II. — Les ouvriers de la laine
La seigneurie en place devait cesser ses fonctions le 1 er juillet. Le 28 juin, trois jours d’avance comme d’habitude, on tira au sort les noms des huit nouveaux prieurs, et Louis Guicciardini fut désigné comme gonfalonier de justice à la place de Sylvestre de Médicis. C’était un homme honnête, mais faible, et qui était loin d’égaler son prédécesseur en habileté et en sang-froid. Il avait déjà été une fois gonfalonier et avait laissé de bons souvenirs de son passage aux affaires, mais c’était l’homme des temps calmes et non des jours de troubles.
Le 1 er juillet, les magistrats élus prirent le pouvoir sans aucune des cérémonies qui avaient toujours lieu en pareille circonstance, c’est-à-dire sans être fêtés au son des cloches et prêter solennellement le serment, sans haranguer le peuple du haut de la tribune sur la place du palais vieux. Pour la première fois ces choses n’eurent pas lieu, de même qu’on n’avait pas osé célébrer, le 24 juin, la fête nationale de Saint-Jean-Baptiste et la course de chevaux qui se faisait alors et se faisait encore à cet anniversaire il y a une dizaine d’années. Le peuple, volontiers superstitieux, augura mal de ce manque aux vieilles coutumes.
Sylvestre de Médicis, en quittant le palais de la seigneurie pour le céder au nouveau gonfalonier, fut acclamé par la foule et accom-
pagné chez lui en grande pompe. Il n’y avait pas à s y méprendre : c’était bien en réalité le chef suprême de toute l’insurrection, celui qui en tenait et en dirigeait secrètement tous les fils. Il aurait pu se faire proclamer ce jour-là maître de Florence; il jugea sans doute que le moment n’était pas venu, et qu’il devait se borner à préparer la place à ses descendants.
A peine entrée en fonctions, la nouvelle seigneurie, décidée à rétablir l’ordre, fit un arrêté qui enjoignait à chacun de déposer les armes, aux paysans de quitter la ville sous peine de mort, aux marchands d’ouvrir leurs boutiques, à tous les habitants de détruire les barricades dans les rues et devant les maisons. Pour donner une sanction à ces décrets, la seigneurie fit venir de Romagne, de Gittà di Gastello, comme exécuteur public, un homme qui avait une grande réputation de cruauté, sire Nuto, qui arriva avec ses aides. En peu de jours, la tranquillité revint, et l’on n’aurait jamais cru que Florence sortait d’une révolution. Tout à coup, le 11 juillet, les arts s’assemblèrent de nouveau en armes et demandèrent que tous ceux qui depuis 1320 avaient exercé un emploi public ne pussentplus être admonestés comme gibelins, et que l’on remplît de noms nouveaux les bourses d’où l’on tirait au sort les capitaines de parti guelfe. On a vu que ceux-ci abusaient étrangement de leur autorité et qu’il leur suffisait d’admonester un citoyen comme gibelin pour l’écarter des offices. On comprend combien les vengeances privées devaient se faire jour à la faveur de ce pouvoir exorbitant et tout discrétionnaire. G’est ainsi qu’on avait récemment essayé d’éloigner Sylvestre de Médicis du t gonfaloniérat, et c’est pourquoi il faut voir son intervention cachée dans les demandes que les arts venaient de présenter tout à coup à la seigneurie.
Celle-ci les accueillit sans discussion, de peur de voir renaître les ■troubles.
Cependant ceux de la plèbe qui avaient, dans la journée du 22 juin, pillé, tué, incendié, craignaient d’être punis dè leurs méfaits, car on en avait déjà pendu quelques-uns. Ils se réunissaient secrètement de nuit hors de la porte romaine, en un lieu désert qu’on appelait et qu’on appelle encore le Ronco (-l).Là, sous l’effet du serment et de certaines initiations maçonniques, ils s’engagèrent à ne pas se trahir et à se défendre mutuellement. Ils se donnèrent des chefs et se préparèrent à la résistance. Ils étaient excités par ceux qui avaient été admonestés comme gibelins et qui n’étaient pas encore réhabilités. «Qu’attendez-vous, malheureux, leur disaient ceux-ci, vous serez tous pendus pour les vols que vous avez commis dans les
(i) Lieu sans issue, cul-de-sac.
