SCÈNE PREMIÈRE
LE CHEF DU CABINET assis à son bureau,
puis LA VICOMTESSE.
{ Un garçon de bureau remet une lettre et sort. } LE CHEF, lisant.
« Mon cher ami, je suis le plus malheureux des hommes. Mon mariage est manqué. Je perds mademoiselle de Morantais, que j'aime plus que ma vie. J'en mourrai de désespoir. Je quitte la France. Adieu. »
Ce pauvre Adolphe! il était si heureux! Il ne me dit pas commentée mariage s'est rompu...
lc!l LE DÉVOUEMENT. I
LE GARÇON DE BUREAU {annonçant. )
Madame la vicomtesse deSaint-Hérein.
LE CHEF, avec impatience.
Quel ennui! on ne peut être seul un moment... Faites entrer. // place la lettre de son ami sur son bureau. }
LA VICOMTESSE ( sttluant. )
Que je vous remercie, monsieur, de vouloir bien me donner audience!
LE CHEF [ approchant un fauteuil. )
Daignez vous asseoir, madame... En quoi puis- je vous être agréable? ( il s'assied. )
LA VICOMTESSE ( avcc hésitation. )
Ce n'est pas facile à dire, monsieur... ou du moins à dire en peu de mots. ( Elle regarde son inler locuteur qui la regarde de son côté. ) Avez- vous le temps de causer, monsieur?
LE CHEF
Oui, madaniie.( Il sonne. jBernard, je suis sorti pour une heure.
LA VICOMTESSE
Oh! c'est beaucoup, monsieur, je crains...
LE CHEF
Qui sait? D'ailleurs j'ai le temps... [regardant la pendule. ] Quatre heures.
LA VICOMTESSE
Ah! vous me supposez bavarde?
LE CHEF
Je crois, madame, que je vous entendrai avec le plus vif intérêt,
Supposons autre chose... pour causer, il faut une tcertaine liberté d'esprit; il faut se sentir à Taise, .. aurement on ne sait rien dire, moi, surtout. Si j'ai peur, je perds la tête, je brouille les mots, je parle une langue étrangère; comme cette femme d'un député à qui le roi disait : Bonjour, madame! Et qui lui répondit : Yes, Sir,., C'est très-vrai. — Eh bien! supposons que vous êtes avec moi assis dans mon salon?...
LE CHEF
Seul avec vous?
LA VICOMTESSE
Seul... que nous nous connaissons, que nous nous estimons, enfin que nous parlons des hommes et des choses de ce temps avec cette franchise, cette liberté qui naissent d'une confiance réciproque.
LE CHEF
Gela voudrait-il dire que nous allons dissimuler comme deux traîtres de mélodrame?
LA VICOMTESSE
Non, monsieur, je ne joue pas la comédie, je vous jure... je suis une femme sérieuse.
LE CHEF
Oh! pardonnez une plaisanterie...
LA VIC0MTESS6.
Permettez que je me place dans le vrai, que je vous
dise où je veux arriver; très-franchement, connaissant mes intentions, vous comprendrez ma tactique, et vous vous y prêterez sans trop de défiance.
J'ai un service à vous demander, un service d'une nature très-délicate. Il s'agit d'une amie, une amie intime, qui s'est mise dans une fausse position. Vous pouvez m'aider à l'en tirer. Voilà mon but.
Mais je ne vous connais pas, monsieur. Je viens à vous avec des renseignements incertains, contradictoires. — Vous êtes un homme féroce, un sanglier, m*a dit celui-ci. — Un autre affirme que vous êtes la bonté même... On juge si diversement les gens en place!
LE CHEF
C'est un peu le sort de tout le monde.
LA VICOMTESSE
Oh! il est bien des gens dont on ne dit que du mal. Au reste, ce sont peut-être les meilleurs. — Eh bien! nevousconnaissant pas, je ne sais comment vous aborder. De la, ce besoin de conversation que je vous ai exprimé. Si je vous disais brusquement, sans préambule : Veuillez faire ceci pour moi... il est probable que vous ne le feriez pas... 11 me semble que j'aurai plus de chances, si je fais un peu connaissance avec vous...
