‹ Une histoire sous RobespierreChapitre 4 sur 7 · LA QUEUE · texte numérisé non relu

LA QUEUE

ton propre caractère, et, comme André Chénier, comme Bamave, tu devais périr victime des illusions de ton esprit, des rêves de la belle âme! Si, dans le cours orageux de ton existence, tu as quelquefois oublié ta fille, Dieu m’est témoin que tu n’avais rien perdu pour cela de ma tendresse. A 'cet instant suprême, j’eusse voulu donner tous mes jours afin de racheter les tiens, — et depuis, ô mon père, jamais une pensée de reproche ne s’est placée dans mon cœur à côté de ton souvenir!

En .marchant à la mort, M. de Sézanes était vêtu comme pour aller à une fête. Ses cheveux, poudrés avec soin, encadraient son noble visage, et sa cravate blanche retombait en pointe sur un gilet de salin blanc, broché de soie.

Jusqu’à ce moment, il avait envisagé d’un œil calme la hache impitoyable qui devait trancher sa carrière ; mais, à , ma vue, la résignation l’abandonna. Le cri douloureux qu’il fit entendre retentit au fond de mon àrae comme

SODS ROBESPIERRE. 183

un glas funèbre. Je m’élançai au devant des chevaux, la tête perdue, les yeux hagards; je les arrêtai par la bride, je me suspendis à leur poitrail.

Un mot, un seul mot s’exhalait de ma gorge haletante, et ce mot qui vibrait sur toutes les cordes de la douleur et de l’angoisse, je l’adressais à l’escorte, je l’adressais au peuple, je l’adressais à mon père, je criais :

— Non ! non ! non !

Tout autour de moi je voyais étinceler des sabres et des baïonnettes. Mais personne n’osait me frapper. Le dévouement d’une femme a quelque chose qui déconcerte la force brutale et la paralyse.

Enhardie par mon exemple, la foule se rallia de nouveau, revint à la charge et heurta les gendarmes de sa poitrine désarmée.

Qu’est-ce que la foule, hélas! et que faut-il pour éteindre son enthousiasme?

Rien moins, que rien.

Vous la voyez se précipiter au devant des armes, affronter les canons, s’exalter à l’odeur du sang. Comme la lionne sortie de son antre, elle s’élance en rugissant sur sa proie. Alors elle est grande, elle est héroïque, elle est sublime. Vous pensez qu’aucun obstacle ne peut dompter sa fougue, détrompez -vous : le moindre de tous est le plus puissant. Qu’une pluie d’orage survienne, elle se disperse. Une simple goutte d’eau sur cet héroïsme, tout est dit.

Voilà ce que j’ai vu de mes propres yeux.

La nuée menaçante qui grondait au dessus de nos têtes creva subitement. Dés lors, le peuple ne songea plus aux victimes. Un dernier effort, il renversait Robespierre, il brisait l'échafaud ; mais la pluie tombait, la pluie mouillait ses vêtements, je le vis s’enfuir avec précipitation. Tout ce débordement d’hommes s’écoula par les rues, les quais et les promenades. En moins de cinq minutes, la place fut presque déserte.

Il resta la charrette, entourée de ses gardes.

Baliotée quelques instants sur des vagues humaines, elle touchait au port lugubre de la guillotine.

Non loin de là se trouvaient un petit nombre d’infortunés, qui s’agenouillèrent sur le pavé ruisselant et prièrent pour leurs parents, pour leurs frères, pour leurs amis qui allaient mourir.

Un gendarme m’avait écartée de la voiture et rejetée contre une borne.

Les soldats formèrent un double cercle autour de l’échafaud. Nul effort humain ne pouvait plus sauver les condamnés.

Oh ! comment ne suis-je pas morte de douleur!

J’ai vu mon père, dont le visage avait repris le calme et la sérénité du martyr, aborder avec la charrette au pied des tréteaux maudits; je l’ai vu me faire un dernier signe d’adieu. Les bras étendus vers la victime, j’étais aussi

I8fi UNE HISTOIRE

à genoux sous les torrents qui tombaient du ciel. Mon cœur ne battait plus, mes yeux desséchés par une fièvre ardente n’avaient plus de larmes.

Une première fois la hache frappa. Je me redressai comme un cadavre soumis à l’action du galvanisme.

Les coups se succédèrent avec une rapidité effroyable. Plus de quarante tètes avaient déjà roulé dans le panier sanglant; mais au travers du voile agité de la pluie, je distinguais toujours la cravate blanche de mon père. Arriva le moment où je la vis dénouer par la main du bourreau. Deux secondes après, la hache frappait encore, et M. de Sézanes n’était plus.

J’ignore ce que je devins ensuite, car je tombai, de toute ma hauteur, le front sur la pierre.

Cependant Joseph, instruit par le factionnaire de l’Hôtel de ville de la direction que j’avais prise, et parvenu longtemps après moi

sur la place de la Révolution, ne se doutait pas du drame horrible auquel je venais d’assister. Vainement il essayait d’interroger les fuyards, en leur dépeignant mon costume, il n’obtenait aucune réponse. On était beaucoup trop pressé de chercher un abri pour s’inquiéter de la douleur d’un malheureux vieillard qui demandait son enfant, — car Joseph me regardait comme sa fille, et me donnait ce nom, que je ne devais plus, hélas! entendre sortir d’une autre bouche que de la sienne.

