‹ Une histoireChapitre 8 sur 16 · VIS DIMANCHE AU CHATEAU · texte numérisé non relu

VIS DIMANCHE AU CHATEAU

Un billet des dames du Moutiers était venu^ dans la semaine, renouveler Tinvitation faite par Elisabeth et Louise^

et cette fois Alfred s y trouvait compris.

Mais Mn^e DufoLigerai dit que son inten-

i6i UNE HiStOTRÉ.

tion était de le conduire à la Ferme^ où

il s'amuserait beaucoup plus avec Léon

qu'au Chàleau^ et Eugénie partit seule

dans la carriole^ sous la conduite du vieux

Jacques.

Elle éprouva quelque cliose de singulier, et qui lui fit presque venir les larmes aux yeux, en se trouvant dans les champs sans sa mëre ou son bon papa; et, lorsqu'elle arriva à la grille du Château, elle soupira tristement, et fut au moment de dire à Jacques : « Retournons sur nos pas! »

Ce mouvement involontaire passé, Eugénie sentit renaitre sa confiance et sa gaité par l'accueil qui lui fut fait. Cependant elle parla peu pendant le déjeûner. Elle était tout embarrassée d'avoir derrière sa chaise un grand laquais, d'en voir un autre en face d'elle,^ derrière la chaise de M. du Moutiers^

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nn autre à droite^ un autre à {^auclie; chaque personne était pour ainsi dire doublée par un valet ^ doublure qu'Eugénie trouvait fort incommode. Elle se hâtait de manger^ parce qu'il lui semblait que le laquais avait hâte de lui enlever son assiette pour la remplacer par une autre.

Les jeunes filles et Mlle Wilson quittèrent la table les premières , à la grande joie d'Eugénie ^ et l'on monta à Xajyparlement de la gouvernante et de ses élèves. Ici régnait^ comme dans toute la maison^ un luxe grandiose^ ce luxe des anciens temps et des anciennes familles, qu'on veut en vain renouveler de nos jours avec des meubles prétendus gothiques y et qui ne sont en effet que de mauvais goût. Auprès de la chambre de la gouvernante, se trouvait la bibliothèque qui servait de salle d'étude ;

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celte pièce élail énorme. A la vue des rayons grillés, remplis de livres, qm la tapissaient tout autour, Eugénie se sentit comme glacée et efFrayée.

«Vous voyez, mademoiselle Engéniey dît Mlle Wilson avec son accent étranger, fortement prononcé, mais en assez bon français cependant , que nous ne manquons pas de ce qui est nécessaire à l'étude , et pourtant nous n'éludions pas 3 aussi ^ avons-nous souvent de l'ennui î

— Oh ! cela m'ennuierait , s'écria naïvement Eugénie, d'éludier dans une grande pièce comme celle-ci, et cela me chagrinerait de voir tant de livres dont je ne pourrais lire que les titres.

— J'ai ici, répliqua Mlle Wilson, un petit cabinet où je travaille le matin, et dans lequel j'admettrais volontiers ces demoiselles, si elles voulaient v travailler

UÎSE HISTOIRE. i«5

aussi : je trouve là sous ma main ce dont j'ai besoin. »

Eugénie entra dans ce cabinet, et elle put juger, par tout ce qui couvrait deux tables assez grandes, des talens divers que possédait M^*^ Wilson. Des dessins de paysages, des ébauches de fleurs, différens ouvrages de broderie et de tapisserie, des fleurs artificielles commencées, prouvaient que, si la gouvernante savait faire usage des livres d'étude, des cartes de géographie qu'on voyait ouverts ou déployés sur les tables , elle possédait les talens qui appartiennent particulièrement aux femmes.

« Mademoiselle Wilson serait charmée , dit Elisabeth avec aigreur, d'avoir Eugénie pour élève. Mais nous qui n'avons de dispositions pour rien, nous qui sommes si maladroites...

— On manque de dispositions et

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(Vadresse pour quoi que ce soit y répliqua IMlle Wilson d'un ton sérieux, quand on manque de bonne volonté pour tout.

Vous avez Fune et Tautre, je ne cesserai de vous le répéter, tout ce qu'il faut |)our devenir des personnes instruites et distinguées j mais vous ne voulez pas avoir la volonté de travailler, et sans la volonté, on ne fait rien et Ton n'est rien dans ce monde.

