‹ Une instruction criminelleChapitre 3 sur 7 · A CONCIBIIGBRIE · texte numérisé non relu

A CONCIBIIGBRIE

tîon due à Susse était récente, et qui s'y trouTait fixé par de ]a colle ; il en prit un fragment assez long pour écrire et assez petit pour tenir dans son oreille. Ces préparatifs terminés avec la rapidité, la sécurité d'exécution particulière aux vieux forçats, qui sont adroits comme des singes, Jacques Col* lin s'assit sur le bord de son lit et se mit à méditer ses instructions pour Asie, avec la certitude de la trouver sur son chemin, tant il comptait sur le génie de cette femme.

— Dans mon interrogatoire sommaire , se disait-il, j'ai fait l'Espagnol parlant mal le français, se réclamant de son ambassadeur, alléguant les privilèges diplomatiques et ne comprenant rien à ce qu'on lui demandait, tout cela bien scandé par des faiblesses, par des points d'orgue, des soupirs, enfin toutes les balançoires d'un mourant. Restons sur ce terrain. Mes papiers sont en règle. Asie et moi nous mangerons bien M. Camusot, il n'est pas fort. Pensons donc à Lucien ; il s'agit de lui refaire le moral, il faut arriver à cet enfant à tout prix, lui tracer un plan de conduite, autrement il va se livrer, me livrer

et tout perdre!... Avant son interrogatoire, il doit avoir été seriné. Puis il me faut des témoins qui maintiennent mon étal de prêtre.

Telle était la situation morale et physique des deux prévenus dont le sort dépendait en ce moment de M. Camusot, juge d'instruction au tribunal de première instance de la Seine, souverain arbitre, pendant le temps que lui donnait le code criminel, des plus petits détails de leur existence ; car lui seul pouvait permettre que Faumônier, le médecin de la Conciergerie ou qui que ce soit communiquât avec eux.

C« qn'cst un Juge dlnatmetion * Tnsag* de ceux qui n'en

•ni f»m*

Aucune puissance humaine, ni le roi, ni le garde des sceaux, ni le premier ministre ne peuvent empiéter sur le pouvoir d'un juge d'instruction : rien ne l'arrête, rien ne lui commande. C'est un souverain soumis uniquement à sa conscience et à la loi . En ce moment où philosophes, philanthropes et publicistes sont incessamment occupés à diminuer tous

les pouvoirs sociaux, le droit conféré par nos lois aux juges d'instruction est devenu l'objet d'attaques d'autant plus terribles qu'elles sont presque justifiées par ce droit, qui, disons-le, est exorbitant. Néanmoins, pour tout homme sensé, ce pouvoir doit rester sans atteinte ; on peut, dans certains cas, en adoucir l'exercice par un large emploi de la caution ; mais la société, déjà bien ébranlée par l'inintelligence et par la faiblesse du jury (magistrature auguste et suprême, qui ne devrait être confiée qu'à des notabilités élues), serait menacée de ruine, si l'on brisait cette colonne qui soutient tout notre droit criminel. L'arrestation préventive est une de ces facultés terribles, nécessaires, dont le danger social est contrebalancé par sa grandeur même. D'ailleurs, se défier de la magistrature est un commencement de dissolution sociale. Détruisez l'institution, reconstruisez-la sur d'autres bases; demandez, comme avant la révolution, d'immenses garanties de fortune à la magistrature; mais, croyez-y ! n'en faites pas l'image de là société pour y insulter.

Aujourd'hui le magistrat, payé comme un

hà cancitftftiRiB. 59

foDctionnaire, pauvre pour la plupart du temps, a troqué sa dignité d*autrefois contre une morgue qui semble intolérable à tous les égaux qu'on lui a faits ; car la morgue est une dignité qui n'a pas de point d'appui. Là git le vice de l'institution actuelle. Si la France était divisée en dix ressorts, on pourrait relever la magistrature en exigeant d'elle de grandes fortunes, ce qui devient impossible avec vingtsix ressorts. La seule amélioration réelle à réelamer dans l'exercice du pouvoir confié au juge d'instruction, c'est la réhabilitation de la maison d*arrét. L'état de prévention devrait n'apporter aucun changement dans les habitudes des individus. Les maisons d'arrêt devraient, à Paris, être construites, meublées et disposées de manière à modifier profondément les idées du public sur la situation des prévenus. La loi est bonne, elle est nécessaire; l'exécution en est mauvaise, et les mœurs jugent les lois d'après la manière dont elles s'exécutent. L'opinion publique^ en France, condamne les prévenus et réba-bilite les accusés par une inexplicable contradiction. Peut-être est-ce le résultat de

Tesprît essentiellement frondeur du Français.

Cette inconséquence du public parisien fut un des motifs qui contribuèrent à la catastrophe de ce drame ; ce fut même, comme on le verra, Tun des plus puissants. Pour être dans le secret des scènes terribles qui se jouent dans le cabinet d'un juge d'instruction; pour bien connaître la situation respective des deux parties belligérantes, les prévenus et la justice, dont la lutte a pour objet le secret gardé par ceux-ci contre la curiosité du juge, si bien nommé le curieux dans Targot des prisons, on ne doit jamais oublier que les prévenus mis au secret ignorent tout ce que disent les sept à huit publics qui forment le public, tout ce que savent la police, la justice, et le peu que les journaux publient des circonstances du crime* Aussi, donner à des prévenus un avis comme celui que Jacques CoUin venait de recevoir par Asie sur l'arrestation de Lucien, est-ce jeter une corde à un homme qui se noie. On va voir échouer, par cette raison, une tentative qui certes, sans cette communication, eût

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perdu le forçat. Ces termes une fois bien poses, les gens les moins faciles h s'émouvoir vont être effrayés de ce que produisent ces trois causes de terreur : la séquestration, le silence et le remords.

Le Jn^e d*ias<metiou dans r«iitlMirra».

M* Gamusot, gendre d'un des huissiers du cabinet du roi, trop connu déjà pour expliquer ses alliances et sa position, se trouvait en ce moment dans une perplexité presque égale à celle de Carlos Herrera, relativement à Finstructioh qui lui était confiée. Naguère président d'un tribunal du ressort, il avait été tiré de cette position et appelé juge h Paris, Tune des places les plus enviées en magistrature, par la protection de la célèbre

LA GOIfCIBlIfiBBIE. êS

duchesse de Bfaufrigneuse, dont le mari, me- Din da Dauphin et colonel d'un des régiments de cavalerie de la garde royale, était autant en faveur auprès du roi qu'elle l'était auprès de Madame. Pour un très-léger service rendu, nais capital pour la duchesse, lors de la plainte en faux portée contre le jeune comte d'Esgrignon par un banquier d'Alen^n, de simple juge en province il avait passé président, et de président juge d'instruction à Paris.

