit bois, des hirondelles qui volaient à fleur de terre, annonce certaine de la pluie prochaine^ des lavandières au plumage gris-noir et blanc , des roitelets communs dont la petitesse enchanta Eugénie, et un seul roitelet huppé ou couronné d'un joli bouquet de plumes orangées , qui paraissaient ou disparaissaient à la volonté de l'oiseau , et selon qu'il épanouissait ou ridait son front.

Mais là ne se bornèrent pas les remarques que M. Dufougerai fit faire à sa petite-fîile. Il l'intéressa à cette herbe qu'ils foulaient tous aux pieds, et dans laquelle s'agitent et vivent tant d'insectes si divers^ il lui expliqua comment, sur

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lés bords des fleuves , des rivières , des ruisseaux, qui changent souvent de lit, se forment peu à peu des couches horizontales de tenues sablonneuses j plus tard elles se convertissent en pierres , en marbre même; d'autres couches, provenant de débris d'animaux, de plantes, de terre-glaise, donnent en certains pays, et suivant l'époque oùleur réunion a eu lieu, des produits absolument différens, et que l'homme, par son industrie, sait approprier à ses besoins. Il lui expliqua que c'était à-peu-près ainsi qu'avaient dû se former les diverses couches qui composent la presque totalité du noyau de la terre, et il allait dire quelques mots sur la cause présumée des volcans ou feux souterrains, lorque soudain il s'arrêta et montra du bout de sa canne une araignée assez grosse ; elle filait en descendant rapidement de la branche d'un arbre

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dont les racines trempaient dans le ruisseau.

« Regarde ! dit-il à Eugénie j je me trompe fort si notre fîleuse n'a pas l'intention de tendre sa toile juste audessus du ruisseau^ parce qu'en cet endroit les moucherons abondent.

— Mais comment fera-t-elle pour passer l'eau? demanda Eugénie.

M. DuFOUGERAi. — Tu comptcs pour rien le petit vent frais qui nous vient de droite à gauche j cette araignée le compte au contraire pour quelque chose.

Tu vois comme déjà le mouvement de Fair qu'il agite lui imprime une sorte de balancement ; elle va en profiter tout à l'heure, et prendre un élan qui la portera de l'autre côté du ruisseau sur quelque branche où elle attachera ce premier fil; elle s'en servira alors comme d'un pont pour repasser de ce côté^ en

p. JJt/.

AA .' l)on pafKi , e//e a t/ispiir/i f on t/o/u- ci/ c/A'?

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amenant avec elle un second fil^ bientôt accompagné d'un troisième j et, quand elle aura ainsi placé les jalons dont elle a besoin, elle formera, au milieu, la toile dans laquelle viendront se prendre les moucherons...

Eugénie. — Ah! bon papaî elle a disparu... Où donc est-elle ?

M. DuFOUGERAi. — De l'autre côléj sans aucun doute. As-tu un ruban, quelque chose pour marquer cet arbre d'où elle a pris son élan? Nous viendrons voir au retour si la toile est faite. »

Eugénie aurait donné sans balancer le ruban de son chapeau , si le bon papa n'avait pas trouvé dans sa poche une ficelle dont il se servit pour fixera l'arbre un morceau de papier.

Pendant le reste de la route il ne fut question que des araigaées , et Eugénie apprit qu'il en est de plusieurs espèces-

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qui offrent à l'observateur au moins des sujets de curiosité^ si ce n'est d'admiration : par exemple^ l'araignée aquatique qui nage comme un poisson et vit également bien à terre j elle trouve moyen d'emprisonner dans l'eau, sous un réseau serré de soies huileuses , l'air qu'elle vient chercher à la surface, et c'est dans ce réseau qu'elle établit sa demeure, où elle a soin de renouveler l'air par plusieurs voyages ; on la distingue aisément dans l'eau à l'éclat de son ventre tout enveloppé de globules d'air* l'araignée des caves qui creuse si habilement dans le sable et tapisse avec ses soies les parois du trou qu'elle vient de creuser, afin de les empêcher de s'ébouler; l'araignée des jardins qui emporte partout avec elle le sac de soie dans lequel elle a renfermé ses œufs; l'araignée maçonne ^h'ieniplus avancée dans l'ait de la construction que l'arai-

