UNE HIST01KE
pilante mémoire, vous avez toujours le rire aux lèvres.
— Est-ce une épigramme? fit-elle, en me donnant de l’éventail sur les doigts. Vous trou? vez que je m’écarte de la gravité que me prescrit mon âge. Rassurez-vous, Monsieur, je vais devenir sérieuse.
— Gardez-vous en bien! m’écriai-je.
— Pourtant, dit-elle, il faut que je m’y résigne, si je veux tenir la promesse que je vous ai faite de vous raconter mon histoire. En dépit des inductions que vous tirez de mon humeur joyeuse, j’ai laissé derrière moi dans le passé bien des malheurs et bien des larmes.
— Vous me surprenez étrangement , Duchesse. J’aurais cru que les Parques ne vous avaient filé que des jours d’or et de soie.
— Laissez les Parques où elles sont, mon ami, et renoncez à cette mauvaise habitude que conservent les meilleurs chrétiens d’emprunter au paganisme leurs métaphores. Pour
rentrer dans la question, croyez-vous qu’un ciel pur et resplendissant vers le soir prouve que le matin n’ait pas été troublé par l’orage? La vie peut être sombre à son aurore et radieuse h son couchant. Si vous me demandez pourquoi le souvenir d’anciennes infortunes ne m’attriste plus aujourd’hui, je vous répondrai que c’est la vieille histoire du monde : ici-bas, le chagrin s’efface au premier sourire du bonheur.
— Oui, Duchesse, et le plus grand bienfait de la Providence consiste dans cette facilité de l’oubli.
— Du reste, poursuivit-elle, une pensée chrétienne m’a toujours sauvée du désespoir. Où est l’homme qui osera comparer sa douleur à celle du grand martyr du Calvaire? Je n’ai rien fait, me disais-je, pour m’attirer les maux que j’endure, et la justice divine m’accordera quelque jour un dédommagement. Sur - les flots soulevés par la tempête, le marin voit son frêle navire prêt à descendre au fond de l'abîme :
tout à coup la main du Seigneur calme la vague menaçante, fait taire les vents et pousse le navire au port.
Elle prit, à ces mots, la théière de vermeil, remplit ma tasse et la sienne, et s’enfonça de nouveau dans son fauteuil.
Je devinai qu’elle allait entamer l’histoire promise.
C’était le cas d’écouter religieusement, car j’avais d’avance la permission d’en faire ce livre, que je présente à mes lecteurs. J’annonce en même temps aux démagogues du dix- neuvième siècle qu’il est loin d’être écrit au point de vue de leurs idées, de leurs sympathies et de leurs espérances.
Ils ne diront pas que je les prends en traître.
De quelle manière agréable M. le procureur Antoine de Sézanes lia connaissance avec sa nièce.
Je me nomme Marguerite de Sézanes, commença la duchesse, et le jour de ma naissance fut celui de la mort de ma mère.
A peine étais-je âgée de quatre ans, que M. de Sézanes, ennuyé de son vieux manoir, le quitta pour aller, rejoindre la troupe désœuvrée des courtisans de l’époque.
Il voulut m’emmener avec lui, malgré mon jeune âge.
CNE HISTOIRE
Les premières impressions que produisit sur moi l’aspect de la cour sont restées fortement gravées jJans mon souvenir.
Encore aujourd’hui, si mon imagination me représente le ciel, je le peuple de palais d’une imposante architecture et tout rayonnants de gerbes de lumière, comme celui de Versailles m’apparaissait alors , quand la jeune reine éveillait d’un regard tous les échos harmonieux de sa demeure. J’y plante ces grands arbres sous lesquels venait s’ébattre la troupe dorée des courtisans, ces hautes charmilles qui abritaient de leur toit de verdure les marquises en paniers et en robes de brocart. J’y vois aussi ces larges bassins, où les cygnes, sous un beau soleil, nageaient dans des flots d’or et d’azur, caressant de leurs plumes de neige la croupe de bronze des tritons et la queue recourbée des sirènes.
Mon père, qui venait d’être nommé gentilhomme de la chambre, avait son appartement au château.
SOLS ROBËSliEMlË.
Toute petite fille, je courais sur les pelouses du parc comme les faons apprivoisés; ou bien je me perdais sous les vastes galeries de la royale demeure, au grand désespoir de ma gouvernante, qui ne pouvait plus me retrouver au milieu d'un labyrinthe inextricable de salons inconnus.
Un jour, il m’en souvient, je trompai la surveillance des gardes, et je pénétrai dans une chambre magnifique , où j’aperçus un • homme et une femme, assis l’un prés de l’autre, et* causant familièrement sur un sofa de tapisserie.
C’étaient Louis XVI et Marie-Antoinette.
Le roi avait un habit de velours bleu de ciel ; »
la reine portait une robe de damas rose et souriait à son auguste époux.
Je restai sur le seuil de la porte, confuse, embarrassée, ne sachant en présence de qui je me trouvais, mais étrangement saisie par la majesté du lieu.
PNE HISTOIRE
Tout à coup Marie-Antoinette m’aperçut et s’écria :
— Sire, voyez donc la charmante enfant?
Puis elle vint à moi, joyeuse et légère, m’enleva dans ses bras et me mit à califourchon sur un genou du roi. Tous les deux m’embrassèrent.
La reine m’adressa des questions avec une douceur qui m’encouragea.
Aussitôt je bavardai comme une perruche, et je leur racontai comme quoi ma gouvernante me cherchait toujours et ne me trouvait jamais, tant j’avais soin de bien choisir mes cachettes. Mon espièglerie les fil rire. Ils m’embrassèrent encore et me congédièrent chargée de pralines.
Ce jour-là, je fus grondée et battue en rentrant au logis.
Une grande femme, tout habillée de velours et coiffée de diamants, que jusque-là je n’avais jamais vue chez mon père, me souffleta d’im-
portance, déclarant en outre, sur un ton très-haut, qu’il fallait me renvoyer en province.
. Je partis, en effet, pour Sézanes, où je restai sous la garde de ma gouvernante et d’un vieux serviteur, appelé Joseph Brabançon.
Figurez-vous un énorme personnage aux allures de mastodonte, court, trapu, dont les jambes, semblables à deux colonnes torses écrasées et massives, soutenaient difficilement la masse prodigieuse du reste de son corps.
Au-dessus de cet édifice humain se trouvait juchée la" tclc la plus exorbitante que j’aie vue de ma vie. C’était une espèce de sphéroïde allongé, percé de deux petits yeux d’un gris clair et d’une bouche dont les coins se perdaient sous des joues d’un embonpoint phénoménal. Ajoutez à ce visage de larges coutures, traces profondes de la petite vérole; donnez-lui pour nez une betterave, pour dents des racines de buis; couvrez le tout d’une perruque
rousse, et vous aurez la ressemblance exacte du plus laid, mais du meilleur des hommes.
Joseph était le dévouement incarné.
Gravissant l’échelle des fonctions domestiques, il avait été nommé successivement marmiton, laquais, valet de chambre, puis intendant du château. Mon père, en lui confiant la garde de sa fille unique, prouvait assez quelle confiance il avait en lui.
Ce fidèle serviteur veilla sur mes jeunes années. J’ai grandi sous sa tutelle.
Ma gouvernante étant venue à mourir, je restai seule avec lui dans l’antique manoir des seigneurs de Sézanes.
A l’exception du curé du village, digne prêtre qui m’enseignait, outre le catéchisme, les premiers éléments de la syntaxe, nous ne recevions personne et nous vivions dans une complète solitude. Plus tard, nous augmentâmes notre train de maison. Joseph me choisit une femme de chambre et me fit venir de la ville
SUIS RODESI’IEIUIE.
une maitresse de clavecin. Celle-ci à ses talents en musique joignait quelques connaissances en peinture, de sorte qu’à douze ans j’avais acquis à peu près toute l’instruction que recevaient les demoiselles nobles : je parlais passablement ma langue, je peignais les fleurs et le paysage, et je déchiffrais tant bien que mal la musique de Gluck.
Lors de la seule visite que nous fit mon père dans l’espace de huit années, il me trouva suffisamment instruite et ne jugea pas à propos de m’envoyer comme pensionnaire chez des religieuses.
M. de Sézanes fut affectueux et bon.
Je sentis se réveiller l’amour filial endormi dans mon âme, et, lorsque vint de nouveau l’heure de nous séparer, je me jetai tout en pleurs à son cou, afin d’obtenir qu’il m’emmenât avec lui.
— Chère enfant, me répondit-il avec effusion, ce que tu demandes est impossible, et
pourtant Dieu m’est témoin que je t’aime !
Paroles mystérieuses dont le sens ne devait m’être révélé que plus tard.
Mon père se détourna pour me cacher son trouble. Bientôt je le vis s’élancer dans sa chaise de voyage, en me jetant un rapide adieu.
Pendant un mois, je fus plongée daijs une mélancolie que les soins et les prévenances du vieux Joseph parvinrent difficilement à dissiper. Le bonhomme se creusait le cerveau du matin au. soir pour trouver quelque moyen de me distraire. Sous prétexte qu’une demoiselle de mon rang devait s’exercer dans l’art de l’équitation, il faisait seller pour moi la jument la plus douce de la ferme. Lui -même enfourchait une mule, ce qui lui donnait un faux air de Sancho Pança, puis nous exécutions de longues cavalcades au milieu des bois et des prairies d’alentour.
11 fit si bien que ma tristesse ne tarda pas à
Sors RORKSPIRRRK.
s’évanouir. Je retrouvai l’heureuse et insouciante gaieté de mon Age.
Des années s’écoulèrent, pendant lesquelles je ne reçus que très-peu de lettres de M. de Sézanes. Elles étaient écrites dans un style glacial et compassé qui me serrait le cœur. Je me demandais si l’aflection que mon père m’avait témoignée jadis était véritable, lorsqu’une dernière missive, bien différente des autres, vint me combler de joie. M. de Sézanes m’annonçait que les obstacles qui l’avaient forcé jusqu’alors à me tenir éloignée de lui n’existaient plus, et qu’il viendrait, avant huit jours, me chercher lui-même pour m’emmener à Versailles.
Or, le château que nous habitions se trouvait
enterré dans le creux d’un vallon du Dauphiné,
à une distance de huit lieues de Grenoble et de
cent vingt-cinq lieues de Paris. A peine avais- «
je fait, de temps à autre, quelques excursions jusqu’au chef- lieu de la province. Je ne con-
rNiî iii.ST0ir.i-;
naissais presque rien du monde : jugez sous quelles brillantes couleurs devaient me le représenter mon imagination de jeune fille.
Triste recluse, j’allais enfin être libre. Pauvre alouette prisonnière , j’allais déployer mes ailes et chanter en liberté sous les cieux.
Je disais à Joseph :
— Oh î comprends-tu , je reverrai la cour, et cette bonne reine qui me donnait autrefois des pralines?
— Oui, répondit le brave homme, en essuyant une larme furtive; mais on dit qu’à la cour on oublie ses amis.
— N’en crois rien. D’ailleurs , pourquoi ne nous ticcompagnerais-tu pas?
— Impossible. Qui garderait le château ? qui surveillerait la ferme et soignerait les terres? Cette propriété, Mademoiselle, doit composer un jour votre dot. J’en ai déjà presque doublé les revenus. Vos intérêts exigent que je reste à Sézanes pour qu’on nedétruise pas mon ouvrage.
— Eh bien, je te promets de décider mon père à venir tous les ans passer l’automne au château. Là! mon vieil ami, es-tu content?
Je lui tendis une main, qu’il porta respectueusement à ses lèvres. La crainte d’être un jour effacé de mon souvenir était la seule cause de sa tristesse.
Nous procédâmes aux préparatifs d’une réception brillante.
On était au commencement du mois de juillet.
Toutes les galeries du vieux manoir furent ornées de fleurs et de verdure. Joseph invita les vassaux de mon père à se réunir à nous pour fêter sa bienvenue.
Hélas ! quelle affligeante déception nous était réservée !
A la fin du huitième jour, nous entendîmes un roulement decarrosse dansl’avenue principale du château. La grille d’honneur fut ouverte à l’instant. Rangés sur deux lignes, dos bons villageois saluèrent la voiture d’une décharge una-
l’NE I1IST0IUK
nime de leurs escopettes, et moi, suivie d’une troupe de jeunes paysannes vêtues de robes blanches et tenant chacune à la main un bouquet de roses, je m’approchai toute émue, songeant aux caresses que j’allais recevoir. Ce jour était précisément celui de la fête de M. de Sézanes ; j’avais rédigé moi-même un petit compliment que je m’apprêtais à débiter.
Tout à coup je sentis ma langue se glacer sur mes lèvres : l’homme qui descendait de carrosse n’était pas mon père.
J’aperçus un long et maigre personnage,, aux traits anguleux, et dont le front sinistre me fit reculer d’épouvante. 11 était entièrement vêtu de noir.
A peine eut-il touché le sol, qu’il s’écria d’une voix rauque :
— Pourquoi ces démonstrations joyeuses?
Que veulent dire ces habits de fête? CouvPezvous plutôt de vêtements de deuil , et pleurez sur le sort du maître de ce château, que le roi
vient de plonger dans le plus sombre cachot de la Bastille!
S’approchant ensuite des villageoises, au milieu desquelles je m’étais réfugiée frémissante, il ajouta brusquement :
— Laquelle de vous est Marguerite de Sézanes?
Mes jeunes comparses reculèrent avec crainte, et je restai seule en présence de cet homme , dont le regard étrange me faisait passer un frisson dans le cœur. Je sentis mes genoux se dérober sous moi ; j’essayai vainement de balbutier quelques mots, et je m’évanouis.
Joseph et ma femme de chambre accoururent à mon aide.
On me transporta dans une serre voisine, où je fus près d’une heure à reprendre l’usage de mes sens. Enfin j’ouvris les yeux, et j’aperçus l’intendant pâle et consterné. La nouvelle de l’emprisonnement de mon père le frappait comme d’un coup de foudre.
Il m’apprit que le personnage dont nous recevions la visite était mon oncle paternel, Antoine de Sézanes, procureur au Châtelet, à Paris. M’exhortant à être courageuse, il me pria de l’accompagner près de ce parent, auquel, disait-il, mon malheureux père accordait une confiance sans bornes, et qui seul pouvait nous donner les moyens d’arracher M. de Sézanes aux tortures de la prison.
Je me rendis aux instances de Joseph.
Le premier soin du procureur avait été de se faire servir un repas copieux. A peine daigna-t-il, quand nous entrâmes dans la salle à manger, répondre à mon salut par une légère inclination de tête. La mauvaise humeur à laquelle il paraissait en proie, à sa descente de voiture, n’avait fait que s’accroître.
Se tournant vers Joseph, il grommela d’un ton bourru :
— Pourquoi me laissez-vous servir par des subalternes? Est-ce manquer à votre dignité
que de veiller vous-même à ce que le frère du maître de céans reçoive dans le château de ses ancêtres l’accueil qui lui est dû ?
— Je vous prie d’agréer mes excuses, répondit Joseph; mais, ajouta-t-il en me désignant, l’état de ma jeune maîtresse réclamait des soins : je n’ai pas cru pouvoir me dispenser...
— Vous avez eu tort. Mademoiselle n’avait aucune raison de s’évanouir. Pure gri macel
— Permettez-moi de ne pas être de votre avis, dit Joseph, qui voyait le rouge me monter au visage et de grosses larmes rouler sous ma paupière. L’enfant, même le plus insensible, lorsqu’on lui annonce une nouvelle...
— Allons , paix ! interrompit de nouveau le procureur. Je m’aperçois, Monsieur l’intendant, que votre langue s’exerce à tort et à travers. Je n’ai pas à soutenir de discussion avec vous. Tournez les talons, et dépêchez un courrier au
premier notaire du voisinage. D’ici à trois jours, on vendra le château et ses dépendances.
— Vendre le château! s’écria Joseph bondissant de surprise.
— Je suis muni de tous les pouvoirs ad hoc.
Allez ! dit le procureur, dont le ton n’admettait plus de réplique.
Il montra la porte à l’intendant, qui sortit la tête basse.
Je restai seule avec mon oncle.
— Quel âge avez- vous, mon aimable nièce?
me demanda-t-il, en trempant un biscuit dans un verre d’alicanle.
Au lieu de répondre, j’éclatai en sanglots.
— Ehl sotte que vous êtes! cria-t-il, en m’attirant avec violence auprès de son fauteuil me prenez-vous pour l’ogre du Petit-Poucet, ou pour feu Barbe-Bleue? Faites-moi grâce de vos pleurnicheries et lâchez de me comprendre, car jç n’aime pas à perdre le temps en discours superflus. Vous savez déjà que M. de Sézanes
Sors ROBESPIERRE. 33
et sa digne épouse habitent présentement la .Bastille.
— Son épouse? murmurai-je , essuyant mes yeux et le regardant avec angoisse.
— Ah ! c’est juste, vous ignoriez que, depuis treize ou quatorze ans, il eût contracté un second mariage: eh bien, j’ai l’honneur de vous en faire part! Votre belle-mère, qui comptait avoir de la progéniture, a déclaré qu’elle ne voulait pas de vous dans sa maison. Lors même que la stérilité de son hymen ne lui laissait plus d’espérance, elle refusa constamment de vous appeler sa fille. Ceci vous explique pourquoi M. de Sézanes vous faisait élever loin de lui. Pourtant, un motif d’intérêt sembla changer les sentiments de celte femme à votre égard. Son mari ne s’était rendu à scs exigences qu’à la condition que ce château vous appartiendrait sans réserve et serait votre dot. La nouvelle épouse y accéda d’autant plus volontiers qu’elle avait par elle-même une fortune
CWE HISTOIRE
indépendante. Or, l’édifice de cette fortune s’élant écroulé tout récemment , la marâtre fit patte de velours et promit de ne plus vous haïr. Comprenez-vous, ma nièce? Les revenus accumulés de votre héritage devaient l’aider à mener à Versailles le même train que précédemment. Si mon langage vous paraît obscur, je suis prêt à entrer dans de plus longues explications.
— C’est inutile, Monsieur, lui répondis-je :
— Il me semble , Mademoiselle , que vous pourriez me faire l’honneur de m’appeler votre oncle.