Lorsqu’il fut arrivé dans le voisinage de la guillotine, qui se reposait auprès de soixante cadavres, il recula saisi de vertige.

Persuadé, si toutefois j’étais passée par ce lieu sinistre, que j’avais dû m’enfuir aussitôt, il allait quitter la place, quand un homme s’approcha de lui.

— Citoyen, dit-il au vieillard, est-ce que tu n’as pas remarqué aux alentours une fillette en deuil, sans mantille, avec un fichu de crêpe

noué autour du cou? Je la distinguais encore, il n’y a qu’un instant, et je ne la vois plus, c’est singulier.

— N’est-ce pas une brune? dit Joseph, surpris d’entendre les indications qu’il donnait lui-même depuis une heure. Cette jeune personne a la tête nue et les cheveux épars.

— Comme tu dis, citoyen.

— En ce cas, je la connais;* ce doit être celle...

il n’acheva pas; car, en examinant de près son interlocuteur, il venait de reconnaître, au costume de cet homme et à ses mains tachées de sang, la nature de ses fonctions. C’était le valet de l’exécuteur des hautes-œuvres.

■ — Ah! ça, pas de quiproquo! La tille s’appelle Marguerite, à ce que m’a dit l’aristocrate que nous venons de raccourcir. Est-ce bien ce nom-là?

— Je ne sais... Marguerite?... pardon! je ne suis pas sûr...

— Va au diable, et que la peste t’étrangle, vieux radoteur! cria le servant de guillotine. Au fait, j’aperçois la petite là-bas dans le ruisseau.

Comme la pluie tombait avec moins de violence, Joseph lui-même put me voir étendue sur le pavé de la place.

— Oh! pitié! pitié pour elle! s’écria-t-il, tombant aux pieds de l’effrayant personnage, et se cramponnant à lui de toutes ses forces.

Il pensait que j’avais été reconnue et qu’on allait me faire mourir.

— Hein?... Qu’as-lu donc? Je ne veux aucun mal à la citoyenne. Elle aura été prise d’une faiblesse, il y avait de quoi! Mais, j’entends le patron qui jure. Nous avons abattu de l’ouvrage, il faut le déblayer. Puisque tu connais la fillette, donne-lui du secours, et remets-lui ce portefeuille de la part de son père. Il m’a baillé cinq louis qui lui restaient en poche, en me priant de m’acquitter de cette commission.

Puisque tu t’en charges, serviteur! je retourne à la besogne.

Et le valet du bourreau rejoignit son maître.

N’osant pas croire encore à l’épouvantable catastrophe qui venait de s’accomplir, Joseph éperdu vint à moi et me releva.

J’étais sans mouvement et sans souffle. Une large blessure que je m’étais faite au front dans ma chute saignait à flots. Il me transporta du côté du ministère de la marine.

Une grande partie de la foule, qu’avait dispersée la pluie, se tenait à couvert sous les arcades.

On m’entoura. Quelques personnes compatissantes aidèrent Joseph à étancher le sang qui coulait de ma blessure. Enfin je donnai signe de vie. Je soulevai ma paupière; mais ce fut pour terrifier de mes regards le pauvre intendant et ceux qui se pressaient autour de moi. J’étendis les bras, en poussant des cris aigus. Il me semblait toujours entendre happer la

hache, et je voyais les têtes humaines rouler et bondir. La guillotine, l’exécuteur, les cadavres, épouvantables fantômes, tourbillonnaient autour de moi.

Ma tête était complètement perdue.

Joseph pleurait à chaudes larmes. Il essayait en vain de m’entraîner; je ne le reconnaissais pas, et je criais d’une voix vibrante :

— Non!... Laissez-moi!. .. Du sang! vous avez tous du sang sur les mains... Oh! les . bourreaux!... C’est le sang de mon père!... Vous avez tué M. deSézanes, tuez-moi aussi !... Je. suis sa fille, je suis noble, je suis aristocrate!... Vivent les aristocrates!... Mort à Robespierre! mort aux lâches et aux infâmes!

Le nom de Sézanes, qui échappait à mon délire, frappa les oreilles de l’un des spectateurs. Il écarta la foule pour venir m’envisager de près, et me reconnut.

■ — Miséricorde! la malheureuse va se perdre, dit-il à voix basse, en se penchant du côté de

Joseph. Il y a tout autour de nous des visages d’espions. Restez là, tâchez de la calmer. Je cours au boulevard et je ramène un fiacre.

Celui qui parlait de la. sorte était vêtu d’un méchant habit à la française, boutonné jusqu’au menton. Sous son chapeau, dont les larges bords se trouvaient rabattus par derrière et par devant, descendait une ample perruque noire, disposée .tout exprès pour cacher une partie de la figure. Il portait avec cela une paire de bésicles, enfermées dans une double cage de taffetas vert, de sorte qu’il était vraiment impossible de distinguer le moindre trait de sa physionomie.