Depuis dix-huit mois qu'il siégeait dans le tribunal le plus important du royaume, il avait déjà pu , sur la recommandation de la duchesse de Maufrigneuse, se prêter aux vues d'uHe grande dame non moins puissante, la marquise d'Espard; mais il avait éehoaé.

Lucien, comme on Ta dit au début de cette seène, pour se venger de madame d'Espard qui voulait faire interdire son mari, put rétablir la vérité des faits aux yeux du procureur général et du comte de Sérizy. Ces deux hautes puissances une fois réunies aux amis du marquis d'Espard, la femme n'avait échappé que par la clémence de son mari au blâme du tribunal. La veille, en apprenant

l'arrestation de Lucien, la marquise d'Ëspard avait envoyé son beau-frère, le clîevalier d'Ëspard, chez madame Gamusot. Madame Gamusot était allée incontinent faire une visite à rillustre marquise. Au moment du diner, de retour chez elle, elle avait pris à part son mari dans sa chambre à coucher.

— Si tu peux envoyer ce petit fat de Lucien de Rubempré en cour d'assises, qu'on obtienne une condamnation contre lui, lui dit-elle à l'oreille, tu seras conseiller à la cour royale...

— Et comment?

— Madame d'Espard voudrait voir tomber la tête de ce pauvre jeune homme. J'ai eu froid dans le dos en écoutant parler une haine de jolie femme.

— Ne te mêle pas des affaires du Palais , répondit Gamusot à sa femme.

-— Moi, m'en mêler? reprit-elle. Un tiers aurait pu nous entendre, il n'aurait pas su ce dont il s'agissait. La marquise et moi, nous avons été l'une et l'autre aussi délicieusement hypocrites que tu l'es avec moi dans ce moment. Elle voulait me remercier de tes

LA COlfCIEBCrBftII. 65

bons offices dans son affaire, en me disant que, mal^é Finsuccès, elle en était recon> naissante. £lle m'a parlé de la terrible mission que la loi vous donne. « C'est affreux d'avoir à envoyer un homme à l'échafaud, mais celui-là ! c'est faire justice !... etc. )>£lle a déploré qu'un si beau jeune homme, amené par sa cousine, madame du Chatelet, à Paris, eut si mal tourné. « C'est là, disait-elle, où les mauvaises femmes, comme une Coralie, une Esther, mènent les jeunes gens assez corrompus pour partager avec elles d'ignobles profits. » Enfin de belles tirades sur la charité, sur la religion ! Madame du Chatelet lui avait dit que Lucien méritait mille morts, pour avoir failli tuer sa sœur et sa mère...

Elle a parlé d'une vacance à la cour royale, elle connaissait le garde des sceaux. <; Votre mari, madame, a une belle occasion de se distinguer ! » a-t-elle dit en finissant. Et voilà.

— Nous nous distinguons tous les jours, en faisant notre devoir, dît Camusot.

— Tu iras loin, si tu es magistrat partout, même avec ta femme! s'écria madame Ca*

66 PBBHIÈRB PARTIE.

musot. Tiens, je t'ai cru niais, aujourd'hui je t'admire. . .

Le ma^strat eut sur les lèvres un de ces sourires qui n'appartiennent qu'i eux, comme celui des danseuses n'est qu'à elles.

— Madame, puis-je entrer? demanda la femme de chambre.

— Que me voulez-vous ? lui dit sa maitresse.

— Madame, la première femme de madame la duchesse de Maufrigneuse est venue ici pendant l'absence de madame, et prie madame, de la part de sa maîtresse, de venir à l'hôtel de Cadignan, toute a£Faire cessante.

— Qu'on retarde le diner, dit la femme du juge, en pensant que le cocher du fiacre qui l'avait amenée attendait son payement.

Elle remit son chapeau, remonta dans le fiacre, et fut dans vingt minutes à l'hôtel de Cadignan. Madame Gamusot, introduite par les petites entrées, resta pendant dix minutes seule dans un boudoir attenant à la chambre à coucher de la duchesse, qui se montra resplendissante, car elle partait à Saint-Gloud , où l'appelait une invitation à la cour.

LA eOlfCIKRGBIlIE. 67

— Ma petite, entre nous, deux mats suffisent.

— Oui, madame la duchesse.

— Lucien de Rubempré est arrêté, votre mari instruit l'affaire, je garantis Finnocence de ce pauvre enfant; quil soit libre avant vingt-quatre heures. Ce n'est pas tout. Quelqu'un veut voir Lucien demain secrètement dans sa prison; votre mari pourra, s'il le veut, être présent, pourvu qu'il ne se laisse pas apercevoir... Je suis fidèle à ceux qui me servent, vous le savez. Le roi espère beaucoup du courage de ses magistrats dans les circonstances graves où il va se trouver bientôt ; je mettrai votre mari en avant, je le recommanderai comme un homme dévoué au roi, fallut-il risquer sa tète. Notre Camusot sera d'abord conseiller, puis premier président n'importe où... Adieu... je suis attendue, vous m'excusez, n'est-ce pas? Vous n'obligez pas seulement le procureur général, qui dans cette affaire ne peut pas se prononcer ; vous sauvez encore la vie à une femme qui se meurt, à madame de Sérizy. Ainsi vous ne manquerez pas d'appuis... Allons, vous voyez

69 PRinifeRK PARTIE.

ma confiance, je n'ai pas besoin de vous recommander... vous savez î

Elle se mit un doigt sur les lèvres et disparut.

— Et moi qui n*ai pas pu lui dire que la marquise d'Espard veut voir Lucien sur l'échafaud ! pensait la femme du magistrat en regagnant son fiacre.

Elle arriva dans une telle anxiété, qu*en la voyant le juge lui dit :

— Amélie, qu'as-tu ?. . .

— Nous sommes pris entre deux feux...

Elle raconta son entrevue avec la duchesse

en parlant à l'oreille de son mari, tant elle craignait que sa femme de chambre n'écoutât à la porte.