— Pardonnez-moi, repris-je d’une voix tremblante, et veuillez avoir quelque indulgence pour le trouble où me jettent ces histoires, que vous m’apprenez, du reste, avec si peu... de ménagement.
— Je crois , en vérité , que cette péronnelle me donne'une leçon.
— Monsieur!,.,
— Ainsi vous pensez, ma nièce, que je devrais employer les détours, les périphrases, adoucir mon timbre de voix et ménager la délicatesse de vos nerfs? De grâce, évanouissezvous encore un peu : cela me divertira beaucoup, je vous assure !
Il accompagna cet étrange discours d’un éclat de rire prolongé.
— Monsieur , ripostai-je , blessée au vif et faisant un pas vers la porte, je regrette de ne pouvoir m’associer à votre gaieté. Je n’ai pas beaucoup d’usage du monde, toutefois je sais qu’il est des circonstances sérieuses qui n’admettent ni la plaisanterie, ni le persiflïage.
Je parlais d’un ton bref et digne.
Il eut un moment d’hésitation. Peut-être songeait-il qu’il serait plus convenable d’employer avec moi la politesse et la douceur ; néanmoins la lutte ne fut pas longue, et son caractère irascible prit le dessus. Comme je me disposais à sortir, il s’élança hors de son fauteuil, m’at-
CNE HISTOIRE
teignit et me ramena sur mon siège avec une brutalité sans exemple.
Sa figure, ordinairement blême, devenait pourpre de fureur ; les artères de son front se gonflaient, ses yeux s’injectaient de sang.
Je crus qu’il allait me frapper.
— T’imagines-tu, petite misérable, hurla-t-il, que j’ai fait un aussi long voyage dans l’unique but d’essuyer ici de la résistance et de supporter tes caprices? Tu m’entendras jusqu’au bout, morbleu ! tu m’entendras, te dis-je!
Ses éclats de voix parvinrent aux oreilles des domestiques. Ils s’empressèrent d’accourir, Joseph à leur tête.
A la vue de ces témoins, le procureur reprit sans se déconcerter :
— Venez tous, et voyez avec quelle gracieuse physionomie mademoiselle accueille un oncle, un excellent oncle, qui n’a pas craint de subir les fatigues d’un interminable voyage pour s’occuper des intérêts de sa famille !
SOl'S ROBESPIERRE. 37
. Puis, reportant vers moi son regard furieux : — Oui, ma nièce, ajouta-t-il, votre père compromis dans les démêlés qui existent entre la cour et le duc d’Orléans, et soupçonné fortement d’être l’un des principaux agents du prince, fut emprisonné par ordre du roi, le jour même où il s’apprêtait à partir pour Sézanes. Il m’envoya du fond de la Bastille tous les pouvoirs qui devaient m’aider à le remplacer ici. Dés demain , le château sera mis en vente , et , s’il plaît à Dieu, les acquéreurs ne manqueront pas. La plus grande partie des sommes provenant de cette vente devra, je vous en avertis, ma nièce, être employée sans retard à obtenir l’élargissement du prisonnier. Nous en distrairons seulement dix mille livres pour la dot que vous aurez à fournir en entrant au monastère des Ursulines de Grenoble. J’ai l’espoir de faire abréger le temps de votre noviciat, et vous prendrez le voile avant un mois. Sur ce, je vous souhaite le bonsoir 1 Permettez-moi d’aller
me livrer au repos qui m’est indispensable, après la route pénible que j’ai faite.
N’est-ce pas, me dit la duchesse, en suspendant sa narration, que mon oncle le procureur était un aimable et délicat personnage?
Il est tard , reprit-elle , en jetant un coup d’œil sur une horloge de Boule, placée dans un angle du salon. La suite à demain, comme disent les journalistes.'
Où l'auteur prouve, sans réplique possible, que les chaises de poste étaient un véhicule fort commode pour les demoiselles nobles, qui ne voulaient pas entrer aux Ursulines.
Le jour suivant, mon impatience me conduisit chez madame de Frenelle une heure plus tôt que de coutume. Il en résulta que je ln surpris au milieu de son dîner.
— A bas, Murillo! cria-t-elle, en chassant son griffon qui, perché gravement sur un siège, prenait sa part du festin.
Elle m’offrit la place du convive dépossédé ,
iO UNE HISTOIRf
puis elle me dit avec ce fin sourire qu’on lui connaît :
— Votre exactitude est une véritable flatterie, Monsieur. Pour vous punir d’être ainsi courtisan, vous allez partager mon dessert.
— Une punition de ce genre va m’exposer à la récidive, madame la duchesse.
— J’y compte, et votre couvert sera mis tous les soirs jusqu’à la fin de mon récit, — n’en déplaise au senor Murillo ! dit-elle, en regardant son griffon qui grondait à deux pas de nous, fort indigné de la façon cavalière avec laquelle j’avais usurpé son siège.
Pour l’empêcher de me garder rancune, je lui présentai quelques bribes d’une portion de nougat que la duchesse venait de me servir.
Mais chez les animaux, comme chez l’homme, l’amour-propre offensé ne pardonne pas. Un grondement plus significatif du favori me prouva qu’il était loin d’agréer ma politesse. 11 me
Diqitiz
laissait entrevoir une double rangée de dents aiguës, prêtes à s’exercer sur ma personne.
Je retirai prudemment la main, et je reculai ma chaise.
— Oui, prenez garde, me dit madame de Freneile : Murillo n’est pas d’humeur commode, il tient cela de famille. Son aïeul s’avisa jadis de déchirer la culotte du citoyen Robespierre. Je crois même qu’il fit plus qu’emporter la doublure.
— Peste 1 m’écriai-je , respectons le descendant d’un tel audacieux! A quel propos, Duchesse, et dans quelle circonstance, le grand-père de votre griffon s’est-il rendu coupable d’un acte aussi répréhensible?
— Vous l’apprendrez quand le moment sera venu, répondit madame de Freneile, c’est un épisode de mon histoire.
f Elle sonna pour faire desservir. Quelques minutes après, elle reprit sa narration au point où elle l’avait interrompue.
Je ne fabrique pas un roman , me dit-elle :
en conséquence , il est inutile de vous laisser dans l’incertitude et de couvrir d’ombre un caractère , sous prétexte de ménager les péripéties et d’exciter plus fortement votre intérêt. Je vous apprendrai donc 6ur-le-champ quel homme c’était que mon oncle le procureur.
On le destinait à l’état ecclésiastique comme la plupart des cadets de famille.
Mais, .dans un voyage qu’il fit à Genève, il eut l’inappréciable avantage de lier connaissance avec M. de Voltaire et de passer chez lui tout un automne aux Délices. Revenu à Sézanes, il scandalisa le pays par l’impiété la plus odieuse, jeta le petit collet, rompit en visière à tous les principes honnêtes, afficha le libertinage, et alla chercher fortune à Paris, après avoir dissipé sa part d’héritage en province.
La cour, où il voulut s’insinuer d’abord , le repoussa , trouvant ses manières détestables et ses mœurs par trop... philosophiques.
Il alla se plaindre à M. de Voltaire, qui lui prêta de l’argent au denier fort, pour acheter un emploi au Châtelet. Si vous ignoriez que le patriarche de l’Encyclopédie pratiquait l’usure, j’ai l’honneur de vous l’apprendre.
Antoine de Sézanes détestait son aîné. Il ne pardonnait point à celui-ci d’avoir reçu , par voie légale, une plus forte part que la sienne dans la succession paternelle. Cette part, il jura de la lui reprendre. En conséquence, il dissimula sa haine et la cacha si bien sous les dehors de l’amitié, que son malheureux frère, — vous en aurez la preuve , — devait y être trompé toute sa vie.
Le premier moyen que le procureur employa pour arriver à son but dénote la scélératesse de sa nature. II écrivit au ministre une lettre anonyme, une lâche dénonciation, qui plongea M. de Sézanes et sa femme dans un cachot.
Mon père avait un caractère faible, susoep-
tible d'être exploité par le premier intrigant
venu.
Philippe d’Orléans se servait de lui pour alimenter la discorde parmi les gentilshommes de la cour. Ce prince n’ignorait pas que la fortune des deux époux était ébranlée. De magnifiques promesses ne coûtaient rien à l’homme sans honneur et sans foi, que la Révolution a, depuis, couvert de sa fange, et dont le souvenir est aux gémonies de l’histoire. M. de Sézanes , alléché par de fausses espérances, vivement excité d’ailleurs par sa femme, qui conspirait elle-même ouvertement, déserta la cause de la monarchie pour celle de la révolte. Il alla plusieurs fois en Picardie, pendant l’exil de Philippe à Villers-Cottercts , et confia au procureur le motif de ces voyages séditieux. .
Ce fut là-dessus principalement qu’insista l’écrit perfide adressé au ministre.
M. de Sézanes était si loin de soupçonner son frère, qu’il eut recours à lui dans sa détresse ,
et le délateur, feignant de porter le plus vif intérêt au prisonnier, réussit à le convaincre que l’or était le seul talisman capable de briser sa chaîne. Il se fit donner des pouvoirs en règle pour vendre le manoir patrimonial et ses dépendances.
Or, son intention bien formelle, — il me l’a lui-même avoué plus tard, — était de s’approprier les sommes provenant de cette vente, et de dire à mon père, si jamais ce dernier redevenait libre, qu’il s’en était servi pour appuyer scs sollicitations.
Ses mesures étaient parfaitement prises à cet égard.
Mais comme il pouvait rencontrer en moi de sérieux obstacles à ses vues spoliatrices, l’honnête homme avait tout simplement résolu de m’enterrer dans un cloître. Ses discours pleins de brutalité, sa contenance de Croquemitaine n’avaient d’autre but que de m’intimider et de me rendre docile à sa volonté tyrannique.
Lorsqu'il m’eût fait connaître , en présence de Joseph et des autres domestiques du château, le sort qu’il me réservait dans sa haute sagesse, il prit une bougie sur la table et se retira majestueusement dans la chambre qui lui était destinée.
Quant à moi , je restai sur un fauteuil, pâle, muette, glacée de stupeur.
Joseph s’approcha sans mot dire, me fit lever, plaça doucement mon bras sous le sien, et me conduisit dans un modeste logement qu’il habitait sous les combles.
Arrivé là, le bon vieillard ferma la porte avec soin, se pencha vers la serrure pour écouter dans le corridor les derniers pas des domestiques qui se rendaient à leurs mansardes; puis, lorsque le silence régna dans tout le château et qu’il n’eut plus à craindre aucune oreille indiscrète, il vint à moi, me prit affectueusement les mains, et me dit :
— Ça, ma pauvre chère enfant, vous n’avez
pas la moindre envie d’entrer aux Ursnlines. En conséquence, il faut déjouer les projets de votre oncle. A quoi vous décidez-vous?
— Fuyons! fuyons! m’écriai-je.
Sa voix me tirait de l’espèce de torpeur où m’avait plongée le désespoir.
— Justement, dit-il, c’est la proposition que j’allais vous faire. Oui, Mademoiselle, il faut fuir, non pas demain, non pas dans une heure, mais à l’instant même. Tous mes comptes sont en ordre, tous mes registres parfaitement en règle : votre oncle s’y débrouillera ou s’y embrouillera, ce n’est plus ce qui m’inquiète.
Mon devoir est de vous accompagner. Laissons ici votre camériste, car je l’ai vue causer avec le procureur, et nécessairement il cherche à gagner la conscience de cette femme, .pour mieux vous nuire. Voici la clé de la petite grille du parc; nous sortirons sans être vus, et nous gagnerons la poste royale , qui n'est qu’à deux lieues.* Là, nous prendrons une berline.
48 CNE HISTOIRE
des chevaux, et fouette cocher 1 Dans trois jours nous- serons à Paris , chez la marquise de Frenelle, sœur de votre mère, qui vous accueillera, j’en suis sûre, avec bienveillance et tendresse.
— Ohî*merci! merci! m’écriai-je.
Et j’embrassai sa grosse figure, si laide, mais que je trouvais belle alors, tant elle exprimait de bonté naïve et de dévouement à toute épreuve.
Le brave intendant courut ouvrir une malle .» en bois de chêne, qui se trouvait au fond de la chambre. Je le vis en tirer quelques hardes et une assez lourde sacoche de buffle, qu’il fixa par des courroies à sa ceinture.
— Voilà toutes mes économies de trente années 4 me dit-il, avec le gros et franc rire qui gonflait ses joues comme deux ballons prêts à commencer leur voyage aérien. Je vous jure, ma chère enfant, que nous allons faire un bon emploi de ces finances et courirla poste à la
manière des princes. Si votre oncle nous rattrape, il sera bien habile.
A ces mots, il jeta sur mes épaules une espèce de manteau, pour me garantir de la fraîcheur de la nuit. Nous sortîmes ensuite à pas de loup, sans lumière, et marchant à tâtons dans les corridors.
' Tout à coup mon compagnon s’arrêta.
Pour gagner le parc, nous avions été forcés de passer devant la porte de la chambre qu’avait choisie le procureur.
Celui-ci ne dormait pas. Nous l’entendîmes se promener de long en large sur le parquet gémissant.
La peur me prit. Joseph eut beau me retenir, je me sauvai comme une folle au milieu des ténèbres, et je me heurtai contre un obstacle qui me fit tomber de toute ma hauteur.
C’était un géranium en caisse, apporté là par mes ordres, le matin même, avec des grenadiers et des lauriers-roses, pour orner la gale-
rie principale du château, dans laquelle nous nous trouvions alors.
Je ne me fis aucun mal, mais tous les échos du vieux manoir retentirent du bruit de ma chute.
Aussitôt mon oncle sortit de sa chambre et demanda d’une voix terrible d’où provenait ce vacarme. La lumière qu’il portait nous éclairait en plein visage.
Mon trouble et surtout nos costumes lui révélaient assez le projet de fuite.
Par bonheur , mon gros intendant n’avait rien perdu de son admirable sang-froid. Voyant approcher notre persécuteur, il souffla vivement la bougie que ce dernier tenait à la main, courut à moi, m’entraîna, descendit quarante ou cinquante marches , ouvrit une porte, me fit traverser une terrasse et franchit, en courant à ma droite, les avenues sablées dû jardin, aussi rapidement que si tous les sylphes de la création lui eussent prêté leurs ailes.
Je me demande encore aujourd'hui comment Joseph, doué des pesantes allures de l’hippopotame , put trouver dans cette circonstance les jambes rapides du cerf.
Le procureur, perdu dans une sorte de labyrinthe, se heurtant contre les grenadiers et se fouettant la figure aux branches des lauriersroses, eut beau crier et se démener dans l’ombre : avant que les domestiques fussent accourus, nous avions déjà traversé le parc, et nous nous trouvions en rase campagne.
Mais nous n’étions pas à la fin de nos inquiétudes.
Bientôt nous entendîmes tinter avec violence la cloche du château. Des cris tumultueux se mêlaient à ce tocsin nocturne, et nous vîmes avec épouvante, en jetant les yeux derrière nous, des torches sillonner en tous sens le chemin que nous venions de parcourir.
Mon oncle avait non-seulement réveillé les domestiques, mais encore les valets de ferme.
les femmes employées à la laiterie, les pastoureaux et bon nombre des habitants du village. Il les menaçait de sa colère s’ils ne me ramenaient pas, morte ou vive.
Joseph, me tenant par la main, courait toujours.
Pauvre homme ! comme il soufflait ! comme il était rendu ! Malgré son ardeur à fuir, ceux qui nous poursuivaient gagnaient du terrain.
Nous n’avions pas de torches pour nous éclairer dans notre course, et nous tombions à chaque instant dans les fondrières et les flaques d'eau qu’une pluie d’orage avait formées, la veille, ‘ au milieu des champs et des prairies.
Quoi qu’il en fût, nous ne perdions pas courage ; l’obscurité jusque-là nous avait été propice.
Mais, comme si le ciel lui-même- eût voulu nous livrer à nos ennemis, la lune, qui se tenait cachée sous un voile de nuages grisâtres, se montra soudain dans toute sa splendeur, et
de bruyants hourras nous prouvèrent qu’on nous avait aperçus.
C’en est fait, m’écriai-je, il faut entrer aux Ursulines, il faut mourir !
Mon compagnon ne me répondit pas.
D’ailleurs, en ce moment, c’eût été chose impossible. Il avait assez d’ouvrage de reprendre haleine, et sa poitrine exhalait un bruit semblable à celui d’un soufflet de forge.
Sans doute il se rappela que le gibier, poursuivi par une meute ardente, a souvent recours à des ruses qui dépistent chiens et chasseurs, car il fit brusquement volte-face et rentra dans un bouquet de bois que nous venions de traverser.
Les cris redoublèrent, et la troupe hostile, au centre de laquelle je reconnus le grand corps sec de mon oncle, se réjouissait déjà de nous traquer sous ces arbres, comme on traque les bêtes fauves.
Joseph avait un plan, que n’eussent pas dé-
savoué, dans une circonstance analogue, les renards et les chevreuils d’alentour. Laissant nos adversaires dans la persuasion que nous avions cherché refuge au sein du taillis, il me fit ramper dans une espèce de ravin, qui nous conduisit promptement hors du bois, à peu de distance de plusieurs champs de seigle, où nous nous blottîmes éperdus.
Un quart d’heure après, nous eûmes la satisfaction de voir mon oncle et les villageois, qui venaient de battre le fourré dans tous les sens, prendre avec leurs torches une route opposée à celle que nous devions suivre.
De plus, la lune, se repentant du mauvais tour qu’elle nous avait jouée, rentra dans son berceau de nuages, et dix minutes nous suffirent pour gagner la poste, où nous trouvâmes une méchante berline et quatre pitoyables rosses, que Joseph fit atteler au brancard. On eut beau nous dire que les règlements défendaient de laisser l’écurie déserte : un double louis
calma les scrupules du maître de poste, et nous partîmes à toute bride, en dépit de la chétive apparence de nos haridelles.
11 est vrai qu’un large pourboire, payé d’avance, activait prodigieusement le fouet du postillon, et par contre-coup les jambes de ses chevaux.
Au lever de l’aurore, nous étions à vingt lieues du château de Sézanes.
Joseph ronflait comme un bienheureux dans un coin de la berline. Pour moi, trop de pensées inquiétantes me traversaient l’esprit ; je ne pus goûter un seul instant de repos.