Quand il revint, amenant un fiacre, le danger qu’il avait prévu nous menaçait déjà.

Mon- exaltation n’avait fait que s’accroître. Les personnes craintives, — le nombre alors en était grand, — effrayées de mes discours, disparurent et firent place à un rassemblement hostile de poissardes et de septembriseurs. Cette

dernière troupe, scandalisée de mes exclamations antirévolutionnaires, et peu disposée à compatir à l’état déplorable qui me les inspirait, se mit à dominer ma voix, en chantant son refrain favori, le Ça ira funèbre, qui était pour tant de malheureux un signal de mort.

Notre protecteur inconnu s’efforçait de nous entraîner vers le fiacre, qui stationnait près de l’arcade; mais la troupe, animée par le refrain sanguinaire, nous enveloppa d’un cercle mouvant, nous ferma toute issue et répéta son cri sauvage :

— A la lanterne !

La nuit venait de descendre.

Plusieurs réverbères étaient allumés sous l’arcade : on les abaissa, dans l’intention manifeste de nous y attacher.

Je regardais ces préparatifs sans rien comprendre. A mon délire succédait un état de prostration, j’étais anéantie. Si je vous parle des événements qui suivirent la mort de mon

père, c’est que Joseph me les a racontés en détail, me rappelant surtout le péril que nous avions couru dans cette circonstance, et dont nous fûmes délivrés, grâce à l’admirable présence d’esprit de l’inconnu qui le partageait.

Voyant les septembriseurs se ruer sur nous, il ne leur opposa pas la moindre résistance et leur dit d’un ton parfaitement calme :

— Ça, camarades, êtes-vous prêts? Je demande à passer le premier.

A ces mots, il ôta son large feutre, arracha ses bésicles et jeta sa perruque en l’air. Ce changement à vue produisit dans la troupe un mouvement général de surprise. Elle avait affaire â un homme de quarante-cinq à cinquante ans environ, très-frais encore, et d’une physionomie tout à la fois ouverte et railleuse. Il se mit fort tranquillement à passer la main sur ses cheveux poudrés, afin d’y réparer le désordre qu’y avait occasionné la perruque.

— L’abbé Maury ! crièrent plusieurs voix.

— Moi-même, camarades, répondit-il, sortant sa tabatière d’or de sa poche, et humant une prise avec toute l’aisance imaginable. J’ai quitté les Etats du pape, où j’avais cherché refuge après la clôture des sessions de l’Assemblée constituante. La fantaisie m’a pris d’examiner de mes propres yeux les belles choses qui se passent en France, et je me cachais sous ce déguisement pour m’épargner les caresses de Sa Majesté Robespierre et de sa douce compagne la guillotine. Demain, j’allais reprendre la route de Rome "mais il était écrit que, si j’échappais à l’échafaud, je n’échapperais pas à la lanterne.

Ainsi soit-il ! Que la volonté du peuple soit faite.

Vous allez avoir l’agrément de pendre un prince de l’Eglise, car, — vous le savez ou vous ne le savez pas, mes amis, — à l’heure qu’il est, je suis cardinal.

Il ouvrit de nouveau sa tabatière, et, clignant de l’œil avec malice, il offrit une prise aux sans-culottes, déjà déconcertés par son aplomb.

t’NE HISTOIRE

Plusieurs acceptèrent et dirent :

— Tiens, mais il est bon enfant!

— Pas toujours, répliqua l’intrépide cardinal. En ce moment, par exemple, si j’étais le plus fort, il se pourrait que je vous suppliasse de m’exhiber le mandat qui vous autorise à vous livrer à des exécutions aériennes, fort amusantes pour vous, c’est possible, mais peu goûtées de ceux à qui vous les faites subir. En cas de refus de votre part, ou d’impossibilité de me satisfaire, je ferais pendre haut et court les plus chauds meneurs, absolument comme je vais l’être. Quant à ces darnes, j’userais de clémence envers elles, et je me bornerais à ordonner qu’on les fustigeât en place publique. Or, n’étant pas de force, je suis obligé de mettre les pouces, — et, vous le voyez, je m’en acquitte avec assez bonne grâce.

— Il nous brave! cria-t-on.

— Nullement. Je dis ce que je pense. Personne jusqu’ici n’a pu m’en empêcher.

— Bien! bien! Voyons ce qu’il pensera làhaut?

— Ma foi, mes amis, à coup sûr je penserai qu’en m’accrochant à la place de la lanterne, vous n’en verrez pas plus clair !

Les mémoires du temps vous ont fait connaître quel fut le résultat de cette spirituelle saillie. Septembriseurs et poissardes partirent à la fois d’un joyeux éclat de rire, et lâchèrent immédiatement celui qu’ils allaient pendre.

— Bravo ! dit l’une de ces dames, en lui frappant sur le ventre, tu n’es pas poltron, l’abbé. Je t’estime, mon vieux! Passe ton chemin, nous nous contenterons des autres.

— Qu’esl-ce à dire? Tu plaisantes, citoyenne. Ma gouvernante a mis, ce soir, le couvert de ce brave homme et de cette jeune fille. Veuxtu me forcer à souper seul?

