UNE HIST01UE
gloire des armes ne s’acquiert que par la défaite des peuples voisins. Je puis vous le dire, à vous, à vous seul, j’ai d’étranges visions. Le voile de l’avenir se soulève à mes yeux, et j’aperçois un homme au large front, au regard d’aigle, monté sur un coursier plus rapide que le vent d’orage. Il est suivi d’escadrons intrépides ; il écrase des armées entières, foule aux pieds les diadèmes et met l’Europe à feu et à sang. S’il était là, cet homme, je le reconnaîtrais , tant je l’ai vu de fois en rêve. Eh bien , c’est lui que je veux tuer!
Le marquis regardait son guide avec un sentiment de compassion mêlé de crainte. Il tremblait de s’être mis effectivement sous la conduite d’un fou.
Devinant sa pensée, Frédéric Staps lui dit avec un triste sourire :
— Hélas ! vous me jugez à votre tour comme les autres me jugent depuis longtemps.
— Permettez, rien ne peut vous faire croire...
SOUS HOBESPIEHRK.
— Oh ! n’essayez pas de me donner le change, vous avez trop de franchise pour me tromper.
Je commence à craindre moi-même que tout ceci ne provienne d’une imagination malade, et je ne reviendrai plus sur un pareil sujet.
La figure du jeune homme, un instant colorée de tous les feux de l’enthousiasme, reprit l’air de calme et de douce mélancolie qui lui était habituel.
— Nous entrons à Erfurth , dit-il. Vous allez voir mon père et mes deux sœurs, qui vous recevront, soyez-en sûr, avec tous les égards possibles. Vous partagerez ma chambre, et, comme vous savez la langue allemande, nous vous donnerons pour un de nos parents de Berlin, qui va passer l’hiver avec nous. Ce n’est pas de sitôt que vous pouvez songer à regagner la France.
— J’y songe dès aujourd’hui ! s’écria Paul.
Ma fiancée m’attend, ma fiancée pleure mon absence. Qui la consolera, si ce n’est moi, de
la mort de son père? Le dévouement du vieux serviteur que j’ai laissé près d’elle ne suffit pas, en ces mauvais jours.
— Dieu me préserve, dit l'étudiant, de vous faire perdre une heure, lorsqu’il s’agit d’aller retrouver ceux qui vous aiment. Pourtant, voyons quels doivent être ici les conseils de la prudence. Impossible, soit que vous ayez l’intention de traverser la Belgique, soit que vous preniez le chemin de Francfort ou celui de Luxembourg, impossible, dis-je, de ne pas rencontrer des troupes françaises. Or, qu’elles vous prennent pour un déserteur ou pour un émigré, dans l’un et l’autre cas c’est une balle qui vous arrivera dans la poitrine. Si vous voulez, au contraire, descendre sur Munich et gagner la Suisse par Inspruck, vous retomberez infailliblement au pouvoir de l’armée de Moreau.
— Ce n’est pas tout , dit Paul. Je ne puis traverser le pays sans papiers et sans argent.
— J’allais vous faire encore cette observa-
tion, répondit Frédéric Staps. Nous serions heureux d’aplanir la difficulté nous-mêmes; par malheur mon père est pauvre , et vous savez qu’en ce bas-monde la bonne volonté seule produit peu de numéraire. On ne l’escompte pas ordinairement dans les maisons de banque. 11 est plus sage d’écrire à votre fiancée pour lui mettre l’esprit en repos , et d’attendre que l’armée du Danube soit obligée de battre en retraite, ce qui ne peut tarder, car elle n’est pas en force. D’ici là, qui vous empêche de professer dans cette ville la langue française et de gagner quelque argent pour hâter votre retour à Paris? Certes, il vous en faudra peu. Je m’engage à vous accompagner jusqu’à la frontière suisse. Vous n’ignorez pas que toutes les universités d’Allemagne sont sœurs. Ma qualité d’étudiant vous fera, je vous le certifie, accueillir à bras ouverts sur cette route de Munich et d’Inspruck, qui sera la plus longue, mais en même temps la plus sûre.
Paul fut obligé de se rendre à la logique de son compagnon.
Il avait oublié les discours bizarres qui lui avaient fait craindre, d’abord chez Frédéric un dérangement d’esprit.
L’accueil du ministre luthérien et des sœurs du jeune homme fut empreint de cette douce et candide bonhomie, particulière aux peuples d’Allemagne. Mon cousin demeura huit mois dans cette famille hospitalière, et, quand l’armée du Danube eut opéré sa retraite, il voulut partir à toute force.
Plusieurs lettres qu’il m’avait écrites étaient restées sans réponse.
Mon oncle, devenu secrétaire de Barras, et chargé des fonctions du cabinet noir, les avait interceptées.
Le marquis et Frédéric Staps, vêtus l’un et l’autre en étudiants, le sac sur le dos et le bâton de voyageur à la main, Firent leurs adieux à la ville d’Erfurth par une belle matinée du
mois de mars. Ils traversèrent toute l’Allemagne, en gagnant d’abord Cobourg, qui leur montra son château ducal et ses fonderies de cloches et de canon; puis Nuremberg, qui se dresse orgueilleusement sur ses douze collines et déroule sa large ceinture de murailles, flanquée d’autant de tourelles qu’il y a de jours dans l’année. En sortant de Nuremberg, ils se dirigèrent sur Ilatisbonne, et de là sur la capitale de la Bavière, Munich, ville royale, deux fois brûlée de fond en comble, et sortie deux fois de ses ruines, plus riche et plus florissante.
Nos voyageurs furent obligés d’y passer deux jours en parties de plaisir et en festins; puis une dépulation d’étudiants les accompagna jusqu’à Tolz, en côtoyant les. rives de Tisser.
Après trois semaines de marche, ils aperçurent les clochers d’Inspruck.
Là devait s’arrêter Frédéric Staps.
Mais le jeune Allemand, qui voyait approcher avec regret l’heure de la séparation , et qui
UNE IHST01IŒ
avait voué au marquis rattachement le plus vif, désira l’accompagner plus loin encore.
Il traversa la Suisse avec Paul.
Ensemble ils franchirent les pics gigantesques des Alpes et descendirent à Genève. C’était alors, comme aujourd’hui, une république à l’eau de rose, qui s’inquiétait peu des hurlements démocratiques de ses voisins, fabriquait ses montres et se baignait les pieds dans son lac bleu.
Ayant, à deux jours de là, traversé la frontière, ils purent saluer Lyon , notre seconde et tumultueuse capitale.
Frédéric Staps, après avoir pris quelque repos, devait quitter enfin le marquis, pour retourner sur ses pas et recommencer ce long voyage que l’amitié, lui avait fait entreprendre.
Mon cousin et le jeune Allemand étaient descendus dans une modeste, auberge de la Guillotière.
Ils furent réveillés au bruit du tambour qui battait le rappel dans tous les quartiers de la
ville. L’aubergiste leur apprit que le général Bonaparte, auquel le Directoire venait d’accorder le commandement en chef de l’armée d’Italie, passait une revue , ce matin-là , sur la place Bellecour, avant de gagner le midi de la France et de tenter un passage par la vallée qui sépare les derniers mamelons des Alpes de la chaîne des Apennins.
Tout cela n’intéressait que médiocrement nos deux amis.
Frédéric Staps allait partir. Leurs adieux furent expansifs. Ils jurèrent de se revoir, et d’entretenir, en attendant, une correspondance active. Le marquis voulut accompagner jusqu’aux barrières le jeune Allemand , qui avait repris le sac et le Jàâton de voyage. Ils traversèrent la place Bellecour , au moment où Bonaparte passait en revue quelques régiments de l’armée du Rhin, arrivés tout exprès pour renforcer l’armée d’Italie.
Le général et son état-major venant à dé-
boucher près d’eux, Frédéric saisit le bras de mon cousin et le serra de toutes ses forces.
— Au nom du ciel, qu’avez-yous, mon ami?
demanda Paul.
Il voyait le visage de l’étudiant s’animer d’une manière effrayante. Le sang lui montait aux joues et au front. Ses lèvres frémissaient, et ses yeux, démesurément ouverts, semblaient lancer des flammes.
— Tenez , dit-il , en montrant Bonaparte, voilà l’homme de mon rêve!
Et comme Paul, qui avait oublié les étranges discours, tenus par son ami sous les arbres de la forêt d’Erfurth, ne comprenait pas et le regardait avec une surprise inquiète:
— Oui , l’homme de mon rêve ! continua Frédéric Staps, le conquérant, le nouvel Attila, qui doit ravager mon pays et nous broyer sous les roues de son char!... C’est lui, je le reconnais, c’est lui, vous dis-je !... Adieu, Paul! nous reverrons-nous jamais? .le l’ignore. Ma destinée
SOUS HOBESl'IEIUtE.
m’enlraine. Cet homme marche plus rapidement que la foudre. U faut que je sois là, quand il mettra le pied sur la terre d’Allemagne... Malheur à lui ! malheur à lui !
Frédéric s’arracha des bras de mon cousin, qui s’efforçait de le retenir, et s’éloigna dans un égarement inexprimable. Paul s’élançait pour courir après lui, quand un bataillon de fantassins manœuvrant sur son passage et un autre se développant par derrière , il fut tout à coup entouré de soldats.
Au moment où il essayait de trouver une issue pour sortir de ce cercle de baïonnettes , il se sentit prendre au collet ; puis une voix rauque fit entendre à son oreille ces mots terribles :
— Fusilier Brabançon , déserteur de l’armée du Bhin, je vous arrête!
Cette voix était celle de Bras-de-fer.
Lors de l’attaque de la redoute, le grognard avait été frappé d’un éclat de mitraille , mais
beaucoup moins grièvement que son camarade Culotte-de-peau , en sorte qu’il était alors sur ses jambes, parfaitement guéri de sa blessure.
On traîna le marquis en présence du général Bonaparte, et le régiment tout entier n’eut qu’une voix pour appuyer l’accusation de Brasde-fer.
Qui montrera combien les bourreaux sont peu flattés de subir le sort des victimes.
Si ma mémoire est fidèle, dit la duchesse, après le dîner du lendemain, je me suis laissée presque mourante et en proie à une fièvre cérébrale si dangereuse, que le médecin ne comptait pas me sauver. Le jour suivant, néanmoins, lorsqu’il me tâta le pouls, il recouvra quelque espérance.
Après avoir lutté plus d’un mois contre l’in-
tensité du mal, il finit par le vaincre et garantit
le succès de la cure.