Ce n’était plus mon oncle le procureur qui m’alarmait, ce n’était plus le couvent de Grenoble : je songeais à la pénible situation de mon père , je me demandais s’il me serait permis d’aller l’embrasser sous les sombres voûtes de la Bastille.
— Oh ! oui, me disais-je, car la reine est bonne et compatissante. En me voyant tomber
à ses genoux , elle ne me refusera pas cette grâce i elle me permettra de porter quelques paroles d’espoir au malheureux captif.
Je voyais déjà M. de Sézanes en liberté, je recevais ses remercîments et ses caresses.
Là-dessus, mes idées prirent un autre cours.
Je pensai à la grande capitale que j’allais revoir, et dont il me restait à peine un vague souvenir; je pensai à ma tante, chez laquelle me conduisait mon vieux protecteur, et, tout naturellement aussi, je pensai un peu... à mon cousin Paul de Frenelle, que depuis neuf grandes années je n’avais pas vu.
Ce disant, la conteuse me regarda du coin de l’œil, devinant que j’allais l’interrompre.
— Saluons, m’écriai-je : voici les amours !
Tôt ou tard, il fallait bien que leur troupe gracieuse vint s’ébattre dans un chapitre de votre histoire.
Un triste sourire effleura ses lèvres.
Encore cette incorrigible mythologie ! dit-
elle. Ici plus qu’ailleurs elle est déplacée. Oubliez-vous à quelle époque se passaient les événements que je vous raconte? Déjà la révolution grondait sourdement et sapait dans sa base l’édifice monarchique. Une espèce de vertige troublait le cerveau des hommes du dix-huitième siècle. Léopard déchaîné, le peuple s’apprêtait à dévorer la noblesse, et les nobles eux-mêmes lui jetaient en pâtures leurs privilèges.
Insensés, doubles insensés qu’ils étaient!
Je les entends encore prêcher la liberté, les droits de l’homme, l’indépendance, mots hypocrites qui devaient en enfanter un autre : la Terreur.
Croyez-vous, jeune homme, que la troupe des amours folâtrait bien joyeusement sous les brûlantes rafales du vent révolutionnaire, et au bruit de la vieille société qui s’écroulait de toutes parts? Les hurlements de la tribune étouffaient la causerie des salons. Au milieu
d'une fête ou d’un bal, on entendait un coup de foudre. Les uns s’enfuirent, c'étaient les plus prudents ; les autres restèrent, ils furent écrasés.
Quand le peuple hurle dans les carrefours, quand la hache frappe à deux pas de vous, il n’est plus possible de faire résonner les cordes harmonieuses du cœur.
Du reste, vous le devinez et je l’avoue, j’aimais déjà mon cousin Paul de Frenelle. Son souvenir était peut-être la principale cause de mon aversion pour le cioitre.
Ainsi que je vous le disais tout à l’heure, je l’avais vu dans mon enfance.
Un beau jour, sa mère et lui nous visitèrent à Sézanes.
Toute petite tille que j’étais, je ne laissai pas de voir que Paul promettait d’être un cavalier fort accompli. La marquise, ma tante, l’élevaitdansles principes les plus sérieux de l’honneur, étayant cette éducation de gentilhomme
sur les idées religieuses et les saintes croyances de l’âme.
Il pouvait avoir de treize à quatorze ans. J’en avais neuf à peine, c’était un homme pour moi.
Comme son père, en mourant, lui avait légué son titre, il se faisait appeler monsieur le marquis, portait l’épée d’un air digne et se dressait avec fierté sur ses talons rouges, en caressant les revers brodés de son habit de velours et son jabot de dentelles.
Mais je divague, et je m’amuse à vous tracer des silhouettes, au lieu de courir la poste sur les grands chemins.
A chaque relais, mon compagnon tirait une pièce d’or de sa ceinture de buffle, et c’était merveille de voir les tourbillons poudreux qui s’élevaient à droite et à gauche sous le pied des chevaux. Nous montions les côtes au triple galop. Ce fut à peine si nous primes le temps de descendre une ou deux fois de voiture pour prendre un léger repas.
Joseph me donna, pendant le trajet, quelques détails sur le mariage de mon père.
On lui avait intimé jadis la défense expresse de m’en parler.
Puis il m’expliqua pour quelle raison il me conduisait chez la marquise de Frenelle, au lieu d’aller me chercher un refuge auprès de toute autre personne de ma famille. La mère de Paul, me voyant délaissée de M. Séza'nes et presque orpheline, avait dit au brave intendant qui soignait mon enfance :
— Continuez, mon ami , de veiller sur Marguerite. Si jamais elle a besoin de ma protection et de ma tendresse, l’une et l’autre lui sont acquises.
Ainsi le ciel, qui m’avait affligée d’un oncle détestable , me donnait en compensation- la meilleure des tantes.
Vous comprenez quelle était mon impatience d’arriver à Paris.
Le troisième jour, nous reconnûmes que
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SOrS ROBESPIERRE. 61
nous approchions de la capitale , à cet éternel nuage de fumée qui dort sur les toits et au bourdonnement lointain de la ruche immense.
Nous y entrâmes le 14- juillet 1789.
Madame de Frenelle appuya sur cette date.
Je relevai la tête , et je fis un geste d’étonnement.
— Eh! mais, lui dis-je, c’était le jour même de la prise de la Bastille?
— Oui, me répondit-elle, et nous arrivions à Paris par le faubourg Saint-Antoine. Le postillon nous avait conseillé de faire un détour, sous prétexte que les barrières méridionales étaient en bouleversement. Avec les meilleures intentions du monde, il nous jeta au milieu du guêpier.
La duchesse regarda la pendule, uniquement par taquinerie, car nous avions encore plus d’un« heure à nous.
Sur un guéridon voisin sifflait une vaste bouilloire à la russe, meuble agaçant, importé
par les Demidoff dans quelques salons légitimistes. Madame de Frenelle, à mon grand regret, s’avisa de nous faire du thé.
Cette opération dura vingt minutes, qui me parurent d’une longueur inouïe.
Je vidai ma tasse avec une sorte de vivacité fiévreuse, et je trouvai que la narratrice mettait à savourer le contenu de la sienne une sensualité intempestive , eu égard à ma position d’auditeur. Pour dissimuler mon impatience , je froissais entre mes doigts les oreilles velues de Murillo, qui avait oublié sa rancune au point de grimper sur mes genoux et de s’y endormir. Enfin la duchesse reprit :
Nous avions dépassé la barrière du Trône, et notre berline brûlait le pavé du faubourg, lorsque tout à coup des hommes à figure sinistre enjoignirent au postillon de s’arrêter. Celui-ci n’eut garde de désobéir. Une rangée de piques lui fermaient le passage et menaçaient le poitrail de ses chevaux.
Diqilized by Gopffli
— Dételez! crièrent plusieurs voix furibondes.
Joseph , se penchant à la portière , essaya , mais en vain , de présenter quelques observations aux personnages déguenillés qui faisaient entendre cet ordre. Plus de deux cents poissardes, entourant la berline, montrèrent le poing d’un air furieux à mon compagnon de voyage et lui servirent de fort laids compliments sur sa physionomie.
Le plus court était de descendre.
Nos chevaux furent attelés par le peuple a des caissons, que l’on roulait avec fracas du côté de la Bastille.
Je n’oublierai de ma vie le spectacle qui s’offrit à mes yeux.
Sur toute la longueur et sur toute la largeur du faubourg s’agitait une foule innombrable, qui s’accroissait encore à chaque inslant des flots tumultueux de population que versaient les rues adjacentes. Les cris, les hurlements,
IME HISTOIRE
les blasphèmes se mêlaient au froissement des armes, — car ce peuple était armé. Quelques heures auparavant, les uns avaient assailli l’hôtel des Invalides, pour en enlever les munitions; les autres s’étaient portés sur Vincennes, et ramenaient avec eux une artillerie formidable. Tous enfin s’étaient donnés rendez-vous au pied de la Bastille, dont nous apercevions, à quelques centaines de pas devant nous, les murs noircis et les créneaux menaçants.
Ce fut en vain que nous essayâmes de nous dégager du milieu de cette foule en délire ; elle nous entraîna, sans daigner nous apprendre où elle nous conduisait.
Néanmoins, aux mille clameurs' qui bruissaient à nos oreilles, je finis par comprendre le but de ce rassemblement et les intentions de la multitude. On se décidait à tenter un coup de main sur la Bastille; on voulait délivrer les prisonniers qui gémissaient dans son enceinte.
Je ne voulus plus fuir, alors. . '
SOIS ROBESPIERRE. 6n
M. de Sézanes était au nombre de ces captifs.
Courage, peuple, courage! Va toujours, et rends-moi mon père. Oh ! je t’aime avec ta large poitrine et tes bras nus ! J’aime tes cheveux au vent, tes haillons souillés de fange, tes cris sauvages qui ressemblent à ceux des lions du désert!
Tu es beau, tu es grand, mon peuple!
Encore, approche encore! Là, devant nous, est la sinistre forteresse, avec ses tours massives et ses larges meurtrières, qui laissent voir la gueule béante de ses canons; elle te regarde, elle est silencieuse, elle a peur. Feu sur elle ! feu, te dis-je ! — elle n’osera pas te répondre.
J’assistais, palpitante, à tous les préparatifs de l’attaque.
Mon compagnon ne partageait en aucune sorte mon enthousiasme. 11 essayait de me faire abandonner le voisinage de la Bastille; mais je ne l’écoutais pas.
i:nk histoire
Un irrésistible pressentiment me disait que je devais rester là, que le peuple serait vainqueur, et que bientôt j’embrasserais mon père.
Une pareille conduite vous surprendra, mon ami.
Cependant je ne suis pas une virago ; je ne tiens nullement à voir mon sexe armé du glaive. Les exploits des Clorinde et des Bradamante ne furent jamais, à mon avis, que le résultat d’une organisation manquée, une erreur de la nature qui, dans un moment de distraction, peut se tromper de sexe. Jamais je n’ai vu couler le sang, fût-ce par une piqûre d’épingle, sans m’évanouir. La détonation d’une simple capsule menace de me donner une attaque de nerfs. Et
pourtant, ce jour-là, je ne frissonnai pas même, lorsque, le combat une fois entamé, je vis la Bastille cracher des flammes par toutes ses ouvertures et tracer, à deux pas de nous, avec le houlet de larges sillons. J’écoutais sans pâlir le tonnerre de cent pièces d’artillerie ; je mar-
SODS ROBESWKRnF. 67
chais sur les cadavres, je déchirais mes voiles pour panser les blessés, je criais comme la foule, avec la foule. Le vertige de la révolte m’avait saisie, la fumée de la poudre me montait au cerveau, j’étais folle, j’étais ivre.
Pardonnez-moi, mon Dieu!
J’ignorais que la colère , plutôt que l’héroïsme , enflammait les hordes rebelles. Ce peuple n’avait pas de mission : le combat s’est changé plus tard en massacre, et les soldats sont devenus des bourreaux.
Delaunay, gouverneur de la Bastille, désespérant de la défendre, fit renverser le drapeau qui flottait sur les tours. La herse du pont-levis se dressa, donnant passage à la troupe victorieuse, et le noir édifice entendit le mot liberté retentir sous les voûtes épaisses de ses cachots.
A ce cri, les prisonniers brisèrent leurs chaînes. Un des premiers que je vis sortir fut M. de Sézanes.
UNE HISrOIUE
Je n’essaierai pas de peindre i’étonnement de mon père, lorsqu’il m’aperçut, avec ce pauvre Joseph, dont tous les membres tressaillaient de frayeur, et qui secouait la tête, comme si les boulets eussent continué de siffler à son oreille. Toutefois, le dévouement * du digne vieillard avait été chez lui plus fort que la crainte. Pendant l’action, voulant examiner le progrès des assaillants, j’étais obligée d’écarter sa large circonférence, qui s’interposait entre le péril et ma personne, et derrière laquelle je me trouvais beaucoup trop à l’abri.
M. de Sézanes me tint longtemps pressée contre son cœur. Il semblait vouloir me rendre toutes les caresses dont il avait sevré mon enfance.
Quand je lui eus fait part des motifs de notre arrivée à Paris, de la singulière conduite de mon oncle et de l’effroi dont je n’avais pas été maîtresse, il se mil à sourire.
— Oui, me répondit-il, je connais ses ma-
nières excentriques et son brusque langage.
Plus tard , mon enfant , tu le jugeras avec moins de prévention. C’est le plus dévoué, le meilleur des hommes.
Une voix secrète m’avertissait que mon père était dupe du procureur et que l’hypocrisie de ce dernier nous serait fatale. Mais le respect me ferma la bouche. J’examinai plus attentivement M. de Sézanes. 11 me parut vieilli. Sa figure était pâle, son front ridé; ses joues se creusaient, et sa taille, que j’avais toujours vue haute et fière, semblait courbée par les orages domestiques.
Il était en grand deuil. Je lui en demandai la cause.
Avant de me répondre, il questionna tout bas Joseph, et l’intendant lui fit un signe affirmatif.
Mon père alors m’annonça d'une voix grave, mais sans beaucoup de douleur apparente, la mort de celte femme qui avait refusé de m’ac-
cueillir. Se voyant emprisonnée par ordre de la reine, dont elle était une des dames d’honneur, elle fut saisie d’un tel accès de désespoir, qu’elle en trépassa huit jours après son arrestation. Un épanchement au cerveau me priva du plaisir de connaître une marâtre , dans le cœur de laquelle je tenais si peu de place.
Nous primes le chemin du quai d’Orsay.
Après une longue marche au milieu des rues, beaucoup plus tumultueuses que de coutume, grâce à l’événement du jour, nous entrâmes dans ce même hôtel, qui nous abrite, — et où vous dînez demain, Monsieur, ne l’oubliez pas.
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Danger de faire un sans-culotte, avant d'y être autorisé par la mode ou par les circonstances
La duchesse me recevait ordinairement dans ttne petite pièce modeste, qui avait dû servir autrefois de bibliothèque ou de cabinet de travail, et, ce jour-là, je fus très-surpris de la voir m’attendre dans un salon splendide.
Ce salon avait un cachet de solennité, que notre époque ne retrouve plus. Les meubles, admirablement conservés, dataient du régne de
CNE HISTOIRE
Louis XIV. Devant les hautes fenêtres tombaient de larges rideaux de soie bleue, relevés à demi par de riches torsades à glands d’or. L’âtre appuyait ses bûches enflammées sur d’énormes chenets de cuivre, dont les colonnettes, enlacées de feuilles d’acanthe, portaient d’un côté l’écusson de la famille, et de l’autre les armes de France. Au-dessus du chambranle de marbre, une glace de Venise reflétait les gerbes de lumière que lui envoyaient deux lustres gigantesques chargés de bougies. Tous ces rayonnements, joints à ceux du large foyer aristocratique, faisaient» resplendir les tapisseries des Gobelins et le châssis des grands cadres dorés, où dormait l’image des aïeux.
D’abord, je ne me rendis pas compte de la fantaisie que la duchesse avait eue de transformer en salle à manger le salon d’honneur de l’hôtel.
Son but, en agissant de la sorte, était de prêter un intérêt plus vif à son histoire.
SOrS ROBESPIERRE.
C’est ici, me dit-elle, quand les valets eurent desservi la table, que la marquise, ma tante, nous accueillit avec une bonté qui m’arracha des larmes. Vous voyez son portrait là, devant •vous. Elle était aussi belle que bonne.
Mon père qui, depuis son second mariage, l’avait beaucoup négligée, n’entendit pas le moindre reproche sortir de ses lèvres. Il eut, dès lors, son appartement à l’hôtel, car un domaine considérable et une riche maison qu’il possédait à Versailles venaient d’être la proie de ses créanciers.
Au bout de quelques jours, arriva tout penaud mon oncle le procureur.
Les feuilles publiques lui avaient annoncé la prise de la Bastille et l’élargissement de M. de Sézanes. Tous ses nobles projets se trouvant renversés par le fait même, il eut l’air de s’exécuter de bonne grâce, et remit entre les mains de mon père le prix du château qu’il avait vendu.
Mais je me rappelle encore le regard de haine qu’il jeta sur moi, lorsque je lui dis malignement, pour me venger des charitables intentions qu’il m’avait témoignées :
— Eh bien, mon oncle, comptez-vous toujours mettre en œuvre votre influence, abréger mes épreuves de novice et me faire prendre le voile avant un mois?
Il rougit de colère et s’en alla cacher sa honte dans un logement qu’il occupait rue des Poitevins.
Je ne devais le revoir que le jour où, sa revanche étant prête, il put satisfaire un instant sa cupidité monstrueuse, après m’avoir séparée de celui que j’atmais, et après avoir laissé de sang-froid M. de Sézanes périr sur l’échafaud.
N’évoquons pas encore ces effroyables souvenirs.
Bien que mon père habitât sous le même toit, nous le voyions rarement. Il chercha pres-
SOUS KOHRSPIEURE.
que aussitôt à rétablir sa fortune et se lança dans des spéculations qui lui réussirent. Peu à peu il retomba dans une sorte d’indifférence à mon égard. Mais ma tante était si affectueuse et mon cousin si aimable, que mes jours s’écoulaient sans aucun mélange de tristesse.
Paul entrait dans sa vingt-deuxième année.
Il avait la taille élégante et une tenue parfaite. Son visage respirait un air de noblesse majestueuse, que j’ai rarement vu siéger sur le front des autres hommes. Les regards qui jaillissaient de ses grands yeux bruns étaient empreints à la fois d’une douceur ineffable et d’une noble fierté. Je le voyais sans cesse aux petits soins pour moi. Le moindre nuage qui passait sur ma physionomie lui donnait de l’inquiétude, et, lorsqu’il me trouvait rêveuse et mélancolique, il décochait une épi gramme contre la personne absente de mon oncle le procureur, moyen toujours infaillible de ramener le sourire sur mes lèvres. Il m’appelait sa
charmante cousine et s’occupait de mes parures. Je l’aimais, il m’aimait aussi de toute son âme.
La bonne marquise, voyant notre mutuel attachement, mit un jour la main de Paul dans la mienne, et nous dit d’une voix émue :
— Je vous marierai, mes enfants! Attendons la fin de l’orage révolutionnaire.