maisons et les églises, la seigneurie a fait venirpour cela sireNuto, l’exécuteur. » Lecomplot, qui devait éclater le 20 juillet, fut dénoncé la veille par un billet anonyme adressé à l’un des prieurs. La seigneurie üt de suite saisir et amener devant elle un des conjurés, un certain Bugigatto, qui, conduit devant l’autel par le proposto, déclara tout, non-seulement ce qui vient d’être dit, mais encore les faits suivants, à savoir que les cardeurs, les peigneurs, les teinturiers et tous les autres artisans dépendant de l’art de la laine ne voulaient plus en faire partie, ni être soumis au magistrat de cet art qui les punissait pour la moindre faute ; de même, ils n’entendaient plus obéir aux maîtres de l’art, aux patrons qui les payaient très-mal: ils voulaient nommer eux-mêmes leurs consuls, prendre part au gouvernement de la cité ; enfin, ils exigeaient qu’on n’instruisît jamais contre eux pour tous les vols et les incendies des jours précédents. Et comme le proposto lui demandait quels étaient leurs chefs, il nomma quelques-uns des admonestés. Cette confession fut faite librement. Les conjurés se désignaient et ils ont été désignés dans l’histoire sous le nom de Ciompi, mot qui, dans le dialecte vulgaire, s’appliquait indistinctement à tous les bas ouvriers de la laine, et par extension à tous ceux qui appartenaient aux métiers qui n’avaient pas d’existence politique (1).
Non contente des aveux spontanés de Bugigatto, la seigneurie le remit au capitaine du peuple, qui le consigna à l’exécuteur. Celui-ci le fit mettre à la torture, et alors le patient déclara que Sylvestre de Médicis était le chef suprême des conjurés. Sylvestre commanda, en effet, à toute conjuration avec un art infini, ne paraissant point, restant dans l’ombre, comme font tous les chefs habiles en pareille occasion, compromettant volontiers les autres, les conseillant secrètement, et prêt à tirer parti pour lui-même des résultats du complot quand celui-ci aurait ouvertement éclaté et abouti. Bugigatto demanda que l’on fît venir deux de ses complices qu’il nomma, et qui confirmèrent ses aveux, ajoutant que l’émeute devait éclater le lendemain matin, sur quatre points à la fois, au son
(1) Le chroniqueur Marchione Stéfani, et tous les historiens avec lui, veulent que le mot ciompo (au pluriel ciompi) soit une corruption du mot français compère, nom que donnaient les soldats du duc d’Athènes à leurs compagnons de débauche,, et qui était resté dans la mémoire populaire ; mais compère se dit en italien compare, et ne peut faire selon nous ciompo. Gomme les tyrans s’appuient toujours sur la populace, Gautier de Brienne avait d’ailleurs flatté les Ciompi, les avait introduits dans les arts, et leur avait donné une bannière. On leur avait retiré tous ces privilèges à la suite de l’expulsion du duc.
du tocsin parti des églises, et que plus de six mille ouvriers en étaient. Immédiatement la seigneurie fit appeler Sylvestre qui chercha à s’excuser. Elle se borna à le réprimander, n’osant pas le retenir prisonnier comme les autres, tant on avait déjà souci de la puissance de cette famille, qui n’était cependant qu’à son aurore. La seigneurie donna l’ordre à toutes les milices d’accourir avec leurs gonfalons et se prépara à faire bonne résistance, en écrivante tous les châteaux voisins d’envoyer le plus d’hommes d’armes qu’on pourrait.
Pendant qu’on donnait la question à Bugigatto, un ouvrier, qui raccommodait l’horloge du palais vieux, entendit les cris du patient. La maison de l’exécuteur était derrière le palais, la chambre de torture au rez-de-chaussée, donnant sur une cour. Il était nuit. L’horloger, perché sur la haute tour du palais vieux, vit les bourreaux éclairés par des torches, Bugigatto, suspendu à la corde, se démenant (1). Il était aussi du complot. Il eut peur, s’enfuit chez lui au quartier de San Frianooù résidaient la plupart des conjurés, s’arma, sortit par les rues en criant : « Aux armes ! aux armes ! la seigneurie tue nos frères ; elle a mandé le bourreau, armez-vous, malheureux, sinon vous serez tous massacrés. » Et il alla sonner le tocsin à l’église du Carmen. Toutes les églises le répétèrent de proche en proche. A cet appel convenu, les conjurés, en armes, se rendirent aux lieux de rassemblement désignés, puis marchèrent vers le palais vieux.