LE CHEF
C'est-à-dire que je suis une charade, dont vous voulez deviner le mot.
LA VICOMTESSE
Ou une citadelle autour de laquelle j'ai besoin do tourner, afin do trouver l'accès que je cherche. Vous voyez que je suis franche.
LE CHEF
Parfaitement.. . mais, prenez garde : la citadelle n'est pas bâtie sur le roc...
Ne capitulez pas trop tôt, OU je ne disrien... — Êtesvous marié, monsieur?
LE CHEF
Fort peu, madame... — Et vous?
LA COMTESSE, vivemeïit.
Beaucoup, monsieur,
LE CHEF
Oh! vous avancez ce mot comme un bouclier... C'est pourtant moi qui suis sur la défensive.
LA VICOMTESSE
Ma question est peut-être indiscrète... mais c'est qu'il y a tant de différence entre un homme marié et un célibataire!...
LE CHEF
Pour suivre votre comparaison, Thomme marié, c'est une forteresse où il y a une garnison, tandis que, chez le célibataire, il y en a quelquefois plus d'une.
LA VICOMTESSE, riant.
Laissez là mes comparaisons, qui sont stupides... Et surtout n'allez pas vous imaginer qu'on veuille vous corrompre par un mariage... J'avais pensé k votre femme, parce que les femmes comprennent mieux que les hommes certaines positions.
LE CHEF
N'êtes-vous pas là pour aider mon intelligence
Soil, On dit que votre ministre est un homme très-habile, très-spirituel, très-fin surtout?
LE CHEF
Vous voulez savoir ses défauts? Je ne puis pas en conscience...
LA COMTESSE
Oh! je vous les dirai bien moi-môme... on dit que c'est un vrai Machiavel.
LE CHEF
Qu'entendez-vous par Ik?
LA VICOMTESSE
Ce qu'on entend par un Machiavel? Je ne sais trop, moi, je ne suis pas une savante, une madame de Staël. Mais enfin Machiavel ne veut dire rien de bon. Par exemple, n'est-ce pas une infamie que d'avoir priscette pauvre princesse, de l'avoir enfermée dans un château fort?...
LE CHEF
Que vouliez-vous donc que l'on fît? qu'on la laissAt courir les champs, exciter les paysans, allumer la guerre civile?
LA VICOMTESSE
Non, mais on pouvait faire semblant de la vouloir prendre, afin de î'etfrayer... elle se serait en allée.
LE CHEF
Ehl l'on faisait semblant depuis plusieurs mois, et elle ne s'en allait pas.
LA. VICOMTESSE
Ou, si ron était obligé de Tarrêter, il fallait la faire conduire tout droit à la frontière.
LE CHEF
Pour qu elle revînt quelques jours après.
LA VICOMTESSE, liaussant Les épaules.
Vous croyez aussi qu'elle serait revenue?
LE CHEF
Madame, j'ai entendu parler dune femme qui avait subi cinq fois l'opération césarienne. Le docteur Dubois lui dit : «A la sixième, tu mourras. » Neuf mois après, la malheureuse...
LA VICOMTESSE
Une femme du peuple.
LE CHEF, ironiquement.
C'est vrai... les grandes dames n'ont pas de ces faiblesses.
LA VICOMTESSE
Quelle indignité! vous aussi! Je croyais qu'il n'y avait que vos... Machiavel qui pussent supposer une pareille horreur... — Ce n'est pas assez d'être arrêtée, enfermée... Cette pauvre princesse! il faut encore que la calomnie... car c'est une calomnie, n'est-ce pas, monsieur?... Voyons, soyez [honnête homme, dites-moi la vérité.
LE CHEF froidement.
