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LE MONDE EN ADREGE

Grâce à Gertrude, on sut bientôt clans tout le pajs, et particulièrement à la Maison-Grise, qu'Eugénie était admise dans la Jamiliarîté des dames du ClidteaUj qu'elle y allait passer des journées entières y et qu'elle était V Intime amie

des demoiselles du Montiers; choses faites pour exciter Teuvie des demoiselles de Limciiil, ce qui avait été justement rintenlioiî de la vieille f^ouvcrnante. Gertrude n'avait jamais aime cette famille, et petitement \ indicative, comme il arrive à ceux dont l'éducation n'a pas éclairé la raison, elle avait résolu de la punir d'être arrivée en toilette de visite le jour même où il n'y avait de rideaux à aucune des fenêtres de la maison. Mais ce qu'elle n'avait pas prévu, la pauvre Gertrude, c'est qu'Antonine, accompagnée de Vange Kmaia ^ serait dépêchée im beau matin pour venir prendre des informations précises auprès d'Eugénie , et qti'Eugénie renverserait, par sa franchise, l'édifice que la vieille bonne avait élevé avec tant de malice, dans l'unique but de désoler Mme de Limeuil et ses fdies.

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Si Eugénie avait été prudenle (mais on ne l'est guère à dix ans) , elle se serait bornée à dire simplement qu'elle était allée dîner au Château ; mallieurensement les questions étourdies d'Antonine excitèrent des réponses tout aussi étourdies, et Yange Emma fut charmée d'apprendre, et surtout de l'idée de pouvoir répéter partout , qu'on s'ennuyait parfaitement au Château, non-seulement à cause de l'orgueil des maîtres , mais encore parce que les demoiselles du Mouliers étaient on ne peut plus mal élevées , colères , capricieuses y gourmandes^ menteuses et impertinentes au suprême degré.

Elle était bien loin de se douter, la pauvre Eugénie^ d'avoir accusé de défauts si graves Elisabeth et Louise! Mais c'est un grand tort de parler étourdiment devant des personnes dont l'esprit

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est de travers et l'âme envieuse^ parce que ces personnes-là découvrent une tout autre signification qu'on île le croit à ce qu'elles entendent. Gomme Mme Dufougerai venait de sortir avec son beaupère, Eugénie s'était trouvée livrée sans défense à son étourderie, et pas un mot, pas un regard n'avait pu l'avertir de la nécessité d'être circonspecte.

Uange Emma s'était apparemment promis ce jour-là d'être parfaitement aimable y c'est-à-dire louangeuse au plus haut point. Elle s'extasia outre mesure sur les dessins d'Euf^énie, en lui doltinant cependant, d'un air d'artiste, quelques conseils; puis elle promit de lui envoyer des modèles de fleurs exotiques, tout-àfait ra^^issans.

Après avoir fait les demoiselles raisonnables, on redevint enfant, et l'on monta à la chambre d'Eugénie. Emma

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s'émerveilla, d\iiie manière assez peu polie , à la vue de la propreté qui régnait partout^ comme si la propreté était chose extraordinaire à rencontrer ailleurs que dans les maisons excessweHient riches j mais Eugénie ne sentit que les louanges, tant les louanges déjà reçues Tavaient enivrée.

« Ah! vous aussi, vous travaillez pour les pauvres! » s'écria Emma à la vue d'une petite brassière et d'un petit bonnet de couleur qu'elle aperçut dans la corbeille à ouvrage d'Eugénie. Sans lui donner le temps de répondre, elle se mit à raconter des traits de dévotiment surhumain, des histoires admirables^ dont les héroïnes, modèles de bienfaisance et de charité, avaient été récompensées de leurs bonnes actions d'une manière digne d'envie. Au chevet même des vieillards et des pauvres

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femmes qu'elles étaient allées soip;nery elles avaient trouvé des maris riches.

Ces vieillards misérables, ces pauvres femmes, étaient loi'jours pères ou mères, oncles ou tantes de jeunes gens admira-^ hlement spirituels et beaux, qui étaient partis depuis des siècles pour les Indes ou pour la Chine ; ils en revenaient soudain tout cousus d'oVy et comme ils surprenaient ces jeunes fiiles^ anges de charité^ occupées à soigner le vieux père ou la vieille tante, ils en étaient touchés au point de mettre à lems pieds leur fortune et leur personne, et les jeunes filles, pauvres ou riches, faisaient ainsi de superbes mariages.