Cependant les soldats de la seigneurie, les hommes d’armes et les mercenaires appelés en hâte du dehors, mais qui étaient venus en petit nombre (c’étaient, pour la plupart, des cavaliers armés de lances, le casque en tête), s’étaient réunis sur la place, devant le palais vieux. Les insurgés criaient vive le peuple, et les soldats laissaient dire. Les milices n’avaient pas bougé, les arts non plus. La populace demandait à grands cris ceux des Ciompi qu’on retenait prisonniers, et comme on ne les lui rendait pas, elle commença à tirer vers les fenêtres du palais à coups d’arbalète. Quelqu’un proposa d’aller mettre le feu à la maison du gonfalonnier de
(1) Le supplice de la corde, que nous appelons l’estrapade, consistait à oulever le patient au bout d’une corde, les mains liées derrière le dos, et à le laisser tomber brusquement. La corde passait sur une poulie, et l’on en donnait ainsi cinq ou six coups, jusqu’à ce que le patient eût fait tous les aveux qu’on attendait de lui. Machiavel, Savonarole ont été de la sorte tourmentés. La fameuse gravure de Gallot, qui représente la foire de l’Impruneta, nous montre dans un coin un patient qui subit l’estrapade.
justice, Louis Guicciardini, et ce projet était mis en exécution pendant que le gonfalonier faisait mettre en liberté Bugigatto et ses deux complices, résistant à ceux de ses collègues qui voulaient, disaient-ils, ne les rendre au peuple qu’en morceaux. Quant aux soldats, ils restaient toujours inactifs, ne voyant pas accourir les milices, ces gardes nationales d’alors. « Qu’elles marchent avec nous, disaient-ils, si l’on veut que nous nous battions. »
Le palais vieux est une lourde forteresse faite de grosses pierres de taille, aux murs épais, à la masse imposante, couronnée de créneaux, d’où se détache, merveille architecturale, chef-d’œuvre de hardiesse, une très-haute tour carrée, à deux étages, qui est elle-même crénelée. Ce style de fortification militaire allait bien aux hôtels de ville de ce temps-là, si souvent assiégés par le peuple. La seigneurie se défendait à coups de pierre du haut des murs, tout en essayant de parlementer, mais on n’arrivait à rien. Les Ciompi portaient une vieille bannière, sur laquelle était figuré l’ange exterminateur : c’était celle que le duc d’Athènes leur avait naguère donnée. Tout à coup, s’apercevant que l’exécuteur avait suspendu, sans doute pour qu’on respectât son domicile, le gonfalon de justice à ses fenêtres, ils coururent l’en arracher. On sait ce qu était le gonfalon de Florence, une sorte de personnification de la cité que chacun devait suivre quand il le voyait passer. L’étoffe de soie blanche portait, d’une extrémité à l’autre, une immense croix de gueules, et c’était là l’enseigne du peuple de Florence. Les insurgés, une fois ce gonfalon dans leurs mains, étaient maîtres de la ville, et n’imposèrent plus aucun frein à leurs déprédations. Le gonfalon était tenu par un certain Simon, fils de Biaise, forgeur de cuirasses. « Feu et sang! » ne cessait-il de hurler, et tout le jour il courut ainsi par la ville, guidant les Ciompi. Ils allèrent d’abord brûler les maisons de Dominique Ugolini, marchand de laine, sous prétexte qu’il avait été dur pour ses ouvriers, et celles de Nicolas Albizzi, qui était une des gloires du commerce florentin. Us mirent aussi le feu au palais de l’art de la laine, qui est dans le marché vieux, et qui renfermait les antiques archives de l’art. Il est de règle, dans tous les soulèvements de. brûler, les papiers publics. Ils volèrent celui qui les gardait et le jetèrent dehors, en le menaçant de le tuer. Comme 1 les arcades des arènes de Nîmes, qui portent encore la trace de l’incendie des Sarrasins, les vieux arceaux du palais de la laine à Flo- . rence et la plupart des palais patriciens sont restés noirs du feu allumé par les Ciompi. Les insurgés incendièrent la maison d’un autre marchand, Michel Yanni, mais sans la mettre au pillage On ne vola rien cette fois. L’émeute avait surtout un caractère ouvrier
et politique ; on n’en voulait qu’aux patrons et au parti bourgeois, et l’on se plaisait à jeter au feu tout ce dont on aurait pu faire butin. Marchione Stéfani, qui a été comme Gino Capponi témoin de cette insurrection, raconte qu’il vit un émeutier donner un coup de lance à son voisin, parce que celui-ci emportait une poule et un morceau de viande salée, qu’il avait pris dans une maison incendiée, au lieu de les jeter au feu. Les insurgés firent même dresser deux potences sur la place du palais vieux pour y pendre ceux qui volaient. Les péripéties des troubles populaires se répètent sans cesse les mêmes : Mort aux voleurs ! crie-t-on dans toutes les insurrections.
