‹ Une histoireChapitre 7 sur 16 · LA TETE ET LE COEUR · texte numérisé non relu

LA TETE ET LE COEUR

Ei^énie parvint, sans beaucoup de peine, à faire partager à son frëre le (;oût très vif quelle -même éprouvait ])oar les bêtes ^ comme disait Gertrude , laides ou belles 3 et chaque jour ils pas-

UNE HISTOIRE. i47

salent ensemble une partie de leurs récréations à aller à la découverte des arai|T;nées^ des fourmilières , des nids (le (>;uêpes y des chenilles qui bientôt donnèrent des papillons plus ou moins beaux. Le bon papa, se mêlant complai- 5;amment à leurs jeux, les aidait à faire de ces jeux mêmes une étude utile, et peu à peu on joignit le (^^oût et les recherches relatives à la botanique, aux recherches et au goût relatifs à la nature animée. Mais comme Eugénie était bonne, elle se refusait à faire des collections de papillons etd'insectesj c'était pour elle quelque chose de trop pénible que de voir ces pauvres animaux, le corps traversé d'une longue épingle , se débattre souvent pendant quinze jours, et souffrir ainsi mille fois la mort avant que de mourir.

Toute petite, elle avait eu des dispo-

u]S ILNE riISTOIÎlE.

citions prononcées pour le dessin ; jamais elle n'était plus heureuse que lorsqu'elle copiait, un crayon à la main, les objets qui frappaient le plus sa vue 5 peu à peu elle s'était accoutumée à manier les couleurs, et à dix ans elle sai^aù assez bien dessiner, pour que bien des gens , qui croient que c'e^st à cet âge seulement qu'un enfant peut commencer à apprendre, fussent, à bon droit, émerveillés de ce qu'elle faisait. Au lieu donc de réunir des insectes vivans dans des cadres faits expies , elle avait imaginé de copier les beaux modèles que lui offraient les livres de son bon papa ; dirigée par sa mère, elle faisait des progrès rapides, et multipliait ses albums en même temps que ses plaisirs. Les fleurs^ les oiseaux,: les animaux domestiques , exerçaient tour-à>tour son crayon plus ou moins iieureux, et la complaisance du bon papa,

UÎSE HISTOIRE. i49

toujours inépuisable , entreteDait , par des histoires, son zële et sa curiosité. M, Dufou(jerai lui faisait remarquer le rapport de certains penchans ^ de certaines passions de Tespëce humaine ,■ avec les instincts vicieux de certains animaux , et les leçons de sagesse^ de modération ^ d'industrie y de persévérance et de courage^ données par d'autres mieux dotés ou plus favorisés du côté de l'intelligence.

« Tu vais^ mon enfant^ disait-il^ que^ chez nous , comme chez tous les êtres animés, l'organisation physique doit être comptée pour beaucoup. Les uns ne sont pas cause d'être nés sans intelligence^ et presque en tout semblables aux polypes ou aux plantes; mais, en revanche^ les autres ne peuvent s'enorgueillir d'avoir reçu beaucoup de la nature par une organisation meilleure et plus complète.

t:lo lîNf. IliSTOIRE.

Il y a donc injuslice à ne pas plaindre les sots, et sottise à se (^loriiier d'avoir des moyens inlelleclnels remarquables.

lit ceci, je te le répéterai souvent, Eug^énie ; de même que je te rappellerai souvent aussi, tout ce que l'éducation fait pour vous , mes enfans, comme pour les animaux. Tes lapins , tes poules , les pifjeons et ton chat de prédilection, ne sont-ils pas plus inteiligens que leurs camarades? Eh! bien, cette attentioix que tu apportes à développer ce que la nature a mis en eux de bon, et à détruire leurs mauvais instincts, nous l'apportons, ta mère et moi, à faire pour toi le même travail, et tu as, de plus qu'eux ^ une ame, une raison, une volonté, enfin tout ce qu'il faut pour perfectionner les qualités que le Ciel t'a données, et pour extirper tes mauvais penchans. Sois donc, ma chère enfant, indulgente pour tout

UNE HISTOIRE. i5i

le monde ^ et sévère seulement pour loimême. »

Eugénie baissait la têle en rougissant.