Hélas! au lieu de finir, cet orage grondait avec une furie croissante. Nos heures de joie intime furent bien courtes, et la circonstance la plus futile en apparence allait nous jeter au milieu de la tempête.
Ma tante était une femme de grand sens; mais les esprits les plus clairvoyants ont leurs jours d’erreur et de confiance aveugle. Lors de la première émigration, quelques-uns de nos amis, voulurent l’engager à les suivre à Londres ou en Allemagne. Elle repoussa toute proposition de quitter la France.
— Dans les tremblements de terre, disait-
SODS ROBESPIERRE.
elle, les fous seuls cherchent à fuir, et les sages restent en place.
Fidèle à ce système, elle ouvrit son salon aux hommes les plus remarquables de cette époque maudite. Elle les accueillit tous indistinctement, ceux qui ébranlaient le trône et les vieilles institutions, comme ceux qui essayaient d’enrayer le char révolutionnaire. Chez elle on rencontra plus d’une fois le sublime et dangereux Démosthènes de l’Assemblée nationale, en même temps que l’abbé Maury, son antagoniste. Nous avions aussi Bamave et Cazalès, Lally-Tolendal et Mounier, les deux Lameth et Duport.
A l’exemple de sa mère, Paul se liait avec les partisans des idées nouvelles et cherchait à s’en faire des amis.
Bientôt il devint l’inséparable compagnon du jeune avocat de Grenoble. Puis, un soir, nous le vîmes nous présenter un autre jeune homme, pâle et méditatif, dont la- noble tête s’inclinait
sous le fardeau de la pensée. Celui-ci était un poète. On le devinait tout d’abord , tant il y avait de rêveries inconnues sur son front, déjà plissé par le gânie et la souffrance.
André Chénier, Barnave, pauvres enfants enthousiastes !
Vous avez semé l’un et l’autre sur le chemin de la liberté les fleurs de la poésie et de l’éloquence ; vous avez salué cette ère nouvelle avec transport, et tous les deux vous avez pleuré votre erreur, vous avez expié par le martyre la généreuse illusion vers laquelle vos âmes saintes et pures se sentaient entraînées!
Parmi les visiteurs les plus assidus de ma tante, on remarquait un homme, qui nous inspirait à tous un insurmontable sentiment de dégoût et de haine.
C’était un avocat d’un verbiage assez ronflant, mais d’une capacité douteuse.
Il ne possédait d'autre litre pour être reçu chez la marquise que la perle d’un procès, dont
celle-ci l’avait chargé, à la recommandation de mon oncle le procureur.
Des plumes romanesques ont voulu, de nos jours, écrire l’histoire et réhabiliter Maximilien Robespierre. C’est une mauvaise action : jamais l’encre n’effacera le sang.
L’avocat d’Arras était porteur d’un visage ignoble et stupidement écrasé. Chez lui le front et le menton avaient fait la gageure de se rapprocher, au détriment des parties intermédiaires. Deux petits yeux de chat fâché clignotaient sur cette face, où je ne sais quelle maladie avait laissé des traces abjectes. Pour donner une idée de la couleur de son teint, je ne vois pas d’autre terme de comparaison qu’une citrouille, ou quelque vieux panneau de masure jauni par la fumée.
On parle de la face ignoble de Marat; mais je doute qu’elle ait pu vaincre celle de Robespierre dans le monstrueux de la laideur.
Cet agréable individu n’ayant pas jugé con-
venable de discontinuer ses visites, après la perte du procès, ma tante n’osa pas le consigner à la loge du suisse, car il avait eu l’adresse de se faire nommer député aux États généraux, et déjà, pour me servir, d’une expression de l’abbé Maury, le papier sur lequel Maximilien lisait ses discours à la tribune avait une odeur de sang.
A une pareille époque de désordre et de trouble, ce jacobin fanatique pouvait devenir un homme à craindre.
Nous le ménagions, mais en enrageant.
Si son visage était horrible, en revanche sa conversation n’était rien moins que spirituelle. Il ne se gênait pas pour déclamer contre les nobles et les prêtres dans un cercle où ces deux corps avaient des représentants, ce qui, vous l’avouerez, était le comble de la sottise et de l’outrecuidance. Il lui arrivait même de professer les théories sanguinaires, qu’il réduisit en pratique, deux années plus tard, à l’aide
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SÜDS ROBESPIERRE.
de la guillotine. Ses discours nous faisaient tressaillir d’épouvante et de dégoût.
Bref, nous résolûmes de nous débarrasser de ce hideux personnage.
Nous savions qu’il était très-sensible au ridicule. En lui ménageant devant témoins quelque scène mortifiante, qui, bien entendu, n’aurait pas l’air d’avoir été combinée, nous espérions lui faire perdre patience et le décider à la retraite. Paul, Barnave et André Chénier furent du complot , avec la marquise et moi.
Voici la manière dont nous organisâmes notre projet.
Ma tante avait un griffon d’un caractère trèsmaussade. Cet animal affectionnait beaucoup certain coussin de velours, placé à l’un des angles de celte même cheminée près de laquelle nous sommes. Il était hargneux au possible, et s’appelait Murillo, comme celui de ses descendants que vous avez l’honneur de connaître.
Ayant couvert son nom de gloire, il est tout simple qu’il le transmette à sa postérité.
Jamais il ne souffrait qu’on touchât au susdit coussin, sans mordre impitoyablement la personne qui se rendait coupable de cette irrévérence.
Nos trois complices s’exposèrent pendant deux jours aux dents du griffon, tout exprès pour répéter la comédie dans laquelle le chien devait jouer son rôle. Dés qu’on fut à peu près sûr qu’il s’en acquitterait en conscience, on fixa la représentation pour le soir même.
Le feu pétillait comme aujourd’hui dans l’âtre. Tous nos amis venaient d’arriver et s’entretenaient des affaires du jour.
Frisé, poudré, vêtu de noir, l’abbé Maurv était venu prendre place entre ma tante et moi, sur le sofa qui nous porte en ce moment. Dix fois à la minute il ouvrait sa tabatière d’or et nous offrait une prise que nous refusions toujours, sans le corriger pour cela de ses perpétuelles distractions.
André Chénier, rêveur, avait reculé son siège jusqu’auprès de la fenêtre et regardait les étoiles.
Plus rapprochés de nous, Barnave et Mirabeau continuaient une discussion entamée à la tribune, tandis que Vergniaud, Gensonné, Guadet, Siéyès, Cazalés, Paul et quelques autres leur formaient un cercle d’auditeurs.
Un seul fauteuil restait vide. C’était celui de Maximilien.
Désireux de faire sensation, l’avocat n’arrivait jamais qu’une heure après tout le monde.
Or, on avait enfermé le chien dans ce cabinet que vous voyez en face, et le coussin de velours avait été placé, comme par hasard, sur le fauteuil vide. Nous autres conjurés, nous gardions un sérieux de glace.
Il était important qu’on ne se doutât pas du tour.
Robespierre entra, lit des saluts à droite et à gauche, puis alla prendre place sur le fau-
teuil, sans remarquer l'addition du coussinet. Il était vêtu, ce soir-là, d’une façon très-galante et nous étalait avec une complaisance visible ses souliers à boucles, ses bas chinés et sa culotte de soie puce.
A son aspect, la conversation fut interrompue comme par un accord tacite.
S’imaginant qu’il était de son devoir d’en renouer le fil, Robespierre se prélassa dans son fauteuil et dit avec emphase à Mirabeau :
— Recevez mes félicitations , monsieur le comte (‘). Nous vous avons entendu prononcer, ce matin, le discours le plus éloquent, sans contredit, que vous ayez donné jusqu’alors.
Vous étiez animé d’une verve incroyable, et chacune de vos paroles bouillonnait de ce chaud patriotisme... Ah ! ça, fit-il, en s’arrêtant court au milieu de sa période, que me veut donc ce chien?
C) Les nobles n’avaient pas encore sacrifié leurs titres et privilèges sur l’autel de la patrie.
SOIS KOBESriERRK.
Paul avait sournoisement ouvert la porte du cabinet.
Le griffon, s’étant élancé vers sa place liabi-
tuelle et n’v ayant pas trouvé le coussin, flaira d’abord l’un après l’autre tous nos sièges, et finit par s’arrêter, en grognant, dans les alentours du fauteuil où reposait la culotte de soie puce.
— Je suis enchanté, Monsieur, répondit froidement Mirabeau, que le discours dont vous parlez ait obtenu votre approbation.
— Permettez, dit Robespierre, il y a néanmoins quelques tournures... Décidément, t’en iras-tu, maudit animal?
Le griffon jappait avec colère et s’approchait des bas chinés avec une intention très-peu pacifique.
— Faire rebroussa' les farines ('), par exemple, reprit Maximilien, me paraît une expres-
(*) Il s’agissait du fameux discours, où Mirabeau reprochait à Louis XVI et aux courtisans de vouloir affamer le peuple.
8fi UNE HISTOIRE
sion... Diable! êtes-vous sûre, Marquise, que votre chien ne soit pas hydrophobe?
Parnave n’y tint plus et partit d’un éclat de rire, qui fit écho d’un bout à l’autre du salon.
La lutte devenait sérieuse.
Plus ardent que jamais et convaincu qu’il avait affaire à l’usurpateur de son coussin, le griffon se jetait sur les souliers à boucles, et, repoussé par son ennemi, n’en revenait à la charge qu’avec plus d’acharnement.
Ma tante et moi, nous avions l’air de nous épuiser en efforts inutiles pour empêcher l’animal furieux de dévorer Maximilien.
— Ici, Murillo! criait la marquise. A bas, monsieur! Fi, le malhonnête!
Elle employait, en un mot, toutes les allocutions en usage vis à vis d’un chien qui se comporte mal en société. Mais le griffon faisait la sourde oreille.
Ses jappements réunis aux clameurs de ma tante, aux éclats de rire des habitués et aux
SOÜS ROBESPIERRE. 87
piteuses exclamations de l’avocat formaient le concert le plus étrange, le plus assourdissant, et surtout le plus antimusical qu’il soit possible d’entendre.
Robespierre se garantissait les jambes de son mieux, sans oser frapper le griffon, par égard pour sa maîtresse, qui en raffolait.
— Parbleu! s’écria Mirabeau, le gaillard y met de la rancune ! Faites-nous connaître, de grâce, le sujet du démêlé que vous avez ensemble?
— C’est tout simple, dit Cazalès, avec le ton méprisant de l’homme de cour, on connaît l’extrême délicatesse des chiens en matière de parfums : celui-ci trouve probablement à sa convenance ceux qui s’exhalent de monsieur de Robespierre?
— Au fait, riposta l’abbé Maury, en se bourrant dans le nez presque tout le contenu de sa tabatière, il est présumable que Monsieur n’est pas venu en voiture.
UNE HISTOinE
Ces mots étaient à peine prononcés, que tous les fauteuils se mirent en devoir d’opérer un mouvement rétrograde pour s’éloigner de Maximilien.
— Non ! non ! restez, dit Barnave, riant aux larmes. Le débat ne peut être occasionné par la raison que vous dites. Ce pauvre Murillo!
sans doute on lui aura fait perdre quelque procès, car il prend tous les avocats en grippe. Hier, il a voulu me mordre, je vous le certifie.
André Chénier se leva.
— Quoi qu’il en soit, Messieurs, dit-il d’un ton grave qui redoubla l’hilarité générale, nous ne pouvons pas laisser un honnête homme dans la triste position de Jézabel.
Ce fut le coup de grâce.
Robespierre se dressa tout d’une pièce, comme une bête fauve que des chasseurs ont forcée dans ses derniers retranchements.
D’un coup de pied furieux, il envoya le chien
rouler à l’autre extrémité du salon. Puis il fixa sur les persifleurs des regards à faire reculer le plus intrépide. Ses petits yeux avaient grandi. Chacun de nous pouvait les voir étinceler comme des charbons ardents. Ses lèvres étaient devenues livides, et sa figure mate et plâtrée passait alternativement du jaune d’ocre au rouge pourpre.
Pendant cet intervalle, le griffon, qui ne se rebutait pas, venait de faire un détour et de sauter dans le fauteuil.
Nous le vîmes s’installer en triomphe sur le coussinet vacant.
Jugez du nouvel embarras et de la rage de Maximilien, lorsque, s’essuyant le front et croyant avoir intimidé les railleurs, il se rassit de confiance et sentit la dent acharnée de son adversaire, qui alors ne l’attaquait plus en face.
Le damné griffon n’avait pas eu de respect pour les souliers à boucles et les bas chinés :
t’NE HISTOIRE
il n’en eut pas davantage pour la culotte de soie puce, et il en enleva bravement un morceau superbe.
Comme si le malicieux animal eût prévu l’avenir, il fit par anticipation de Maximilien Robespierre un parfait sans-culotte.
Nous n’y tînmes plus à notre tour; les rires se changèrent en trépignements et en éclats de voix convulsifs. L’avocat prit son chapeau et sortit à reculons.
Il riait aussi, mais quel rire !
Mirabeau nous dit, après son départ, qu’il lui avait semblé voir un chat sauvage, auquel on aurait fait boire une tasse de vinaigre.
Bien certainement Maximilien Robespierre méritait notre haine, et nous étions en droit de l’éliminer de notre cercle. Néanmoins nous eûmes tort, nous eûmes grand tort. Au sein des crises sociales, les bons s’éloignent et les méchants restent. Un homme de ce genre n’avait rien à perdre. Il ne lui fallait qu’un peu
SOIS ROBESPIE HUE.
d’audace et de sang-froid pour braver l'orage, saisir le gouvernail et diriger à sa guise le vaisseau de l’État sur les vagues bourbeuses de la Révolution.
Je le répète, nous avons agi étourdiment et follement dans cette circonstance.
Ma tante elle-même n’a pas réfléchi, comme elle le devait, aux suites d’un pareil affront fait à un tel individu. Robespierre avait parfaitement compris que c’était une chose méditée par nous. Son rire de chacal ne nous l’avait que trop laissé voir.
11 devinait que nous avions dressé le griffon de la marquise aux attaques dont lui, Robespierre, venait d’être victime.
Dès ce jour, il jura de nous en faire repentir.
Les ongles de la bête fauve commencent à croître, patience ! Elle saura bien saisir le moment où nous n’aurons plus de défenseurs, pour se précipiter sur nous, la gueule béante.
Mirabeau repentant doit mourir, avant d’avoir pu fermer le gouffre qu’il a creusé luimême sous les pas de la monarchie. Barnave indigné rompra brusquement en visière aux infâmes principes du Jacobinisme, et s’enfuira bien loin pour ne plus entendre le bruit de la hache, jusqu’au jour où la proscription viendra l’atteindre au fond de son exil. André Chénier, le noble et doux poète, maudira sous les grilles de la maison Lazare les inspirations de sa muse, et saisira le fouet de Juvénal pour en cingler la face des bourreaux barbouilleurs de loi. Nos amis, tous les bons, tous les généreux, les âmes droites et pures, les cœurs dévoués, Yergniaud, Brissot, Guadet, Rolland, tous sont destinés au martyre, ou doivent s’éloigner avec horreur de cette orgie monstrueuse du meurtre et de l’impiété, se roulant à l’eirvi dans le sang et dans la fange.
Il nous restera Robespierre.
Déjà l’illusion n’était plus possible; en tous
lieux régnait l’épouvante. La tête de Louis XVI avait roulé sur l’échafaud. Des brigands armés parcouraient les rues, se jetaient sur les prisons et massacraient les captifs, en chantant les refrains hideux de la Terreur. Les honnêtes gens se cachaient, tremblaient, n’osaient plus donner signe de vie.
On aurait pu tracer sur les portes de la capitale l’inscription funèbre et désespérante, qu’Alighieri écrivait au seuH de l’enfer.
La marquise était décidée à fuir; mais Paul avait accompagné Barnave à Grenoble. Ma tante ne voulait pas s’éloigner et laisser son fils au milieu de la tourmente. Elle lui expédia un courrier. Il revint, mais il était trop tard : la puissance tombait aux mains de cet horrible triumvirat (‘), dont Robespierre était le chef.
A peine eûmes-nous embrassé mon cousin
(') Par triumvirat, madame do Frcnellc entend sans doute ici l’association terroriste de Robespierre, Danton et Saint- Just.
que nous fimes en toute hâte nos préparatifs de départ.
Joseph pjÿt l’avance et alla nous attendre à la barrière, avec une voiture modeste, contenant l’or et les pierreries que nous avions pu rassembler.
Dans l’unique but de ne pas exciter les soupçons, ma tante n’avait essayé de vendre ni l’hôtel, ni les meubles précieux dont il était rempli. Nous laissâmes le tout à la garde de la Providence et du suisse, gros Allemand goutteux, qui pouvait à peine se lever de son siège et faire deux pas dans sa loge. Il nous jura, quoi qu’il en fût, de défendre la porte contre tous les Jacobins et les sans-culottes réunis. Le malheureux ne prévoyait guère qu’au moment même où il nous tenait ce discours, on se préparait à envahir l’hôtel, et que d’autres barbares, lui réservant le destin des sénateurs de l’ancienne Rome, allaient le massacrer sur sa chaise curule.
En dépit de toutes les précautions que nous avions prises pour dissimuler ce départ à Robespierre, il en était instruit. Vous comprenez qu’il ne laissa pas échapper sa vengeance, à l’heure surtout où il pouvait la rendre si terrible.
Avions-nous été dénoncés par nos domestiques, renvoyés cependant avec de larges gratifications? Ou bien, la police secrète du triumvir, police ténébreuse qu’il entretenait à sa solde, avait-elle espionné nos démarches et lu dans nos regards la pensée de l’émigration?
Voilà ce qui est toujours resté pour nous une énigme.
La nuit commençait à descendre. Nous attendions qu’elle fût obscure, avant de nous éloigner, nouvelle précaution qui nous semblait utile malgré les déguisements dont nous étions couverts.
Soudain plusieurs coups violents retentirent à la porte d’entrée.