— Au fait, il a raison ! crièrent les sans-culottes.

— Va donc souper en compagnie, mon brave

1ÙS

calotin, dit la poissarde, et n’oublie pas de boire à la santé du peuple.

Le cardinal ne se fit pas répéter deux fois l’invitation. Il poussa Joseph devant lui, et deux de ces dames voulurent me transporter elles-mêmes dans la voiture, proposant en outre à l’abbé Maury de s’installer à mes côtés pour me donner des soins.

Il les remercia poliment.

Le cocher fouetta ses chevaux et nous emmena loin de la troupe, qui riait encore.

Maintenant, voici qui vient à l’appui de l’axiome posé par moi l’un de ces derniers jours, savoir : a Que le véritable courage consiste à mourir intrépidement, tout en ayant peur. » L’abbé Maury, après s’être montré inébranlable en face d’une mort presque certaine, l’abbé Maury dont la force d’âme avait été jusqu’à plaisanter en ce moment terrible, ne fut pas plutôt assis dans le fiacre qu’il perdit connaissance.

Il revint à lui pour entendre les remercimenls

de Joseph, car j’étais incapable de lui en adresser moi-même. Le bon cardinal prit ma main dans la sienne, me parla doucement et affectueusement, mais sans pouvoir obtenir de réponse. Ou, si quelques phrases entrecoupées s’échappèrent de mes lèvres, ce fut pour lui donner la crainte que ma raison ne survécût pas aux événements de ce jour fatal.

En peu de mots Joseph lui raconta nos malheurs.

L’abbé Maury ne voulut pas qu’on me transportât dans notre pauvre logement. Il déclara qu’il entendait veiller lui-même aux soins que réclamait ma triste situation.

Nous entrâmes bientôt dans une petite rue voisine du Palais de Justice, et le fiacre s’arrêta devant une maison de modeste apparence.

C’était là que, depuis trois mois, l’abbé Maury se cachait sous le nom de maître Marcellus. Il était censé tenir un cabinet d’affaires et n’avait à son service qu’une vieille gouvernante. Lorsque

j’eus gravi péniblement trois étages, soutenue par Joseph et par le cardinal, ce fut cette femme qu’on chargea de me déshabiller et de me mettre au lit. Un médecin, appelé sur l’heure, hocha la tête d’un air de mauvais augure.

11 crut que je ne vivrais pas jusqu’au lendemain.

Nouvelle preuve de la facilité que possède exclusivement l’écrivain de faire voyager ses lecteurs sans qu’il en coûte un centime pour les frais de voyage .

Aujourd’hui, me dit la duchesse, au commencement de la huitième soirée, nous reviendrons à mon cousin, que l’ex-procureur avait si perfidement séparé de moi.

Vous n’avez pas oublié que mon oncle et Joseph l’avaient suivi jusqu’à la Commune. Antoine de Sézanes, consommant là sa trahison, s’approcha du chef des volontaires, et lui glissa

quelques mots à l’oreille. Il était permis de croire, hélas! que c’était une recommandation bienveillante. Paul et le vieux Joseph n’en doutèrent pas. Mais bientôt mon triste fiancé devait avoir la preuve du contraire.

Ce fut le chef de la troupe qui se chargea de la lui donner.

Les conscrits firent une halte à Vincennes, où se trouvait un dépôt d’armes désigné par la Commune pour servir à leur équipement.

Dès qu’on eut distribué sabres, fusils et cartouches, le capitaine divisa les nouveaux soldats en quatre compagnies, chacune sous les ordres d’un sergent instructeur; puis il se mit à leur adresser un discours dans le style du père Duchesne.

Voulez-vous entendre cette noble harangue?

La voici, moins les blasphèmes et les expressions cyniques. Je vous demande permission de les passer sous silence, ou de les remplacer par des mots possibles.

« — Bravo ! camarades, s’écria le chef des volontaires : vous portez déjà la giberne comme les vieux de l’armée du Rhin. Pour leur ressembler tout à fait, pour devenir des gaillards à poil, laissez pousser lestement tout ce que vous avez de moustaches. Entendez-vous, corbleu? Je vous défends de rien couper, 9i ce n’est le grouin de l’ennemi. Là-dessus, par exemple, taillez, rognez, charcutez, ne vous gênez pas ! Quant aux autres points de ressemblance avec les anciens et les solides, vous les aurez bientôt. Chemin faisant, vous userez vos souliers et vous apprendrez le maniement des armes, de sorte qu’en arrivant là-bas, vous serez pieds-nus pour courir au feu. C’est le meilleur moyen d’attraper la victoire. Ainsi donc, enfants, point d’inquiétude sur la toilette; tâchez, s’il est possible, de n’avoir ni faim ni soif, et vive la République ! »

Voilà, mon ami, l’éloquence avec laquelle, en 1793, on faisait des héros.

— Fusilier Brabançon, dit le capitaine, quand la troupe entière eut répété vingt fois le cri de «Vive la République! » approche ici.

Paul sortit des rangs et salua son chef.