Elle avait beaucoup de penchant à s'enorgueillir de l'adresse dont elle était douée, de son excellente mémoire, de sa facilité à comprendre les leçons que lui donnait sa mëre, les explications de son bon papa, et de sa promptitude au travail;, de quelque genre qu'il fut. La bonne opinion d'elle-même allait si loin , que son étourderie ne lui paraissait être que de la vivacité bien pardonnable à son âge , son penchant à la moquerie de la gaîlé; et, en se comparant aux demoiselles du Château et aux demoiselles de Limeuil , elle se trouvait , tout bas, d'une nature très supérieure.

Il n'en était pas ainsi lorsqu'elle songeait à Jtdielte, mais alors-même elle se consolait d'une infériorité réelle, et qu'il

lui fallait reconnaître malg^ré elle , en se disant : « Juliette a deux ans de plus que moi. Certainement, dans deux ans d'ici, Jjj je serai bien plus avancée dans mes 1 études qu'elle ne Fest maintenant! »

Heureusement pour Eugénie, un bon cœur tempérait, pour elle, le plus redoutable des défauts, la vanité dans les petites choses, c'est-à-dire la passion d'être applaudie, louée, et l'orgueil dans les grandes, c'est-à-dire la soif de se distinguer par ses talens et par la culture de son esprit j et depuis qu'elle étudiait riiistoire naturelle, sous la direction de son bon papa , la bonté de ce cœur se développait sans qu'elle y songeât; mais Eugénie était encore bien loin du point où il fallait qu'elle arrivât, pour sentir les premiers mouvemens d'une modestie réelle.

Un matin , Elisabeth et Louise se

UNE HISTOIRE. i53

montiëreiit tout-à-coup avec Mlle Wilson, leur g^ouvernante. Eugénie sentit , à leur vue, un mouvement mêlé d'impatience et de joie. Le bon papa avait promis de faire voir ce matin même, à Eugénie, ce qu'il appelait le manuscrit de la bonne maman ^ puis d'aller avec elle herboriser dans les champs; la visite de ses nouvelles amies la contrariait donc un peu : mais, d'un autre côté, elle pensait au plaisir de jaser, de courir et d'étaler devant les deux sœurs ses dessins... si remarquables,

Elisabeth se plaignit, avec une certaine hauteur, de l'abandon où Eugénie les avait laissées; et elle ajouta, d'un ton. piqué, qu'elle ne serait point venue sans les instances de Louise.

u Mais Louise s'ennuyait , ajouta-, t-ellc, et j'ai pensé qu'autant valait venir ici qu'ailleurs ! »

ij', UNE HlSTOIUE.

A cette imperlinence^ les joues cVEii- (jénie se couvrirent d'une vive rougeur. Elle fut au moment de répondre, sur le même ton, qu'elle se serait fort bien passée de cette visite... mais elle se contint , et courut avertir sa mère.

Mifte Dufougerai descendit aussitôt pour recevoir Mlle Wilson, à laquelle elle fit un accueil plein de cordialité, et Ton permit aux jeunes filles de monter chez Eugénie ou d'aller dans le jardin. •: -""^

Dans la jeunesse ou l'enfance, les malentendus, les bouderies durent peu : une heure après, Eugénie ramena ses amies au salon , auprès de sa mère et de mademoiselle Wilson, qui travaillaient ensemble, et elle eut le plaisir d'entendre louer ses dessins et de voir que ses récits avaient intéressé Elisabeth et Louise. On parla de botanique, d'histoire nalurelle.

UNE lîfSTOiRE. 155

Mlle Wilson^ ordinairement silencieuse^ se laissa aller à causer avec une sorte d'abandon, et à montrer des connaissances aussi étendues que variées. Elle applaudit beaucoup M^e Dufougerai d'avoir permis à Eugénie dé calquer et de dessiner d'après nature , avant même qu'on lui eût rien dit des premiers principes du dessin 5 et elle attribua des progrès, vraiment très étonnans pouf cet âge y à cette méthode si simple , à laquelle on revient aujourd'hui après bien des lâtonnemens.