— Laquelle des deux est la plus puissante ?

dit-elle en terminant. La marquise a failli te compromettre dans la sotte affaire de la demande en interdiction de son mari, tandis que nous devons tout à la duchesse. L'une m'a fait des promesses vagues; tandis que l'autre a dit : « Vous serez conseiller d'abord, premier président ensuite ! ... » Dieu me garde de te donner un conseil, je ne me mêlerai

LA COIfCIEBGERfB. C9

jamais des aifaires du Palais ; mais je dois te rapporter fidèlement ce qui se dit à la cour et ce qu'on y prépare.

— Tu ne sais pas, Amélie, ce que le préfet de police m'a envoyé ce matin, et par qui ?

par un des hommes les plus importants de la police générale du royaume, le Bibi-Lupin delà politique, qui m'a dit que TÉtat avait des intérêts secrets dans ce procès. Dînons et allons aux Variétés... nous causerons cette nuit, dans le silence du cabinet, de tout ceci; car j'aurai besoin de ton intelligence , celle du juge ne suffit peut-être pas.

Co*nni« %««i les ehwnbr«« A oo«eh«» «aat soavaat d«« elumikres de délibérations.

Les neuf dixièmes des magistrats nieront rinfluence de la femme sur le mari en semblable occurrence ; mais , si c'est là Tune des plus fortes exceptions sociales , on peut faire observer qu'elle est vraie quoique accidentelle. Le magistrat est comme le prêtre, à Paris surtout, où se trouve Félite de la magistrature : il parle rarement des affaires du Palais, à moins qu'elles ne soient à l'état de chose jugée. Les femmes de magistrats, nonseulement affectent de ne jamais rien savoir ,

LA COnClBKGCKII. 71

mais encoreelles ont toutes assez le sentiment des convenances pour deviner qu'elles nuiraient à leurs maris, si, quand elles sont instruites de quelque secret , elles le laissaient voir.

Néanmoins, dans les grandes occasions où il s'agit d'avancement d'après tel ou tel parti pris, beaucoup de fenmies ont assisté, comme Amélie, à la délibération du magistrat. Enfin, ces «exceptions , d'autant plus niables qu'elles sont toujours inconnues, dépendent entièrement de la manière dont la lutte entre deux caractères s'est accomplie au sein d'un ménage. Or , madame Camusot dominait entièrement son mari. Quand tout dormit chez eux , le magistrat et sa femme s'assirent au bureau sur lequel le juge avait déjà classé les pièces de l'affaire .

— Voici les notes que le préfet de police m'a fait remettre, sur ma demande d'ailleurs, dit Camusot :

l'abbé CARLOS RERRERA.

<( Cet individu est certainement le nommé

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Jacques Gollin dit Trompela-Mort , dont la dernière arrestation remonte à Tannée 4849, et fut opérée au domicile d'une dame Vauquer, tenant pension bourgeoise rue Neuve Sainte-Geneviève, et où il demeurait caché sous le nom de Vautrin. »

£n marge , on lisait de la main du préfet de police :

u Ordre a été transmis par le télégraphe à u Bibi-Lupin , chef de la sûreté , de revenir «c immédiatement pour aider à la confronta- » tion, car il connaît personnellement Jacu ques Collin , qu'il a fait arrêter en 4819 » avec le concours d'une demoiselle Michon- « neau. »

« Les pensionnaires qui logeaient dans la maison Vauquer existent encore et peuvent être cités pour établir l'identité.

» Le soi-disant Carlos Herrera est l'ami intime, le conseiller de M. Lucien de Rubempré, à qui, pendant trois ans, il a fourni des sommes considérables, évidemment provenues de vols.

tA CONCIEBGIRIE. 73

« Cette solidarité , si l'on établit l'identité du soi-disant Espagnol et de Jacques CoUin, sera la condamnation du sieur Lucien de Rubempré.

« La mort subite de l'agent Peyrade est due à un empoisonnement consommé par Jacques CoUin, par Rubempré ou leurs affidés. La raison de cet assassinat vient de ce que l'agent était depuis longtemps sur les traces de ces deux habiles criminels. »

En marge, le magistrat montra cette phrase écrite par le préfet de police lui-même :

tt Ceci est k ma connaissance personnelle, « et j'ai la certitude que le sieur Lucien de u Rubempré s'est indignement joué de Sa u Seigneurie le comte de Sérizy et de M. le « procureur général. »

— Qu'en dis-tu, Amélie?

— Cest effrayant!... répondit la femme du juge. Achève donc !

— « La substitution du prêtre espagnol au forçat Collin est le résultat de quelque crime

URB IRSTRUCTIOlf CRIMIRELLE. 7

74 PRSHIÈRE PARTIE.

phts habilement commis que eelul par lequel Cogniard s*est fait comte de Sainte^fiélëne. »

LUCIEN DE RUBEKPRÉ.

a Luden Chardon , fils d'un apothicaire d^Ângouléine, et dont la mère est une demoîsd\e de Rubemprë , doit à une ordonnance du roi le droit de porter le nom de Rubemprë. Cette ordonnance a étë accordëe à la sollicitation de la duchesse de Maufrigneuse et de M. te comte de Sërizy.

<c En i82., ce jeune homme est venu à Paris sans aucun moyen d'existence, k la suite de madame la comtesse Sixte du Chatelet, alors madame de Bargeton , cousine de madame d'Espard.

<( Ingrat envers madame de Bargeton , il a vécu maritalement avec une demoiselle Coralie, dëcëdée actrice du Gymnase, qui a quitte pourluiM. Camusot, marchand de soieries de la rue des Bourdonnais.

4( Bientôt, plonge dans la misère par l'insiEffisance des secours que l«i donnait cette

Là. GOIfCIZMXBU. 75

aetriee, il a compromis gravemeat soo honorable beau-frère , imprimeur à Angouléme »

en émettant de faux billets pour le payement desquels David Sëchard fut arrêté pendant un court séjour dudit Lucien à Angouléme.

« Cette affaire a déterminé la fuite de Rubempré, qui subitement a reparu à Paris avec l'abbé Carlos Herrera.