Eugénie ouvrait de grands yeux en écoulant Emma. C'était la première fois qu'on lui présentait, sous ce point de vue, les résultats utiles de labieufaisauce pour celles qui l'exercent.

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« Je ne crois pas, dit-elle naïvement, qu'aucun des pauvres gens du villaf^e, cpie je vais visiter avec maman, ait des neveux ou des fils qui soient allés dans les Indes...

— Eh! ma chère, s'écria Emma, il ne s'agit pas de ce misérable petit coin de terre! Je vous parle .seulement de ce qui arrive journellement à Paris.

— Oui, journellement, répéta Antonine. Mais comme mes sœurs sont riches, elles n'ont pas besoin d'aller passer leur temps à soigner de vieilles gens sales et dégoutans, pour faire de beaux mariages; n'est-ce pas, Emma?

— Votre esprit mi chant, répondit Emma avec ai<^reur, vous fera plus d'ennemis que d'amis, je vous l'ai dit déjà, Antonine! Aloïse et moi nous donnons beaucoup d'argent pour les pauvres j mais voas^ vous n'en avez

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jamais de reste pour cet usage; vous aimez tant la parure ! »

La querelle allait s'animer, lorsque Juliette, conduitepar GertiudejSe montra à la porte d'Eugénie.

« Ah! voici la fermière! » dit Emma à mi-voix et d'un ton dédaigneux, pendant qu'Eugénie embrassait Juliette qui était devenue toute rouge à la vue des demoiselles de Limeuil.

(( Mme Montbrun est en bas, dit la vieille bonne.

— Descendons vite! » s'écria Eugénie; et elle entraîna Juliette; celle-ci ne demandait pas ndeux que d'ccliapper, ne fut-ce qu'un instant, aux regards malveillans d'Emma, et aux regards curieux d'Antonine.

Eugénie aurait bien voulu faire les honneurs de la maison à M^ne Montbrun et à Juliette, à Emma et à Antonine ;

iiiais c'était une lâche au-dessus de ses forces et de son âge. Il faut un f^^rand usage du monde pour complaire à-la-fols à des personnes qui ne se conviennent sous auciui rapport, et que le hasard rassemble contre leur gré.

Mme Montbrun vint au secours d'Eugénie dont l'embarras était visible, et qui tremblait qu'Antonine n'adressât à Juliette quelqu'une de ces observations ou questions impertinentes auxquelles elle-même s'était trouvée précédemment en butte. M^^^ Montbrun connaissait le sublime dédain des habitantes de la Maison-Grise pour les habitans de la Ferme; mais elle était femme d'esprit, elle était bonne et elle avait du savoirvivre; tout cela lui assurait une supériorité que Y ange Emma fut bientôt obligée de reconnaître tout bas, à son grand étonnement, ce qui ne la rendit pas plus

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aimable. Aussi \h^^ Moiilbrim^ aprëj avoir fait ce que la bonté de son cœur lui inspirait pour établir^ entre les quatre jeunes filles^ un peu d'accord, finit-elle par ne s'occuper que d'Eug;énie et de Juliette.

« Il faut nous en aller, n dit Emma en se levant plus brusquement qu'il ne convenait à une personne dont tous les mouvemens avaient une nonchalance pleine de grâce ; du moins telle était sa prétention. «Nous étions venues, ajoutât-elle , pour vous inviter à nous donner la journée de demain : parlez-en, je vous prie,, à Mme Dufougerai^ nous compterons sur vous. »

Le ton qui avait accompagné cette invitation, fit monter de vives couleurs aux joues d'Eugénie. Elle reconduisit cependant les deux sœurs jusqu'à la porte, où les attendait un landau élégant, le*

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salua avec politesse, et revint au salon, où bientôt elle oublia , dans une douce causerie^ et leurs louang^es outrées^ et leurs airs de supériorité.

Cette fois elle trouva^ non de la flatterie^ mais une bienveillance réelle^ cl un désir vrai de donner des éloges mérités à ses travaux et au résultat de ses études, Mme Montbrun s'y intéressait ^ parce que Juliette s'occupait des mêmes travaux j et le temps coula si agréablement et si vite, que deux heures passèrent avec la rapidité d'un instant.

M. Dufougerai et sa belle-fille revinrent enfin, et l'on obtint que Juliette, du moins, resterait à dîner. Ce fut une grande joie pour les deux jeunes filles. Pour s'aimer d'une tendre amitié, il ne leur manquait que de se connaître mieux, Mme Montbrun avait contribué à les rapprocher et à faire disparaître leur timi-

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