Elisabeth et sa sœur regardaient leur gouvernante d'un air étonné. C'était la première fois qu'elles l'entendaient causer. Au Château, les maîtres la traitaient avec égard, mais en la tenant à distance; les valets s'en moquaient à cause de sa tournure grotesque et de son mauvais français j les femmes de chambre sui tout

iS6 UNE HISTOIRE.

la lournaieiit en riilicule^ cL inalheiireusement les femmes de chambre^ parleurs manières flalleuses et par leurs serviles complaisances, s'élaient acquis un grand empire sur l'esprit de leurs jeunes maîtresses. Mais ici, Mlle Wilson sentait qu'elle était appréciée : encoura(3;ée par Vaccueil qu'elle recevait , elle se laissait aller à se montrer ce qu'elle était, et elle y (ragnait.

Près de trois heures s'écoulèrent si agréablement pour tout le monde, qu'on se promit de se voir plus souvent. Madame Dufougerai, qui savait maintenant ce que Mlle Wilson cachait de bonté et d'instruction sous un extérieur réservé, promit d'envoyer Eugénie passer au Château la journée du dimanche suivant.

Le soir^ le bon papa déclara qu'il n'était pas disposé à faire la lecture promise pour le malin, et l'on causa paisi-

l)leii)eiit en travaillant juscju^àriieare du coucher.

Lorsqu'Eugénie se trouva seule avec sa mëre, elle lui dit, non sans avoir un peu hésité : « Maman ;, bon papa nie recommande toujours d'être indulgente pour les autres et sévère pour moi-même, j'y fais tout mon possible 5 toi , maman , tu me dis que je suis prompte à voir les défauts de mes compagnes... de sorte que je n'ose pas te raconter ce que j'ai appris aujourd'hui, et avec bien du chagiin , je t'assure î

— L'indulgence et la réserve que nous te recommandons, mon enfant, répondit M'iie Dufougerai, n'ont pas pour objet, tu dois le penser j de te faire trouver bien ce qui est mal , ni de t'aveugler sur le compte des personnes que tu peux connaître. Notre unique but est de t'amener à être juste au moins, et à comprendre

que, si l'on a le droit d'exi(3;er tout de soimême, il n'en est pas ainsi en ce qui touche autrui. Qu'as-tn donc appris aujourd'hui qui t'ai causé du chag^rin, et qui t'oblige à ce préambule?

Eugénie. — Maman, j'ai peur d'une chose... c'est que les demoiselles du Mouliers ne soient bien mal élevées.

Mme DurouGERAi. — A qui crois-tu qu'on doive en attribuer la faute ?

Eugénie. — A elles seules, maman.

Elles ont été fort surprises en apprenant que j'examine le soir, avec toi, ma conduite et mes pensées de la journée... et elles m'ont demandé... comment... je me tire d'affaire.

M"ie DuFOUGERÂi. — Quc leur as-tu répondu?

Eugénie. — ^ Que je te dis la vérité... Cela a paru les étonner beaucoup.

M™<î Dufougerai. — T'ont -elles

UNE HISTOIRE. t5ç)

donné un moyen pour le tirer d^ affaire autrement?

Eugénie. — Non^ maman; elles n'ont pas osé,

Mme DuFOtJGERAi. — Prends garde à ce que tu dis^ Eugénie! songe bien^ mon enfant^ qu'il s'agit ici d'une accusalion grave ^ quoiqu'elle ne soit qu'indiquée!

Eugénie. — Maman ^ quand j'aurai passé avec ces demoiselles la journée de dimanche, je pourrai mieux te dire ce que je pense de toutes les deux; le ycuxtu, maman?

IMme DUFOUGERAI. -^ Je le vctix^ et j'y compte^ mon enfant. Une mère ne peut guider sa fille dans la carrière difïicile de la vie, si sa fille manque de confiance en elle; si sa fille lui cache ce qu'elle découvre de blâmable dans les personnes de son âge, avec lesquelles le hasard peut la mettre en relations; par-

iGb r.\E HISTOIRE.

fois obligées. Sois donc tonj ours franche avec moi, mon Eugénie !

— - Maman, je te le promets! répondit Eugénie en embrassant sa mère avec tendresse. Quand je le cache quelque chose, je suis si malheureuse!... Oui^ maman ^ je le dirai tout, et toujours ! )>

f'f' C^fîff^

Page 1