L’abbé Maury, qui n’avait pas voulu partir sans être assuré pleinement de ma guérison, prit Joseph à l’écart.
—Mon ami, lui dit-il, je vais retourner à Rome. Continuez de soigner voire jeune maîtresse avec le dévouement qui vous honore, et rappelezvous mes conseils au sujet des révélations contenues dans le portefeuille de M. de Sézanes. De la prudence et de l’adresse. Un fripon jette le masque, dès que vous le placez dans l’impossibilité de paraître honnête homme vis-à-vis du monde. Si vous lui sauvez les apparences, l’effet contraire a lieu, et il s’exécute. Comprenez-vous?
— Parfaitement, Monseigneur.
— En d’autres termes et sans paraphrase, quand on n’est pas de force à livrer bataille, on use de diplomatie. Ne commencez toutefois vos tentatives pour obtenir une restitution
qu’aprés la chute des terroristes. La France, fatiguée d’horreurs, demande du calme et du repos. Elle ne souffrira pas qu’on achève de répandre le plus pur de son sang.
— Dieu vous entende, monsieur le cardinal!
— Ne désespérez jamais de la Providence, mon ami. C’est elle qui m’a jeté sur votre chemin pour vous soustraire au péril et sauver la vie à Marguerite de Sézanes. La marquise, sa tante, pour qui je professais la plus grande estime et l’admiration la plus sincère, me remerciera, lorsque j’irai la retrouver là-haut. Ainsi n’oubliez pas mes conseils. J’espère ^ arriver sain et sauf en Italie, et je m’empresserai d’écrire au camp des émigrés, afin d’apprendre si l’on y a vu ce triste et malheureux jeune homme, victime des odieuses manœuvres de l’ancien procureur. Les plans de ce dernier sont aussi clairs que le jour : il veut dépouiller l’orpheline. Vous êtes encore trop heureux que son avidité coupable ait reculé devant une dénon-
ciation, qui vous eût inévitablement perdus
tous.
— Votre Eminence croit-elle qu’on ne doive pas l’accuser de la mort de M. de Sézanes? dit Joseph avec amertume.
L’abbé Maury alla prendre sur un bureau voisin ce même portefeuille que mon père avait remis au valet de l’exécuteur.
— Vous n’avez arrêté votre attention, lui dit-il, qu’à celle des notes du pauvre martyr qui justifie d’un dépôt fait entre les mains de son frère. Pesez un peu le sens des autres.
Il ouvrit les tablettes et lut ce qui suit :
« 5 Juin.
ï J’ai quitté l’armée de Pichegru, avec un sauf-conduit du général. Du pont de Kehl à Paris, mon voyage a duré trois jours.
» Le 9 au matin, je suis descendu chez Antoine de Sézanes, mon frère, à qui j’avais communiqué par une lettre mon projet de voyage.
Dans cette lettre je le questionnais sur le sort de Marguerite, et, comme je n’avais pas reçu de réponse, j’étais dévoré d’inquiétude. Il me donna d’excellentes raisons pour m’expliquer son silence, et m’apprit que ma fille, la marquise et Paul avaient été condamnés par le tribunal révolutionnaire, mais qu’ils étaient parvenus à s’enfuir des prisons du Luxembourg.
» Avec l’aide et les démarches d’Antoine, je les retrouverai bientôt.
s Ce soir, avant de me reposer de mes fatigues, j’ai remercié Dieu, qui a protégé mon enfant, ma pauvre enfant, que l’ambition et le désir de relever ma fortune m’ont empêché de secourir! »
« 10 Juin.
» Antoine entre dans ma chambre. Il veut me détourner de mon projet de réclamer à la Commune contre l’épouvantable injustice qui
CNE HISTOIRE
m’est faite. Qu’ai-je à craindre? N’ai-je pas un sauf-conduit du général?
« Ils auront bien envie de m’arrêter, mais ils n’oseront pas.
» J’ai là des bons au porteur pour huit cent soixante mille livres sur les banques d’Amsterdam et de Hambourg. Je les confie à mon frère.
» C’est une mesure de prudence.
j> Si la République me fait banqueroute, il doit me rester encore plus de deux mille louis de revenu. Je donnerai pour dot à Marguerite la moitié du capital. »
« 12 Juin.
« Hélas! mon frère avait raison!
s> Les misérables ont tourné mon sauf-conduit en ridicule. Ils m’ont envoyé à la Conciergerie, en me disant que Pichegru viendrait bientôt m’y rejoindre.
» J’ai comparu devant Robespierre.
SOÜS ROBESPIERRE.
» — Dernièrement, m’a-t-il dit, plusieurs traîtres de ta famille m’ont échappé. Tu paieras pour eux tous, à moins que tu ne veuilles m’indiquer l’endroit où ils se cachent.
» Oh! de quel monstrueux limon cet homme est-il pétri, pour s’imaginer que j’aurais pu trahir la retraite des miens, dans le cas où je l’eusse connue, rachetant ainsi mes jours par la plus insigne des lâchetés?
» Ma réponse fut ce qu’elle devait être : un cri d’horreur et de dégoût.
» — Alors, m’a dit Robespierre, je vais prendre l’avis de mes collègues, ' et tu auras prochainement de nos nouvelles. »
« 14 Juin, huit heures du soir.
« Ils ne me jugeront pas, le geôlier me l’a donné tout à l’heure à entendre : ils craignent le scandale, ils me tueront sans que je puisse dire un mot pour ma défense.
» O mon Dieu ! ne reverrai-je plus mon enfant? » Antoine connaît-il ma douloureuse position? Travaille-t-il à ma délivrance? Tous ses efforts seront impuissants. »
* 15 Juin.
« C est aujourd’hui que je dois mourir.
» Je recommande mon âme au ciel et je le prie de me pardonner mes fautes. Les infâmes ont refusé de m’envoyer un prêtre.
» Sur le chemin que je vais suivre pour aller à la mort, puissé-je rencontrer une personne compatissante, qui veuille porter ces tablettes à mon frère ! Il les remettra lui-même à Marguerite.
» On ouvre les portes de mon cachot. C’en est donc fait!
» Ma fille ! ma chère et malheureuse enfant, adieu! Ce papier, que j’arrose de mes larmes,
te portera mon dernier baiser, ma bénédiction suprême... »
cardinal ému ferma le portefeuille.
— Vous le voyez, dit-il, on ne peut pas accuser Antoine de Sézanes d’avoir causé la perte de son frère. Il a laissé froidement la destinée s’accomplir; il a profité d’un épouvantable malheur pour satisfaire ses penchants cupides. Ce crime est assez grand, ne lui en cherchons pas d’autre.
Il se leva, ouvrit un meuble et prit une bourse, qu’il vint déposer entre les mains de Joseph.
— Vous trouverez là, dit-il, quatre-vingts louis. Cet argent ne m’est pas nécessaire. J’ai plus qu’il ne me faut pour ma route. Que rien ne soit épargné pour rétablir notre chère malade. Arrivé à Rome, je vous enverrai d’autres espèces. Gardez mon logement. Le propriétaire m’a fait payer une année d’avance, précaution sage par le temps qui court, attendu que la République, une et indivisible, peut couper du jour au lendemain la tête à un locataire, sans
LNE HISTOIRE
lui demander s’il a sa quittance en poche. Vous êtes également libre de continuer mon cabinet d’affaires. Si, contre mon pressentiment, il vous reste encore à passer quelques mauvais jours, ce sera pour vous un moyen d’écarter les soupçons. Vous n’avez pas de titre pour exercer, me direz-vous? Je n’en avais pas davantage. Lorsqu’un client se présentait, je l’invitais à expliquer sa cause, et je lui accordais une consultation gratuite. Sans avoir fait du droit une étude spéciale, le simple bon sens vous aide à donner d’excellents avis, dont personne ne peut se plaindre, puisqu’ils ne coûtent rien.
— Monseigneur, • dit Joseph, vous recevrez un jour les remercîments de Marguerite de Sézanes, si le ciel permet qu’avec la santé du corps elle recouvre la raison.
— Comptez-y ! La Providence est là. Vous avez reçu mille preuves de sa sollicitude. Ce portefeuille, qui vous a fait connaître la trahison de l’ ex-procureur, devait-il tomber entre
SOUS RORBSPIF.RHK.
vos mains? Qui m’a conduit sur votre passage? Qui m’a donné le calme et le sang-froid au moyen desquels je me suis arraché des griffes du peuple, en vous en tirant vous-mêmes? Le doigt du Seigneur est visible, mon ami. Soyez sans crainte, l’œuvre d’en haut ne restera pas imparfaite.
Le cardinal achevait à peine ces mots, qu'un grand bruit se fit entendre au dehors.
J’étais dans une chambre voisine, étendue sur une chaise longue, et la vieille gouvernante de l’abbé Maury travaillait à côté de moi.
Quelles pouvaient être mes pensées? Dans quel nuage flottait mon intelligence? À de rares intervalles, il m’était arrivé de reconnaître Joseph. Quand il me parlait de mon cousin, sa voix me faisait tressaillir. Je m’emparais avec ivresse du portrait de Paul, que me présentait le vieil intendant, j’approchais la miniature de mes lèvres, je la couvrais d’embrassements et de caresses; mais presque aussitôt je retombais
dans une mélancolie sombre et morne, que rien ne pouvait plus dissiper. Un éclair de raison n’était venu percer les ténèbres de la folie que pour les rendre plus profondes.
Par un singulier phénomène, ma santé physique se rétablissait, tandis que le moral restait chez moi frappé d’anéantissement.
Certaines circonstances avaient néanmoins le
pouvoir de m’arracher à cette stupeur éter-
nelle où mon âme était plongée.
Si je venais à entendre, — ce qui n’était pas rare à cette époque, — le bruit lointain de la foule qui se rassemble; si mon oreille percevait cette rumeur indéfinissable qui précède les orages populaires, mes yeux éteints se ranimaient, ma poitrine battait avec force.
Je me croyais encore sur cette place où j’avais vu mourir mon père, au milieu de la multitude qui entourait l’échafaud; je criais, je sanglotais, je revenais à tous les égarements de mon premier délire.
Le soleil éclairait la matinée du 9 thermidor.
Ce tumulte, qui avait interrompu le cardinal, était produit par les sections, dirigées en masse sur la Commune.