Dans le quartier du Saint-Esprit, sur la rive gauche de l’Arno, les émeu tiers brûlèrent les maisons des Ridolfi, des Corsini et d’autres riches marchands. Repassant le fleuve, ils vinrent mettre le feu à la maison d’André Baldesi. Celui-ci, porteur du gonfalon de la compagnie du Lion-Blanc, avait voulu, avec ses miliciens du quartier de Sainte-Marie-Nouvelle, accourir à la défense du palais vieux, et il avait violemment repoussé Thomas Strozzi, qui essayait de l’en empêcher. Alors Thomas avait désigné aux incendiaires la maison de Baldesi : c’est ainsi qu’on se venge en temps d’émeute. Un jeune homme, ami des Baldesi, Louis Beccanugi, fondit sur les incendiaires, donna de son épée à travers le corps de l’un d’eux, et le tua. Il échappa par miracle aux poursuites de ces forcenés, mais ils coururent aux maisons de son père, et les brûlèrent toutes, après en avoir fini avec celles des Baldesi. On passa ensuite aux maisons de Simon Perruzzi, qui était un des huit de la guerre, et elles furent désignées aux insurgés par ses collègues, Simon n’ayant pas voulu comme eux pactiser avec l’émeute. Tous les bons citoyens qui avaient prétendu voler au secours de la seigneurie, furent ainsi dénoncés aux fureurs de la populace, tant il est vrai qu’en ces moments de trouble les lâches sont en plus grand nombre, et que ceux qui entendent faire leur devoir excitent contre eux la haine des poltrons. Il va sans dire que les vengeances personnelles se donnèrent cours librement. On alla jusqu’à mettre le feu à la maison du secrétaire delà commune, le notaire des réformations, comme il s’appelait officiellement, sire Pierre, qui sans doute avait offensé le charcutier Fino qui incendia sa demeure. Du milieu de la foule partait souvent ce cri : « A la maison d’un tel! » et on y courait. Cette fois encore, une trentaine des plus belles résidences de Florence furent brûlées ou démolies. Personne ne trouvait grâce devant cette populace déchaînée. C’est pourquoi les miliciens restaient chez eux, voulant, disaient-ils, défendre leurs foyers.
La seigneurie ne devait en aucune occasion quitter le palais du peuple ; la loi exigeait qu’elle y demeurât en permanence nuit et pur, pendant tout le temps qu’elie était en charge; mais que faire cette fois? Se voyant abandonnés et trahis par tous, le gonfalonier et les prieurs s’en étaient allés chez eux. Les huit de la guerre, Sylvestre de Médicis, Benoît Alberti, avaient ouvertement pactisé avec les Ciompi. Deux syndics des arts mineurs, un aubergiste et le cordonnier Benedetto di Carlone, que nous connaissons, envoyés en parlementaires vers l’émeute avec un des prieurs, Guerriante Marignolli, n’avaient pas tardé à se laisser séduire par Sylvestre et Benoît Alberti, qu’on avait eu la faiblesse de leur adjoindre. Quelques-uns des gonfaloniers de quartier, rougissant de leur inaction, étaient bien accourus avec leurs miliciens, entre autres deux du quartier de Saint-Jean, ceux qui portaient le gonfalon du Lion-d’Or et celui du Yair, les braves Giovenco délia Stufa et Giovanni Cambi; mais ils s’en étaient allés, eux aussi, se voyant seuls et ne pouvant décider les soldats à se battre.