Je vous jure, madame, qu'en prenant la princesse on a fait deux prisonniers. Tenez... [il lui présente une dépéché] lisez plutôt...
ilxd LE DÉVOUEMENT.
LA VICOMTESSE (après avoir lu.) On ne m'avait donc pas trompée !.. Oh ! c'est à en mourir de honte!... Une princesse! capable d'une telle infamie * !...
LE CHEF
N'êtes- VOUS pas un peu bien sévère, madame? Il faut se mettre k la place des personnes, pour les juger. Une faiblesse est quelquefois excusable, surtout dans une jeune veuve, l'eut-être aussi est-ce une surprise : un chef de partisans en jupons est exposé à bien des accidents. ..Et si c'était un acte d'héroïsme par hasard? J'imagine sur ce sujet un roman fort intéressant que j'écrirai quelque jour.
LA VICOMTESSE
Allons donc! c'est une abomination! Une femma comme elle, se devait à ses enfants, dont elle a compromis la légitimité; elle se devait à son parti. La belle aventure, pour nous, qui sommes mères de famille, qui avons des filles à marier, auxquelles nous avons appris h aimer, à vénérer comme auguste, une femme qui... Grand Dieu! que vont-elles penser, quand elles apprendront?... Est-ce que votre gouvernement ne devait pas garder pour lui cet affreux secret?
* A cette époque, il n'avait pas encore été question du Mariage skcret, publié seulement en 1853. En rapportant celte conversation, nous avons voulu démasquer les faux dévouements dont les princes sont toujours dupes, et non réveiller une opinion alors accréditée sur la prisonnière de Blaye, (jui a droit à tous nos éfjards. Elle est (naintenant liors de la scène politique, et vil honorable*luenl à l'étranger, remplissant ses devoirs de famille, au njilieu des jouissances d'un luxe délicat, et protégeant les arls qu'elle aime comme autrefois.
Les gouvernements cachent leurs fautes... mais celles de leurs ennemis. . . ce serait bien évangélique. . , Les gouvernements ne sont pas des saints.
LA VICOMTESSE
C'est égal, si j'avais une nièce dans ce cas... il me semble queje saurais me taire, pour l'honneur do ma famille.
LE CHEF
Vous oubliez la raison d'État.
LA VICOMTESSE
Toutes les mauvaises actions ont leur raison... Et malheureusement, les bonnes sont quelquefois des sottises. Ce monde est si étrange! on ne dit jamais si l'on fait bien ou mal. Tenez, j'ai une amie, dont je vous parlais tout à l'heure, madame de Morantais... LE CHEF avec intérêt.
Madame de Morantais.
LA VICOMTESSE
Née d'Estival, une des plus anciennes familles de France. Elle est fort attachée, comme tous les siens, a la branche aînée, par tradition de famille, par reconnaissance. Malheureusement elle ne sait pas résister à son premier mouvement. Et puis, trop d'imagination pour une femme. Elle a lu avec attendrissement, avec envie, dans les mémoires sur la révolution de 89, toutes ces belles histoires de dévouement qu'on a tant racontées de 1815 à 1830 et si bien escomptées! « quel bonheur! disait-elle, quel orgueil de voir son nom parmi ces noms célèbres! » Vous devinez le reste : au premier bruit de l'arrestation, sa tête se monte; elle écrit
1Z|2 LE DÉUOUEMENT.
à voire minisire, elle écrit à toul le monde, aux journaux même, qu'elle veut aller partager la captivité de l'auguste victime. Vous avez sa lettre dans vos cartons.
LE CHEF, qui a cherché dans un dossier.
En effet, madame... Eh bien! je suis heureux de vous apprendre que madame de Morantais a été autorisée à se rendre auprès de la princesse. Elle a dû en recevoir l'avis...
LA VICOMTESSE
Eh! je lésais... Elle a cette autorisation.
LE CHEF
Eh bien?
LA VICOMTESSE
Vous ne comprenez pas? Votre femme comprendrait, si vous étiez marié.