Joseph et le prélat, connaissant la fâcheuse influence que ces sortes d’événements exerçaient sur mon imagination malade, s’empressèrent d’accourir vers la pièce dans laquelle je me trouvais.
Malgré les efforts de la gouvernante, je m’étais élancée déjà du côté de la fenêtre.
Ils me retinrent, au moment où, la tête perdue, l’œil en feu, la coiffure en désordre, j’allais, pour rejoindre cette foule dont les clameurs m’attiraient, me précipiter du troisième étage et me briser les membres sur le pavé de la rue.
L’appartement que nous occupions avait son entrée, comme je vous l’ai dit, dans une petite . rue près du Palais de Justice ; mais nos cham-
bres donnaient sur la Seine, et nous découvrions
toute la ligne des quais, depuis le Louvre jusqu’à la Grève.
En face était le pont Notre-Dame, et, sur la droite, -on apercevait rHôtel-de-Ville.
Ce jour-là, tout Paris était dehors.
Les têtes grouillaient par milliers sur les trottoirs; le seuil de chaque demeure était encombré de curieux. Il y avait du monde aux fenêtres, il y en avait jusque sur les toits. Chacun accourait pour assister à la lutte suprême, qui avait lieu depuis la veille, et dont le résultat n’était plus douteux.
Du côté du Pont-Neuf, on voyait déboucher les sections armées, traînant après elles une artillerie formidable.
• A cinquante pas en avant , courait à cheval un homme ivre, que le peuple accueillait par des huées et couvrait de fange. C’était le séïde enragé de Maximilien, l’énorme et stupide morceau de chair qu’on appelait Henriot.
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Il arrivait de la place du Carrousel.
Là son autorité avait été méconnue. Refusant de pointer leurs pièces sur le palais national des Tuileries, où siégeait la Convention , les artilleurs s’étaient mis à rire au nez de ce général des ruisseaux, qui leur commandait le feu dans un langage hébété par l’ivresse.
Ecumant de colère et blasphémant , comme un damné , Henriot reprenait le chemin de la Commune, asile jusqu’alors inviolable de ses complices.
Furieux de l’obstacle que la foule mettait à son retour, il sabrait à droite et à gauche pour se frayer un passage.
Ce fut ainsi qu’il arriva jusqu’à l’Hôtel-do- Ville.
En attendant, les sections approchaient, excitées sur leur chemin par des encouragements unanimes. De toutes parts s’élevaient ces mêmes cris, que, six semaines auparavant , j’avais entendus déjà retentir à mes oreilles.
— A bas le tyran!
— Mort à Robespierre!
De la fenêtre, d’ou le cardinal' et mon vieux Joseph n’avaient pu m’arracher, je mêlais nia voix à cette grande voix du peuple, et je criais comme lui:
— A bas le tyran! Guillotinez le monstre !
Vengez la France!
Mes deux mains crispées s’accrochaient énergiquement à la grille du balcon. La sueur découlait à flots de mon visage, et les trois personnes , occupées à me retenir , allaient être impuissantes contre la force surhumaine que me donnait l’accès dont je venais d’être saisie.
En ce moment , entra le médecin qui me donnait des soins.
• L’abbé Maury le connaissait de longue date et l’avait mis au courant de tous nos secrets.
C’était un fort honnête homme, ami de l’ordre.
passablement royaliste, et qui plus d’une fois
avait joué sa tête, en blâmant les actes odieux
des maîtres passagers de la France. Mais il arrivait presque toujours, quand sa franchise l’avait par trop compromis , qu’une bienheureuse colique ou une fièvre protectrice le rendait tout à coup nécessaire à ceux qui allaient le condamner.
Couthon, le paralytique, opina très-souvent pour laisser vivre cet éternel censeur et ne pas se priver des ressources de son art.
Robespierre et Saint -Just faisaient aussi partie de la clientèle du docteur. Jamais, je vous l’assure, membre de la Faculté ne fit paraître une joie aussi sincère, à la veille de perdre ses meilleures pratiques.
En entrant, il débuta par jeter son tricorne au plafond, et donna sur le parquet des coups de canne, en criant:
— Victoire ! Les terroristes sont tous hors la loi , la Commune a le dessous, et le pays est sauvé !
S’apercevant alors de l’empressement qu’on
mettait à me retenir, et devinant de quoi il s’agissait, le docteur fut aussitôt saisi d’une idée lumineuse. Il accourut à la fenêtre, me prit la main, qu’il serra fortement dans la • sienne, et me dit d’une voix solennelle et vibrante :
— Marguerite de Sézanes, veux-tu assister «
au châtiment des bourreaux qui ont tué ton père?
Un frisson me courut de la tête aux pieds.
Je lâchai la fenêtre et je regardai le docteur, qui poursuivit, en étendant le bras et en me montrant la Commune, où sonnait le tocsin d’alarme :
— Oui!... Le peuple se charge de les punir.
Tu vas être vengée, ma fille!... Aujourd’hui même, entends-tu? Viens!
11 m’entraîna.
Le cardinal comprit la pensée du docteur.
Une émotion terrible ayant bouleversé mon esprit , une autre émotion de même nature
pouvait anéantir l’effet causé par la première.
Dix minutes après, l’abbé Maury, Joseph, le docteur et moi , nous étions au milieu de la foule qui encombrait les abords de l’Hôtel-de- Ville. On entendait toujours résonner le lugubre tocsin, qui annonçait à la capitale l’agonie des terroristes.
La Commune était au pouvoir des sections.
Tous les passages étaient gardés, toutes les salles étaient envahies. D’épouvantables rumeurs s’exhalaient de ce repaire où l’on traquait des tigres. Leurs derniers rugissements n’effrayaient plus le peuple. Il battait des mains, il poussait des- cris joyeux.
J’étais là, pâle, immobile, les yeux fixes , la poitrine haletante.
— Regarde! me dit le docteur.
Et je vis un homme, qu’on précipitait, du haut des fenêtres, sur un tas d’ordures.
C’était le général Henriot, dont le premier
soin , en arrivant à la Commune, avait été de boire une bouteille d’eau-de-vie tout entière pour.se donner du courage. On n’avait pas à craindre qu’il se relevât de son fumier pour prendre la fuite : il était ivre-mort.
Un autre tomba bientôt à ses côtés et se cassa la jambe dans sa chute. C’était le frère de Maximilien.
La foule, implacable dans sa vengeance, ne manifestait nul sentiment de pitié. Pourquoi, d’ailleurs , eût-elle plaint de tels hommes?
Chacun d’eux mérite mille trépas au lieu d’un. Ne se vautrent-ils pas , depuis quinze éternels mois, dans le sang et dans la fange ? De quels forfaits ne sont-ils pas coupables? Devant quelle horreur les a-t-on vus reculer.
Point de grâce!
Us ont étendu sur la France un sombre voile de deuil ; ils ont brisé les autels d’une religion miséricordieuse et pure pour en élever au meurtre et à l’infamie.
Non, point de grâce!
Car, là-haut, planent les ombres des martyrs, ombres plaintives, qui demandent si tant de crimes resteront impunis, et si le sang versé ne fera pas naître des vengeurs.
— Robespierre ! Robespierre ! criait le peuple.
Et Robespierre ne paraissait pas encore.
L’Hôtel-de-Ville était ébranlé jusque dans ses fondements. On sondait les murs, on brisait les portes ; mais on eût dit que le noir édifice voulait garder son maître.
Soudain une détonation se fit entendre.
Voyant qu’il allait tomber au pouvoir de ceux qui s’acharnaient à sa poursuite, et jugeant sa perte inévitable, Maximilien résolut de s’épargner le châtiment public de ses crimes. Il dirigea contre sa personne le canon d’un pistolet.
Mais, au lieu de se brûler la cervelle, il ne fit que se fracasser la mâchoire.
On le descendit saignant sur la Grève.
Alors le docteur fendit les rangs de la foule, et me conduisit près du tombereau, sur lequel ' on venait de charger tous les membres de la Commune et leurs complices. Il ne prononça pas une parole; mais il me désigna Robespierre, dont un linge taché de sang couvrait àdemi la figure.
Mes yeux rencontrèrent ceux de Maximilien. „
Le lâche pleurait !
Je vis à côté de lui Saint-Just et Couthon.
Derrière les chefs terroristes gisait la masse inerte de l’abominable Henriot, sur lequel on avait entassé pêle-mêle le reste des prisonniers. La Convention victorieuse les attendait pour les juger, séance tenante, et les jeter ensuite comme dernière pâture à la guillotine.
Un voile semblait s’être déchiré dans mon esprit. J’avais le sentiment complet de ce terrible spectacle.
— 0 mon Dieu ! m’écriai-je, en tombant à genoux, vous êtes juste, et je n’ose vous prier de leur pardonner !
— Du haut du Calvaire, ma fille, le «Christ a demandé le pardon de ses bourreaux, dit l’abbé Maury, que je reconnus alors, et dans les bras duquel je me précipitai toute en pleurs.
Une scène tragi-comique dans les salons de Barras.
Depuis le jour maudit qui éclaira le meurtre de M. de Sézanes et le départ de mon fiancé,
nous avons perdu de vue l’homme que j’appelle
encore mon oncle, et que je ferais^ mieux d’appeler mon bourreau. «
Antoine de Sézanes croyait n’avoir plus l’ombre de ménagement à garder envers moi.
Son but, en m’adressant les cruelles paroles,
UNE H1ST0IHK
dont vous n’avez pas perdu le souvenir, était de blesser à tel point ma fierté que je n’eusse plus aucune envie de le revoir. Il avait lieu d’espérer que j’ignorerais longtemps encore, et peut-être toujours, la triste fin de son frère. Après m’avoir séparée de Paul, de celui dont la protection pouvait surtout faire échouer ses plans, qu’avait-il à redouter d’une jeune fille et d’un vieillard, contraints l’un et l’autre A se dérober aux recherches, et, de plus, exposés à toutes les angoisses du besoin?
Dans ses honteux calculs, mon oncle n’avait oublié qu’une chose : c’est que le ciel se plaît à venir en aide à l’orphelin qu’on dépouille, au faible qu’on écrase. '
L’intention positive de l’ancien procureur était de supprimer à l’avenir toute relation avec moi.
Poussée par la détresse, je pouvais humilier mon orgueil et me présenter tôt ou tard à la maison de la rue des Poitevins : en conséquence
il changea de domicile et s’arrangea pour dérober sa nouvelle adresse à nos perquisitions.