Paul s’élança vers la fenêtre, et je le vis presque aussitôt faire un geste de désespoir. Nous le rejoignîmes palpitantes. Le spectacle qui s’offrit à nos regards nous prouva que nous étions perdus. Sur le quai, jusque-là silencieux, se formait un rassemblement composé de ces hommes que vomissaient les égoûts populaires, figures ignobles hideusement coiffées du bonnet rouge, ramassis de brigands et de forçats, qu’on était sûr de voir accourir, dès qu’il s’agissait de meurtre ou de pillage. Ils étaient là, hurlant et brandissant leurs piques sanglantes. Plusieurs d’entre eux désignaient nos fenêtres, à travers lesquelles nous avions eu l’imprudence de nous laisser voir, et vociféraient le nom de la marquise, en y accolant les gracieuses épithètes inventées par le jargon démocratique pour insulter les nobles. En tête de ces forcenés, trois membres du comité de salut public, revêtus de leurs écharpes, faisaient retomber sur la porte de chêne le lourd marteau de bronze.
D t q i l iz. ad .l a y. C2 <»ttgle-
Ils donnèrent définitivement l’ordre d’enfoncer à coups de hache les battants qui refusaient de s’ouvrir.
En ce moment d’angoisse, nous ne trouvions pas une parole. Le sang se glaçait dans nos veines. Mon cousin nous entraîna presque mortes ‘de peur. Il nous fit descendre l’escalier, traverser la cour, et nous nous trouvâmes dans le jardin de l’hôtel. A vingt pas de nous étîiit une porte basse qui s’ouvrait sur la rue de Lille. .le compris que l’intention de Paul était de nous faire échapper par cette issue, — dernier espoir qui ne tarda pas à s’évanouir.
La porte était gardée.
Notre féroce ennemi connaissait trop bien les détours de l’habitation pour ne pas nous enlever ce moyen de salut.
Cependant les coups redoublés de la hache retentissaient sur la porte cochère. Le jardin dans lequel nous étions alors avait tout au plus dix toises carrées de superficie, et cinquante
pas seulement nous séparaient des cannibales acharnés à notre poursuite. Mon cousin résolut de se défendre. Il tira son épée.
Je tombai dans les bras de la marquise. Nous confondîmes nos sanglots et nos larmes.
Bientôt un fracas épouvantable nous apprit que l’obstacle qui retenait les septembriseurs venait de céder. Les cris et les hurlements redoublèrent. Mais, parmi ces cris, il y en eut un que je ne me rappelle jamais sans frémir jusqu’au fond de l’âme. Ce cri suprême, dans lequel il y avait tout à la fois de la douleur, de la colère et du désespoir, sortait de la poitrine du pauvre Allemand, que la goutte retenait cloué dans sa loge. Ils le frappaient, les lâches ! ils assassinaient un vieillard! ils lui fendaient le crâne avec la hache dont ils s’étaient servis pour enfoncer la porte!
Nous nous embrassâmes, persuadés que nous allions mourir.
Paul se tenait avec nous sous un berceau de
charmille, à l’entrée duquel deux acacias nains mariaient leurs branches touffues.
Ces massifs, joints aux ténèbres qui commençaient à s’épaissir, devaient nous dérober quelques minutes de plus aux regards des meurtriers, et ces courts instants furent employés à recommander notre âme au ciel. Lorsque les brigands eurent fouillé la maison du haut en bas, ils se précipitèrent dans le jardin, sûrs que nous n’avions pu trouver d’autre refuge, et nous virent agenouillés et priant Dieu. Je renonce à reproduire les épouvantables blasphèmes qui sortirent de la bouche de ces monstres.
Ils avaient allumé des flambeaux, et lorsqu’ils nous entourèrent en poussant de sinistres éclats de rire et des hourras menaçants, je crus voir une assemblée de démons.
Tenant toujours à la main son épée nue, Paul se redressa et leur demanda de quel droit ils venaient traquer des citoyens inoffensifs.
L’un des membres du comité de salut public s’approcha de nous en trébuchant : le misérable était ivre. Il prononça d’une voix rauque plusieurs phrases entrecoupées de hoquets à faire bondir le cœur. Mais la foule des cannibales, trouvant sans doute qu’il se livrait à des divagations superflues, l’interrompit et nous cria :
— Chiens d’aristocrates, rendez-vous !
— A la lanterne!
— Non, ce serait dommage, dit un homme déguenillé, qui essaya de s’approcher de moi. La petite est gentille, et je prétends bien lui faire la galanterie de planter sa tête mignonne au bout de ma pique. Déjà plusieurs jolies comtesses, la Lamballe entre autres, ont eu l’honneur...
Il n’acheva pas.
Mon cousin, à qui le désespoir prêtait une force surhumaine,, le saisit par ses haillons et l’envoya mesurer la terre.
sous noBEsriEanE.
Agitant ensuite son épée , qui décrivait, à la clarté des torches , un cercle étincelant :
— Lâches! dit-il, sans se laisser déconcerter par les cris furieux que venait de soulever son action, je ne Vous permettrai pas d’égorger de faibles femmes, sans vendre chèrement leur vie et la mienne! Venez donc, cent contre un, cent bandits contre un homme de cœur!
Un coup de feu se fit entendre en réponse h cette provocation. Mon infortuné cousin tomba, l’épaule fracassée d’une balle.
Je voulus courir à son secours; mais les brigands se ruèrent sur nous, et je perdis connaissance au contact de leurs mains hideuses. Lorsque je revins à moi, j’étais avec ma tante au fond des cachots du Luxembourg. A nos côtés, sur la paille, se trouvaient une cruche de terre et deux morceaux de pain noir. Un soupirail garni d’épais barreaux, et placé à une hauteur de quinze pieds du sol, laissait
à peine entrer quelques rayons «le lumière dans cet affreux séjour.
On nous avait séparées de Paul.
Toutes les questions que nous adressâmes au gardien, pour nous informer de l’état de sa blessure et connaître son sort, demeurèrent sans réponse.
Pourquoi Joseph brabançon se coiffa du bonnet rouge et prit un costume qui le rendait encore intinimeut plus laid.
Le lendemain, la duchesse me dit :
Robespierre seul avait ordonné notre emprisonnement. Il ne nous restait là-dessus aucun doute, et la guillotine se dressait devant nous en perspective.
Où aurions-nous pu trouver un défenseur?
La plupart de nos amis n’étaient plus. Ceux qui existaient encore, loin de pouvoir nous sauver, tremblaient pour eux-mêmes.
Paul, blessé mortellement peut-être, gémissait comme nous dans les profondeurs d’un cachot.
Quant à mon brave et dévoué Joseph, les espions, si bien instruits de notre dessein de fuir, l’avaient arrêté sans doute, et nos dernières ressources, l’or et les pierreries contenus dans le véhicule étaient devenus la proie de la police. Nous n'avions itlêfilë ptUS Pespoif de gagner nos geôliers par des largesses.
Mon père qui, sans être partisan de la Révolution, croyait devoir en suivre le cours, aurait pu nous sauver, soit par lui-même, soit par d’autres influences ; mais, intime ami de Piehegru, il devait, à la recommandation de ce général, le titre de fournisseur de l’ahnéè dh Rhin.
Depuis trois mois il était à la Frontière.
Comment l’avertir du danger qüri nous menaçait? Mes lettres eussent été saisies de prime abord. Je n’aurais réussi qu’à le rendre suspect lui-même.
Digiti;
SOUS ROlîESPUiRItK. 10^
— Et qu’était devenu votre oncjç le procureur, Madame?
— J’allais vous en parler, me répondit la duchesse. Vous savez quelle défiance j’avais de cet homme. Pourtant j’eus recours à sa protection, et je lui écrivis une lettre suppliante, car je voulais sauver deux existences qui m’étaient aussi précieuses que la mienne, surtout celle de la marquise, dont la santé s’affaiblissait chaque jour en respirant les miasmes d’un cachot malsain. Déjà se manifestaient chez elle les premiers symptômes d’une phthisie pulmonaire, qui bientôt devait l’enlever à notre tendresse.
Un de nos guichetiers, auquel je fis présent d’une chaîne d’or que j’avais conservée sur moi, porta la missive adressée à mon oncle.
Antoine de Sézanes habitait, comme je vous l’ai dit, une maison de la rue des Poitevins. Chaud partisan de la Révolution, il se mit en fureur contre mon commissionnaire et le
chassa de chez lui, en jurant qu’il le dénoncerait.
Toutefois, il n’exécuta pas cette menace, qui plongea le pauvre homme dans des transes affreuses.
De plus en plus avide de richesses, le procureur avait vendu sa charge et se livrait h de coupables manœuvres d’agiotage, au moyen desquelles lui et d’autres coquins parvenaient à augmenter encore la détresse publique. Reçu chez les plus ardents démagogues, il flattait ceux dont il pouvait obtenir des nouvelles utiles à ses plans financiers.
Il se garda bien de faire la moindre démarche auprès de scs dignes patrons pour obtenir notre mise en liberté. M. de Sézancs, — il ne le savait que trop, — était en train d’amasser une fortune considérable dans la fourniture des armées.
La hache une fois descendue sur ma tête.
l’héritage de l’ami de Pichegru revenait de droit à mon oncle.
Mais le ciel ne permit pas que d’odieuses espérances se réalisassent.
Tandis que nous gémissions dans les souterrains du Luxembourg, notre fidèle serviteur n’avait pas été pris, comme je le craignais d’abord, et travaillait activement à nous délivrer. Le jour où deux gendarmes vinrent nous prendre pour nous conduire au tribunal révolutionnaire, nous aperçûmes, par la fenêtre ouverte d’une salle basse voisine du premier guichet, Joseph attablé vis-â-vis du concierge de la prison, buvant et fumant pour lui tenir tête.
Il n’eut pas l’air de nous connaître; il ne dit pas un mot, il ne fit pas un geste. Mais il s’était posté là tout exprès sur notre passage, persuadé que sa présence seule serait assez éloquente, et il ne se trompait pas.
Nous eûmes bientôt une autre consolation inattendue.
CNE HISTOIRE
On venait de nous introduire dans l’enceinte où siégeait le féroce tribunal, quand tout à coup un jeune liommc, échappant aux mains du gendarme qui le gardait, s’élança vers nous et se jeta dans nos bras. C’était Paul, dont la blessure se trouvait en bonne voie de guérison; car on soignait les prisonniers, blessés ou malades, avant de les conduire au supplice : l’échafaud ne voulait que des victimes bien portantes.
Ainsi l’infâme sellette venait de nous réunir.
Presque au meme instant, une voix aigre cria du fond d’une tribune voisine :
« — Qu’on séparé les prévenus. La République ne souffre pas que ses ennemis se livrent à de pareils épanchements! »
. Nos gardes obéirent.
J’avais reconnu le fausset de l’avocat Robespierre. Le misérable voulait savourer jusqu’au bout sa vengeance. Il assistait â notre mise en jugement, pour exciter encore, s’il était pos-
SOCS ROBESPIEfqVE. 100
sible, l’ardeur sanguinaire de çe tribunal qui n’acquittait jamais; il voulait jouir de nos angoisses et nous punir jusqu’au bout de l’acte irrévérencieux commis par Murillo sur la personne du futur maître de la France.
Lorsque j’entendis le réquisitoire hurlé par ce tigre judiciaire qu’on appelait Fouquier-Tinville, je vis clairement sur le front des juges que l'arrêt de notre condamnation était rendu d’avance. On nous accusait, comme tous ceux qu’on voulait perdre, d’avoir conspiré contre la sûreté de l’État.
Certains passages de cette éloquence de guillotine sont restés gravés dans ma mémoire.
« Votre patriotisme, citoyens juges, disait Fouquier, ne nous refusera pas ces trois têtes. Jetez-les de ce côté de la balance, et nous enlevons l’autre plateau, celui qui est chargé d’entreprises séditieuses, de conspirations contre la République, de crimes et de parjures!
Trois têtes? nous avons des preuves assez fïa-
HO
grantcs pour en faire tomber mille. La ci-devant marquise de Frenellc accueillait à bras ouverts tous nos ennemis et les excitait à la révolte. Mirabeau fréquentait son cercle, Mirabeau ! le traître qui a déserté l’étendard de la nation pour se ranger sous celui de la cour.
Barnave était l’ami du fils de celle marquise, comprenez-vous, citoyens juges? Barnave, l’amoureux de la ci-devant reine! Ce n’est pas tout. Le plus éclatant modèle de civisme, Robespierre, le moderne Aristide, Robespierre l’incorruptible, fut jadis obligé de fuir ce club de conspirateurs, dont les membres essayaient d’entamer sa vertu... »
— Dites plutôt d’entamer sa culotte ! cria Paul, oubliant notre douloureuse position d’accusé, pour lancer un sarcasme du côté de la tribune, dont le voile remua convulsivement.
Le trait avait frappé le but.
Fouquier-Tinville saisit celle occasion de redoubler la violence de son réquisitoire.
* Les accusés bravent le tribunal ! Ils ne manifestent aucun sentiment de repentir. Qu’on les acquitte aujourd’hui, demain l’hôtel du quai d’Orsay redeviendra ce qu’il était primitivement, un loyer de complots criminels. Les Girondins iront y lire leurs discours incendiaires; on y organisera des trames perfides pour rendre la couronne aux tyrans; on y appellera les armes de l’étranger contre la République Une et Indivisible, etc., etc. »
Devant des considérations aussi puissantes, les citoyens juges ne pouvaient avoir qu’une réponse : la mort..
Ils délibérèrent pendant à peu près deux minutes, puis on nous lut la sentence. Notre exécution était fixée au lendemain.
La mort! Je défends à l’homme le plus intrépide, au cœur le plus inébranlable, à la conscience la plus vertueuse, de rester calme en entendant prononcer ce mot terrible. Si chez le condamné la figure, les gestes, la dé-
marche ne trahissent aucune émotion, tout cela ment, soyez-en sur. Le frisson ne bouleverse pas scs membres, aucun nuage ne voile ses yeux, la sueur ne découle pas de son front; mais si l’on pouvait pénétrer jusqu’à ces ni y s- . terieuses profondeurs où se réfugie son ûme, on trouverait la malheureuse anéantie, brisée. Tout ce qu’il peut y avoir en lui de sentiment, d’intelligence, de facultés immatérielles sc # révolte contre la destruction de son être. Le véritable courage ne consiste pas à mourir sans peur : il consiste, si je puis m’exprimer de la sorte, à mourir intrépidement, tout en ayant pour.
Certes, si nos bourreaux, que nous bravions du regard, avaient pu lire au fond de nousmêmes , ils auraient joui de nos secrètes angoisses. Nous quittions le tribunal , le front haut , la démarche fiére , et nous étions agites par les transes les plus poignantes de la douleur et de l’effroi.
SOUS ROBESPIERRE. m
Devant nous se dressait l’image de la lugubre guillotine, avec ses deux bras hideux et décharnés soutenant en l’air la hache qui devait s’abattre sur nos tètes. Nous y étions conduits dans l’ignoble tombereau. La foule sanguinaire hurlait à l’entour, nous accablant d’imprécations, — et demain, pas plus tard, demain la réalité !
Les espérances que j ’avaig conçues d’abord, en apercevant Joseph attablé au guichet de la prison, s’étaieul complètement évanouies.
Quelques mesures qu’il eût prises, l’intendant n’arriverait jamais assez tôt pour les rendre efficaces. l)u moins telle était ma crainte, mais j’avais tort.
En descendant les dernières marches d’un escalier sombre et tortueux, qu’on nous avait fait prendre pour nous reconduire à nos cachots respectifs, nous vîmes quelqu’un se glisser prés de nous, cl une voix nous dit tout bas à l’oreille :
— Courage! espoir!
En même temps, par un geste inouï de brutalité, l’individu qui avait proféré ces mots nous rejeta, ma tante et moi, sur la rampe de fer, en poussant des jurons formidables et en nous appelant gueuses d’aristocrates.
Paul s’élançait pour châtier cette insolence,
mais il s’arrêta pétrifié. Il venait de reconnaître Joseph, — et sous quel costume, grand Dieu!
Son énorme tête était coiffée du bonnet phrygien, et sa massive corpulence se trouvait ensevelie dans une espèce de sarreau brun, souillé de fange et retenu par une ceinture, qui avait dû jadis avoir été tricolore. A cette ceinture étaient fixés quatre pistolets d’arçon et un grand sabre de cavalerie qui traînait sur les marches avec un fracas assourdissant. Pour compléter le costume, il avait les jambes entourées de rubans couleur de feu, simulant tant bien que mal l’ancienne attache du cothurne et de la chaussure romaine.
Ainsi affublé, il se donnait l’air aussi tragique que possible, appuyant l’une de ses mains sur sa hanche et balançant, de l’autre, une pique d’effroyable longueur.
Parvenu dans une cour que nous devions traverser pour atteindre les prisons, le gigantesque sans-culotte se retourna tout exprès, nous apostrophant encore et nous jetant à la face de nouvelles injures; puis il rejoignit au milieu du passage une vingtaine d’hommes, vêtus à peu près comme il l’était lui-même.
11 parut adresser à cette troupe une courte harangue, et tous ces hommes se précipitèrent au-devant de nous en poussant une clameur terrible.
Paul et la . marquise craignirent d’être massacrés.
Un instant ils se figurèrent que Joseph était un traître, et qu’il voulait hâter notre lin pour s’approprier nos dépouilles. Ils ne connaissaient pas comme moi le brave intendant.
I i6 ÜNB HISTOIRE
L’ombre d’un doute ne me vint môme pas à l’esprit. Je demeurai convaincue que tout ce manège était une comédie jouée en notre faveur, et dont le dénouement probable allait être notre délivrance.
— Où conduisez-vous ces prisonniers? demanda Joseph d’une voix de tonnerre aux gendarmes qui nous accompagnaient.
— Cela ne te regarde pas, citoyen, répondit l’un d’eux. Nous exécutons les ordres que nous avons reçus. Laisse le passage libre, ou je te prouverai tout à l’heure que mon sabre est affilé.
— Ton sabre, cria Joseph, en roulant des yeux furibonds, ne sortira pas du fourreau, — non, de par le diable! car nos piques sont longues et nos pistolets ont double charge.
Pousse un cri, fais un geste, lu es mort! Lstcc compris? Maintenant écoute : les aristocrates que voilà sont condamnés, et le peuple soqverain n’attendra pas un jour, quand il peut à
SOUS nOilESl’IEHRE- H 7
l’inslanl même se débarrasser de ses ennemis. Là-bas, tu le sais, la guillotine est toujours prête. D’ailleurs, si elle fait laMjégueule et refuse le service, les lanternes n’ont pas été inventées pour éclairer les rues!