Les fureurs de la populace durèrent tout le jour. Ces sortes de choses ne se font pas sans que la folie s’y mêle, car tout un peuple peut perdre à la fois la raison. Dans l’après-midi eut lieu une scène grotesque. Les Ciompi, de leur propre autorité, parodiant une cérémonie jusque-là respectée, firent chevalier du peuple de Florence leur chef secret, Sylvestre de Médicis, qui avait bien mérité cet honneur. Ils armèrent aussi chevaliers les inséparables de Sylvestre, Jean, son parent, Thomas ‘Strozzi, Benoît et Antoine Alberti, Georges Scali, et le prieur qui avait trahi sa mission, Guerriante Marignolli. Nombre d’autres citoyens durent également s’agenouiller et recevoir l’accolade, par peur, par force ou de bonne volonté. Il suffisait, comme pour les incendiés du matin, que la foule criât : A un tel, à un tel, et on courait le chercher. En tout, on arma ainsi 64- chevaliers, et parmi eux, plusieurs nobles, les délia Stufa, les Aldobrandini, les Salviati,lesArrighi, les délia Tosa.Le cardeur de laine, Guido Bandiera, et le boulanger Meo del Grasso, deux des principaux chefs des Ciompi, furent également armés chevaliers, pour les récompenser d’avoir bien travaillé tout le jour, et de s’être distingués parmi les plus furieux. Ils furent du reste les peufs de la plèbe auxquels fut conféré cet honneur. Les Ciompi voulaient des hommes de plus haute volée, mais aussi ils entendaient être obéis, et tous ceux qui faisaient résistance étaient menacés de la corde ou du feu. On les soulevait à bras le corps, on les hissait sur un cheval, on les portait au milieu de la place, et la cérémonie avait lieu. Le beau fut que la plupart de ceux dont on avait brûlé les maisons le matin, le gonfalonier Guicciardini, les Albizzi, les Alessandri,
Simon Peruzzi, furent armés chevaliers sur le soir ; tous se soumirent à cette insulte. Quelques nobles n’avaient même pas demandé mieux que de jouer un rôle dans cette comédie pour se garer des incendiaires.
Pendant que la plèbe armait des chevaliers, la seigneurie, honteuse de sa faiblesse, revint au palais vieux et s’y fortifia. Elle s’était munie de pain, de vin, de vinaigre, de charcuterie, de sel et de fromage, et de bonnes et grosses pierres pour résister jusqu’à la mort, dit le naïf chroniqueur, Gino Gapponi, que nous avons principalement suivi pour guide dans le récit de ces événements. .
Le lendemain matin, une pluie violente, comme on n’en avait pas encore vu à Elorence de mémoire d’homme, inonda les rues, mais ne ralentit pas la fureur des insurgés. Ils firent venir les corps de métiers avec leurs bannières, et ceux-ci obéirent en tremblant, de peur d’encourir les vengeances de la foule. L’art de la laine seul, dit Ammirato(l), refusa de venir. Tous ensemble allèrent assiéger le palais du podestat. Le siège dura plus de deux heures, car ce palais, comme celui de la seigneurie, est un massif château fort, crénelé, tout construit en pierres de taille. Comme le palais de la seigneurie, c’est aussi un chef-d’œuvre de vieille architecture florentine, et l’un et l’autre ont été dessinés par le célèbre Arnolfo, élève de Lapo. C’est de la tour du palais du podestat que partait le signal du couvre-feu, tandis que le beffroi du palais des seigneurs appelait le peuple au conseil. Le podestat fit une résistance désespérée, à coups de pierre, du haut de la tour. La seigneurie et les huit de la guerre l’avaient laissé sans défense, ou du moins le secoururent trop tard et insuffisamment. Il fallut se rendre. Il consentit à livrer le palais, non aux Giompi, mais aux corps de métiers, à condition qu’on le laisserait sortir sain et sauf avec tous les siens.