Ceci se passait au moment où j’étais étendue sur mon lit de douleur, danç l’appartement que nous devions à l’hospitalité généreuse du cardinal.
Les prévisions du médecin achevaient de se justifier :1a raison m’était complètement rendue.
Mais je repris avec mes souvenirs une poignante et mortelle inquiétude. Où était Paul? Où retrouverai-je mon fiancé, le compagnon de mes infortunes, mon premier, mon seul amour?
A quel destin funeste a pu le vouer la trahison d’Antoine de Sézanes?
Je tombai, suppliante, aux genoux de l’abbé Maury, et je lui demandai avec larmes de me permettre de l’accompagner hors de France, où j’auraisl’espoir de m’occuper de mes recherches avec plus de fruit.
Le cardinal me dissuada de ce projet.
— Ou votre cousin, me dit-il, est encore
attaché au service de la République, ou il a eu recours à la désertion. Dans l’un ou l’autre cas, il faut attendre qu’il vous donne de ses nouvelles. Irez-vous donc, ma pauvre enfant, vous jeter au milieu du tumulte des armées?
Vous exposerez-vous aux outrages d’une soldatesque sans frein ni loi? Et si votre fiancé n’est plus dans les rangs, où le rencontrerez-vous?
Pendant que vqus le chercherez aux frontières,
il se peut qu’il regagne Paris. Alors il vous cherchera vainement à son tour. Croyez-moi, ma fille, vous avez aujourd’hui à songer à autre chose, dans votre intérêt comme dans celui de M. de Frenelle. Toutes les propriétés
de votre tante ont été confisquées au profit de la Nation. Je doute que le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, se décide à restituer ce qu’a jugé convenable de prendre l’ancien.
Ne comptez pas non plus sur la dette contractée par la Commune vis-à-vis de votre père. Si vous voulez être un jour à l’abri du besoin, faites
üigltlzéà by Gocjgle
rendre gorge à l’homme qui retient un dépôt sacré. Ce brave Joseph a reçu mes conseils à cet égard. Son affection pour vous lui suggérera tous les moyens possibles de réussite, et quand le marquis reviendra, vous aurez la joie de lui offrir une fortune reconquise. Je demande à Dieu, ma fille, qu’un heureux hymen vous console de vos malheurs.
Le cardinal réussit k me convaincre et me renouvela la promesse qu’il avait faite au vieil intendant d’écrire à l'armée de Cobourg.
11 partit.
Je ne devais le revoir qu’en 1814, lorsqu’il plut à Napoléon de le rappeler en France.
Donc je restai de nouveau sans autre protecteur que Joseph. Le digne homme se mit à l’œuvre au plus vite et dressa ses batteries contre Antoine de Sézanes. Ne le trouvant plus rue des Poitevins, il ne se découragea point, et se livra pour le découvrir à des démarches infinies.
Elles n’obtinrent de résultat que six mois plus tard.
N’ayant plus, de mon coté, rien à craindre des proscriptions, je me faisais accompagner de la vieille gouvernante de l’abbé Maury, res> tée à notre service, et je me rendais tous les matins à notre ancienne demeure de la rue Culture-Sainte-Catherine.
C’était là que devaient nécessairement arriver les lettres de Paul ; c’était là qu’il devait se présenter, en cas de retour.
Le logement se trouvait alors occupé par d’autres personnes. Mais j’avais donné le mot d’ordre au concierge. 11 nous avait promis, soit de conserver les lettres à notre adresse, soit de retenir le marquis, s’il arrivait dans l’intervalle de nos visites quotidiennes.
Deux raisons graves me faisaient cacher notre nouveau domicile.
Tout dévoué qu’il nous parût, le portier du quartier Saint-Antoine pouvait se mettre du
SOUS KOItESPIEKRK.
parti du plus oftrant. Je tremblais que mon oncle ne vint à le séduire et à dresser contre nous quelque nouvelle embûche. D’autre part, si mon fiancé revenait, il était prudent de lui conserver un refuge que personne ne pût indiquer à la police du Directoire.
Il y avait longtemps déjà que je faisais chaque jour cette course matinale.
De sinistres pressentiments me traversaient l’âme. Toute l’Europe connaissait la chute de Robespierre et la fin de la Terreur. Il devenait de plus en plus invraisemblable que Paul n’eût point appris qu’il pouvait m’écrire en parfaite sécurité.
Je résolus d’aller prendre des informations au ministère de la guerre, et Joseph y vint avec moi.
Là, nous sûmes qu’un fusilier, du nom de Paul Brabançon, s’était distingué d’une manière éclatante à la bataille de Néresheim, et qu’il avait disparu, le soir même, juste au moment
où le général en chef se préparait à récompenser sa bravoure.
— On suppose, dit l’employé qui nous donnait ces détails, que ledit Paul Brabançon se laissa trop vivement emporter par son courage à la poursuite de l’ennemi vaincu, et qu’il tomba dans une embuscade où on le fit prisonnier. Ce qu’il y a de positif, c’est qu’on ne l’a pas retrouvé parmi les morts sur le champ de bataille.
Tout cela ne mettait pas fin à ma pénible incertitude; mais du moins avais-je des nouvelles de notre malheureux volontaire.
Je ne sais pourquoi je préférais me le figurer en puissance de l’archiduc et prisonnier de l’Autriche, que de le savoir au milieu des troupes républicaines.
Cette opinion, mon ami, vous paraîtra peutêtre antinationale.
Hélas ! il faut nous pardonner quelque chose, à nous, pauvres nobles, qui avons eu tant à
tû 9
souffrir! Le drapeau révolutionnaire ne nous semblait pas le drapeau de la France. Nous avions tort, je l’avoue; mais pour faire une distinction pareille, il fallait être calme et raisonner sans esprit de parti , sans passion politique .
Joseph me dit, en revenant des bureaux du ministère :
— A propos, 'Mademoiselle, je tiens notre homme.
— Qui cela?
— Votre cher oncle, parbleu ! . Vous savez que je ne m’occupe absolument que de lui.
— Tu l’as trouvé?
— Comme vous le dites, ma chère enfant Devinez où?
— Je ne devine rien. Parle vite.
— Antoine de Sézanes est secrétaire intime de Barras.
— Est-ce possible?
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le certifier. La fortune vient souvent en aide aux
fripons audacieux. Dans sa jeunesse votre oncle avait connu Barras. Comme la Provence et le Dauphiné se donnent la main, le collège de Gap, avant la Révolution, se trouvait fréquenté par les étudiants des deux provinces, et l’exprocureur y fit ses classes avec l’homme qui possède aujourd'hui le tiers de la puissance. Vous devinez que, depuis l’installation du Directoire, il s’est empressé de faire la cour à son ancien condisciple. On assure qu’il est l’âme damnée de Barras. Ce soir même, Mademoiselle, nous aurons le plaisir d’aller présenter nos hommages à votre oncle , au palais du Luxembourg.
J’étais ébahie de surprise.
— Ah ! dame, continua Joseph, on ne trouve pas facilement un individu qui se cache en pareil endroit. J’avais beau me livrer à des courses perpétuelles, ces courses auraient pu durer longtemps encore. Je ne m’avisais pas de le chercher à cette hauteur.
— Quelqu’un t’a mis sur la voie?
— J’ai tout su par votre médecin. L’excellent homme continue de tâter le pouls aux sommités républicaines.
— Mais si mon oncle est. l’ami des hommes du gouvernement, ceux-ci le protégeront envers et contre tous. Voilà qui nous laisse peu d’espoir d’obtenir justice.
— Allons donc! fit Joseph, me prenez- vous pour un sot, Mademoiselle? Est-ce que nous irons nous je^r aux pieds de Barras, pleurer, supplier, faire de la tragédie? Non pas, ma chère enfant, non pas! Ce serait de la maladresse. Antoine de Sézanes trouverait, comme vous dites, moyen de tourner contrç nous ses protections et de nous donner tort. J’ai dressé sous ses pas une trappe couverte de roses, au fond de laquelle il tombera sûrement. Je n’entre là-dessus dans aucun détail. Qu’il vous suffise de savoir qu’une fête a lieu aujourd’hui même dans le salon directorial. Notre brave
docteur se charge de nous introduire au sein d’une réunion composée de presque toutes les notabilités de l’époque.
Je pressai vivement Joseph de me dire quels moyens il allait mettre en œuvre pour amener mon oncle à une restitution.
— Permettez-moi de garder mon secret, Mademoiselle, et de vous laisser le bonheur de la surprise, me répondit-il. Occupez-vous tout simplement d’être jolie.
La figure du vieillard resplendissait d’une satisfaction si vive ; il semblait si convaincu de la réussite de son projet mystérieux que je n’insistai pas.
Nous rentrâmes, et je me mis aussitôt à ma toilette.
Je me parai d’une simple robe blanche, nouée d’une ceinture rose, et je plaçai quelques fleurs dans mes cheveux. Pour Joseph, ayant hérité de la garde-robe de maître Marcellus, il y trouva un habit noir fort passable, et, la
nuit venue, nous nous fîmes conduire au Luxembourg par le plus modeste des sapins.
Les salons de Barras étaient encombrés déjà de cette multitude oublieuse et folâtre, qui n’avait rien trouvé de mieux à faire, après les angoisses de la Terreur, que de jeter ses vêtements de deuil, pour se réjouir et danser.
C’était, je vous assure, un triste spectacle que ces fêtes splendides au milieu des mines de la nation, que cette orgie sur les tombes. On était surpris de vivre encore, on ne savait comment exprimer son ivresse, on se félicitait, on s’embrassait, on se livrait à toutes les joies, à tous les délires.
Et que vouliez-vous qu’elle fit autre chose, cette société dont on avait flétri les croyances, et qu’on avait perdue si longtemps sur la voie ténébreuse de l’athéisme? Pouvait-elle diriger vers le ciel les élans de sa reconnaissance?
Pouvait-elle aller remercier Dieu dans les temples fermés ou abattus?
On dansait donc, au lieu de prier pour soimême et pour les victimes.
Ces dames avaient retrouvé leur sourire et ces messieurs leur galanterie. Mais il y avait dans tout cela quelque chose de galvanique et de forcé, quelque chose hors nature, pour ainsi dire, qui se trahissait jusque dans le costume et dans le langage. Ce n’était plus l’ancienne société française, avec ses mœurs coquettes et parfumées, avec son esprit plein d’enjouement et de grâce. L’esprit du Directoire sentait les ruelles et changeait l’amour en débauche. On avait traversé trop de fange pour ne pas en être sali.