— Hum! fit le capitaine, tu m’as l’air d’un blanc-bec, beaucoup moins habitué à manier le sabre qu’à papillonner dans un salon. Ta manière de saluer ne me plaît pas, ventrebleu!

Tête droite, épaules effacées, la main à la hauteur du front : à la bonne heure ! voilà le salut militaire. 11 se pourra que nous fassions quelque chose de toi. Mais écoute. Un citoyen, instruit de ce qui se passe, m’a donné à entendre que tu pourrais bien être un finaud d’aristocrate, et que ton intention positive, une fois hors de France, serait de gagner sans tambour ni trompette les avant-postes de Cobourg. Tu pâlis?... ton cas me paraît louche.

— Je vous jure, Monsieur...

— Monsieur! qu’est-ce que cela? Tu l’entor-

tilles, et je vais t’apprendre, mon petit citoyen, que Monsieur n’est plus français.

11 agita son sabre et cria :

— Gulotte-de-peau, Bras-de-fer, mes intrépides, avancez!

Deux vieux soldats, au visage labouré de cicatrices, aux moustaches exhorbitantes, au teint bruni par la fumée de la poudre, accoururent l’arme au bras, et se placèrent, raides comme des jalons, l’un à droite, l’autre à fauche du marquis.

— Vous avez des cartouches? leur demanda le chef.

— Oui, capitaine.

— Chargez vos armes !

En un clin d’œil l’opération fut terminée.

— Je devrais, poursuivit le chef, en s’adressant à Paul, te faire fusiller sur-le-champ.

Mais tu n’y perdras rien pour attendre, et ton compte est bon, si tu as réellement dessein de jouer quelque mauvais tour à la République.

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Voilà deux braves soldats, deux véritables patriotes, deux chiens finis, que je mets à ta garde. Ainsi, Bras-de-fer et Culotte-de-peau, mes amours, soignez-moi ce conscrit-là ! Ne le lâchez pas d’une minute. Soit qu’il marche ou qu’il s’arrête, qu’il mange ou qu’il dorme, ce devra toujours être en votre compagnie. Au combat comme au bivouac, en tous lieux enfin, vous aurez l’œil sur sa personne. Et, au moindre geste, à la moindre action qui ne vous semblera pas claire...

Il fit le geste de tirer un coup de fusil.

— Vous comprenez?

— Parfaitement, capitaine.

— S’il échappe à votre surveillance, vous serez fusillés à sa place.

— Bon ! c’est là surtout ce que je n’oublierai pas, dit l’un des grognards (*).

(') Ici la duchesse fait un anachronisme. C’est Napoléon qui, le premier, baptisa nos vieux soldats de ce nom pittoresque.

— Ni moi, fit l’autre : nous prendrons des mesures à l’effet de nous garer des pruneaux.

Mon cousin comprit qu’il était perdu s’il ne payait pas d’audace.

— Et depuis quand, s’écria-t-il, la République laisse-t-elle vivre ceux qu’elle soupçonne? Il eût été plus convenable, capitaine, de m’envoyer une balle dans le crâne que de me faire subir un tel affront devant mes compagnons d’armes. Quelle opinion veux-tu qu’ils aient de moi? Tout en servant la patrie, je passerai donc pour un traître? Non, l’injustice est trop criante. Qu’on me fusille tout de suite, et finissons-en.

— Ce langage me plaît, dit le chef, allant à Paul. On a pu m’induire en erreur; mais, avant que je renonce à mes mesures de prudence, il faut que tu fasses tes preuves de patriotisme. Ainsi donc, prends que ce ne sont pas deux gardiens, mais deux amis que je te donne, deux braves qui te conduiront toujours au plus

UNE HIST01RK

fort de la bataille. Quant à ceux qui oseraient t’appeler traître, avant d’en avoir la certitude, ils ne prononceront pas ce mot une seconde fois, je le jure sur mon épée. En avant, marche !

Il n’y avait plus de réplique possible.

Les deux acolytes de Paul l’accompagnèrent au milieu des rangs et ne le quittèrent pas plus que son ombre.

On alla coucher à Meaux le premier jour.

Bras-de-fer, qui avait le sommeil dur, et qui n’entendait pas que son pupille désertât pendant la nuit, s’avisa d’un expédient très-simple : ce fut d’attacher avec un cadenas une chaîne assez forte à la jambe du marquis et de lixer l’autre bout à la sienne. La nuit suivante, Culotte-de-peau prit à son tour la même précaution, de sorte qu’il était impossible à Paul de faire une tentative de fuite, sans réveiller surle-champ l’un ou l’autre de ses cerbères.

11 voulut se plaindre à diverses reprises;

mais le capitaine lui lit cette invariable réponse :

— Fusilier Brabançon, je t’attends au premier combat. Tue-moi quelque émigré, rapporte-moi sa tète, et je te nomme caporal sur le champ d’honneur, et je te rends mon estime avec ta liberté.

La condition n’était vraiment pas acceptable.

Patienter jusqu’à ce qu’on eût franchi la frontière devenait le seul parti à prendre. Une fois la troupe réunie à l’armée du Rhin, les gardes de Paul auront beau redoubler de surveillance, ils ne l’empêcheront pas d’avertir M. de Sézanes, et par contre-coup le général Pichegcu, dont l’autorité saura, d’un mot, réduire à néant les ordres du capitaine.