Ce beau discours du chef des sans-culottes fut applaudi de la troupe entière.
Les gendarmes venaient de se mettre en défense; mais je ne craignais pas de collision; car, entre eux et Joseph, j’avais surpris certains regards qui me réyélaient une entente cordiale. Ils résistaient pour la forme et voulaient paraître n’avoir cédé qu’à la violence, attendu que, dans celle affaire, ils jouaient leur tète.
Plusieurs guichetiers accouraient sur le lieu de la querelle, et bon nombre de curieux se montraient aux fenêtres de cette partie du Luxembourg. L’intendant s’aperçut qu’il n’avait pas une minute à perdre.
— Une fois, deux fois! cria-t-il, voulez-vous
livrer les chiens d’aristocrates que vous menez en laisse?
— Non ! répondirent les gendarmes. Au large !
Ce disant, ils agitaient leurs sabres nus avec un air d’intrépidité qui, au lieu d’imposer à l’ennemi, parut accroître sou audace.
— En ce cas, dit Joseph, vous allez la danser d’une jolie manière. A moi, camarades, en avant! Tombons dessus!
La troupe exécuta cet ordre avec un ensemble merveilleux, et la victoire ne fut pas longtemps incertaine. Tout en faisant mine d’opposer une vigoureuse résistance, les gendarmes étaient trop prudents pour prolonger la lutte, et donner aux soldats du corps de garde voisin l’idée de leur envoyer du renfort. D’ailleurs, des fenêtres et des divers coins de la cour, on leur criait de ne pas se laisser égorger. Donc, les sans-culottes que Joseph avait sous scs ordres les désarmèrent, les terrassèrent et les ga-
rottèrent, tout cela si promptement que cetait merveille à voir. Jamais la chose ne se fût passée de la sorte, si les vaincus n’y eussent mis une aussi admirable bonne volonté.
Cette besogne faite, la troupe victorieuse ne s’amusa pas à triompher sur le champ de bataille.
L’intendant s’empara de nous, lit sonner la retraite, franchit le guichet de la rue de Vaugirard, et se hâta de nous perdre dans ce labyrinthe de ruelles étroites qui avoisinent encore aujourd’hui Saint-Sulpice.
On était à la fin d’octobre.
Un épais brouillard, comme il en descend parfois sur la capitale, semblait nous être envoyé par la Providence, et nous atteignîmes sans encombre la rue des Canettes, à l’angle de laquelle stationnait un fiacre. Joseph nous poussa dans cette voiture. Puis, comme les sans culottes, ses amis, nous ôtaient respectueusement leurs bonnets rouges, il jeta le
sien dans le ruisseau pour répondre à leur politesse, prit place à nos côtés, fit un signe rapide, et le fiacre s’éloigna au galop.
L’excellent homme pleurait de joie. Nous étions sauvés !
Appès avoir fait d’assez longs circuits dans le faubourg Saint-Germain, le cocher gagna la Seine, dépassa l’Hôtel-de-Ville, prit la rue Saint- Antoine et nous descendit sur la place Royale. Son itinéraire lui avait été tracé à l’avance. La nuit tombait, le brouillard la rendait encore plus obscure, et nous étions parfaitement à l’abri des regards curieux et de l’espionnage.
Cinq minutes plus tard, nous frappions à la porte d’une maison de la rue Culture-Sainte- Calherine, où le citoyen Joseph Brabançon, très-estime dans le voisinage pour ses vertus républicaines, avait loué, la veille, près de la chambre qu’il occupait, un modeste appartement composé de trois pièces et d’une cuisine, afin d’y loger la citoyenne veuve Brabançon,
sa belle-sœUr , ainsi que Paul et Marguerite Brabançon, ses neveu et nièce.
11 nous présenta au propriétaire comme d’hotinêtes provinciaux, fraîchement débarqués, et venant exercer à Paris un petit commerce de pacotille.
Le soir même, Joseph nous fit prendre des costumes en rapport avec notre ftouvelle position sociale.
Nous apprîmes seulement alors tout ce qui lui était arrivé depuis notre arrestation. Soupçonnant quelque malheur, en Voyant que nous ne venions pas le rejoindre â l’heure convenue, il prit sur lui tous nos objets précieux et donna l’ordre au conducteur de la voilure d’aller stationner sur la route à Quelque distance. Il se
tint lui-même à l’écart, observant et nous attendant toujours. Knfin, il perdit tout espoir et sé déguisa pour rentrer dans la ville, où, en rôdant autour de l’hôtel de ma tante, il apprit notre malheur et notre captivité.
Ce courageux ami eut bientôt dressé le plan que vous l’avez vu mettre à exécution.
Le guichetier principal, séduit d’abord, fît accepter les offres de Joseph aux gendarmes, qui devaient nous accompagner à la barre. On convint des mesures à prendre pour sauver toutes les apparences de complicité.
Vous êtes au courant du reste.
Notre or et nos diamants achetèrent les satellites du pouvoir (*), et le brave intendant sacrifia jusqu’à ses propres ressources, afin d’intéresser à notre cause une vingtaine de forts de la Halle, qui se déguisèrent en sans-culottes et lui vinrent énergiquement en aide.
Trente ou quarante louis lui restaient encore. Mais il fallait nous trouver un asile.
( l ) Ce n’était pas chose facile à celtc.époque. Souvent on n’arrivait pas, même avec des sommes énormes, à gagner un geôlier qui, pour vous procurer le salut, devait mettre sa tête en jeu. On raconte que celui de la Conciergerie refusa un écrin de la valeur de trois cent mille francs, que lui offrait une de ses prisonnières.
Fuir de Paris était chose à laquelle il ne fallait plus songer. Ce fut alors que Joseph, en louant au propriétaire de la rue Culture- Sainte-Catherine, nous annonça comme des personnes de sa famille arrivant de Grenoble. Il nous acheta des meubles et s’occupa lui-même de garnir une espèce de magasin qui donnait sur la rue. Nos marchandises, — on pouvait tout de suite en juger par l’étalage, — consistaient en cocardes, en rubans tricolores, en calendriers républicains et en gravures scandaleusement enluminées, qui représentaient les principaux épisodes de la Révolution.
C’était nous imposer un commerce patriotique tout à fait en désaccord avec nos opinions et nos principes; mais le plus sftr moyen de déjouer les recherches et d 'écarter les soupçons était celui-là.
Dans ce quarlier populaire, on ne respectait et on ne protégeait que les personnes bien pensantes.
Joseph nous déclara que, tous les frais payés, il lui restait à peine quelques pièces de monnaie pour suffire à nos premiers besoins, et qu’il allait, dès le lendemain, s’installer au coin du faubourg Saint-Antoine , où il exercerait le métier de commissionnaire, — attendu , disait-il , que notre commerce n’était qu’une frime et ne pouvait pas nous conduire loin.
Celte nouvelle preuve de dévouement nous toucha jusqu’aux larmes, et nous résolûmes de travailler aussi pour alléger ce généreux vieillard.
Je cherchai de l’ouvrage et j’eus le bonheur d’en trouver.
Mon cousin, très-habile dessinateur, composa plusieurs sujets qu’il vendit aux marchands de gravures, et la marquise, ma sainte et malheureuse tante, qui nous cachait les ravages du mal intérieur dont elle était dévorée, se mit à fabriquer des cocardes, tout en siégeant au comptoir.
Nous menions une existence douce et paisible, sans regretter notre ancien état de fortune.
Paul travaillait auprès de moi. Le matin j’avais sa première parole, le soir il avait mon dernier sourire. Sa mère nous eût unis dès lors, si, dans ces jours de proscription, il eût été possible de trouver un prêtre pour bénir notre hymen, après avoir obtenu les dispenses que le degré de parenté nécessitait entre nous.
Hélas ! elle ne devait pas voir ce jour qu’elle appelait de tous ses vœux.
Le temps de l’infortune était loin d’être passé pour nous et de funestes catastrophes s’apprêtaient à fondre sur nos têtes.
Un soir, on nous rapporta Joseph ensanglanté, meurtri, presque mort. Dans ses courses habituelles, au moment où il était chargé d’un coffre très-lourd, le pauvre homme fut renversé par une voiture de place. Une des
roues lui fracassa la jambe. Il était encore étendu sur son lit de douleur, lorsque la marquise, ne pouvant plus, malgré son angélique patience, nous dissimuler ses tortures, fut obligée de s’aliter elle-même.
Nous la vîmes, en peu de jours, réduite à l’extrémité.
Jusque-là si courageux, mon cousin ne put supporter ce dernier malheur. Il se livrait à un désespoir qui achevait de m’accabler moi-même. Nuit et jour, au chevet de sa mère expirante, il accusait presque Dieu d’injustice et sanglotait à fendre l’âme.
Pendant près d’un mois nous prodiguâmes les soins les plus assidus à la marquise, sans le moindre espoir de la conserver à notre amour.
Toute espèce de travail nous devenait impossible, et nous fûmes obligés de vendre la plus grande partie de nos meubles pour acheter les remèdes prescrits par les ordonnances du mé-
decin. Celui-ci, voyant la marquise reprendre connaissance, après neuf jours d’un délire continuel, nous déclara qu’elle n’avait plus une heure à vivre. Le visage de ma pauvre tante se décomposait aux approches de la mort et sa poitrine se gonflait sous le râle de l’agonie.
Entendant nos sanglots, elle fit un effort pour se dresser à demi sur sa couche et nous presser une dernière fois contre son sein.
— Je vous quitte, mes enfants, murmurat-elle d’une voix éteinte, je vous quitte au moment où notre généreux libérateur ne peut plus ni vous protéger, ni vous défendre. Oh ! diteslui bien qu’à ce moment suprême j’ai béni son nom ! Regardez-le comme un second père. S’il était loin de vous par l’humilité de la naissance, il s’en est rapproché par le cœur. Ne pleurez pas ! Ce qu’on appelle la mort est la fin de l’exil... Je vous précède là-haut, dans la patrie! Dieu me permettra de veiller sur vous.
La marquise retomba, pâle et glacée.
Paul venait de perdre sa mère ; j’avais embrassé pour la dernière fois ma noble protectrice, ma meilleure amie.
Réapparition d’un personnage, pour lequel le lecteur ne professe qu'une fcstime médiocre.
Le lendemain, la duchesse m’annonça qu’elle ne donnerait que peu d’instants h son récit, et que nous irions achever la soirée chez madame d’Étanges, où j’avais eu le plaisir de la rencontrer pour la première fois.
— J’ai besoin, dit-elle, de prendre un peu l’air des salons, car mon histoire m’attriste moi-même. En réveillant ces pénibles souvenirs,
j’étais loin de penser qu’ils dussent faire encore sur mon âme une impression aussi vive.
Je ne m’étendrai donc pas sur les jours de misère et de larmes qui suivirent la mort de ma tante.
Le vieux Joseph se rétablissait lentement.
Mon cousin ne pouvait plus vendre ses croquis. Pour moi, si je parvenais à trouver quelque ouvrage d’aiguille, le salaire en était si faible, qu’il suffisait tout au plus à nous empêcher de mourir de faim. Nos derniers meubles et les divers objets qui faisaient partie de notre fonds de commerce avaient été vendus à vil prix, et nous devions deux termes au propriétaire.
Depuis un mois que la marquise était inhumée au Père-Lachaise, j’allais tous les matins avec Paul prier sur sa tombe.
Un jour, nous fûmes suivis par un personnage enveloppé d’un long manteau de couleur sombre. Vainement nous primes de longs cir-
cuits afin de lui dérober nos traces, il reparaissait tout à coup lorsque nous avions l’espérance de l’avoir dépisté.
Paul voulait aborder cet homme pour lui demander compte de son espionnage.
Je le suppliai de se tenir en repos.
Si nous avions eu affaire, ainsi que je le croyais, à la police secrète de notre infernal ennemi, nous pouvions être arrêtés sur l’heure, et, certes, on n’aurait pas pris la peine de nous juger une seconde fois.
Ce jour-là, nous restâmes jusqu’à près de midi sous les cyprès du cimetière, espérant que l’homme au manteau se fatiguerait d’attendre et renoncerait à nous poursuivre.
En effet, nous ne le vîmes plus au retour.
Mais, à l’instant même où nous mettions le pied sur le seuil de notre demeure, il déboucha de l’une des extrémités de la rue et vint coller son visage aux carreaux de la boutique.
A cette vue, je faillis tomber à la renverse.
N’écoutant plus aucune considération, Paul se précipita dehors, et Joseph en dépit de sa jambe malade, courut lui prêter main forte.
Bientôt ils amenèrent l’espion , gui se laissa conduire sans opposer la moindre résistance.
— A merveille ! dit-il, en jetant son manteau. Je n’ai pas eu tort de vous suivre d’un peu loin, pour vous empêcher de me faire croquer le marmot jusqu’à la nuit. C’est bien vous, ma nièce; c’est bien vous, monsieur de Frenelle. Parbleu! je suis ravi d’être en famille. %
Nous avions devant nous l’ancien procureur; en éperons et en bottes jaunes, en pantalon de chamois et en cravate flottante. Son gilet blanc se trouvait rabattu sur les revers d’une magnifique redingote de velours grenat. L’une de ses mains gantées agitait une fine cravache à pomme d’or. 11 avait, en un mot, le costume
adopté, depuis, par les Incroyables du Directoire.
Voyant que nous restions muets de stupeur, il prit un siège et nous regarda l’un après l’autre avec un air d’ironie.
— Qu’est-ce à dire? poursuivit-il, — et, tout en parlant, il se dandinait et secouait avec sa cravache la poussière de ses bottes, — votre réception, ma nièce, est loin d’être flatteuse. M’auriez-vous, par hasard, gardé rancune au sujet de notre ancien démêlé? Fadaises! Et
vous, monsieur le marquis, j’aime à croire
que vous n’avez pas ajouté foi aux propos de cette petite? Ah! ça mais, diable! Si vous ne m’aidez pas un peu mieux à soutenir la conversation, je vais avoir l’honneur de vous tirer
mon salut.
— Pas encore! s’écria Joseph, qui, revenu le premier de son étonnement, s’empressa d’aller fermer à double tour la porte d’entrée. 11 se rapprocha de mon oncle et lui lança
des regards, dont celui-ci ne parut pas intimidé le moins du monde.
— Te voilà, maraud? lui dit-il. C’est la première fois que tu oses te présenter à mes yeux depuis la belle équipée de Sézanes. Tu es bien heureux que je n’aie pu te rejoindre dans ta fuite, car il y allait pour toi de la potence. Enlever une demoiselle noble, faquin!... Mais, au fait, je n’avais pas alors examiné de près ton physique, et maintenant je me rassure. C’était un enlèvement par procuration, ajouta-t-il avec un sourire narquois, en se tournant du côté de Paul.
— Je vous conseille de laisser là ces plaisanteries de mauvais goût, dit Joseph d’une voix rude. Et d’abord il laut nous dire ce que vous venez faire ici, où personne ne” vous appelle.
— Insolent! double bélître! cria mon oncle, qui leva sa cravache pour en cingler le vieux serviteur.
Un cri d’indignation s'échappa de mon sein.
Paul courut arrêter le bras d’Antoine de Sézanes.
— Monsieur, lui dit-il avec fermeté, qui
vous donne le droit de vous conduire ainsi?
Je vous défends de frapper ce vieillard, et je regarderai comme personnelle toute injure qui lui sera faite. Ainsi, tenez-vous pour averti. Je conviens qu’il n’a pas mis à vous questionner les formes désirables, mais votre conduite, lors de notre arrestation, nous dégage à votre égard, — sachez-le bien, Monsieur, — de tout ménagement, de toute politesse. Je vous demande à mon tour ce qui vous amène aujourd’hui près de nous?
— Bien, bien! fit mon oncle, en se rasseyant avec le plus grand calme, je vois où gît le lièvre.
— Votre nièce, reprit Paul, était menacée de l’échafaud. Je ne parlerai pas de ma mère, morte à la suite des tortures qu’on lui a fait endurer dans sa prison...
— Quoi! vraiment, interrompit l’hypocrite, cette chère marquise est défunte? Je vous jure que je prends une part très-vive...
— Ma mère et moi, nous étions en quelque sorte des étrangers pour vous, Monsieur; dispensez-vous de nous donner les marques d’une compassion menteuse.
— Fort bien, jeune homme, allez toujours!
Il est heureux que ma nièce ne se joigne pas à vous et à l’ex-intendant du château de Sézanes pour faire sa partie dans ce concert de mauvais compliments, que vous me servez avec une gracieuseté sans exemple. Voyons, Marguerite, ajouta-t-il, en essayant de me prendre la main, que je retirai brusquement, vous devez avoir quelques malédictions en réserve pour l’oncle sans entrailles qui a refusé de s’intéresser à votre malheureux sort? Eh ! mon Dieu, ne vous gênez pas non plus, ma nièce, videz votre cœur, accablez-moi ! Quelques injures de plus ou de moins ne feront rien à la chose.
SOÜS ROBESPIERRE.
— Monsieur, répondis- je, il y a longtemps que je demande au ciel de m’envoyer l’oubli de vos torts et de préserver mon cœur de la haine.
— Ah! voici du moins qui est chrétien!
J’aime à vous voir, ma très-chère nièce, professer des sentiments aussi évangéliques, à une époque où ils deviennent chaque jour plus rares. Voyons quels sont mes torts, et cherchons en quoi j’ai pu mériter votre haine. Daignez vous asseoir, monsieur le marquis, — et vous, précieux intendant, ne me regardez pas ainsi d’un air à vouloir me manger tout cru !
L’aplomb d’Antoine de Sézanes déconcerta pour un instant Joseph.
Mon cousin lui-même sentait tomber sa colère et commençait à croire que l’ex -procurcur pouvait bien n’être pas aussi coupable que nous nous l’étions imaginé.