Notre entrée chez Barras produisit un effet extraordinaire.
Avant tout, je dois vous donner quelques détails. Il faut vous raconter les circonstances qui précédèrent notre apparition.
Mon oncle était non-seulement le secrétaire intime du principal directeur de la République,
il était aussi le factotum du logis, l’intendant suprême sur lequel le maître se déchargeait de la plus grande partie des fatigues de la réception. Donc, Antoine de Sézanes, vêtu d’un costume d’incroyable , infiniment plus exagéré comme splendeur que celui sous lequel nous avions autrefois reçu sa visite, accueillait ce jour-là les invités.
Celui qui se présenta le premier dans les salons fut notre serviable docteur.
J’ai déjà dù vous dire que c’était un homme tout rond, tout jovial, et qui professait un merveilleux sans-gène dans l’action comme dans le discours.
— Ah ! parbleu ! monsieur le secrétaire, ditil, en abordant mon oncle, je ne vous connais que depuis vingt-quatre heures, encore le dois-je à cette prétendue gastrite dont vous vous croyez menacé. N’importe , il faut que je vous embrasse!
En même temps, il donna trois ou quatre accolades à Antoine de Sézanes stupéfait.
— Certes, continua-t-il, le remède le plus efficace et le plus infaillible pour les maladies du corps est le contentement qu’éprouve notre âme après un acte de vertu. Vous devez être guéri, ce soir, vous devez l’être, vous dis-je! En lisant le récit de votre noble conduite, je me suis senti ému jusqu’aux larmes.
— Quel récit? demanda mon oncle, ouvrant de grands yeux écarquillés par la surprise.
— Diable ! je m’aperçois que vous n’avez pas eu le loisir de jeter un coup d’œil sur le journal. Cependant vous devez me comprendre.
— Ma foi, docteur, je ne sais vraiment pas ce que vous voulez dire.
— Ah! de la modestie? Bien, très -bien!
Mon estime pour vous ne^fait que s’accroître. Et tenez, voici d’autres félicitations qui vous arrivent. Je ne serai pas aujourd’hui votre seul admirateur.
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SOUS RODESPIKRHK.
En effet, un cercle nombreux se formait autour. d’Antoine de Sézanes. Comme si chacun se fût donné le mot, un concert de louanges retentissait à 6es oreilles.
Rewbell (•) vint lui frapper amicalement sur l’épaule.
— Ma foi, lui dit-il, c’est un trait qui vous honore, et dont bien peu d’hommes seraient capables de nos jours ! Il est prouvé que chez le plus grand nombre la conscience est un meuble de luxe.
— Hélas! oui, s’empressa d’ajouter un courtisan (le Directoire avait les siens, et celui qui prenait la parole espérait que l’écho des salons ne laisserait pas échapper une flatterie sans la reproduire) ; mais disons bien vite que le citoyen Sézanes est à l’école de toutes les vertus républicaines : loyauté, pVobité, désintéressement, voilà sa devise et celle de ses nobles patrons.
( 4 ) Un des collègues de Barras.
lî.
Les femmes surtout accablaient mon oncle d’éloges affectueux et de questions empressées.
— Où se cachait-elle donc, cette chère petite?
— Comme elle a dû vous bénir!
— Pauvre jeune fille ! On dit qu’elle était dans la plus profonde misère.
— Ne l’amenez-vous pas aujourd’hui? nous voulons la voir et l’embrasser.
L’ex-procureur tenait sous le bras le claque exorbitant qui servait de coiffure aux Incroyables. 11 saluait à droite, il saluait à gauche, tout à fait ahuri de ces apostrophes, auxquelles il continuait de ne rien comprendre. Son visage était pourpre, et, de la main qui lui restait libre, il essuyait avec un mouchoir de fine batiste les larges gouttes 3e sueur qui perlaient sur son front.
— Expliquez-vous, disait-il; en vérité, c’est un logogriphe que vous me posez là !
— Bon! dit madame Tallien, qui venait d’entrer, vêtue de son riche mais trop léger costume de Romaine, voilà comme ils sont, tous ces
héros de la probité et du devoir! Leurs actes les plus nohleà paraissent à leurs propres yeux si naturels et si simples, que jamais ils ne comprennent l’admiration qu’ils excitent chez les autres. Ça voyons, monsieur le secrétaire, résignezvous à subir nos félicitations! Je déclare que, si les Conventionnels n’avaient pas aboli le prix de vertu fondé par le ci-devant baron de Monthyon, vous seriez couronné demain par l’Académie française. N’est-il pas vrai, citoyen Directeur? ajouta-t-elle, en prenant le bras d’un gros homme, qui venait de pénétrer jusqu’au milieu du cercle, et devant lequel chacun s’inclinait respectueusement.
C’était Barras.
Il tenait un journal à demi-déployé.
— Vous avez raison, citoyenne, dit-il à madame Tallien.
Puis s’adressant à toutes les personnes qui composaient le cercle, et toussant plusieurs fois avec une gravité magistrale :
— Quelques-uns d’entre vous, poursuivit-il, ne connaissent peut-être pas encore l’article inséré, ce soir, dans le Moniteur ? Je vais le lire h haute voix, afin de prouver à tous que je sais dignement choisir les hommes auxquels j’accorde ma confiance.
En parlant de la sorte, il serrait cordialement la main de mon oncle, qui jetait autour de lui des regards de plus en plus effarés.
Antoine de Sézanes interrogeait en vain sa conscience. Il ne devinait pas quel pouvait être l’acte vertueux qui lui obtenait de si grands éloges, et se croyait victime d’une mystification dont il ne prévoyait pas l’issue.
Pendant que ces choses se passaient à la soirée directoriale, nous étions arrivés au Luxembourg, et nous attendions le docteur dans les antichambres.
[le
SOUS ROBESRJERRE. 281
Il s’éclipsa pour nous rejoindre, tandis que Barras faisait la lecture d’un article du Moniteur ainsi conçu :
« Nous regardons comme un devoir de signaler un merveilleux exemple de délicatesse et de conscience. Le citoyen Sézanes, secrétaire du gouvernement au Luxembourg, avait reçu de son frère, exécuté il y a sept mois, près d’un million , qu’il pouvait s’approprier sans courir aucun risque, attendu que rien ne justifiait ce dépôt. D’ailleurs, le citoyen Sézanes, victime comme tant d’autres de l’absurde système du droit d’aînesse, n’eût pas été le moins du monde répréhensible en conservant une somme, qui n’était, à tout prendre, qu’une restitution légitime. Cet homme vertueux repoussa loin de lui ce raisonnement qui eùt^ calmé bien des âmes moins scrupuleuses que la sienne. Il savait que son frère laissait orpheline une fille, âgée de dix-neuf ans à peu près.
-82 WUS HISTOIRE
Il se mit à la recherche de sa nièce et parvint à la découvrir. La malheureuse enfant était dans la plus complète indigence, et la proscription l’avait séparée d’un jeune cousin, auquel elle était promise. Ur, le premier soin du secrétaire fut d’entourer l’orpheline de tout le bien-être imaginable, afin de lui faire perdre le souvenir de l’infortune et des mauvais jours. Il se livre, en ce moment, à des démarches actives pour réunir les deux fiancés, et il leur donnera pour dot le dépôt, tel qu’il fut remis entre ses mains. Alors le citoyen Sézanes restera presque pauvre; mais un pareil homme devrait être pensionne sur les fonds de l’Etat pour le reste de sa vie. »
A peine la lecture s’achevait-elle, au bruit d’unanimes applaudissements, que je fus annoncée par les domesticfUes de l’antichambre.
Le docteur m’introduisit avec Joseph, et s’a-
SOUS R0BESHER11E. “283
vança gravement au milieu du cercle, en me conduisant sous le bras.
■*— J’ai l’honneur, dit-il, de présenter au citoyen Barras la nièce de son digne et vertueux secrétaire !
Ce serait en vain que j’essaierais de vous peindre l’étonnement, la stupéfaction et la rage concentrée d’Antoine de Sézanes. Tantôt ses joues étaient livides et tantôt écarlates. 11 faisait sur lui-même des efforts- inouïs pour né pas éclater, — car on m’entourait, on me questionnait, on me faisait fête.
Madame Tallien s’était emparée de ma personne et me promenait, comme une merveille, d’un bout à l’autre des salons.
Quant au trouble de mon oncle, on l’avait mis sur le compte de l’émotion, de la modestie, que sais-je?
Ceux des invités qui ne pouvaient s’approcher de moi lui formaient une espèce de
cour.
“J8i UNE HISTOIRE SOLS ROBESPIERRE.
Alors Joseph, se glissant derrière lui, prononça ces mots à voix basse :
— Vous me devez tous les compliments dont on vous accable. J’ai rédigé moi-même l’article du Moniteur, et, convenez-en, je vous fais jouer un rôle superbe ! Cela valait mieux que de vous perdre de réputation. Je me réserve pourtant de le faire, si vous vous écartez de la route honorable qui vous est tracée. Voici notre adresse écrite, — ne la perdez pas. Marguerite de Sézanes vous attendra demain, ainsi que les huit cent soixante mille livres. J’ai bien l’honneur de vous saluer !
Antoine de Sézanes n’y tint plus.
11 sortit et nous laissa triompher sur le champ de bataille.
Chacun se figura qu’il avait voulu se soustraire, par comble de modestie, aux félicitations et aux compliments qui lui pleuvaient de toutes parts.
Où l'on approche du dénouement de cette intéressant» et curieuse histoire.
Joseph et moi nous ne tardâmes pas à quitter nous-mêmes les salons, après avoir afïectueusement remercié le docteur, qui nous promit, jusqu’à nouvel ordre, un secret absolu.
Le lendemain, vers le milieu de la journée, mon oncle nous lit dire qu’une indisposition subite l’empêchait de se rendre auprès de nous. Cela nous, sembla tout naturel, après les émo-
tions qu’il avait ressenties à la soirée de Barras. Mais, une semaine s’écoulant ensuite sans nous apporter l’honneur de sa présence, Joseph, irrité, se préparait à courir au Luxembourg.
Enfin le secrétaire arriva.
Sa figure était presque joyeuse, et je vis sur ses lèvres un ironique sourire.
Bien évidemment il avait trouvé moyen d’établir une contremine et de renverser tout ce que je devais aux efforts réunis de Joseph et du docteur.