« Sans moyens d'existence connus, le sieur Lucien a dépensé , en moyenne , durant les trois premières années de son second séjour à Paris» environ trois cent miUe francs qu'il n'a pu tenir que du soi-disant abbé Carlos fierran, mais k quel titre?

u II a, en outre» récemment employé plus d'un million à l'achat de la terre de Rubempré, pour obéir h une condition mise à son mariage avec mademoiselle Clotilde de Grandlieu. La rupture de ce mariage tient à ce que la famille Grandiieu , à laquelle le sieur Lucien avait dit tenir ces sommes de son beaufrère et de sa sœur , a fait prendre des informations auprès des respectables époux Séchard, notamment par l'avoué Derville : et non-seulement ils ignoraient ces acquisitions,

76 PEKHlkRX PARTIE.

mais encore ils croyaient Lucien excessivement endetté.

«c D'ailleurs la succession recueillie par les ëpoux Séchard consiste en immeubles; et Taisent comptant, suivant leur déclaration , montait à peine à deux cent mille francs.

« Lucien vivait secrètement avec Esther Gobseck ; il est donc certain que toutes les profusions du baron de Nucingen, protecteur de cette demoiselle, ont été remises audit Lucien.

«t Lucien et son compagnon le forçat ont pu se soutenir plus longtemps que Cogniard en face du monde, en tirant leurs ressources de la prostitution de ladite Esther , autrefois fiUB soumise, n

Oe la poliee et 4« ass eariona.

 Paris , la police a des dossiers, presque toujours exacts, sur toutes les familles et sur tous les individus dont la vie est suspecte , dont les actions sont répréhensibles. Elle n'ignore rien de toutes les déviations. Ce calepin universel, bilan des consciences, est aussi bien tenu que Test celui de la Banque de. France sur les fortunes. De même que la Banque pointe les plus légers retards, en fait de payement, soupèse tous les crédits, estime

78 PREHifeRS PARTIE.

les capitalistes, suit de l'œil leurs opérations ; de même fait la police pour Thonnétetë des citoyens. En ceci , comme au Palais , Tinnocence n'a rien à craindre, cette action ne s'exerce que sur les fautes. Quelque haut placée que soit une famille , elle ne saurait se garantir de cette Providence sociale. La discrétion est d'ailleurs égale à l'étendue de ce pouvoir.

Cette immense quantité de procès-verbaux des commissaires de police, de rapports , de notes, de dossiers , cet océan de renseignements dort immobile, profond et calme comme la mer. Qu'un accident éclate, que le délit ou le crime se dressent , la justice fait un appel à la police; et aussitôt , s'il existe un dossier sur les inculpés, le juge en prend oonnaîssance. Ces dossiers, où les antécédents sont analysés, ne sont que des renseignements qui meurent entre les murailles du palais ; la justice n'en peut faire aucun usage légal , elle s'en éclaire, elle s'en sert, voilà tout. Ces cartons fournissent en quelque sorte l'envers de la tapisserie des crimes, leurs causes premières, et presque toujours inédites. Aucun jury

LA COlTCIEBfiEBIE, 79

D'y croirait, le pays tout entier se soirièveniit d'indignation, si l'on en excipait dans le procès oral de la cour d'assises.

C'est enfin la vérité condamnée à rester dans son puits, comme partout et toujours. Il n'est pas de magistrat , après douze ans de pratique à Paris , qui ne sache que la cour d'assises, la police correctionnelle cachent la Bioitlé de ces infamies, qui sont comme le lit sur lequd a couvé pendant longtemps le crirne, et qui n'avoue que la justice ne punit pas la moitié des attentats commis. Si le pu* blie pouvait eonnaitre jusqu'où va la discrétion des employés de la police qui ont de h mémoire , elle révérerait ces braves gens à l'égal des Cheverus. On croit la police astucieuse, machiavélique , elle est d'une excesr sive bénignité; seulement, elle écoute les passions dans leur paroxysme , elle reçoit les délations et garde toutes ses notes. Elle n'est qu'épouvantable d'un côté. Ce qu'elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais, en politique, elle est aussi cruelle, aussi partiale que feu l'inquisition.

— Laissons cela , dit le juge en remettant

80 PRBXiftRX PARTIE.

les notes dans le dossier, c*est un secret entre la police et la justice, le juge verra ce que cela vaut ; mais M. et madame Camusot n'en ont jamais rien su.

— As-tu besoin de me répéter cela ? dit madame Camusot.

— Lucien est coupable , reprit le juge , mais de quoi?

— Un homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse, par la comtesse de Sérizy, par Clotilde de Grandlieu n'est pas coupable, répondit Amélie ; l'autre doit avoir tout fait.

— Mais Lucien est complice ! s'écria Camusot.

— Veux -tu m'en croire? dit Amélie, rends le prêtre à la diplomatie dont il est le plus bel ornement, innocente ce petit misérable, et trouve d'autres coupables...

— Comme tu y vas ! répondit le juge en souriant. Les femmes tendent au but à travers les lois, comme les oiseaux que rien n'arrête dans l'air.

— Mais, reprit Amélie , diplomate ou forçat, l'abbé Carlos te désignera quelqu'un pour se tirer d'affaire.

LA COIfCIKBGEBIB. 81

— Je ne suis qu*UD bonnet, tu es la tête, dit Camusot à sa femme.

— Eh bien ! la délibération est close, viens embrasser ta Mélie, il est une heure...

Et madame Camusot alla se coucher, en laissant son mari mettre ses papiers et ses idées en ordre pour les interrogatoires h faire subir le lendemain aux deux prévenus.

Ua ptwdvit à» paUis.

Donc, pendant que les paniers k salade amenaient Jacques Collin et Lucien à la Conciergerie, le juge d'instruction, après avoir déjeuné toutefois, traversait Paris à pied, selon la simplicité de mœurs adoptée par les magistrats parisiens, pour se rendre & son cabinet, où déjà toutes les pièces de l'affaire étaient arrivées. Voici comment.

Tous les juges d'instruction ont un commis greffier, espèce de secrétaire judiciaire assermenté, dont la race se perpétue sans

LA coNcmeEBii. 88

primes 9 sans encouragements, qui produit toujours d'excellents sujets , chez lesquels le muUsme est naturel et absolu. L'on ignore au Palais, depuis l'origine des parlements jusqu'aujourd'hui, l'exemple d'une indiscrétion eommise par le greffier-oommis aux instructions judicinres. Gentil a vendu la quittance donnée à Semblançay par Louise de Savoie , un commis de la guerre a vendu à Gzernicheff le phiB de la campagne de Russie ; tous ees traîtres étaient p'ius ou moins riches. La perspective d'une place au Palais, celle du greffe, la conscience du méttar suffisent pour rendre le commis-greffier d'un juge d'instruction le rival heureux de la tombe , car la tombe es^ devenue indiscrète depuis les progrès de la chimie. Cet employé, c'est la plume même du juge.