— En ce bas monde, reprit mon oncle, chacun pour soi, Dieu pour tous! Ceci, allez-vous
me dire, est le principe fondamental de l’égoïsme. Je l’avoue, mais en même temps je soutiens que l’égoïsme est un sentiment fort naturel. Personne n’a le droit de le condamner. Qui me forcera, par exemple, d’exposer ma vie pour sauver celle des autres? Irai-je essayer d’arracher une gazelle de la griffe d’un tigre, au risque de me faire dévorer ensuite? Non, parbleu! Celui qui l’exigerait serait absurde. Or, ma nièce, vous étiez la gazelle, et Robespierre était le tigre. Vous entendez les premiers rugissements du monstre, et vous ne fuyez pas, ni vous, ni votre tante, ni monsieur le marquis. Au contraire, vous agacez l’animal féroce, et, quand il s’est jeté sur vous, quand il vous tient dans sa gueule et sous sa griffe, vous m’appelez à votre secours. Que pouvais-je faire en pareille occurrence ?
— Essayer du moins de nous sauver, répondis-je avec amertume.
— Ceci, ma nièce, est facile à dire. Mettez-
moi tout à l’heure en présence d’un tigre véritable, d’un tigre du désert, et celui-là je pourrai l’aborder peut-être. 11 me suffira d’un peu de courage pour le frapper d’une balle, ou pour lui percer le flanc d’un couteau de chasse.
Mais le tigre humain, i’homme-tigre, halte-là! Vous ne me verrez jamais me frotter à ce genre d’animal. 11 possède les instincts de la bêle carnassière, plus le raÜonnement, qui lui permet de dévorer tout à son aise et de prendre mille et une précautions pour se rendre invulnérable. Ensuite, — attendu qu’il verse le sang, tue et massacre par système, — il regarde comme autant d’ennemis ceux qui essaient de le fléchir ou de lui arracher une victime. Attirer sur moi l’attention de Robespierre, malgré l’ancienne camaraderie que je pouvais invoquer dans ma requête au terrible personnage, c’eût été me perdre sans vous sauver. Danton était son ami, et il a fait couper le cou à Danton, — sans compter que Saint-Just, un autre ami,
pourra bien y passer quelque jour. Bref, je vous plaignais, ma nièce, j’étais désespéré de vous savoir en péril de mort, — sincèrement désespéré, je vous le jure! Mais, en fin de compte, je tiens à ma peau. J’ai tout fait jusqu’alors et je ferai tout pour qu’on ne l’entame pas.
Le discours était clair.
Aucun de nous n'essaya d’opposer à cette belle logique une objectiofl directe.
— Il me semble, Monsieur, dit Paul, que votre conduite de ce jour se concilie médiocrement avec votre système de prudence. Nous sommes frappés de proscription, vous ne l’ignorez pas, et, si l’on découvrait notre retraite, si l’on pouvait savoir que vous nous avez rendu visite...
— En effet, dit Joseph, vous exposez là bien inconsidérément cette peau, que vous avez si
grande envie de conserver! Vous ne quitterez pas notre domicile avant que je n’aie pris toutes les mesures que nécessite la circonstance. J’ai
fermé la porte à double tour. Soyez sans crainte, la clé ne sortira pas de ma poche.
— Ah! ça, maroufle, aurais-tu l’intention de me retenir malgré moi?
— D’abord, répliqua Joseph, vous saurez qu’il ne me plaît pas d’ètre appelé maroufle. Quant à l’intention de vous retenir, elle est formelle. N’agitez pas votre cravache et laissez-moi poursuivre. Je vous garde sous ma surveillance immédiate, à laquelle vous serez sage de ne pas essayer de vous soustraire, car si ma jambe , est encore faible, mon poignet n’a rien perdu de sa vigueur. Ainsi voilà qui est dit! Maintenant, désirez-vous connaître le véritable motit de ma résolution? Je ne demande pas mieux que de vous l’apprendre. Franchise avant tout.
— Voyons, parle.
— Oh ! c’est très-simple 1 Je me défie d’un homme qui raisonne comme vous le faites et prouve si nettement qu’on doit abandonner ses proches au bourreau. Je me défie d’un person-
sonnage dont les allures ressemblent à celles d’un espion : tous les crimes sont frères.
— Misérable! hurla mon oncle, qui bondit de son siège, le visage pourpre et l’œil enflammé.
— Pour tout dire enfin, continua Joseph avec
un calme imperturbable, je me suis imposé le devoir de veiller sur ces deux enfants. Je les ai sauvés de la guillotine, moi! car, Dieu merci, chacun ne pense pas comme vous en ce monde.
Je veille sur eux, j’ai peur et j’agis en conséquence. *
Mon oncle devina qu’il ne gagnerait rien à se heurter contre la volonté de bronze du courageux intendant.
— Ainsi, lui demanda-t-il, tu me crois capable de dénoncer Marguerite et son cousin Paul de Frenelle?
— Oui, répondit froidement Joseph.
— Il me reste à vous remercier, ma nièce, il me reste à vous féliciter, monsieur le marquis,
SOUS ROBESHERRE.
dit Antoine de Sézanes avec un ton de solennité sentencieuse, de l’espèce d’approbation tacite que vous accordez aux paroles insultantes d’un valet.
— Ce n’est pas un valet, c’est un ami, c’est un père ! interrompit vivement mon cousin.
— Soit. Égalité, paternité, cela se rapproche de la devise du jour, ltecevez là-dessus mes félicitations, mais permeltez-moi de vous les épargner sur le reste. Vous êtes si bien disposés en ma faveur, Marguerite et vous, que nécessairement vous ne me croirez pas, si je vous affirme que, depuis trois semaines, je vous cherche dans tous les coins de la capitale, non pour vous dénoncer, non pour vous livrer au bourreau, mais pour vous donner des nouvelles d’une personne qui doit vous être chère, attendu qu’elle nous touche de fort près, vous et moi.
— Vous parlez de M. de Sézanes? s’écria Paul.
iU
— O mon oncle, murmurai-je, en joignant les mains, ne nous abusez pas, je vous en conjure!
Joseph ému s’approcha de l’ancien procureur.
— S’il est vrai, Monsieur, lui dit-il, que tel soit l’objet de votre démarche, si vous nous en donnez la preuve, je n’hésiterai pas à rétracter mes discours et à vous faire d’humbles excuses. Pourquoi vous le cacher? nous sommes à bout de ressources, et retrouver M. de Sézanes serait pour sa fille un bonheur inespéré. Veuillez donc oublier ce que je vous ai dit. Le malheur engendre la défiance. Il faut pardonner quelque chose à ceux qui ont souffert.
— J’accepte vos regrets, dit mon oncle d’un air digne. Au milieu des mauvais jours que nous traversons, un danger de mort a pu me trouver sans courage; mais il y a loin, crovezle bien, de la faiblesse au crime. Tenez, Marguerite, voyez cette lettre que j’ai reçue de votre père.
— Il tira de sa poche un papier qu’il me présenta, et dont je lus avidement le contenu.
M de Sézanes se reprochait de nous avoir abandonnées, la marquise et moi, pour sacrifier à des projets d’ambition et de fortune. Il aurait dû prévoir, disait-il, les suites du bouleversement révolutionnaire et ne pas laisser deux faibles femmes exposées à la rage aveugle des hommes qui gouvernaient la France, il parlait de mon mariage avec le jeune marquis et priait mon oncle de nous aider de ses conseils et de sa protection, ajoutant qu’il se disposait à quitter bientôt Pichegru et à venir réclamer une somme très-importante, dont on lui refu- # sait le paiement. Suivaient des regrets exprimés avec amertume, une satire violente de l’ordre de choses actuel, et des injures contre les membres de la Commune et de la Convention, qu’il traitait de bourreaux et d’escrocs.
— Grand Dieu! m’écriai -je, que serait
l'NE HISTOIRE
devenu mon père , si cette lettre eût été saisie?
— Bien évidemment, dit Antoine de Sézanes, il y avait de quoi faire tomber ma tête avec la sienne. Je ne m’explique pas une pareille imprudence. Il faut que là bas, aux frontières, ils n’aient pas la moindre idée de ce qui se passe ici. Mais ce n’est pas tout, poursuivit-il, en présentant à Paul un autre papier.
C’était un numéro de cette feuille dégoûtante, que l’infâme Hébert rédigeait sous le nom de Père Duchesm.
J’ai conservé ce journal, me dit la duchesse, en se levant. Demain, je vous le mettrai sous les yeux. Il me serait impossible de vous lire à haute voix l’article de ce folliculaire abject qui, pour mieux se faire comprendre d’un peuple dégradé, parlait son idiome et trempait sa plume dans l’égoût.
Quelle époque!
N’est-ce pas effroyable de penser que vos dé-
SOÜS ROBESPIERRE. 147
magogues ftodernes seraient absolument comme ceux-là?
— Vous vous trompez, Duchesse : ils seraient pires.
Où l'ancien procureur continue de jouer un rôle détestable.
Voici le journal dont je vous parlais, mon ami : prenez et jugez.
La duchesse m’indiqua le passage, et je lus ce qui suit :
« Pichegru est un traître, c’est f..... bien
connu? Donc tous les b à poil, tous les
vrais citoyens soutiendront avec moi que ce chenapan de général ne peut plus rester à la
CNE HISTOIRE
tête des armées de la République. Il faut que
la Convention soit b lâche pour ne pas
le citer à sa barre, et si le peuple se comportait comme il doit le faire.... Mais le peuple aussi devient lâche, — Oui, n.. de D...1 — je suis tenté de le croire, attendu que ce verrat de Pichegru nous insulte impunément jusqu’à la bride. Ne s’entoure-t-il pas des ennemis de la patrie? ne les engraisse-t-il pas de nos sueurs? Je n’en veu$ pour preuve que la lettre insolente écrite à la Convention par le fournisseur Sézanes, un ex-noble, un pourceau d’aristocrate, qui réclame quinze cent mille livres, — hein ! qu’en dites-vous ? — Quinze cent mille livres, quand nos malheureux soldats n’ont point de culottes et marchent pieds nus comme des chiens ! Or, vous saurez que Sézanes menace la Convention de venir à Paris lui faire un procès. Que pensez-vous de cela? s.... tonnerre! Eh bien, qu’il vienne, le scélérat, qu’il vienne ! Nous le découperons en quinze cent mille mor-
SOl’S ROBESPIERRE.
eeaux et nous lui f quinze cent mille
piques dans le ventre! »
Je rendis le journal à la duchesse, en faisant un geste d’horreur.
Après avoir lu ces lignes exécrables, me ditelle, nos yeux se portèrent sur mon oncle avec angoisse.
— Oui, murmura-t-il, répondant à notre question muette, cela n’est que trop vrai :
M. de Sézanes a menacé la Convention. Je crains même qu’il n’abandonne, ainsi qu’il l’annonce, le camp de Pichegru pour venir entrer en lutte avec elle, ce qui serait un acte de folie sans exemple.
— Et vous ne lui avez pas écrit, vous ne l’avez pas détourné de ce fatal projet!
— Lui écrire, ma nièce? mais vous n’eussiez pas osé le faire vous-même. Encore une fois, je pleure sur les infortunes qui peuvent atteindre des parents que j’affectionne. Je m’efforce de Jes retirer du gouffre où ils se plongent, sans
croire utile de m’y précipiter avec eux. Ecrire, quelle imprudence ! La suscription seule de ma lettre : « A Monsieur de Sézanes, fournisseur de l’armée du Rhin, » l’eût fait intercepter sur le champ. Ma parole d’honneur, chère nièce, si j’étais à la tête d’un riche patrimoine, je croirais que vous avez l’intention très-positive de m’expédier sous la tombe, afin d’être plus vite mon héritière.
— Oh ! Monsieur !
— J’aurais pu, m’objecterez-vous, lui envoyer une lettre anonyme : eh ! n’eût-elle pas été saisie également? D’ailleurs, quelle créance y eût donné M. de Sézanes? Supposons que j’aie voulu lui transmettre un message verbal : qui garantissait la discrétion du messager? Je ne crois pas aux honnêtes gens, lorsque l’espionnage et la délation sont à l’ordre du jour, et se payent comme les plus honorables services. Je l’ai dit et je le répète, je tiens â ma peau. Depuis que j’ai reçu la missive de mon frère,
•ODS ROBESPIERRE.
je me suis mis à votre recherche, afin de m’entendre avec vous sur le parti à prendre dans la circonstance.
— Hum! fit l’intendant, vous pouviez nous chercher ainsi jusqu’à la consommation des siècles.
— En effet, ce n’est pas chose facile que de chercher à Paris des gens qui se cachent; mais avec une volonté ferme on arrive à tout. Je savais que vous vous étiez enfuis des prisons du Luxembourg. Chacun s’est entretenu de votre évasion. Robespierre à la tribune, Marat et le père Duchesne dans leurs journaux, ont assez tempêté contre les faux patriotes qui délivrent les aristocrates! On n’avait aperçu vos cadavres à aucune lanterne. La ruse devenait notoire. Pour moi, je pensai avec raison que vous n’aviez pas dû quitter Paris : on s’y dérobe aux recherches beaucoup plus facilement que partout ailleurs, et j’avais l’espoir de vous rencontrer sous quelque déguisement.
— Permettez, ne divaguons pas, dit Joseph.
11 faut, ce me semble, aviser avant tout au moyen d’avertir M. de Sézanes.
— Oui, certes, ajouta Paul, il n’y a pas un instant à perdre.
— A qui le dites-vous? fît mon oncle.
— Hélas! si mon pauvre père était arrivé, s’il tombait au pouvoir des Conventionnels?...
— Non, non ! cela n’est pas, interrompit le traître, dont le visage se couvrit d’une teinte livide. Son retour dans la capitale aurait fait du bruit, aurait soulevé des passions. Je n’ai pas lu sur les journaux un seul mot qui doive nous inspirer cette crainte.
En parlant ainsi, Antoine de Sézanes était violemment ému. Sa voix tremblait, la sueur découlait de ses tempes à gouttes pressées.
Quelle pouvait être à nos yeux la cause de cette émotion?
Je l’attribuais pour ma part à l’intérêt de famille, dont mon oncle, en dépit de son égoïsme,
semblait encore donner quelques marques. Paul et notre vieil ami pensaient de même. Comment supposer que la peur seule de ne pas accomplir jusqu’au bout un plan criminel jetait le trouble dans Pâme de cet autre Caïn?
Mon père était à Paris, mon père était déjà au fond des cachots.
Bravant tous les périls, rongé d’inquiétude à mon sujet, craignant en outre que la mauvaise foi des gouvernants ne lui fît perdre une grande partie de sa fortune acquise, il avait quitté la frontière, où il se trouvait sous la sauvegarde du général, son ami.
Sa première démarche pour se faire payer des sommes qui lui étaient dues , bien légitimement du reste, fut le signal de sa perte.
Comme il n’ignorait pas à quoi ses réclamations l’exposaient, il descendit d’abord rue des Poitevins, supplia son frère de s’informer de nous et lui confia une somme de huit cent
soixante mille livres en contrats de rente au
porteur sur différentes banques de l’étranger.
Mon oncle, en recevant ce dépôt, jura, si M. de Sézanes succombait, de remettre la somme entre mes mains.
Il assura qu’il allait se livrer aux plus actives recherches pour découvrir notre retraite, et qu’il nous ferait passer ensuite en Allemagne, où s’accomplirait mon mariage avec le marquis.
Vous devinez quelles étaient ses intentions. 11 ne songeait en aucune sorte à tenir son serment.
Jeté sous le plus grand secret, tant l’injustice était flagrante, dans les prisons de la Conciergerie, mon père ne devait en sortir que pour être conduit à la mort.
De ce côté déjà, sécurité parfaite pour Antoine de Sézanes.
Toutefois, la victime, à son heure suprême, pouvait, en présence de témoins, mentionner le dépôt confié à l’ancien procureur. Mon oncle
avait tous les vices, mais il ne renonçait pas à la considération que donne la vertu, et l’hypocrisie lui inspirait ses ruses les plus coupables. Il voulait s’approprier le dépôt, sans qu’on pût l’accuser un jour d’avoir dépouillé une orpheline.
Comment arriver là?
Son imagination monstrueuse n’était jamais en défaut. Il se mit effectivement à notre recherche.
Pendant la terreur, chaque propriétaire était forcé de suspendre à sa porte un écriteau, sur lequel se trouvaient inscrites les personnes qui logeaient dans la maison. Le propriétaire de la rue Culture-Sainte-Catherine, ardent patriote, avait fabriqué une gigantesque affiche, dont les lettres rouges attiraient le regard des passants. Au milieu de ses courses, jusqu’alors inutiles, mon oncle remarqua cette affiche.
Nous avions conservé seulement nos prénoms, en les accolant au nom de famille de l’inten-
dant. Cela suffisait pour tromper la police; mais tous ces noms réunis attirèrent l’attention d’Antoine de Sézanes.
Il se mit en embuscade.
Lorsque je sortis avec mon cousin pour aller au Père-Lachaise, il nous suivit et nous reconnut.
Vous savez comment nous le reçûmes d'abord, vous vous rappelez les soupçons de Joseph.
Nous dénoncer n’entrait cependant pas dans le dessein du misérable. Il était trop adroit pour commettre une pareille faute. L’orage des révolutions s’apaise tôt ou tard, et la vindicte publique imprime une flétrissure éternelle au front du délateur.
Mon oncle résolut de me laisser ignorer aussi longtemps que possible le sort de son frère et de mettre obstacle à mon mariage avec Paul, en nous séparant d’abord, puis en rendant notre réunion impossible. Il ne voulait pas qu’un époux fût là pour me protéger. 9
Toutes ses actions, toutes ses paroles tendaient à ce but.
Nous étions loin de soupçonner de mensonge un homme qui, pour mieux nous tromper, s’accusait lui-même.
— Si M. de Sézanes était à Paris, continua-t-il, sa prçmière visite eût été pour moi. Donc, il n’a pas quitté l’armée du Rhin; nous pouvons encore le prévenir. Mais confier une lettre à n’importe quel étranger serait une impardonnable folie. Je voudrais être assez courageux pour aller moi-même jusqu’à la frontière.
— J’irai, moi! s’écria Paul.
— Non, dit Joseph, ce sera votre vieux serviteur. Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à être reconnu. Si ma maudite jambe ne me permet pas de faire le voyage à pied, je prendrai la poste.
— Et de l’argent, fit mon oncle, en avezvous pour la route? Quant à moi, vous le savez,
je suis loin d’être riche, et je ne puis vous en fournir.
Les bras nous tombèrent de découragement.