— Ah î bah ! s'écria Louise , faitesnous grâce de sermons aujourd'hui! cela n'amuserait pas Eugénie, et elle est venue pour s'amuser. »

S'amuser, au gré d'Elisabeth et de Louise, c'était parler plutôt en mal qu'en bien de tout le monde 5 c'était courir, chanter, crier, quand on se trouvait dans le parc, afin de se dédommager de la contrainte à laquelle on était tenu dans Je salon j c'était encore parler chiffons ,

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toilelle^ et lire les plus ininiiUeux détails de la mode, qui se trouvaient contenus dans les journaux de leur àge^ auxquels elles étaient abonnées ; c'était encore parler mariage , tout en habillant les poupées magnifiques auxquelles Eugénie osait à peine toucher, tant elle les trouvait belles par elles-mêmes et par leurs atours j et au milieu de tous ces caquets de femmes de chambre, de toutes ces médisances , de toutes ces moqueries dont on accablait voisins, amis, connaissances, on bâillait et on s'ennuyait à mourir.

Un peu avant le dîner, ces demoiselles furent invitées à venir au salon j aussitôt les visages prirent un air composé; on remit en ordre ses cheveux, les plis de sa robe, et Ton descendit d'un pas grave.

Eugénie eut à répondre à beaucoup

i'GS UNE IIIS

(le questions^ que M

mère lui adressa de

cl doucement poli qi

sonnes de bonne co

lit avec timidité^ n

cependant. M^e du

prendre un intérêt <

la touchait! Bientôt

tellement à Taise ^ qii

d'embarras dans les

lous les jours. Elle i

mère Faccoulumait ;

avec elle le compte

maison ; à prendre

ménagée ^ ensuite ver

remplissaient le resi

qu'à l'heure du di

faire une promenad

mère cl de son bon papa, qui jou;

au tric-lrac; mais ce n'clail ni cl

broderie, ni de la tapisserie qu'elle

sait; elle apprenait à racconmiod(

linp-e de la maison, et à enlrelen

sien et celui de son frëre; deux hei

avant le fjoûler, étaient consacré

étudier ses leçons pour le lendemai

le reste du temps, jusqu'au sonpç

trouvait rempli par le dessin. Api

souper, on causait une heure, ou bi

bon papa faisait une lecture haut,

danl que Mme Dufoug^erai et sa fûl

vaillaient, et le lendemain on re

mençait. La seule chose qu'Eugén

dit pas , c'est que le travail du soir

les pauvres pour objet, et qu'el

i-o UNE HISTOIRE.

beaiiconp celle éducation , qu'elle appelait bien entendue^ et elle fit Tobservation qu'il serait à souhailer que les enfans de la classe bourgeoise n'en reçussent point d'autre.

Eugénie baissa la tête avec confusion ; la distance, un moment oubliée, qui la séparait des demoiselles du Moutiers , venait de reparaître tout entière, et, le rcsle de la journée, elle ne put vaincre le malaise qui s'était de nouveau emparé d'elle.

Apres le dîner on alla , en voiture , faire une promenade qui s'étendit à plus de deux lieues. On descendit à l'une des fermes de M. du Moutiers, pour y goiiter ; mais comme Mme du Moutiers la jeune avait voulu accompagner les enfans, il n'y eut de leur part ni aban-^ don, ni gaîté.

Une fête villageoise avait lieu à peu

UNE HISTOIRE. i-ji

de distance de la ferme ^ on s'y rendit à pied, suivies du laquais et de la calèche, ce qui fît ouvrir de grands yeux aux paysannes et mettre chapeau bas à tous les paysans ; et les danseurs brouillèrent les figures, tant ils se donnaient de ^oin afin de danser mieux que précédemment.

Mi«e du Mputiers prenait pour des marques de respect^ Fembarras excité par sa présence, partout où elle paraissait, et elle en était fort satisfaite. Elisabeth aussi se rengorgeait j elle s'appuyait, d'un air imposant, sur le bras de sa sœur, sans se mettre en peine d'Eugénie, qui marchait à ses côtés, mais un peu en arrière. Elle avait le cœur gros, la pauvre Eugénie! Ses amies ne la traitaient pas, devant leurs parens, avec la même familiarité , et surtout avec la même affection qu'en présence de la gouvernante; cette différence la

choquait vivement; aussi se promettaitelle tout bas de ne pas venir souvent au Château.