Beaucoup de gens comprendront qu'on soit l'arbre de la machine et se demanderont comment on peut en rester l'écrou; mais l'écrou se trouve heureux, peut-être a-t-il peur de la machine. Le greffier de Gamusot, jeune homme de vingt-deux ans, nommé Goquart, était venu le matin prendre toutes les

84 PRIKliRS PABTU.

pièces et les notes du juge, et il les avait déjà préparées dans le cabinet, quand le magistrat allait flânant le long des quais, regardant des curiosités dans les boutiques , et se demandant à lui-même : u Comment s'y prendre avec un gaillard aussi fort que Jacques Collin , en supposant que ce soit lui? Le chef de la sûreté le reconnaîtra, je dois avoir l'air de faire mon métier, ne fût-ce que pour la police ! Je vois tant d'impossibilités, que le mieux serait d'éclairer la marquise et la duchesse, en leur montrant les notes de la police , et je vengerai mon père à qui Lucien a pris Goralie...

En découvrant de si noirs scélérats, mon habileté sera proclamée, et Lucien sera bientôt renié par tous ses amis. Allons , l'interrogatoire en décidera. »

Le juge entra chez un marchand de curiosités, attiré par une horloge de Boule.

UlM illflu«B««.

u Ne pas mentir à ma conscience et servir les deux grandes dames , voilà un chefd'œuvre d'habileté , » pensait- il.

— Tiens, vous aussi, M. le procureur général, dit Gamusot à haute voix , vous cherchez des médailles !

— C'est le goût de presque tous les justiciards, répondit en riant le comte de Grandville , à cause des revers.

Et, après avoir regardé la boutique pendant

86 PBIHiftBB PARTIS.

quelques instants comme s'il y achevait son examen, il emmena Gamusot le long du quai, sans que Gamusot pût croire à autre chose qu*à un hasard.

— Vous allez interroger ce matin M. de Rubempré? dit le procureur général. Pauvre jeune homme ! je l'aimais.. .

— Il y a bien des charges contre lui , dit Gamusot.

— Oui, j*ai vu les notes de la police ; mais elles sont dues, en partie, à un agent qui ne dépend pas de la préfecture , au fameux Gorentin, un homme qui a fait couper le cou k plus d'innocents que vous n'enverrez de coupables à réchafaud, et... Mais ce drôle est hors de notre portée. Sans vouloir influencer la eoinsciance d'un magistral; tel que vous, je ne peux pas m'empécher de vous feire observer que, si vous pouviez acquérir la conviction de l'ignoraBee de Lucien relativement au testament de cette fille, il en résulterait qu'il n'avait aueiiQ intérêt à sa ntort , car elle lui dMoaii prodigieusement d'argent!...

— Nous avons la certitude de son absence pendant Tempoisannement de cette Esther,

tk oonciiMniiB. 97

dit Camusot. Il guettuit k Fonteinebletu le passage de mademoisene de Grandlieu et de la duchesse de Lenoncourt.

— Oh ! reprit le procureur général, il conservait , sur son mariage avec miNienioisellè de Grandlieu, de telles espérances (je le tiens de la duchesse de Grandlieu elle-même) qu'il n'est pas possible de supposer un garçon si spirituel compromettant tout par un orimis mutUe.

— Oui , dit GamQSOt , surtout si cette Es-ther lui donnait tout ce qu'elle gagnait...

— Derville et Nucingen disent qu'elle est morte ignorant la succession qui lui était depuis longtemps échue, ajouta le procureur général.

— Mais à quoi croyez-vous donc alors?

demanda Gamusot, car il y a quelque chose.

— Â un crime commis par les domestiques, répondit le procureur général.

— Malheureusement , fit observer Gamusot , il est bien dans les mœurs de Jacques Gollin, car le prêtre espagnol est bien certainement ce forçat évadé , de prendre les sept cent cinquante mille francs produite par la

88 PBEXiftRI PARTIE.

vente de rinscription des rentes en trois pouir cent donnée par Nucingen.

— Vous pèserez tout, mon cher Camusot :

ayez de la prudence. L'abbé Carlos Herrera tient à la diplomatie... mais un ambassadeur qui commettrait un crime ne serait pas sauvegardé par son caractère. Est-ce ou n*est-ce pas Tabbé Carlos Herrera ? voilà la question la plus importante...

Et M. de Grandvillesalua comme un homme qui ne veut pas de réponse.

— Lui aussi veut donc sauver Lucien? pensa Camusot qui prit par le quai des Lunettes, pendant que le procureur général entrait au Palais par la cour de Harlay.

fJn pièg« à. format.

Arrivé dans la cour de la Conciergerie, Camusot entra chez le directeur de cette prison et remmena loin de toute oreille, au milieu du pavé.

— Mon cher monsieur, faites-moi le plaisir d'aller h la Force, savoir de votre collègue s'il a l'avantage de posséder en ce moment quelques forçats qui aient habité, de 1810 à 1815, le bagne de Toulon ; voyez si vous en avez aussi chez vous. Nous ferons transférer ceux de la Force ici pour quelques jours , et

VOUS me direz si le prétendu prêtre espagnol sera reconnu par eux pour être Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort.

— Bien, M. Gamusot; mais Bibi-Lupin est arrivé...

— Ah ! déjh ? s'écria le juge.

— Il était à Melun. On lui à dit qu'il s'agissait de Trompe-la-Mort ; il a souri de plaisir, et il attend vos ordres...

— Envoyez-le-moi.

Le directeur de la Conciergerie put alors présenter au juge d'instruction la requête de Jacques CoUin, en lui peignant son état déplorable.

— J'avais l'intention de l'interroger le premier, répondit le magistrat , mais non pas à cause de sa santé. J'ai reçu ce matin une note du directeur de la Force. Or, ce gaillard, qui dit être à l'agonie depuis vingtquatre heures , a si bien dormi , que l'on est entré dans son cabanon, à la Force, sans qu'il entendit le médecin que le directeur avait envoyé chercher; le médecin ne lui a pas même tàté le pouls , il l'a laissé dormir : ce qui prouve qu'il aurait une aussi bonne cou-

LA coifcnnciKu. 9t

science qu'une aussi bonne santé. Je ne vais croire à cette maladie que pour étudier le jeu de mon homme, dit en souriant M. Ca* musot.