Après tout, poursuivit-il, j’admets que nous puissions suffire aux dépenses : il y a cent à parier contre un que celui d’entre nous qui entreprendra ce voyage n’arrivera pa§ jusqu’à l’armée de Pichegru. Oubliez-vous les lois terribles qui défendent l’émigration? Vous aurez beau soutenir que vous n’avez pas le projet de quitter la France, on se moquera de vos discours, et l’on vous enverra pieds et poings liés au tribunal révolutionnaire.
— Ainsi, m’écriai-je, M. de Sézanes est perdu î
— Non, ma nièce, non, rassurez-vous, dit le méchant homme.
11 s’approcha de Paul, qui penchait douloureusement la tête, accablé de notre impuissance.
— Un moyen nous reste, monsieur le mar-
quis, dit-il. Vous seul pouvez le mettre en œuvre.
— Parlez! oh! parlez, je vous en conjure!
s’écria mon pauvre cousin.
— Mais Antoine de Sézanes retomba sur sa chaise, d’un air triste et sans mot dire. L’intendant se joignit à nous pour le supplier de rompre un silence qui nous plongeait de nouveau dans toutes les transes de l’incertitude.
— Je m’abusais, balbutia mon oncle. Il est certain que M. de Frenelle ne consentira jamais à une proposition de cette nature.
— Cependant, dit Paul, je suis prêt, pour
sauver le père de Marguerite, à m’exposer à tout, si ce n’est au déshonneur.
— Eh! voilà justement! Les trois quarts des nobles répugneraient au parti que j’allais vous proposer.
— Mais enfin, Monsieur, quel est-il?
— De servir la République.
— Jamais ! non, jamais vous ne me verrez
commettre une lâcheté pareille! s’écria le jeune homme avec énergie. Ce serait me rendre complice des bourreaux qui nous gouvernent, ce serait consacrer l’usurpation qu’ils ont faite de la puissance!
— Quand je vous disais que vous n’accepteriez pas. Permettez, toutefois, il s’agit de bien nous comprendre. J’ai dit servir la République, et je me suis mal exprimé. Supposez, par exemple, qu’il vous plaise de vous enrôler dans un de ces bataillons de volontaires qui partent chaque jour, et de gagner avec eux l’armée de Pichegru. D’abord, vous voyagez aux frais de l’Etat et sans craindre les gendarmes, deux problèmes qui tout-à-l’heure nous paraissaient insolubles. Ensuite, lorsque vous aurez atteint le lieu de votre destination, qui vous empêchera de voir M. de Sézanes et de combattre son projet? Vous pourrez même engager le père de Marguerite à se diriger en votre compagnie du côté de l’Allemagne, ou à gagner le
camp des émigrés. Là, vous attendrez patiemment et à l’abri de tout péril que Marguerite, Joseph et moi, nous puissions vous rejoindre.
Appelez cela servir la République, si bon vous semble, monsieur le marquis; moi je suis d’un avis différent, et je déclare que ce serait lui jouer un tour de bonne guerre.
— Oui, parbleu! s’écria le vieil intendant, tout-à-fait dupe, comme nous l’étions nousmêmes, de l’apparente bonhomie de l’hypocrite.
Paul m’ouvrit les bras, je m’y précipitai tout en larmes.
— Tu le vois, me dit-il, le salut de ton père l’ordonne : il faut nous séparer.
— Diable! un instant! fit Joseph, qui se ravisa tout-à-coup et se frappa le front. Les conscrits, même en forçant la marche, ne seront pas sur les bords du Rhin avant dix ou douze jours. Si, d’ici là, M. de Sézanes allait décamper? s’il prenait une route différente de celle
CNE HISTOIRE
que suivra M. de Frenelle? Pour tout dire enfio, s’il arrivait à Paris, pendant que notre pauvre volontaire ira le chercher là-bas?
Je vis encore une fois blêmir mon oncle.
— Vraiment, répondit-il, ce serait un grand malheur, et ce que nous faisons pour sauver M: de Sézanes n’obtiendrait aucun résultal.
Nous sommes libres encore de ne point agir; mais une crainte mal fondée peut-être doit-elle nous faire abandonner, dès aujourd’hui, toute espérance?
— Non, dit Paul, c’est une résolution prise, je pars.
— Bien! très-bien! dit Antoine de Sézanes, attirant à lui le pauvre jeune homme et lui donnant le baiser de Judas. Maintenant, reprit-il, du courage! il vous en faudra, mes enfants, car il est dur de se quitter quand on s’aime.
L’abominable personnage tira sa montre.
— Voici l’heure, dit-il, où la Commune donne aux troupes de volontaires le signal du
départ. Il est entendu que ce n’est pas le marquis de Frenellc, mais Paul Brabançon qui offre ses services à la patrie : en conséquence, Joseph nous accompagnera pour faire inscrire son prétendu neveu sur les contrôles de l’armée.
— Oui, murmura le vieillard , qui essuyait une larme. L’Hôtel de ville n’est pas loin, ma jambe ira bien jusque-là.
Cependant Paul me tenait pressée contre son cœur et nous confondions nos sanglots.
— Voyons, ma nièce, voyons, dit Antoine de Sézanes, soyez Lacédémonienne ! songez que les moments sont précieux. Laissez-nous partir, et restez au logis ; car la nation est stoïque , elle condamne les pleurs. Du reste, vous ne serez pas longtemps séparés. Robespierre tombera d’un jour à l’autre. Alors, les absents reviendront à nous; sinon, je vendrai le peu que je possède, et nous irons les rejoindre.
— Adieu, Marguerite, adieu! s’écria Paul.
O ma mère ! ajouta-t-il en pliant le genou et çn regardant le ciel , voici l’heure d’accomplir ta promesse et de veiller sur nous!
Il partit.
Mon oncle avait consommé son infâme trahison.
Lorsqu’ Antoine de Sézanes revint avec Joseph, je crus remarquer sur son visage le même sourire ironique dont j’avais été frappé lors de son apparition dans notre demeure. Il me remit entre les mains un assignat de cinquante livres, en me disant d’un ton glacial :
— Ici, ma nièce , tout annonce la gêne, je dirais presque la misère. Voilà ce que mes faibles ressources me permettent de vous offrir pour le moment. f
Blessée de son indifférence, autant que de la manière dont cette offre m’était faite, je lui répondis :
— Mon travail suffit à mes besoins, Monsieur. Reprenez votre aumône.
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— Ah! ah! fit-il, haussant les épaules et pliant l’assignat pour le resserrer dans son portefeuille, toujours la même! toujours orgueilleuse et ironique! Eh bien, Mademoiselle, à votre aise : travaillez pour vous soutenir. Si jamais, comme j’en ai peur, vous vous trouvez à la veille de mourir de faim , je vous exhorte à ne pas trop compter dorénavant sur l’assistance de M. deSézanes, non plus que sur celle du marquis. J’ose croire que vous serez heureuse de recourir aux aumônes de votre oncle. J’ai bien l’honneur de vous saluer!
Ce disant, il fit siffler sa cravache et résonner ses éperons. La porte était restée entr’ouverte, il disparpt.
Jugez de notre stupéfaction.
Le vieil intendant me regarda d’un air si profondément déconcerté, que je sentis un froid mortel me saisir le cœur.
— Trahis ! nous sommes trahis , mon Dieu !
criai-je avec désespoir. Et j’ai pu me laisser
prendre aux paroles perfides de cet homme?
j’ai pu lui confier le sort de celui que j’aime? Non! non! cela ne sera pas! Où est Paul?
Quelle route a-t-il prise? Je veux qu’il revienne, il le faut!
Joseph essayait en vain de calmer mon agitation ; je le repoussai, quand il voulut me retenir, et je me précipitai dans la rue, folle de douleur, me heurtant à ceux qui se trouvaient sur mon passage, ne voyant rien, n’écoutant rien, toute à une pensée : ramener Paul, m’opposer à son départ. J’avais entendu Joseph m’afûrmer qu’il n’était plus temps, qu’un nom porté sur les contrôles ne s’effaçait pas, et que d’ailleurs, dans ces jours d’enthousiasme où l’on décrétait le danger de la patrie, les volontaires étaient enrégimentés et partaient aussitôt. Je n’avais rien compris, je redemandais mon pauvre cousin, je ne connaissais pas de loi militaire assez puissante pour m’empêcher de le rejoindre, de le ramener ou de mourir avec lui.
Si quelqu’un, m’interrogeant alors, eût voulu connaître le sujet de mes craintes, il m’eût été difficile de lui répondre.
Une heure auparavant, j’avais laissé partir Paul.
Notre séparation sans doute avait été pénible ; mais un éclair de joie brillait sous mes larmes: le digne jeune homme allait accomplir un acte de dévouement et sauver mon père.
D’où provenait donc ma terreur?
Elle provenait du dernier regard et du dernier sourire d’Antoine de Sézanes.
Oui, dans ce regard il y avait l’expression d’une haine satisfaite, dans ce sourire j’avais lu quelque chose d’effroyable. Et ce changement de langage, et cette ironie cruelle qu’il était venu jeter au milieu de ma douleur!
Pourquoi m’engageait-il à ne plus compter désormais ni sur mon père, ni sur le jeune marquis?
Assurément, il y avait là un crime.
Frémissante, éperdue, je me dirigeais, en courant, du côté de la Commune.
Joseph avait fait pour me suivre des efforts inouïs; mais déjà le pauvre vieillard, qui se traînait à peine , était resté bien loin derrière moi, souffrant, épuisé de fatigue, et néanmoins avançant toujours, me suivant des yeux aussi longtemps qu’il put le faire, et questionnant ensuite les passants pour savoir la route que j’avais prise.
Quant à moi, j’arrivai devant l’Hôtel de ville.
La place était déserte. Courant à une sentinelle qui se promenait l’arme au bras, de long en large du perron, je lui criai :
— Par où ont pris les volontaires?
— Par le quai, Citoyenne, me répondit-il , en portant la main du côté de la Seine, et ils le suivent pour gagner la route de Versailles. C’est-à-dire, attends une minute : il y avait deux troupes. L’une a pris le chemin que je t’indique, l’autre..
30ÜS ROBESPIERRE.
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Mais je ne l’écoutais plus. Je m’élançai vers le quai, dans un trouble d’esprit qui ne faisait que s’accroître, et, confondant les directions, ou plutôt ne songeant même pas à m’en rendre compte, je gagnai la place du Châtelet, le Pont- Neuf, le Louvre et les Tuileries , quand Paul suivait une route opposée, celle de Vincennes. La Commune envoyait des recrues à l’armée du Rhin; mais elle en envoyait aussi dans les départements de l’Ouest, où les royalistes puoclamaient l’insurrection.
• Jé venais de dépasser le château et je longeais les murs de la grande terrasse.
Pendant tout le jour, un brûlant soleil de juin avait chauffé les pavés de Paris. Il me semblait que je courais dans une fournaise.
Au milieu de cette atmosphère ardente je respirais à peine ; j’entendais le battement précipité de mes artères.
N’importe, j’avançais toujours. Arrivée sur la place de la Révolution, je voulus la traverser et
gagner l’avenue latérale des Champs-Elysées; mais j’aperçus une foule immense qui me barrait le passage.
En vain j’essayai de me frayer une route au milieu de cette masse compacte.
La foule ne se dérangeait pas ; elle était là, silencieuse, immobile, plus serrée que les vagues de la houle et que les épis de la plaine.
Tous les fronts étaient pâles, toutes les physionomies étaient sombres. Au-dessus de cette multitude, qui semblait en proie à une attente inquiète et douloureuse, pesait un ciel de plomb. De lourds nuages montaient lentement derrière le dôme des Invalides. On entendait au sein de leurs flancs ténébreux le roulement précurseur de la foudre. L’orage approchait, et la masse populaire ne bougeait pas.
Qu’attendait-elle?
Pourquoi ces hommes, pourquoi ces femmes, pourquoi tout le monde se montrait-il sourd à mes supplications, à mes cris désespérés? J’étais
sur les traces de mon cousin , — je le croyais du moins, — Paul s’éloignait de plus en plus, et l’on m’ôtait l’espoir de l’atteindre.
Soudain, j’aperçus une espace vide.
Croyant trouver une issue , j’allai me précipiter en aveugle contre un échafaudage dressé près de là. Je relevai la tête, j’élais en face de la guillotine.
Tout me fut alors expliqué.
Je compris pourquoi la foule attendait triste et morne. C’était l’heure où l’on lirait des prisons les fournées de victimes pour les conduire au sacrifice. Je jetai un cri d’horreur, et je me voilai la figure pour échapper à la vue de l’instrument de mort, sur lequel était assis le bourreau, les bras nus, un bonnet rouge sur la tête, regardant du côté des boulevards et semblant s’impatienter de ce que la fatale charrette n’arrivait pas.
Mes jambes se dérobaient sous moi ; je n’avais plus la force ni d’avancer ni de reculer. Un
soldat me frappa de la crosse de son fusil et me rejeta dans la foule.
11 fallut rester là.
Chose étrange, et que pourtant vous devez comprendre, je ne pensais plus à Paul. L’horreur m’avait saisie , l’effroi m’avait glacée. J’ignorais pourquoi je me trouvais en ce lieu, devant cet échafaud, les pieds sur le pavé sanglant; je croyais être sous l’influence d’un épouvantable rêve; je fermais les yeux pour ne pas voir, — et, malgré cela, je voyais encore, je voyais toujours, comme autant de fantômes tourbillonnant dans cette nuit, le peuple, les soldats, la guillotiné et le bourreau.
L’orage avait graduellement envahi l’horizon; le soleil s’entourait de voiles impénétrables, comme s’il eut voulu refuser salumièreà l’œuvre de sang qui allait s’accomplir.
Au-dessus de la place et sur des milliers de tètes humaines planait la nue menaçante, dont les sombres ailes s’étendaient à droite vers le
château des Tuileries, et couvraient à gauche les grands arbres des Champs-Elysées. La chaleur était suffocante, pas un souffle ne rafraîchissait le ciel. De temps à autre, l’éclair, sillonnant les profondeurs de la masse obscure, éclairait la scène d’un reflet livide. Le tonnerre grondait sourdement, puis tout rentrait dans le silence.
Dans la foule, pas un cri, pas un murmure.
Les yeux du bourreau continuaient de se tourner du côté des boulevards.
Tout à coup il se leva d’un air satisfait.
On put distinguer le roulement d’une voiture, et la multitude, Immobile jusqu’alors, s’agita comme les vagues de l’Océan au début de la tempête. Des voix audacieuses se firent entendre, et trouvèrent de l’écho dans cette population décimée chaque jour.
— Assez! crièrent ces voix.
— Plus de massacres !
— A bas Robespierre! A bas l’égorgeur!
— C’est lui, c’est le despote infâme qui doit périr!
— Sauvons les victimes!
Et les cris de ce peuple, las d’atrocités, dominaient alors le bruit de la foudre.
Il y avait là des fds dont on allait tuer les pères, des femmes dont on allait guillotiner les époux. Chacun s’attachait avidement à l’espoir inattendu de la délivrance. On s’embrassait, on s’exhortait, on s’encourageait à la lutte. Des hommes intrépides parcouraient les groupes, affirmant sur l’honneur que les Sections se révoltaient, que Robespierre ne tiendrait pas trois jours et que la Commune serait écrasée par la Convention.
A celte promesse, tous les cœurs se dilatèrent, toutes les mains applaudirent.
La foule se porta comme un seul homme audevant de la voiture, afin d’empêcher qu’elle approchât de la guillotine. Je fus entraînée sur les vagues de cette mer orageuse.
SOITS ROBESPIERRE. 177
Renonçant à briser le rempart d’hommes qui se dressait devant elle, l’énorme charrette avait suspendu sa marche. Entre les planches peintes en rouge qui la bordaient à droite et à gauche, il y avait bien cinquante ou soixante captifs, de tous rangs et de toutes conditions, les uns debout , portant le front haut et bravant la mort; les autres couchés , abattus par la peur ou la souffrance. Courageux et faibles , tous purent croire un instant qu’ils allaient être délivrés, car l’escorte impuissante laissait ses armes inactives, et déjà le peuple se mettait en devoir de faire rebrousser le tombereau.
En présence d’un tel spectacle, j’avais repris, sinon du calme et du sang-froid, du moins le sentiment de la réalité.
Je ne faisais donc pas un rêve. C’était bien l’effroyable guillotine qui se trouvait là, devant moi , prête à fonctionner; j’allais entendre le bruit de la hache et voir tomber toutes ces tètes.
Mais non, rassurez-vous, pauvres et saintes victimes!
Le peuple cesse de trembler, il menace à son tour et va mettre un terme à l’œuvre des bourreaux.
Voilà ce que -je pensais, mon Dieu! voilà ce que bien d’autres pensaient également, lorsque je vis la charrette avancer encore, malgré l’énergique opposition de la foule.
Une troupe de sans-culottes et un bataillon de gendarmes débouchèrent le long de la terrasse des Feuillants , s’élancèrent au milieu de la place et rendirent à l’escorte le courage qu’elle avait perdu. Ce fut au tour du peuple à céder. Mais bientôt il revint à la charge, et, toujours emportée par ce ballottement terrible , je me trouvai, cette fois, presque sous les roues du tombereau. J’étais à deux pas des condamnés.
Plusieurs essayaient de rompre les cordes qui leur sanglaient les mains et les jambes. Libres de leurs mouvements, ils eussent réussi peut-
être à s’enfuir ; mais ils ne pouvaient que se tourner vers le peuple et l’exciter par des gestes de supplication.
Tout à coup l’un d’eux se pencha de mon côté, m’envisagea, puis s’écria d’une voix déchirante:
— Marguerite ! ma fille !
La foudre éclatant sur ma tête ne m’eùt pas frappée d’une secousse plus violente. Dans celui qui venait de faire entendre cette exclamation, j’avais reconnu M. de Sézanes, j’avais reconnu mon père.
VTT
Comment, sous la Terreur, on voyait guillotiner les autres, quand on n'était pas guillotiné soi-méme.
J’étais réservée à toutes les douleurs, me dit la duchesse, en reprenant le fil de sa narration, je devais subir tous les désespoirs.
O mon père! noble martyr! tu avais salué, toi aussi, l’aurore de la liberté! Tu prêtais à tous ces hommes de 93, à tous ces bourreaux sortis de la fange sociale, les sentiments de délicatesse et d’honneur qui faisaient la base de