Quand les Ciompi furent maîtres de la forteresse, ils plantèrent les bannières des arts au sommet de la tour, et ils envoyèrent des parlementaires à la seigneurie pour lui exposer leurs demandes. Ils exigeaient avant tout que l’art de la laine ne fût plus régi par un magistrat étranger, que les cardeurs, peigneurs, laveurs, batteurs et autres ouvriers de la laine, formassent un art à part, c’est-à-dire pussent nommer des syndics ou consuls choisis parmi eux ; que les teinturiers et tous les ouvriers en drap eussent le même droit, ainsi que les barbiers, les tailleurs, les chapeliers et tous les journaliers non inscrits dans un art. Ces trois nouveaux arts devaient nommer ensemble deux prieurs, et la commune dépenser au moins 500 florins à l’achat d’un palais où tous les ouvriers de la laine se réuni-
(1) Scip. Amm. Istor. Fior ., lib. XIV.
raient. Les Ciompi demandaient encore que toutes les condamnations contre les ouvriers fussent pécuniaires et non plus sanglantes, qu’elles ne pussent plus entraîner la perte d’un membre ; que le Monte ou banque de l’Etat ne payât plus d’intérêt et remboursât Seulementle capital aux prêteurs ; qu’aucun ouvrier ne pûtêtrepoursuivi pendant deux ans pour une dette de moins de 50 florins ; que les impôts extraordinaires ou prestanze fussent abolis, et que l’on procédât, avant six mois, à une estime des biens de tous les citoyens pour établir l’impôt progressif sur le revenu ; que le cardeur de laine Bandiera, fait chevalier par le peuple (il avait été un des premiers à fomenter l’insurrection et avait concouru plus qu’aucun autre au pillage et à l’incendie), reçût 2,000 florins d’or sur les biens confisqués des rebelles ; que Sylvestre de Médicis reçût également, pour faire honneur à son titre de chevalier, le loyer des boutiques du pont vieux, où étaient les bouchers, et qui rendait à la commune 600 florins chaque année; que le secrétaire de la commune, sire Pierre, le même dont on avait brûlé la maison, fût cassé de son emploi (1), et qu’on nommât à sa place son scribe ou copiste, sire Viviano; que les Ricci (ils avaient été exilés en 1371 par une balie comme chefs du parti populaire) rentrassent en possession de leurs biens, et que les lois qui avaient été faites contre eux fussent rapportées; que les magistrats ne pussent poursuivre aucun des excès commis depuis le 18 juin. Finalement, les Ciompi demandaient qu’Alexandre Bardi, des huit de la guerre, et Serotine Brancacci, un grand, fussent déclarés plébéiens; que Jean de Mone, également des huit de la guerre et nouvellement armé chevalier, reçût le loyer des boutiques de la place du marché vieux, qui rendait 300 florins par an ; que tous les admonestés fussent immédiatement réhabilités; que les quatorze arts mineurs pussent nommer trois prieurs, au lieu de deux; qu’un certain nombre de nobles, pris parmi les Soderini, les Serragü, les Siminetti, les Tinghi, les Albizzi, fussent confinés à 30 milles au moins au delà de la cité, dans des villes que)la seigneurie leur indiquerait; que Nicolas Bardi, Barbo Frescobaldi, Philippe Gorsini fussent déclarés extra-grands, et que tous ceux dont on avait brûlé ou démoli les maisons fussent écartés pour toujours, ou au moins pendant dix ans, des emplois publics, excepté Louis Guicciardini et Smeraldo Strozzi.
Le conseil du peuple ayant été rassemblé par la seigneurie pour examiner ces demandes, où éclatent à la fois les revendications des
(1) Le secrétaire de la commune était nommé à vie, le secrétaire de la seigneurie pour deux mois, avec le gonfalonier et les prieurs.
ouvriers et celles du parti de Sylvestre, les accepta sans discussion, pendant que les Ciompi attendaient bruyamment sur la place. Le soir, comme les sergents de la commune venaient de fermer les portes de la ville et rapportaient les clefs au palais vieux, les insurgés, qui se rendaient au palais du podestat, resté en leur pouvoir, les rencontrèrent et s’emparèrent des clefs, parce qu’ils avaient entendu dire que la seigneurie attendait des renforts du dehors. Ils menacèrent de brûler le palais vieux et toute la ville si les soldats rentraient, ce qui fit que la seigneurie donna l’ordre aux troupes, qui déjà approchaient, de retourner chez elles. Une partie des mercenaires de la commune était d’ailleurs occupée à guerroyer en Romagne ; bon nombre d’autres avaient été distraits par la guerre contre le pape, qui venait de finir, ce qui priva la seigneurie, pendant tout le temps que dura l’émeute, de tout moyen de défense sérieux. Au reste, si l’on eût eu des soldats en nombre, les huit de la guerre, qui pactisaient avec l’insurrection, ne les auraient pas employés à la combattre, et l’on voit par là le danger qu’il y a à laisser à un seul corps de fonctionnaires la direction de la force armée. A cette époque régnaient d’ailleurs les condotiers, qui prenaient les guerres à l’entreprise ; les institutions militaires étaient loin d’être ce qu’elles sont devenues depuis, et l’infanterie italienne, qui précéda l’infanterie espagnole et l’infanterie française, n’était pas encore née.