Au retour, elle se sentit soulagée d'un lourd fardeau lorsqu'elle aperçut la carriole arrêtée devant la grille, et le vieux Jacques debout auprès du vieux Fédor, qu'il tenait par la bride et que de temps en temps il caressait de l'autre main.

Volontiers elle serait partie à l'instant j mais il fallut aller prendre congé de Mme du Moutiers la mère... Enfin Eugénie se trouva dans la carriole, assise auprès du vieux Jacques, à qui elle disait comme la journée lui avait paru longue, et comme elle serait contente de se retrouver au logis.

Sa mère, le bon papa et Alfred même, quoique ce dernier se fût bien amusé, avaient trouvé aussi la journée longue, et l'accueil que reçut Eugénie l'émut

pr€squ'aulant que si elle n'avait jamais dû revoir sa famille. Ce furent des embrassades^ des élans de joie et des pleurs auxquels dame Gertrude ne comprit riea du tout j car enfin. Mademoiselle avait passé toute la journée au Château, avait dîné au Château, était allée se promener dans la calèche du Château, avec les dames du Château; et, à la connaissance de Gertrude, il y avait des personnes dans le pays qui donneraient bien leur pela doigt pour pouvoir se vanter d'avoir reçu tant d'honneurs!

« C'est possible, disait Eugénie, mais cela n'empêche pas que je me suis ennuyée, et que j'aurais cent fois mieux aimé être à la maison! Ah ! maman, que c'est bon la liberté !...

— Qu'entends-tu par là? demanda M. Dufougerai.

— Bon papa , est-ce que c'est êlrg

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libre que d'avoir Lonjours un laquais derrière sa chaise ou derrière soi quand on sort!... et puis tant d'autres chose?i fîncore !. . Nous autres^ de la classe bourgeoise, comme dit Mme du Moutiers la g;rand'-maman^ nous sommes plus heureux dans nos maisonnettes qu'on ne l'est au Château ! )>

Ce fut dans le cœur de sa mère qu'Eugénie épancha complètement^ le soir^ son cœur oppressé par les ennuis et les petits dég;oûts de la journée. Elle ne se plaignit pas d'Elisabeth et de Louise, « car, disait-elle , il leur manque une mère comme marnant ce n'est donc pas leur faute si elles sont... ce qu'elles sont ! Mais tu peux être tranquille, maman; je n'en ferai pas mes amies!... La pauvre Mlle Wilson!... elles la rendent bien malheureuse, et pourtant Mlle Wilson est si douce, si complaisante! elle les

t^NE Histoire. ^'jr>

reprend avec tant cle bonté!.. Maman, je t'en prie, refuse pour moi quand on me demandera au Château ! »

Mme Dufoiig^erai voulut s'assurer, avant de rien promettre, si l'amonrpropre blessé n'enlrait pas pour beaucoup dans la répugnance témoignée par Eugénie, à retourner en visite clans une famille orgueilleuse peut- être, mais qui savait mettre en pratique les lois de la politesse. Elle acquit bientôt la certitude qu'Elisabeth et Louise avaient ou devaient avoir tous les défauts que contractent nécessairement les enfans abandonnés, des le bas âge, aux domestiques. Maintenant il était difficile de les en corriger, et d'autant plus difficile, qr.e les dames du Moutiers ne voulaient pas reconnaître ces fruits a mers ^ résultat de leur négligence.

« Ma chère enfant, dit-elle à sa fille^

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je suis filchée que tu te sois si cruellement ennujée j mais^ d'un autre côlé^ je ne peux regretter que tu aies eu prompleinentroccasion de voir^ par tes propres yeux y le néant des grandeurs^ la misère du luxe et le vide qu'on éprouve quand on ne possède que cela au monde. Profile de celte leçon pour travailler avec pins d'ardeur à orner ton esprit^ et surtout à développer^ par un exercice soutenu, les facultés de l'âme. Quand tu seras parvenue à former ces deux trésors^ toujours inépuisables, tu apprécieras à leur juste valeur les richesses prétendues que le monde encense, et tu remercieras Dieu, avec conviction et gratitude, de l'avoir fait naître dans celte classe moyenne, où l'on jouit d'assez d'aisance pour n'être pas obligé d'altendre, des travaux de chaque jour, le pain de la journée ou celui du lendemain! a

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