— On apprend tous les jours avec les prévenus et les accusés, fit observer le directeur de la Conciergerie.

La préfecture de police communique avec la Conciergerie, et les magistrats, de même que le directeur de la prison, par suite de la connaissance de ces passages souterrains, peuvent s'y rendre avec une excessive promptitude. Ainsi s'explique la facilité miraculeuse avec laquelle le ministère public et les présidents de la cour d'assises peuvent, séance tenante, avoir certains renseignements. Aussi, quand M. Camusot fut en haut de l'escalier qui menait à son cabinet, trouvâ-t-il fiibi- Lupin accouru par la salle des Pas-Perdus.

— Quel zèle ! lui dit le juge en souriant.

— Ah! c'est que si c'est lui, répondit le chef delà sûreté, vous verrez une terrible danse au préau , pour peu qu'il y aurait des themux de retour (anciens forçats, en argot).

93 PRBH1ÈBI PARTIE.

— Et pourquoi ?

— Trompe-la-Mort a mangé la grenouille, et je sais qu'tb ont juré de Texterminer .

Ik signifiait les forçats, dont le trésor , confié depuis vingt anà à Trompe-la-Mort , avait été dissipé pour Lucien , comme on le sait.

— Pourriez-vous retrouver des témoins de sa dernière arrestation?

— Donnez-moi deux citations de témoins, et je vous en amène aujourd'hui.

— Coquart, dit le juge ôtant ses gants, mettant sa canne et son chapeau dans un coin , remplissez deux citations sur les renseignements de M. l'agent.

11 se regarda dans la glace de la cheminée, sur le chambranle de laquelle il y avait, à la place de pendule , une cuvette et un pot k eau ; d'un câté une carafe pleine d'eau et un verre, et de l'autre une lampe. Le juge sonna. L'huissier vint après quelques minutes.

— Ai-je déjà du monde? demanda-t-il k l'huissier chaîné de recevoir les témoins, de vérifier leurs citations et de les placer dans leur ordre d'arrivée.

LA CONCIBISEB». 9^

—• Oui, monsieur.

— Prenez les noms des personnes venues, apportez-m'en la liste.

Les juges d'instruction, avares de leur temps, sont quelquefois obliges de conduire plusieurs instructions à la fois. Telle est la raison des longues factions que font les témoins appelés dans la pièce où se tiennent les huissiers et où retentissent les sonnettes des juges d'instruction.

— Après, dit Gamusot à son huissier, vous irez chercher l'abbé Carlos Herrera.

— Ah! il est en Espagnol? en prêtre?

m'a-t-on dit. Bah ! c'est renouvelé de Collet, Mé Camusot, s'écria le chef de la sûreté.

— Il n'y a rien de neuf, répondit Camusot en signant deux de ces citations formidables qui troublent tout le monde , même les plus innocents témoins que la justice mande ainsi à comparoir sous des peines graves, faute d'obéir.

xvra

4a«qa«s Cclllsi mu «««ret remne !• monde.

En ce moment Jacques GoUin avait terminé, depuis une demi-heure environ, sa profonde délibération, et il était sous les ar^ mes. Rien ne peut mieux achever de peindre cette figure du peuple en révolte contre les lois que quelques lignes qu'il avait tracées sur ses papiers graisseux.

Le sens du premier était ceci , car ce fut écrit dans le langage convenu entre Asie et lui , l'argot de l'argot , le chiffre appliqué à ridée.

LÀ GOIfCISlfiSIlII. SKS

« Va ehez la duchesse de Haufrifpieuse ou chez madame de Sérizy, que Fune ou Fauire Toie Lucien avant son interrogatoire , et qu^elle lui donne k lire le papier d-inclus.

Ei^n, il faut, trouTcr nos deux voleurs, qsi*iis soient à ma disposition, et prêts à jouer le rôle que je leur indiquerai.

« Cours ehez Rastignac» dis-lui de la part de celui qu'il a rencontré au bai de TOpéra , de venir attester que l'abbé Carlos Herrera ne ressemble en rien au Jacques Collin arrêté chez la Vauquer.

M Obtenir pareille chose du docteur Bianehou.

« Faire travailler les deux femnm d Lueimi dans ce but, »

Sur le papier inclus, il y avait en bon français :

« Lucien , n'avoue rien sur moi , je dois être pour toi l'abbé Carlos Herrera. Nonseulement' c'est ta justification , mais encore un peu de tenue, et tu as sept miHioBâ, plus l'heoneur sauf. >»=

Ces deux papiers collés du côté de l'écriture, de manière à faire croire que c'était un

06 PRIHIÈBE PARTIE.

fragment de la feuille, furent roulés avec un art particulier à ceux qui ont rêvé dans le bagne aux moyens d'être libre. Le tout prit la forme et la consistance d'une boule de crasse, grosse comme ces té(es en cire que les femmes économes adaptent aux aiguilles dont le chas s'est rompu.

— Si c'est moi qui vais à l'instruction le premier, nous sommes sauvés ; mais si c'est le petit, tout est perdu, se dit-il en attendant.

Ce moment était si cruel, que cet homme si fort eut le visage couvert d'une sueur blanche. Ainsi, cet homme prodigieux devinait vrai dans sa sphère de crime , comme Molière dans la sphère de la poésie dramatique, comme Guvier avec les créations disparues. Le génie en toute chose est une intuition. Au-dessous de ce phénomène, le reste des œuvres remarquables se doit au talent.

En ceci consiste la différence qui sépare les gens du premier des gens du second ordre.

Le crime a ses hommes de génie. Jacques CoUin , aux abois , se rencontrait avec madame Gamusot l'ambitieuse et avec madaffie

LA CONCIERGIRH. 97

de Sërizy, dont Taûiour s'était réveillé sous le coup de la terrible catastrophe où s'abîmait Lucien. Tel était le suprême effort de l'intelligence humaine contre l'armure d'acier de la justice.

En entendant crier la lourde ferraille des serrures et des verrous de sa porte, Jacques Collin reprit son masque de mourant ; il y fut aidé par l'enivrante sensation de plaisir que lui causa le bruit des souliers du surveillant dans le corridor. Il ignorait par quels moyens Asie arriverait jusqu'à lui ; mais il comptait la voir sur son passage, surtout après la promesse qu'il en avait reçue à l'arcade Saint- Jean.