Le conseil de la eommune s’étant assemblé le 22 pour donner sa sanction aux délibérations de la veille, la plèbe se réunit de nouveau sur la place en poussant de tels cris que les conseillers ne s’entendaient plus à l’intérieur. Ils n’en adoptèrent pas moins à' leur tour toutes les demandes des Ciompi. Sur ces entrefaites, Guerriante Marignolli, celui des prieurs qui était lejour précédent passé clandestinement à l’émeute, se leva sous prétexte d’aller s’assurer qu’aucun des Ciompi n’était entré dans le palais, et pour leur annoncer, disait-il, qu’on avait satisfait à toutes leurs demandes. En réalité, il s’en retourna lâchement chez lui, « ne faisant aucunement, dit un chroniqueur jouant sur son prénom, preuve d’âme guerrière.» En le voyant partir, la populace cria : « Qu’ils s’en aillent tous, nous ne voulons plus de seigneurie, ou nous mettons toute la ville à feu et à sac, » et ils entrèrent dans la cour du palais, menaçant tous les membres du conseil, s’ils ne s’en allaient pas de suite, d’aller incendier leurs maisons et celles des leurs, et de tuer leurs femmes et leurs enfants. «Horsles traîtres, criaient-ils, fuorii traditori !»(1). '
(1) Ne croirait-on pas entendre le cri des bandes communalistes deParis, à la journée du 31 octobre 1870, devant l’Hôtel-de-Ville?
La seigneurie, épouvantée, ne savait comment répondre à ces clameurs ; elle oubliait que la populace ne s’arrête plus quand une fois on a souscrit à ses caprices, et qu’elle suit aveuglément le mot d’ordre de ses chefs.
Cependant Benoît Alberti, entrant dans la salle des délibérations, dit que les Cicmpi exigeaient que deux des leurs vinssent incontinent siéger dans le palais du peuple comme prieurs. La seigneurie eut la faiblesse d’y consentir ; à quoi n’eût-elle pas souscrit en ce moment? Alors la foule, capricieuse et méfiante, répondit qu’elle ne voulait plus, parce qu’elle avait fait tant d’offenses à ceux de la seigneurie, qu’elle ne pouvait pas se fier à leur parole, et elle redemanda à grands cris qu’ils s’en allassent, moins les huit de la guerre. Sur quoi la seigneurie prit une peur mortelle. Le gonfalonier, « vil et couard, » se mit à pleurer, croyant déjà sa femme et ses fils massacrés par les Ciompi. Trois des prieurs seulement, Alamanno Acciaiuoli, Nicolas del Nero Canacci et plus tard Manetto Davanzati, dirent qu’ils ne s’en iraient pas ; mais le trouble était à son comble. Le peu d’hommes d’armes que la seigneurie conservait encore pour sa défense avaient complètement fraternisé avec les insurgés, et quelques bons citoyens, qui étaient dans la cour du palais mêlés aux Ciompi, étaient montés pour supplier la seigneurie de partir. Une partie de la plèbe avait déjà fait irruption dans les salles. Tous les familiers de la maison, les huissiers, les massiers, les pages, les moines, qui avaient la garde du sceau et de la caisse, s’étaient cachés. La seigneurie s’était dispersée, affolée, perdant la tête, fuyant au hasard. Le gonfalonier disparut le premier sans mot dire, plus mort que vif, au bras de Thomas Strozzi, dont il implora la protection et qui l’accompagna. Il n’avait plus de maison; il coucha chez T. Strozzi. Puis tous les prieurs, tous les conseillers s’enfuirent un à un. Acciaiuoli et Davanzati, restés les derniers, s’en allèrent à leur tour en remettant les clefs du palais au prévôt des arts. Alors on ouvrit les portes et tout le peuple entra à la fois.