Mon malheureux cousin ne pouvait connaître ni la mort de mon père, ni l’infernale rouerie de mon oncle.

H repoussa même les soupçons qui se présen-

tèrent à son esprit au sujet de la communication faite par Antoine de Sézanes au chef des volontaires, à l’heure du départ : il préférait admettre qu’ayant lui-même inspiré des doutes par sa figure, son langage ou ses manières d’agir, on s’était servi d’un prétexte pour conjurer les desseins de fuite qu’on lui supposait.

Cependant les recrues, déjà façonnées pendant le voyage au métier des armes, atteignirent le camp républicain.

La première nouvelle que Paul apprit fut la grande trahison du général Pichegru, qui, accusé de s’entendre avec les émigrés et les Bourbons, venait de se voir enlever le commandement.

Des membres du comité de salut public arrivaient tout exprès de Paris pour faire reconnaître par les troupes le général Moreau...

Qui depuis... Mais alors il était patriote!

Au nombre de ces délégués, se trouvait le doux et pacifique Saint-Just.

Il ne manqua pas cette belle occasion d’expliquer aux soldats ses théories humanitaires, et leur fit comprendre, avec un langage trèscalme et très-modéré, que la France serait la plus heureuse des nations de l’Europe et de tout le reste du globe, quand on aurait seulement abattu encore deux ou trois cent mille tètes.

Ce noble collègue du tout-puissant Robespierre cita les noms de plusieurs ennemis de la République tombés sous le couperet de la guillotine, et n’oublia pas surtout d’apprendre à l’armée du Rhin de quelle manière on avait payé son fournisseur.

Jugez de l’effet de cette nouvelle terrifiante sur mon pauvre cousin!

Le but de son généreux dévouement ne sera pas rempli. M. de Sézanes est mort, Pichegru est suspect; plus de protecteur, plus de sou-

lien, plus d’espoir ! 11 laul qu’il reste cloué dans les rangs de l’armée républicaine, entre ces deux troupiers inflexibles qu’on lui a donnés pour satellites.

Bras-de-fer et Culotte-de-peau n’claient cependant pas cruels.

Quelquefois même il leur arrivait de compatir aux souffrances cachées du jeune volontaire. Ils essayaient par des plaisanteries de caserne et par des tours de corps-de-garde d’éloigner la sombre tristesse qui siégeait au front du marquis. Mais, à cheval sur leur consigne, ils ne le perdaient pas de vue et ne s’écartaient en aucune sorte de la règle de conduite qu’on leur avait tracée.

Vous devez le comprendre, cette éternelle surveillance faisait le désespoir de Paul.

Il n’avait plus qu’une pensée, celle de la fuite. Peu lui importait de s’exposer à la condamnation des déserteurs : il voulait me rejoindre, me consoler par sa présence, et trouver

définitivement le fil de cette trame odieuse, dont il voyait bien alors qu’il avait été le triste jouet.

Sur les entrefaites, Moreau passa le Rhin et se dirigea vers le Danube.

Paul dissimulait. Il résolut d’avoir recours à la ruse et de feindre la plus complète indifférence, pour mieux tromper ses infatigables espions et les dégoûter d’un métier qui devait leur paraître à eux- mêmes peu récréatif.

Aucune occasion favorable ne s’était encore offerte, que déjà l’armée républicaine était rangée en bataille dans les champs deNéresheim. La moindre hésitation de la part du jeune homme lui eût été fatale. Des regards scrutateurs s’attachaient sur lui. Combattre, et combattre avec courage, était la seule perspective au bout de laquelle il pût entrevoir une chance de salut.

La fusillade était engagée; le canon grondait sur toute la ligne.

Moreau, qui s’exposait comme le dernier de

2i4 UNE HISTOIRE

ses soldats, venait d’enfoncer le centre des troupes de l’archiduc Charles. Il courut ensuite au secours de son aile droite, foudroyée par une batterie formidable, que l’ennemi servait sur une hauteur voisine. Le général envoya pour s’emparer de cette position un régiment de fantassins, qui, décimé bientôt par la mitraille, ne tarda pas à plier.

Trois hommes seuls s’avançaient intrépidement sous le feu de la redoute.

C’était Paul, accompagné de Bras-de-fer et de Culotte-de-peau. Le capitaine, son premier persécuteur, avait eu la tête emportée par un boulet.

— Vous qui ne m’avez pas encore lâché d’un pas, dit le jeune homme à ses deux gardiens, voyons si vous oserez me suivre!

Un défi de ce genre ne pouvait manquer d’être accepté par de vieux soldats qui avaient fait leurs preuves. Les fuyards se rallièrent pour marcher sur les traces de Paul et de ses

compagnons. Mais , en ce moment , la redoute fit feu de toutes ses pièces. Culottede-peau tomba , la jambe fracassée par un biscaïen.

— Vengeons-le! s’écria le marquis.