— Monsieur, dit-il à l’intendant, veuillez m’expliquer d’abord comment il est venu à votre connaissance qu’une somme considérable m’ait été remise par mon infortuné lrére?
— En voici la preuve, dit Joseph qui lui présenta le portefeuille.
Antoine de Sézanes parcourut froidement les notes que vous savez, et, lorsqu’il en fut à ce passage écrit de la main du martyr : * J’ai là
des bons au porteur pour huit cent soixante raille livres sur les banques d’Amsterdam et de Hambourg, je les confie à mon frère, » il leva les yeux sur nous avec impudence et dit :
— Qu’est-ce que cela prouve?
— Cela prouve, dit Joseph indigné, que vous êtes un voleur!
— Pas précisément, répondit mon oncle avec un flegme imperturbable. Sans doute, il est positif que M. de Sézanes a eu l’intention de me confier ce dépôt; mais rien ne vous assure que mon frère n’ait pas changé d’avis. Les billets de banque ont pu devenir la proie de Robespierre ou autres.
— C’était dans les salons de Barras qu’il fallait tenir un pareil langage , Monsieur , lui dis-je avec mépris. Maintenant il est trop tard.
— En effet, ma nièce. Vous comprenez à merveille la situation délicate où je me trouve. Il n’est plus temps de nier. Convenez toutefois que j’aurais pu le faire, si je n’eusse complète-
ment perdu la tète en présence des habiles manœuvres de votre conseil. Ma parole d’honneur, il était impossible de mieux forcer un homme à s’exécuter ! Du reste, je vous remercie du soin que vous avez bien voulu prendre de ma réputation, et je veux reconnaître cette obligeance, en avouant que la somme dont il s’agit est en mon pouvoir.
— Eh bien, dis-je, finissons, Monsieur ! Rendez-moi cette fortune qui m’appartient, car il faut que je parte pour l’Allemagne, afin d’aller délivrer le malheureux que vous avez trahi si lâchement, et qui est sans doute prisonnier de guerre.
— Vous parlez du marquis, votre cousin, ma nièce? J’ai sur lui des nouvelles toutes fraîches. Certain article de journal est venu me consoler du vôtre et m’offrir l’occasion de prendre une assez jolie revanche. Mais, avant de vous le communiquer, je tiens à .prouver à monsieur l’intendant que je ne suis pas un voleur, et à
vous que je ne suis pas un traître. Si les raisons que je vais avoir l’honneur de vous présenter ne vous paraissent pas satisfaisantes, libre à vous de conserver sur moi votre opinion première, dont je me soucie fort peu, je vous assure.
A ces mots, il s’-étendit sur ma chaise longue, croisa les jambes, et poursuivit tout en jouant négligemment avec sonjabot de dentelles :
— En ma triste qualité de cadet de famille, je me suis vu dépouiller, vous ne l’ignorez pas, au profit de mon frère. Or, l’homme qui cherche à récupérer ce qu’on lui a pris, en exécution de lois injustes, peut être un voleur aux yeux d’une société pervertie ; mais aux yeux de la saine morale, c’est autre chose. Dès qu’il n’est pas le plus fort, il lui est permis d’employer la ruse. Voilà pourquoi j’ai fait enfermer jadis M. de Sézanes à la Bastille.
— Misérable! criai-je, tu oses l’avouer devant moi!
l'NE HISTOIRE
— Je vous prie, ma nièce, de ne pas vous . livrer à des exclamations aussi peu respectueuses. Oui, la captivité de M. de Sézanes a été mon ouvrage, et peu s’en fallut qu’en vendant alors le manoir héréditaire, je ne récupérasse une bonne partie de ce qui m’était dû.
— Mais, dit Joseph, si ce n’était pas là une trahison de premier ordre, qu’était-ce donc.
Monsieur?
— C’était de la justice. Ma mauvaise étoile voulut que le peuple s’avisât de délivrer mon frère avant que mes mesures ne fussent entièrement prises, et je me vis, bien à contrecœur, obligé d’attendre une autre circonstance plus favorable. Celle-ci se présenta d’elle-même sans que je la fisse naître, car l’emprisonnement n’était plus une plaisanterie, et conduisait droit à l’échafaud. J’ai profité du crime des terroristes, mais je n’y ai pas donné la main. Que me reprochez-vous encore? D’avoir retenu le dépôt de M. de Sézanes? c’était ma part
d’héritage. De vous avoir fait un secret de l’emprisonnement de mon frère? c’était de la pitié. D’avoir éloigné votre futur, Marguerite? c’était de l’adresse. Vous ne devez pas vous en prendre à moi si l’imprudent a déserté l’armée républicaine, et s’il a reçu la punition que méritait cet acte d’inconcevable folie.
Je me levai frémissante, en poussant un cri douloureux.
— Tu mens, lâche! cria Joseph, s’élançant, pâle et tremblant de colère, sur mon oncle.
— Monsieur l’intendant, je vous prie d’avoir la bonté de vous tenir en place, dit Antoine de Sézanes, qui démasqua subitement un pistolet de poche tout anné, dont il tourna le double canon vers le vieillard. Avant de venir, je me suis souvenu qu’une fois déjà vous aviez eu dessein d’employer contre moi les voies de fait, et j’ai pris mes précautions. Au moindre geste, à la moindre menace, je presse la détente, et
je vous envoie quatre balles dans la tête. Est-ce compris ?
Joseph, atterré d’une si grande audace, retomba sur son siège.
Quant à moi, joignant les mains, et poursuivie par une seule pensée, je dis au secrétaire de Barras :
— Parlez, Monsieur, parlez! Mes malheurs, jusqu’à ce jour, ont été votre ouvrage, ne craignez pas de m’annoncer le plus grand et le plus terrible, la mort de mon fiancé.
— Avant tout, ma nièce, il est bien essentiel que vous ne doutiez pas de mes révélations, car il serait impossible de nous entendre.
Sans lâcher son pistolet, il fouilla de l’autre main dans sa poche et prit deux lettres qu’il me présenta.
Je reconnus l’écriture du marquis, et je déployai ces lettres avec l’empressement que donne un retour subit d’espérance. Tandis que j’en parcourais avec avidité le contenu.
Antoine de Sézanes fit un pas vers Joseph.
— Vraiment, je suis désolé, dit-il, d’employer avec vous un argument aussi péremptoire que celui d’une arme à feu. Vous défendez les droits de Marguerite, je défends les miens. J’accepte une discussion, mais je ne veux pas de lutte. Donnez-moi votre parole d’honneur que vous n’aurez pas recours à la violence, et je désarme mon pistolet.
— Monsieur, répondit le vieillard, je ne vous promets rien, je n’entre avec vous dans aucune espèce d’arrangement. Libre à moi de me faire tuer, si bon me semble.
— Alors, dit le secrétaire, je reste sur la défensive. Pas d’esclandre , vous êtes prévenu.
S’apercevant que j’avais achevé ma lecture et que j’attachais sur lui des regards pleins d’indignation, il reprit :
— Comme vous avez pu le voir, ma nièce,
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la dernière de ces lettres a cinq mois de date.
— Vous les avez interceptées, Monsieur, c’est un acte honteux!
— Eh ! Mademoiselle, je ne vous avais pas séparée du marquis pour vous laisser entretenir ensemble une correspondance qui vous eût donné les moyens de vous réunir! J’étais chargé chez Barras du cabinet des dépêches, et si je vous montre aujourd’hui celles que j’ai cru convenable de décacheter avant vous, c’est afin de vous prouver que je ne - mens pas, en affirmant que Paul de Frenelle a déserté son drapeau. Pendant tout l’hiver, ainsi qu’il vous l’annonce, il a trouvé refuge dans une*' ville d’Allemagne. La seconde lettre vous dit- qu’il espère gagner bientôt la frontière de France. Or, si je ne me trompe, nous sommes au 18 avril. Votre fiancé, ma nièce, est arrivé le 5 à Lyon.
Je compris que cet homme éprouvait une
SOOS ROBESPIERRE.
atroce jouissance à me déchirer l’Ame avec ses lenteurs calculées.
— Monstre! lui dis-je, incapable de maîtriser plus longtemps ma douleur, avoue que tu l’as fait arrêter, condamner peut-être !
Joseph se leva et me dit d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme : **
— Du courage, mon enfant ! Laissez-le poursuivre. Nous devons l’entendre jusqu’au bout.
— Parfaitement raisonné ! dit l’ex-procureur. J’ajouterai, ma nièce, une observation que j’ai déjà eu l’avantage de vous adresser depuis le commencement de cet entretien : c’est que vous employez à mon égard certaines expressions qui ne sont pas de bonne compagnie et sentent le mélodrame d’une lieue. Il serait convenable de vous corriger de cette habitude.
Parlons de votre article du Moniteur.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! m’éélfiai-je, il y a de quoi mourir !
L’intendant jetait sur Antoine de Sézanes des
regards où brillait un feu sombre. Mais le secrétaire de Barras ne semblait pas s’en apercevoir. Il poursuivit , en s’adressant à Joseph.
— Cette petite s’entend fort mal à causer d’affaires. Heureusement elle possède en vous un homme Extrêmement adroit. Peste ! je me rappelle encore la piteuse figure que j’avais, la . semaine dernière, au Luxembourg. Ah ! ma foi, monsieur l’intendant, pour la ruse et la finesse, à vous la palme ! C’était un véritable coup de maître. Savez-vous que les préjugés sociaux et le soin de mon honneur allaient me forcer à restituer le tout, si les circonstances ne m’étaient venues en aide ? Supposez un instant que le jeune marquis de Frenelle soit de retour à Paris, et que l’hymen projeté s’accomplisse : voilà Marguerite émancipée de fait par
le mariage, et je rends mes comptes à un denier près. Fort bien ! Supposez au contraire que ledit mariage soit dorénavant impossible : je
reste le tuteur naturel de ma nièce, et, non-seulement je ne rends pas de comptes, mais d’ici à ce qu’elle soit majeure, j’ai tout le temps de dissiper la fortune en litige, ou de me réfugier à l’étranger avec les huit cent soixante mille livres. Donc, il est de votre intérêt d’accepter ce qu’il me plaira de vous offrir. Est-ce cl air V
— Parfaitement clair, dit Joseph, qui se croisa les bras sur la poitrine.