Aal* é PoNWM.

Après cette heureuse rencontre, Asie ëtalf descendue sur la Grève. En 4850, le nom de Grève avait un sens aujourd'hui perdu. Toute la partie du quai, depuis le pont d'Arcole jusqu'au pont Louis-PhUippe, était alors telle que la nature l'avait faite, à l'exception de la voie pavée qui, d'ailleurs, était disposée en talus. Aussi, dans les grandes eaux, pouvaiton aller en bateau le long des maisons et dans les rues en pente qui descendaient sur la rivière. Sur ce quai, les rez-de-chaussée

LA COKCItMEII». 99

ëtaieot presque tous ëlerës de quelques marches. Quafid Teau battait le pied des maisons , les voitures priaient par Tépouvantable ru e de la Mortellerie, abattue en grande partie aujourdliui pour agrandir Thôtel de TÎlle. Il fut donc facile à la fausse marchande de pousser rapidement la petite Toiture au bas du quai , et de l'y cadier jusqu'à ce que la Téritable marchande, qui d'ailleurs buvait le prix de sa vente en bloc dans un des ignobles cabarets de la rue de la Mortellerie , vint la reprendre à l'endroit où l'emprunteuse avait promis de la laisser. En ce moment, on achevait l'agrimdissement du quai Pelletier, l'entrée du chantier était gardée par un invalide, et la brouette confiée à ses soins ne courait aucun risque.

Asie prit aussitôt un fiacre sur la place de rhdtel de ville, et dit au cocher :

— Au Temple ! et du train, il y a gras.

Une femme vêtue comme l'était Asie pouvait, sans exciter la moindre curiosité, se perdre dans la vaste halle où s'amoncellent toutes les guenilles de Paris, où grouillent mille marchands ambulants , où babillent

100 PRXVIÈEB PABTIB.

deux cents reyendeuses. Les deux préveaus étaient à peine ëcroués qu'elle se faisait habiller dans un petit entre-sol humide et bas, situé au-dessus d'une de ces horribles boutiques où se vendent tous les restes d'étoffe volés par les couturières ou par les tailleurs, et tenue par une vieille demoiselle appelée la Remette, de son petit nom de Jérômette. La Remette était aux marchandes à la toilette ce que ces madame la Ressource sont ellesmêmes aux femmes dites comme il faut dans l'embarras, une usurière à cent pour cent.

— Ma fille, dit Asie, il s'agit de me ficeler. Je dois être au moins une baronne du faubourg Saint-Germain. Et bricolons tput pm vite que ça ! reprit-elle, car j*ai les pieds dans l'huile bouillante ! Tu sais quelles robes me vont. En avant le pot de rouge, trouve-moi des dentelles chouettes! et donne-moi les plus reluisants bibelots... Envoie la petite chercher un fiacre, et qu'elle le fasse arrêter à notre porte de derrière.

— Oui , madame , répondit la vieille fille avec une soumission et un empressement de servante en présence de sa maîtresse.

LA C0ITCIER6ERIE. 101

Si cette scène avait eu quelque témoin , il eut facilement vu que la femme cachée sous le nom d'Asie était chez elle.

— On me propose des diamants !... dit la Remette en coiffant Asie.

— Sont-ils volés?...

— Je le crois...

— Eh bien ! quel que soit le profit, mon enfant, il faut s'en privée Nous avons les curieux à craindre pendant quelque temps.

On comprend dès lors comment Asie put se trouver dans la salle des Pas-Perdus du Palais de Justice , une citation à la main , se faisant guider dans les corridors et dans les escaliers qui mènent chez les juges d'instruction, et demandant M. Gamusot un quart d'heure environ avant l'arrivée du juge.

tUnm tm» ém U «•il* ém* Pau»

Asie ne se ressemblait plus à eUe-rméme.

Après aToir, comme uae actrice, lave son visage de vieille , mis du rouge et du blanc , elle s*était enveloppé la tête dans une admirable perruque blonde. Mise absolument comme une dame du faubourg Saint-Germain en quête de son chien perdu , elle paraissait avoir quarante ans , car elle s'était caché le visage sous un magnifique voile de dentelle noire. Un corset rudement sanglé maintenait sa taille de cuisinière. Très-bien gantée, ar-

LA GOSCinGBBlB. 10S

mée d'une tournure un peu forte, ^e exhalait une odeur de poudre à la marédbale.

Badinant avec un sac k monture en or, elle partageait son attention entre les murailles du Palais, où elle errait évidemment pour la première fois, et la laisse d'un joli ktng's-dog. Une pareille douairière fut bientôt remarquée par la population en robe noire de la salle des Pas^Perdus.

Outre les avocats sans cause qui balayent cette salle avec leurs robes et qui nomment les grands avocats par leurs noms de baptême, à la manière des grands seigneurs entre euiK, pour faire croire qu'ils appartiennent à l'aristocratie de l'ordre , on voit souvent de patients jeunes gens, à la dévotion des avoués, faisant le pied de grue à propos d'une seule cause retenue en dernier et susceptible d'être plaidée, si les avocats des causes retenues en premier se faisaient attendre. Ce serait une peinture curieuse que celle des difiérences entre chacune des robes noires qui se promènent dans cette immense salle trois par trois, quelquefois quatre k quatre, en produisant par leurs causeries

t04 PRXHlitl PARTIE.

rimmense bourdonnement qui retentit dans cette salle , si bien nommée , car la marcbe use les avocats autant que les prodigalités de la parole; mais elle Urouvera place dans rétude destinée h peindre les avocats de Paris. Asie avait compté sur les flâneurs du Palais, elle riait sous cape de quelques plaisanteries qu'elle entendait et finit par attirer l'attention de Massol, un jeune stagiaire plus occupé de la Gazette des Tribunaux que ^ar ses clients, qui mit en riant ses bons offices à la discrétion d'une femme si bien parfumée et si richement habiUée.

Asie prit une petite voix de tète pour expliquer à cet obligeant monsieur qu'elle se rendait h une citation d'un juge, nommé Gamusot....

— Ah ! pour l'affaire Rubempré?

Le procès avait déjà son nom !

— Oh ! ce n'est pas moi , c'est ma femme de chambre, une fille surnommée Europe que j'ai eue pendant ving^quatre heures, et qui s'est enfuie , en voyant que mon suisse m'apportait ce papier timbré.