Il avançait toujours et n’était plus qu’à vingt pas du sommet foudroyant, lorsqu’une nouvelle décharge renversa Bras-de-fer à ses côtés.

Paul, qui n’était pas atteint, s’élança lu baïonnnette en avant, sur les artilleurs. Ceuxci n’eurent pas le temps de recharger leurs canons, et ce qui restait du régiment seconda si bien l’impétuosité du jeune 'soldat, que les ennemis furent précipités en bas de la colline.

Dix obusiers et trente pièces de campagne tombèrent au pouvoir des Français.

Après le combat, le général fit demander l’intrépide fantassin, dont il avait admiré luimême les prodiges de valeur. Mais on eut beau chercher Paul, il ne se trouva nulle part.

Mon héroïque cousin, qu’on se préparait à

nommer officier, s’inquiétait médiocrement de venir réclamer le prix de sa bravoure. Délivré de ses gardiens et laissant tous ses autres compagnons d’armes se livrer à la poursuite des fuyards, il sauta sur un cheval qui se trouvait sans maître et courut ventre à terre au milieu des plaines de l’Allemagne, il galopa toute la nuit et la moitié du jour suivant.

Lorsque son cheval tomba mort de fatigue, le marquis arrivait aux portes d’Erfurth.

Il se trouvait sans argent et sans ressources dans un pays hostile à la France. Que va-t-il devenir? A qui s'adressera-t-il pour obtenir les moyens de regagner la terre natale? L’esprit agité par une foule de réflexions peu rassurantes, il s’enfonça dans un bois situé à quelque distance de la ville.

On était au milieu de septembre, époque où les universités allemandes envoient les étudiants en vacances.

Au détour de l’une des avenues de la forêt,

Paul se trouva face à face avec un jeune homme, qui marchait, un livre à la main.

Le promeneur avait une véritable tête germanique, blonde et rose, aux yeux bleus, au front chargé de rêverie. Il portait la toque universitaire et une redingote de camelot de Hollande, boutonnée jusqu’au dessus de la poitrine. Son col de chemise, d’une blancheur scrupuleuse, était rabattu sur ses épaules, et de larges guêtres lui montaient à la hauteur du genou.

Surpris de voir un soldat français dans une contrée qui n’avait pas encore été envahie par les armées de la République, il ferma son livre.

— Dieu vous protège ! dit-il, adressant à Paul un salut plein de gravité.

Mon cousin lui rendit son salut et répondit en allemand :

— Puissé-je obtenir, comme vous me le souhaitez, la protection du ciel, car j’ai peur que celle des hommes ne me fasse défaut I

— Vous n’avez rien à craindre, si vous ne venez pas en ennemi. L’Allemagne est la terre classique de l’hospitalité.

— Je ne viens pas en ennemi, dit Paul.

— Cependant l’uniforme que vous portez semble démentir cette assertion?

Le volontaire de l’armée républicaine regarda son interlocuteur, dont la physionomie ouverte et loyale semblait provoquer sa confiance. 11 fallait bien, d’ailleurs, qu’il s’ouvrît à quelqu’un, sauf à courir le danger d’une dénonciation, si quelques troupes françaises cantonnaient dans les alentours.

— Je suis déserteur, dit-il d’une voix ferme. J’ai quitté l’armée du Rhin pour des motifs que je crois honorables , et non par un sentiment de lâcheté.

L’étudiant considéra Paul pendant quelques secondes, sans mot dire; puis il le saisit parle bras et l’entraîna brusquement au milieu d’un taillis voisin.

SOUS ROBESPIERRE. il ‘.I

— Tenez, dit-il, après avoir ôté sa redingote, prenez ce vêtement, et jetez le vôtre qui pourrait vous trahir. Le soleil est chaud, ce matin; j’irai bras nus jusqu’à Erfurth, où je vous propose de m’accompagner. Mon père est ministre luthérien. Tous les malheureux, tous les proscrits sont nos frères.

Une larme d’attendrissement mouillait ses yeux. Le marquis lui serra les mains avec émotion.

— Vous acceptez? demanda l’étudiant.

— J’accepte, et j’espère, un jour, pouvoir reconnaître le service que vous me rendez aujourd’hui.

— Ma plus précieuse récompense sera votre amitié, dit Frédéric Staps.

— Brave jeune homme! s’écria Paul, elle vous est acquise sans réserve. Lorsque vous saurez...

— Je sais tout. Vous appartenez à une famille noble; je l’ai vu dans votre regard, et je

l’ai compris à votre langage. Quand vous m’avez dit: « Je suis déserteur, mais je n’ai pas quitté les rangs par lâcheté, » toute la franchise et toute l’intrépidité de votre âme se sont révélées à la mienne. Nous sympathiserons ensemble, je vous le jure.

Il prit mon cousin sous le bras.

Tous deux se dirigèrent du côté de la ville, dont on apercevait, à une portée de fusil, les vieux remparts couronnés de touffes verdoyantes.