UNE HISTOIRE. i4i

(^iiée des caves, car, non contente de creuser^ dans le sable ou la terre^ sa demeure, elle la munit d'une porte de terre parfaitement ronde, qui entre exactement dans la rainure de i'ouvertnre du terrier, et s'y trouve retenue par des fds très foris, formant des espèces de gonds ou penluresj celte porte se referme d'elle-même et par l'effet de son propre poids. Le bon papa termina en disant qu'il y avait encore beaucoup d'autres espèces d'araignées non moins curieuses à observer, mais qu'il en parlerait une autre fois. En ce moment se montraient les premières maisons du village. Comme c'était l'heure des travaux, il n'y avait personne dans la longue et unique rue bordée de chaque côté de maisons couvertes en chaume ; çàetlà on apercevait sur le seuil de quelques portes de vieilles femmes filant au fuseau, et déjeunes

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en fans qui se roulaient à lerre ou sur îe fumier avec les poules. La maison de Monsieur le Maire, ancien fermier, maintenant propriétaire, s'élevait (le deux étages au - dessus des maisons si basses dont elle se trouvait entourée ; d'un blanc éclatant , elle était ornée de contrevens peints en vert , et au - dessus de la porte flottait le drapeau aux trois couleui's.

L'accueil le plus cordial fut fait à M. Dufouo^erai et à ses petlts-enfans. Il fallut absolument déjeûner avec la famille bien paysanne, mais bien hospitalière. Le repas se prolongea un peu trop long-temps au gré d'Eugénie; elle était pressée de revenir, afin de s'assurer si 50/1 araignée aurait travaillé d'une manière visible; quant à Alfred, il s'amusait tant avec tous les hôtes de la bassecour et le fds du Maire, plus âgé que lui

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de deux ans,, qu'il reprit à reg^ret le chemin de la maison.

« Ah! bon papa, s'écria Eng;énie, iqui était allée en courant jusqu'au ruisseau, et qui revenait sur ses pas d'un air Iriomphant, mon araignée a fait une toile superbe! On la voit briller au soleil presqu'au beau milieu du ruisseau; mais elle , où se cache-t-elle maintenant? »

Il fallut passer outre sans avoir pu la découvrir. Le bon papa trouva moyen de raconter des histoires si intéressantes au sujet d'autres insectes, qu'Eugénie eut bientôt oublié son arai- {];née pour les cousins, les mouches, les hannetons , les demoiselles , et ce fut à regret qu'elle arriva à la petite porte du jardin.

« Je me suis tant amusée, dit-elle à Gertrude, que j'aurais voulu que la pro* mcnade durât toujours!

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— Oh! Monsieur est fort aimable...

quand il veut! » répliqua aiffiemcnt la vieille gouvernante. Elle était très mécontente d'avoir vu rompre une partie arrangée par eile^ celle d'une promenade avec les deux enfans : si encore l'un ou l'autre s'était ennuyé, elle s'en serait plus facilement consolée.

« Ainsi , Monsieur vous a parlé de ses bêles! Ah! je l'aurais parié! » ajoutât-elle après avoir écouté d'un air d'humeur le récit animé d'Eugénie, a Madame aimait aussi les bêtes , et les plus vilaines. Elle écrivait des notes là-dessus, pour aider Monsieur. Mais^ moi, je ne les ai jamais aimées.

— Mais, ma bonne, tu as pourtant des oiseaux, des chats...

■— - Oh î pour les jolies bêtes, je ne dis pas! répliqua Gertrude. Mais pour les araignées, li î l'horreur! Rien que '

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d'en voir une, cela me fait tomber en pâmoison ! Soyez tranquille , puisque Monsieur a commencé ses histoires , vous n'êtes pas au bout!

— Ah! tant mieux ! >> s'écria Eugénie.

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