Puis, comme toutes les vieilles femmes

LA: coirom«sifi. 105

dont la vie se passe en bavardage an coin du feu , poussée par Massol , elle fit des parenthèseis, elle raconta ses malheurs avec son premier mari, l'un des trois directeurs de la caisse territoriale. Elle consulta le jeune avocat sur la question de savoir si elle devait entamer un procès avec son gendre, le comte de Gross-Narp, qui rendait sa fille très-malheureuse, et si la loi lui permettait de disposer de sa fortune.

Massol ne pouvait, malgré ses efforts, deviner si la citation était donnée h la maîtresse ou à la femme de chambre. Dans le premier moment, il s'était contenté de jeter les yeux sur cette pièce judiciaire dont les exemplaires sont bien connus ; car, pour plus de célérité, elle est imprimée , et les grefiSers des juges d'instruction n'ont plus qu'à remplir des blancs ménagés pour les noms et la demeure des témoins, l'heure de la comparution, etc.

Asie se faisait expliquer le palais, qu'elle con* naissait mieux que l'avocat ne le connaissait lui-même ; enfin, elle finit par lui demander k quelle heure ce M. Gamusot venait.

— Mais, en générd, les juges d'instruction

lOC f BinÈlB «ABTII.

coBuaeiicent leurs interrogiitmes vert dix jMures*

— ^ il est dix heures moins un cpiart, dileUe en regardent i une jolie petite montre, un vrai chef-d'cBuvre de bijouterie, qui fit peoser à Massoi : « Ou la fortune va-i-eile se nicherL., »

MitsfeM r#T# mk orikrliif^tfi

En ce? momenl,. Ade éCait MViTéd à cette salle obscure donnant sur la cour de te CkNiciergerie et oà se tienne»^ les hutsisfets. En i^etrcevant lei gciichet à tra^rs te erdisée, elle s-éetm :

-^ Qu'est-ce «{ae eesgramdîs^ muffs^là?

— C'est te Cdnciergierie.

-^ Ah l voil& la Conciergerie cA- notre paowe reine... Oh ! je voudrai» voir son ea^ cfaotL..

— C'est impossible, madame te bifirotme,

108 PRIHtiBB PART».

répondit l'avocat qui donnait le bras k la douairière, il faut avoir des permissions qui s'obtiennent très-di£Glciiement.

— On m'a dit, reprit-elle, que Louis XVIH avait fait lui-même, en latin, l'inscription qui se trouve dans le cachot de Marie-Antoinette.

— Oui, madame la baronne.

— Je voudrais savoir le latin , pour étudier les mots de cette inscription-là ! répIi* qua-t*elle. Croyez -vous que M. Gamusot puisse me donner une permission?...

— Cela ne le regarde pas; mais il peut vous accompagner...

— Mais ses interrogatoires? dit-elle.

— Oh ! répondit Massol, les prévenus peuvent attendre. '

— Tiens, ils sont prévenus, c'est vrai!

répliqua naïvement Asie. Mais je connais M. de Grand ville, votre procureur général...

Cette interjection produisit un effet magique sur les huissiers et sur l'avocat.

— Ah ! vous connaissez M. le procureur général? dit Massol, qui pensait à demander le nom et l'adresse de la cliente que le hasard lui procurait.

LA GONCIBBfilRIK. 109

— Je le vois souvent chez M. de Sérizy, son ami. Madame de Sérizy est ma parente par les RonqueroUes...

— Mais si madame veut descendre à la Conciergerie, dit un huissier, elle...

— Oui, ditMassol.

Et les huissiers laissèrent descendre l'avocat et la baronne, qui se trouvèrent bientôt dans le petit corps de garde auquel aboutit l'escalier de la Souricière , local bien connu d'Asie, et qui forme, ainsi qu'on l'a vu, entre la Souricière et la sixième chambre, comme un poste d'observation par où tout le monde est obligé de passer.

— Demandez donc à ces messieurs si M. Gamusot est venu! dit-elle en observant les gendarmes qui jouaient aux cartes.

— Oui, madame, il vient de monter de la Souricière...

— La Souricière ! dit-elle. Qu'est-ce que c'est?... Oh ! suis-je béte de ne pas être allée tout droit chez le comte de Grandville!... Mais je n'ai pas le temps.. . Menez-moi, monsieur, parler à M. Gamusot avant qu'il ne soit occupé.

DRB IlfSTRCCTlOIl CRIMINELLE. iO

110 FBtttltRt ^AtlTtÉ.

— Oh ! mâdàûKe, Voui9 iiVeiE bieb te temps id« parler & M. C«mu6ot, dit MassoI. En lui faisant passer votre carte, il vous évitera le dësagrëment de fiiiire anlieh&mbre avec les témoins.. V On a des égards au pAlaît pour les femmes comme vous..^ Yùvts AVez des tèHes?%..

A ^v»! aervaicKi Maasol «t !• Icfnc*a«4e('t

En es moment Aaie et son avocat se tpouv^ent préeiMment devant la fenêtre du eopps de garde d'où les gendarmes peuvent voir le mouvement du guiehet de la Conciergerie.

Les gendarmes , nourris dans le respect dû aux défenseurs de la veuve et d^ roppbelin , connaissant d'ailleurs les privilèges de la robe, tolérèrent pour quelques instants la préseneo d'une baronne accompagnée d'un avocat* Asie se laissait raconter par le jeune avocat les épouvantables eboaes qu'un jeun^

avocat peut dire sur le guichet. Elle refusa de croire qu'on fit la toilette aux condamnés à mort derrière les grilles qu*on lui désignait ; mais le brigadier le lui affirma.

— Comme je voudrais voir cela!... ditelle.

Elle resta là coquetant avec le brigadier et son avocat , jusqu'à ce qu'elle vit Jacques Gollin , soutenu par deux gendarmes et précédé de l'huissier de M. Gamusot , sortant du guichet.

— Ah ! voilà l'aumônier des prisons qui vient sans doute de préparer un malheureux...

— Non, non, madame la baronne, répondit le gendarme. C'est un prévenu qui vient à l'instruction.

— Et de quoi donc est-il accusé?

— Il est impliqué dans cette affaire d'empoisonnement...

— Oh !... je voudrais bien le voir...

— Vous ne pouvez pas rester ici , dit le brigadier, car il est au secret, et va traverser notre corps de garde. Tenez, madame , cette porte donne sur l'escalier. ..

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