‹ Une histoire sous RobespierreChapitre 2 sur 7 · EUGÈNE DE M1REC0URT · texte numérisé non relu

EUGÈNE DE M1REC0URT

Pirif. 19 4899.

Avant-Propo»

Vers la fin de l’année 1840, dans les parages du faubourg Saint-Germain, sous les antiques lambris d’un salon obstinément fidèle, je rencontrai une dame quasi septuagénaire, mais verte encore, et dont l’œil malin, l’esprit caustique, le sourire doucement moqueur offraierit

un attrait indicible, un parfum de bonne so-

ciété contre lesquels on se trouvait sans défense. Le soldat s’électrise à l’odeur de la poudre et affronte les balles. De même les personnes qui entouraient la vieille duchesse de

Frenelle, attirées par le magnétisme de sa vive et piquante parole, voulaient l’entendre coûte que coûte et s’exposaient bravement au feu de ses épigrammes.

« Quiconque a beaucoup vu, dit le bon La Fontaine, peut avoir beaucoup retenu. »

La duchesse avait vu la cour de Louis XVI dans toute sa splendeur. Elle avait entendu les hurlements de la bête révolutionnairé, les éclats sinistres de l’orgie des Jacobins, la plainte des victimes, le coup de hache des bourreaux.

Devant elle avaient passé l’Empire avec sa gloire tapageuse, la Restauration avec ses miséricordes imprudentes. Les mêmes hommes s’étaient montrés à elle sous des faces diverses, tantôt vertueux et tantôt corrompus, tantôt fidèles et tantôt parjures. A force de fréquenter les coulisses du grand théâtre social, elle en démasquait les acteurs, les accablait de sarcasmes et les contraignait à rougir sous leur fard.

SOIS ROUESPIEHKE.

C’était une satire vivante, un Juvénal en falbalas et en robe de soie.

A l’intérieur de ses appartements, madame de Frenelle conservait des modes anciennes tout ce qui ne pouvait pas donner prise au ridicule. Elle portait le corsage étroit, la jupe à grands ramages et les mules à talons rouges.

Ses cheveux d’une blancheur éclatante l’autorisaient depuis longtemps à quitter la poudre, et leurs boucles de neige s’échappaient encore avec une certaine coquetterie d’une cornette de point de Flandre.

Elle savait que je m’occupais de littérature.

Plus d’une fois, au milieu des cercles où j’avais fait sa rencontre, il m’était arrivé de glaner dans ses récits bon nombre d’anecdotes et d’histoires, que je m’étudiais â reproduire, en Jeur conservant autant que possible le charme exquis qu’elle mettait à les raconter.

Ce manège lui plut. Elle aimait à se lire dans les feuilles périodiques, et bientôt elle

m’avertit que, les jours où elle n’irait pas dans

le monde, je trouverais régulièrement chez elle un fauteuil au coin de l’âtre et une tasse de thé.

Fier de cette invitation, je négligeai, pour lui rendre de plus fréquentes visites, mes amis et mes connaissances.

Je désertai le salon de trois académiciens et les soirées intimes de quatre journalistes. Mes journées entières étaient consacrées au travail, et, le soir venu, je prenais le chemin du quai d’Orsay, où demeurait ma vieille amie.

Là, nous passions de longues heures à causer ensemble.

Son esprit était si merveilleusement cultivé, sa conversation si pétillante et si remplie tout à la fois de réserve et de délicatesse; elle ouvrait des aperçus tellement heureux; elle por-, tait sur les hommes et sur les choses des jugements si vrais, si pittoresques, si profonds, que je ne me lassais jamais de l’entendre.

— ~Tn.

SOl'S ROBESPIERRE.

Madame de Frenelle avait assisté, comme je l’ai dit, à nos crises politiques.

Elle raisonnait sans préjugés, sans colère, maniant le sarcasme avec justesse et frappant toujours en pleine cible.

Je la vois encore, couchée plutôt qu’assise dans son vaste fauteuil, les deux pieds sur les chenets et les mains croisées à la hauteur du genou. Près d’elle, un charmant griffon s’étendait sur le tapis moelleux et tournait vers sa maîtresse une tête intelligente.

Ce qui m’émerveillait le plus chez l’aimable femme, c’était son caractère d’une égalité parfaite et sa gaieté sans mélange.

— Vraiment, lui dis-je un soir, je suis persuadé que vous n’avez jamais connu le chagrin et que votre longue carrière ne vous offre aucun souvenir pénible. Si l’on interrogeait scrupuleusement votre généalogie, peut-être trouverait-on que vous descendez de Démocrite en ligne directe : comme ce philosophe de déso-

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