— Sachez que vous ne serez cru d’âme qui vive, en essayant de détruire la réputation de probité que vous m’avez faite. Elle est solidement établie, grâce à l’idée merveilleuse qui vous a germé dans le cerveau . Rétracter vos louanges et vos phrases aimables devient désormais impossible. Je déclare à tous ceux qui veulent m’entendre que je suis réellement le dépositaire de la fortune de ma nièce, et que mon plus grand désir est de la lui rendre, en mariant Marguerite à celui qu’elle aime.
— Oh ! dites-rnoi que Paul n’est pas mort !
dites-moi cela, mon oncle, et je vous laisse ma fortune, et je vous pardonne tout ce que vous nîe faites souffrir !
Antoine de Sézanes ne daigna pas m’honorer d’une réponse. Il continua de s’adresser à Joseph.
— Vous soutiendrez vainement que telles ne sont pas mes intentions, reprit-il : vos clameurs
et vos plaintes ne seront point entendues. Ami
des hommes du pouvoir, protégé par eux, il me sera facile de déjouer vos tentatives et de vous faire passer pour un intrigant de bas étage, pour un suborneur. Je serai cru de tout le monde, vous ne serez cru de personne.
— C’est vrai, répondit Joseph, qui par un effort prodigieux sur lui-même , était parvenu à se donner l’apparence du plus grand calme.
— A la lionne heure ! J’étais sûr, monsieur l’intendant, de me faire comprendre de vous,
car je vous tiens pour un homme de sens. Deux ou trois mille livres de rente suffiront à Marguerite de Sézam-s pour vivre honorablement dans quelque province lointaine. N’est-ce pas votre avis ?
— Vous pourriez avoir raison, dit Joseph.
Malgré son génie pour la ruse, l’ex-procureur commençait à s’enferrer.
Les réponses de l’intendant lui parurent naturelles. U s’imagina qu’il avait réussi à le convaincre. Alors il se tourna vers moi, et me dit avec une hypocrite bonté :
— Ça, ma chère enfant, vous le voyez, on songe à votre avenir. Je n’ai pas un cœur de roche, après tout. Que ne puis-je vous épargner une inconsolable douleur et changer l’arrêt accompli du destin ! Vous l’avez deviné, je vous apporte une triste nouvelle. 11 faut me promettre de surmonter le désespoir qu’elle vous causera. Calmez-vous Marguerite , ne me regardez pas ainsi ! Puisque vous avez conservé
vos principes religieux, voici le moment de les
appeler à votre aide. M. de Frenelle n’est
plus.
Je m’appuyai contre un meuble pour ne pas tomber à la renverse , et j’eus le courage de dire à mon oncle :
— D’où savez-vous cela ? Je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire ?
Il tira de sa poche un numéro de journal et le déploya.
— Le lendemain delà fête de Barras, dit-il, le Moniteur, qui vous avait si bien secondés d’abord, insérait les lignes suivantes, extraites du Courrier du Rhône :
« Lyon, 27 ventôse.
» Pendant une revue, qui eut lieu suv la place Bellecour, lors du passage du général Bonaparte dans notre ville, un déserteur nommé Paul Brabançon, fut reconnu par un régiment
tout entier de l’armée du Rhin. Traduit à l’instant même devant un conseil de guerre, il fut jugé, condamné et fusillé dans les vingt-quatre heures, »
— Or, ma pauvre enfant, reprit Antoine de Sézanes, il n’y a que vous, monsieur l’intendant et moi qui sachions au juste le véritable nom de ce'Tnalheureux. Je n’ai dit à personne, et je ne dirai jamais que le déserteur était le marquis de Frenelle. Mais la chose, hélas ! n’est que trop sûre. Vous auriez pu vous figurer que j’avais eu recours à quelque moyen de publicité menteur, analogue au vôtre, et je n’ai pas voulu vous annoncer cette nouvelle, avant d’avoir en ma possession toutes les pièces propres à vous convaincre. Veuillez donc aussi jeter un coup d’œil sur cet extrait mortuaire, que j’ai fait venir de Lyon.
Il me glissa l’acte dans la main.
Un nuage voilait mes yeux. Je ne pus lire
ce papier, qui constatait un épouvantable et dernier malheur.
Antoine de Sézanes, me voyant chanceler, sc leva pour me soutenir.
Mais, au même instant, Joseph dont l’apparente tranquillité n’était qu’une feinte, au moyen
de laquelle il espérait détourner l’attention de mon oncle, se précipita sur lui et le renversa sur le parquet. »•
Puis, s’emparant de l’arme qui, dans le choc de cette brusque attaque, s’était échappée des mains de notre ennemi :
— Traître! cria-t-il, à nous deux maintenant !
Cette action de Joseph, le bruit de la lutte, le cri de rage que poussa mon oncle, tout cela me rendit au sentiment que je commençais à perdre et m’empêcha de m’évanouir.
Je vis le vieux serviteur qui, malgré son âge, était doué d’une force musculaire à briser trois individus comme Antoine de Sézanes, saisir
SOUS KOUESl’lEKHE.
celui-ci, le traîner vers un bureau placé dans un coin de la pièce, l’asseoir de force sur une chaise, et l’y retenir d’un bras vigoureux, tandis que, de l’autre main, il lui apptiyait le pistolet sur le front.
— Tu vas écrire sous ma dictée! cria-t-il d’une voix foudroyante, ou les quatre balles que tu menaçais de m’envoyer dans le crâne feront jaillir ta c#velle contre ces murailles !
— Au secours ! à l’assassin ! criait mon oncle.
— Malheur à loi si tes cris attirent une seule personne du voisinage! dit le vieillard. Sa présence deviendra le signal de ta mort.
Puisque les lois sont impuissantes à châtier un infâme de ton espèce, il faut bien que je venge mademoiselle de Sézanes des tortures que tu lui as fait subir !
Je me tenais à distance, immobile et glacée d’horreur.
Tout coupable que cet homme était envers
moi, je ne pouvais oublier les liens de famille
qui m’attachaient à lui.
— Grâce! m’écriai-je, en étendant les bras vers Joseph. Ne le tue pas , je lui pardonne !
— Et moi, cria l’intendant, je ne lui pardonne pas ses ténébreuses machinations ! Je ne lui pardonne pas l’emprisonnement de mon noble maître, notre fuite, la venteau château de Sézanes, notre séjour à Paris, nos dangers sans nombre, nos désespoirs, nos malheurs !
Je ne lui pardonne pas la trahison, le vol, l’hypocrisie! Je ne lui pardonne pas la mort de M. de Frenelle, c’est lui qui l’a tué!
— Que faut-il écrire? demanda le secrétaire , éperdu.
— Prends une plume, et commence par ces mots : « J’ai voulu m’enrichir en employant des moyens infâmes... »
— Après? murmura mon oncle.
« — J’ai séparé par la plus odieuse des per-
fidies deux pauvres jeunes gens qui s’aimaient. Je suis la cause de la mort du marquis de Frenelle; je suis un lâche et un escroc... »
— Je n’écrirai jamais cela, dit Antoine de Sézanes, jetant la plume.
— Eh bien , soit , dit Joseph , tu l’auras voulu !
Je me cachai le visage, en poussant un cri terrible.
L’intendant me regarda. Celle de ses mains qui tenait l’arme vengeresse retomba le long de son corps. Deux larmes de regret, deux larmes brûlantes, jaillirent de sa paupière.
— Oui, vous avez peut-être raison, Mademoiselle, murmura-t-il, c’est votre oncle... Un misérable!... N’importe, je ne descendrai pas au rôle de l’assassin. Le meurtre souille et déshonore. C’est à Dieu que je confie le soin de punir cet homme, puisque le nom de Sézanes le protège devant vous, — et Dieu m’en' tend, je l’espère!
UNE 1UST01HK
Il envoya son pistolet rouler à l’autre extrémité de la chambre. Puis, indiquant la porte à l’ami de Barras :
— Va-t-en! lui dit-il. Garde avec tes remords une fortune volée. Nous aimons mieux la misère avec l’honneur.
Antoine se leva, dans un trouble inouï.
Son œil était morne et sans intelligence. A sa démarche, on eût juré qu’il était ivre. Toutes les transes de la lâcheté se reflétaient sur son visage. Il se dirigea vers la porte. Mais, à peine l’eût-il ouverte, qu’il lit en arrière un bond d’épouvante.
Juste au moment où il allait sortir, un homme se présentait sur le seuil.
Les bras de mon oncle s’agitèrent convulsivement : on eût dit qu’il essayait de repousser un fantôme. Des cris étouffés s’échappaient de sa gorge haletante, et, ses genoux se dérobant sous lui, nous le vîmes tomber à la renverse
au milieu de la chambre, comme s’il eût été frappé d’un coup de tonnerre.
Celui qui entrait, — celui dont vous n’attendiez plus le retour, mon ami, — c’était Paul, c’était mon fiancé.
Qui ne plaira ni aux démagogues de notre époque, ni aux écrivains qui fraternisent avec eux.
Maintenant, mon jeune ami, dit la duchesse, il me reste à vous expliquer le retour providentiel de Paul et à vous remercier de l’attention flatteuse que vous avez accordée à mon histoire. Un autre, à ma place, aurait ménagé les incidents et soigné les péripéties ; mais, comme je vous l’ai fait comprendre d’abord, à quoi
bon donner des allures romanesques à un récit véritable?
Vous voyez que la Providence ne laisse pas toujours, ici bas, triompher If* crime au détriment de la vertu. Plus la justice du ciel est tardive, plus elle est éclatante. „
C’est ma première 'conclusion morale.
Nous aurons tout à l’heure à en tirer une autre, si vous voulez bien le permettre.
Mon oncle ne devait pas se relever de sa chute. A la vue du marquis, dont il avait en poche l’extrait mortuaire, et qu’il croyait bel et bien fusillé, le saisissement, l’effroi, la rage, le désespoir lui montèrent au cerveau, comme un tourbillon mortel. Paul vivant, mon mariage avait lieu, la restitution devenait inévitable.
Antoine de Sézanes ne survécut pas au renversement complet de ses criminelles espérances .
Joseph déposa sur un lit le corps inanimé
du secrétaire de Barras, et vint nous rejoindre dans une pièce voisine, où mon cousin m’avait entraînée, loin de ce lugubre spectacle.