LE CHEF
J'ai peut-être deviné... mais puis-je croire que votre noble amie, si dévouée il y a huit jours, le soit moins aujourd'hui, parce qu'elle a appris que l'illustre prisonnière a plus besoin de consolation?
LA VICOMTESSE
Bon Dieu! elle est tout aussi dévouée... mais la situation n'est plus la même... Comment voulez-vous qu'une grande dame., très-dévote, mère de deux demoiselles de dix-neuf ans, s'en aille assister k un... événemtint aussi scandaleux. On est dévouée, mais on ne veut pas être ridicule.
LE CHEF
Cependant si elle reste à Paris, on pourra la trouver ridicule, et pas du tout dévouée.
LE DÉVOl'EMENT. lUo
LA VICOMTESSE
Nous parlerons de cela tout a llieure. Je vous explique la position de mon amie. Elle a un mari. Quand elle s'est mis en tête ce beau dévouement, elle ne la pas consulté; ce n est pas l'usage dans sa famille; d'ailleurs il était absent. C'est un militaire,, un homme violent. Je crains tout de sa part.
LE CHEF
Il me semble, madame, que vous exagérez, madame de Morantais veut aller la... M. de Morantais ne le veut pas, madame reste chez elle... et tout est dit.
LA VICOMTESSE
C'est-a-dire que mon amie va se résigner à passer pour une femme qui obéit a son mari... Une d'Estival! quelle humiliation! et puis quel avenir! Vous ne savez donc pas qu'une femme, qui obéit une fois a son mari, est obligée à tout jamais...
LE CHEF
Ah! on a vu des femmes...
LA VICOMTESSE
Se relever un peu, je le sais; mais un ressort qui a plié n'est jamais solide. — Mon amie pourrait, me direz-vous, renoncer d'elle-même à ce voyage; mais quel motif alléguer? Sa demande a été publiée. 11 faudra qu'elle dise pourquoi elle n'use pas de votre autorisation... or, peut-elle le dire? Est-il possible de convenir qu'il y a quelque vérité dans vos assertions? car vous devez comprendre que, nous autres, nous nierons obstinément, toujours, jusqu'à la mort.
Même si la mère en convient?
KlU LE DÉVOUEMENT.
LA VICOMTESSE
Aveu supposé, enfant supposé, témoins subornés... Oh! nous avons aussi notre raison d'État, Mais revenons a mon amie : qu elle use ou qu'elle n'use pas do votre permission, elle est compromise, ridicule. 11 faut donc que nous imaginions un moyen de la tirer d'embarras.
LE CHEF
Sans lui ravir les honneurs de son dévouement?
LA VICOMTESSE
Bien entendu.
LE CHEF
Je vous écoute... car, ce moyen, vous l'avez trouvé?
LA VICOMTESSE
Je le crois. Vous avez accordé une permission. Vous écrivez une seconde lettre pour la retirer.... Vous avez des motifs ( on en trouve toujours ), des motifs graves d'interdire à madame de ftlorantais la compagnie de la princesse.
LE CHEF
Fort bien. Pour que votre amie ne soit ni compromise, ni ridicule, le gouvernement va se compromettre et faire rire a ses dépens. Elle aura les honneurs du dévouement sans sortir de chez elle; il aura l'odieux delà tyrannie, de la persécution... c'est ingénieux; mais je doute que mon ministre...
Bah! si vous le voulez bien... qu'importe qu'on se
moque un peude votre gouvernement? Quand il s'agit dune femme aussi respectable...
( On entend sonner. ) LE CHEF, se levant.
Ah! le ministre me demande... Voulez-vous, madame, que je lui soumette votre proposition?
LA VICOMTESSE
Si cela est nécessaire.
LE CHEF
Daignez m'attendre un moment.
( En sortant, il fait glisser à dessein la lettre de son ami de manière qu'elle tombe aux pieds de la vicomtesse, )