Un cardeur de laine, Michel fils d’Orlando, que l’histoire et ses contemporains désignent plus brièvement, d’aprèslemode florentin, sous le nom de Michel de Lando, tenait en mains le gonfalon de la république, celui qu’on avait enlevé la veille aux fenêtres de l’exécuteur. C’était lui qui l’avait porté tout le jour comme chef des insurgés. Il était en sandales, sans bas, àpeinevêtu, mais de haute stature et de traits imposants. Les Ciompi lui obéissaient volontiers, et il était un de ceux qui avaient mis leur signature au bas de la pétition que la plèbe, maîtresse du palais du podestat, avait envoyée à la seigneurie. Il y est désigné comme appartenant à la paroisse de Saint-
Pierre-Majeur et il était probablement ouvrier des Albizzi (1).
Arrivé dans la salle des délibérations, il se tint debout, frappant le sol de la hampe du gonfalon, et se tournant ’vers les Giompi : « Vous le voyez, ce palais est à vous, s’écria-t-il, cette ville est entre vos mains, que voulez-vous maintenant que nous fassions?»(2). Tous répondirent d’une commune voix qu’ils voulaient qu’il fût gonfalonier et seigneur de la république, et qu’il commandât à la cité.
Michel de Lando, si subitement promu à la première des magistratures publiques, ne perdit pas la tête. Il prit certaines dispositions qu’il fit connaître au peuple et nomma de son autorité les syndics des arts pour réformer les corps de métiers. Les huit delà guerre avaient cru un moment hériter du pouvoir, mais les Giompi s’y opposèrent énergiquement, disant qu’eux seuls étaient seigneurs. Il n’en fallait pas moins créer une nouvelle seigneurie. Le nouveau gonfalonier fit nommer les prieurs au suffrage populaire, sans les tirer au sort. Us furent élus parmi les nouveaux syndics des arts et à parts égales, trois dans les arts majeurs, trois dans les arts mineurs, trois (y compris le gonfalonier) dans les derniers arts récemment admis. Parmi les prieurs élus, on relève le nom de Benedetto de Carlone, ce cordonnier qui, dès le commencement de l’émeute, s’était fait remarquer parmi les plus violents, comme aussi, parmi les noms des conseils de quartier qui furent substitués à ceux précédemment en place, on retrouve ce fou furieux, Simon, fils de Biaise, forgeur de cuirasses, que nous connaissons également.
La plèbe n’oublia pas ses chefs et ne s’oublia pas elle-même. Presque tous les nouveaux élus, parmi les gonfaloniers de compagnie et les conseillers de quartier, sont des Ciompi ou des ouvriers des arts mineurs.Du milieu des noms populaires se détachent toutefois ceux de Jean de Médiciset de Duccio Alberti, comme pour éloigner un dernier doute, s’il pouvait exister, sur la part que les Médicis et les Alberti prirent à cette insurrection. Dans tous les cas, les Ciompi devaient être satisfaits, ils étaient enfin arrivés aux affaires, ils avaient porté un des leurs au pouvoir suprême, et deux autres au priorat, ils tenaient une partie des gonfalons des milices, et l’on comptait quatre élus du menu peuple parmi les douze prudhommes de quartier. La commune florentine, si grande pendant les deux siècles précédents, malgré les incessantes querelles
(1) Nous avons vu aux Archives de Florence, sur les registres officiels de la république, la copie de cette pétition.
(2) Machiavel, Istorie florentine, lib. III.
des guelfes et des gibelins, si grande par le commerce, l’industrie, les lettres, l’art, était désormais tout entière aux mains de la plèbe. Cette Florence, qui comptait parmi ses enfants Cimabue, Giotto, Arnolfo, Orcagna, Dante, Boccace, Pétrarque, qu’était-elle maintenant devenue? L’âpre amour du gain, les richesses trop facilement acquises l’avaient énervée, le courage civique avait disparu, les bons citoyens, hier encore si hardis, si fiers, si virils, s’étaient cachés, avaient fui lâchement. La grande cité était au pouvoir des Ciompi, des vingt mille ouvriers de la laine et de la draperie, pire encore, de journaliers sans nom, libres maintenant de tout faire et de tout oser.