Il nous était impossible de pleurer un trépas qui terminait toutes nos infortunes. Nous eûmes soin de ne pas flétrir la mémoire de celui que Dieu venait de frapper. Le lendemain, toutes les feuilles publiques annonçaient :•« que le secrétaire de Barras, ayant retrouvé contre toute espérance le fiancé de sa nièce, avait cté victime de sa joie, et qu’une attaque d’apoplexie foudroyante l’avait enlevé à ceux dont il venait d’assurer le bonheur. »
Après les premiers instants donnés à l’effusion de la tendresse, le marquis nous expliqua son arrivée miraculeuse. *
Vous voudrez bien vous rappeler que nous avons laissé l’ami de Frédéric Staps sur la place Bellecour , en face du terrible grognard qui l’accusait de désertion. Paul n’essaya pas de repousser les témoignagnes accablants de ses
anciens frères d’armes, qu’une destinée maudite semblait avoir conduits sur sa "toute.
On le jeta au cachot.
A peine y était-il depuis une heure, que le geôlier vint le prendre pour le mener en face du général Bonaparte.
— Monsieur, lui dit ce dernier, vôtre conduite offre des contradictions étranges, et je viens de recueillir sur cette affaire des renseignements incroyables. Comment ! vous vous battez avec courage, vous enlevez presque à vous seul une redoute ennemie; chacun vous admire, on vous met à l’ordre du jour pour ce beau fait d’armes, — et vous choisissez ce moment pour vous couvrir de honte, en désertant avec armes et bagages? 11 y a là-dessous une énigme, dont je vous prie de me donner l’explication : je n’admets pas que le même homme soit tout à la fois héroïque et lâche. *
La voix du général de vingt-six ans était brève et solennelle.
SOÜS ROBESPIERRE.
Sous la sévérité qui couvrait ce pâle visage, le marquis pouvait lire un sentiment de compassion généreuse et le désir positif de le sauver.
Paul répondit avec ta plus entière franchisa aux questions de Bonaparte.
11 lui avoua son véritable nom, le motif de son départ avec une troupe de volontaires, son désappointement, sa répugnance de servir sous les drapeaux de la République, et enfin sa fuite après la bataille de Néresheim.
— Bien! dit le général. Vous ne cherchez pas de détours, — j’aime cela, — et votre aveu sincère vous gagne ma protection. Mais il faut un exemple, Monsieur! Le conseil de guerre n’appréciera pas vos moyens de défense. Tout déserteur, vous le savez, doit être passé par les armes. Vous allez retourner au cachot. Les juges s’assemblent. Quand vous paraîtrez devant eux, ne leur dévoilez rien de ce que vous venez de me dire. Ecoutez de sang-froid votre
arrêt, puis laissez marcher les choses. Aux yeux du régiment dont vous faisiez partie, Paul Brabançon doit être châtié : je me charge de sauver le marquis de Frenelle. Mais rappelezvous que vous ôtes dorénavant à moi corps et âme.
— Oh ! je vous le jure ! s’écria Paul , qui, dans le transport de sa reconnaissance, voulut se précipiter aux genoux de Bonaparte.
Le général lui indiqua la porte, de l'autre côté de laquelle attendait le geôlier.
— Vous me remercierez plus tard, dit- il, quand j’aurai tenu ma promesse. Comptez sur moi !
Paul lut condamné, le soir même, par le conseil de guerre, et, le lendemain, au point du jour, on vint le prendre pour le conduire sur la promenade des Terreaux. f
C’était là qu’il devait être fusillé, et la crainte commençait à le saisir, en dépit des assurances formelles qu’il avait reçues de Bonaparte. On
lui enleva son habit, ou lui attacha les mains
derrière le dos et on lifi banda les veux.
Il put entendre, à trente pas de distance, résonner les armes du détachement, qui allait exécuter l’arrêt du conseil. p
En ce moment critique, l’officier choisi pour commander le feu s’approcha de Paul, sous prétexte de savoir de lui s’il n’avait pas à réclamer l’accomplissement de quelque volonté dernière, et murmura ces mots, qui rendirent l’espérance au pauvre condamné :
— ■ Les cartouches n’ont point de balles. Aussitôt après la détonation, laissez-vous choir la face en avant. Faites le mort, et n’ouvrez les yeux qu’à l’hôpital militaire, où vous recevrez votre feuille de roule.
Cela dit, l’officier retourna vers ses soldats.
Bientôt un feu de peloton put apprendre au régiment tout entier de l’armée du Rhin que le déserteur avait subi sa peine.
Deux hommes, s’approchant alors du pré-
316 U NK HISTOIRE
tendu cadavre, le placèrent sur un brancard, le couvrirent d’un drap pour le dérober aux regards des curieux, et dix minutes ne s’étaient pas écoulées, que mon cousin se vit seul dans une salle déserte de l’hôpital militaire.
II trouva d’autres vêtements à ses côtés, plus un passeport au nom de Paul de Frenelle.
En outre, il tira des poches de son nouveau costume une bourse contenant cinquante louis, avec un billet, sur lequel ces mots étaient laconiquement tracés :
« Prenez la poste, et soyez à Nice dans trois jours. »
Le marquis n’eut garde de désobéir à son libérateur. Il sortit de l’hôpital sans rencontrer d’obstacles, et courut bientôt à grandes guides vers le midi de la France.
Avant le terme désigné, il arrivait au quartier-général de l’armée d’Italie.
Déjà Bonaparte était à son poste.
SODS ROBESPIERRE. 317
— Monsieur de Frenelle, dit-il à Paul, vous êtes au nombre de mes aides-de-camp. Je me charge de vous apprendre qu’on peut toujours suivre avec honneur le drapeau de la France.
Si des misérables ont imprimé une souillure au front de la patrie, nous l’effacerons par le baptême de la gloire.
— Général, répondit Paul, je suis prêt à vous suivre, si vous l’exigez, sur le champ de bataille. Mais il y a une pauvre jeune fille à Paris qui va mourir de désespoir à la fausse nouvelle de ma condamnation.
— Ecrivez-lui, dit Bonaparte.
— J’ai la certitude que mes lettres ne lui parviennent pas.
— Alors, je vous donne un mois pour faire le voyage de Paris. Voyez le caissier militaire, et faites-vous payer d’avance un trimestre de vos appointements.
Donc, le matin même de la visite tardive du secrétaire de Barras, mon cousin descendait de
voiture à la porte de notre ancien logement du Marais. Il trouva chez le concierge la vieille gouvernante de l’abbc Maurv, que, depuis la soirée du Luxembourg, j’envoyais seule exécuter notre course journalière.
Cela vous explique l’apparition soudaine de mon fiancé, au moment où Antoine de Sézanes allait sortir.
Encore une fois la Providence avait dirigé tous ces évènements.
Barras nous mit en possession de la somme déposée par mon malheureux père entre les mains du tfaître de la famille, et nous prîmes avec Joseph le chemin de l’Italie.
A Florence, un prêtre bénit notre union.
Je n’ignorais pas le serment qui liait mon époux à Bonaparte, et, malgré certaines répugnances instinctives, je ne devais ni murmurer ni me plaindre, en voyant Paul suivre la brillante carrière du héros.
Un jour, à Vienne, Napoléon, qui avait déjà
placé sur sa tête la couronne impériale, fit appeler le marquis et le mit en présence d’un étudiant, venu d’Erfurlli, qu’on avait saisi, le poignard à la main, sur le passage de l’Empereur.
Paul frissonna de tous ses membres en reconnaissant Frédéric Staps.
— Vous m’aviez parlé, Marquis, dit Napoléon, du fanatisme de cette tête allemande, et je ne croyais vraiment pas qu’il pût se rencontrer, en dehors des maniaques ou des foift, un être capable de considérer l’assassinat comme un acte de vertu. Je viens d’interroger ce jeune homme, et je ne sais pourquoi, dans cette nature qui m’est si aveuglément hostile, quelque chose m’émeut et m’intéresse. Essayez, je vous prie, de le faire changer de résolution, — car je ne puis le laisser vivre, s’il doit profiter de ma clémence pour renouveler ses tentatives de meurtre.
Mon époux eut la douleur d’échouer devant la résolution inflexible de l’étudiant.
— Cher ami, lui dit Frédéric Staps, je ne vous donnerai jamais une parole que je ne tiendrais pas! Je remercie Dieu, qui me permet de vous revoir encore une fois en ce monde. Embrassons-nous, et laissez-môi remplir ma destinée.
Le jeune ■enthousiaste marcha sans pâlir au supplice, en criant, comme il l’avait prédit : « Vive la paix! vive l’Allemape! »
Paul resta longtemps frappé de la triste fin de son* hôte d’Erfurth.
En 1807, une blessure lui servit de prétexte pour en finir avec la carrière des armes, et nous allâmes nous enfermer dans notre vieux manoir dauphinois, racheté par nos soins, et que Napoléon, pour reconnaître les services du marquis, voulut ériger en duché.
Joseph reprit ses anciennes fonctions d’intendant.
Lorsque ce brave et digne homme vint à mourir, accablé de vieillesse, nous pleurâmes
sur sa tombe comme nous eussions pleuré sur la tombe d’un père, et nous revînmes à Paris, dans cet hôtel, que la Restauration jugea convenable de nous rendre. Quarante années d’un bonheur pur et tranquille nous firent oublier nos infortunés. Il y a deux ans que j’ai perdu mon époux. J’attends l’heure qui doit nous réunir au ciel.
Voilà mon histoire dans toute sa simplicité, mon ami. Faites-en ce qu’il vous plaira.
— J’en ferai," Duchesse, un livre plein d’intérètj dont vous aurez tout l’honneur.
— Et qui, grâce à Dieu, reprit-elle, ne sera pas infesté du levain démagogique, dont la plupart des romanciers modernes empoisonnent leurs volumes. Quand je dis démagogique, veuillez croire que je donne au mot toute sa portée. J’y accole nettement l’irréligion, la coquinerie de caractère et la licence de mœurs, comme autant de synonymes. Vous qui tenez yne plume, consacrez-la toujours à démasquer
ces misérables qui, à l’exemple de mon oncle, puisent leurs principes de morale, je ne dis plus dans la fréquentation de Voltaire, mais dans la lecture de ses œuvres.
— Voilà justement ce dont ils ne conviennent pas.
— Soyez sur, me répondit madame de Frenelle, qu’ils mentent avec effronterie. De cette origine odieuse, de cette fange philosophique sont sortis, sortent et sortiront les Antoine de Sézanes, les Robespierre, les Marrat, les Saint- Just, les démagogues passés, présents et futurs, en un mot tous les chenapans du globe.
— Chenapans est le terme doux, madame la duchesse.
— Ecrivez scélérats, et n’en parlons plus !