Erfurth est peut-être le seul lieu du monde, où chaque demeure particulière se mette entièrement à l’aise et se donne les allures d’une villa florentine. Il est peu d’habitants qui n’aient leur jardin de plaisance ou leur parc. Sans la cathédrale et la citadelle, qu’on aperçoit audessus des massifs d’ombrages, le voyageur, croyant passer près d’une forêt, ne songerait pas A saluer cette ville , qui a eu la gloire d’abriter dans ses murs deux héros , dont le

gfaive a pesé sur l’Europe à onze siècles de distance, Charlemagne et Napoléon.

Paul, chemin faisant, dit à Frédéric Staps:

— En effet , vous ne vous êtes pas trompé :

j’ai le triste avantage d’être noble, etj’àivude près la hache des niveleurs. Voulant sauver le père d’une femme que j’aime , et sachant , d’autre part, qu’une loi rigoureuse rendait impossible, au moment où j’ai quitté la France, toute tentative d’émigration, je me suis joint à une troupe de conscrits pour gagner plus facilement l’armée du Rhin. C’était là que je devais rencontrer le père de ma fiancée. Le but de mon voyage était de l’empêcher d’aller à Paris se heurter contre l’échafaud. J’arrivai trop tard. Il était parti , et des membres du comité de salut public se chargèrent de m’apprendre sa fin tragique. En un mot, que vous dirai-je? La protection du général Pichegru devait m’aider à rompre un engagement qui était loin d’être sincère : Pichegru n’était plus chef de l’armée

du Rhin. Je me trouvais malgré moi sokfat de la République. On me soupçonnait, on examinait de près chacune de mes actions, et hier seulement j’ai pu m’échapper et trouver pas-

sage au milieu de la mitraille. Pour arriver jusqu’ici, j’ai crevé le cheval d’un dragon prussien.

— Vous allez gagner sans doute le camp des émigrés? demanda le jeune Allemand, qui arrêta sur mon cousin ses grands yeux remplis d’une attente inquiète.

— Non, répondit Paul.

Un éclair de satisfaction brilla sur la figure de Frédéric Staps, et le marquis ajouta:

— Je refuse de servir la République, mais je refuse également de me battre contre elle. Des compatriotes égarés n’en sont pas moins des frères; je regarderais comme un crime de verser leur sang.

— Que je vous embrasse ! dit le fils du ministre luthérien. Vos idées sont grandes et gé-

néreuses. Oui, c’est un crime, un crime horrible, de verser le sang de ses frères. Mais ne sommes-nous pas tous frères? La grande famille du monde n’a qu’une origine, un père commun, qui est Dieu, et la guerre avec ses horreurs, le meurtre, l’incendie, le viol, le pillage, n’entre pas dans les desseins de la Providence. Non, le mal ne découlera jamais de la source du bien. Conquérants, fléaux de l’humanité, soyez maudits! En tous lieux où vous passez sur votre char de triomphe, le flambeau des sciences et de la civilisation s’éteùit , les beaux-arts dépouillent leur auréole , les principes meurent, la religion gémit sur ses autels brisés. La haine et la discorde troublent le foyer domestique et chassent les douces émotions, les paisibles confidences, les saintes joies du cœur.

— Il y a beaucoup de vrai dans tout cela, dit Paul.

— Merci! Au moins vous me comprenez,

vous! s’écria l’étudiant. Chaque fois que je me suis élevé jusqu’alors contre ce préjugé monstrueux qui pousse les hommes à s’entre-détruire, on m’a traité de rêveur ; on m’a pris pour un enthousiaste , pour un illuminé , pour un cerveau frappé de folie peut-être. O ma belle Allemagne, mon pays bien-aimé! continua Frédéric, dont les yeux se remplirent de larmes, si je te voyais un jour sous la griffe d’un de ces vampires qu’on nomme des héros ; si j’entendais le cri de guerre troubler le calme de tes villes silencieuses; si tes champs fertiles, tes moissons étaient foulés aux pieds ^ si la flamme dévorait tes bois, si tes enfants pleuraient sur leur demeure en ruines!...

— Eh bien, que feriez-vous? demanda Paul, effrayé de l’expression terrible qu’offrait le visage de son nouvel ami.

— J’irais trouver le conquérant, répondit Frédéric d’une voix sombre, et je lui enfoncerais un poignard dans le cœur. N’écrasez-vous

pas la vipère qui vous mord au talon'? Le berger ménage-t-il un loup qui dévore son troupeau?

J’aborderais cet homme, dis-je, et je le tuerais sans remords, en m’applaudissant de mon action. Qu’en résulterait-il? qu’on me tuerait à mon tour. Soit! J’aurais du moins délivré mon pays, et je marcherais au supplice avec joie , en criant: Vive la paix! vive l’Allemagne!

— Heureusement, dit Paul, nous ne sommes plus au temps des César et des Alexandre : vous ne trouverez pas occasion de mettre en pratique un système aussi périlleux.

— Ecoutez, reprit le jeune Allemand d’une voix plus calme, la France est sans contredit la première nation de l’Europe; mais pour la liberté des autres elle est la plus dangereuse. Parcourez l’histoire, voyez ce que deviennent les grands peuples livrés à eux-mêmes et à l’anarchie: presque toujours il arrive un conquérant qui les courbe sous son glaive et les éblouit par le prestige de la gloire. Or, la

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