CHAPITRE SIXIÈME
Intelligent, aimable, spirituel, sans honnêteté et sans scrupules, il cherchait avant tout à grandir son rôle et à satisfaire son ambition. Ce petit souverain d'un État minuscule se voyait déjà le Stathouder ou le président de la République des sept provinces. Il faisait tout, en attendant, pour complaire aux démocrates, sensibles, comme toujours, àTécIat d*un titre, et, bien qu'il restât en relations suivies avec les chefs des patriotes, qui pouvaient lui être utiles encore, il travaillait bien moins à les servir qu'à se servir d'eux, pour parvenir à ses fins. Il fut bien reçu à Versailles, où l'on avait oublié ses erreurs de jeunesse. M. de Vérac avait annoncé sa mission nouvelle dans les termes les plus chaleureux; le Rhingrave sut plaire et s'insinuer dans la faveur des ministres. Il ne s'inquiétait, à l'entendre, que des intérêts français et sacrifiait à la France son avenir et ses intérêts. Tant de vertu méritait une récompense. Pour consoler Frédéric de Salm de la dissolution probable, selon lui, de la légion qu'il commandait, M. de Galonné obtint en sa faveur la confirmation du grade de maréchal de camp dans l'armée française et la promesse d'une pension de quarante mille livres, qui fut adroitement convertie en un versement unique de quatre cent mille livres. Le l" avril, Montmorin, en remettant au Roi un mémoire rédigé par le Rhingrave, lui proposait de l'approuver. « Le différend qu'il s'agit d'apaiser aujourd'hui existe entre
les bourgeois et les régents. Le roi de Prusse n*a rien à y voir. Il est question de tempérer l'aristocratie , et non d'établir la démocratie » , écrivait le ministre. « Les bourgeois devront être satisfaits, et il parait qu'ils le seront, s'ils obtiennent l'élection de leurs magistrats et des tribuns ou constitués, autorisés à faire leurs réclamations. » Dans son rapport, le Rhingrave allait jusqu'à parler « des magistrats ambitieux et faibles, qui aiment mieux tout risquer que de renoncer au privilège exclusif que leurs familles se sont arrogé d'aristocratiser leurs concitoyens » . Louis XVI n'aimait guère ce langage un peu révolutionnaire. « Le Roi a déclaré formellement qu'il aimerait mieux renoncer à l'alliance que de livrer la Hollande à une démocratie pure » , disait un nouveau mémoire du ministre, discuté et approuvé au Conseil d'État le 5 avril. Un mois plus tard, M. de Rayneval, moins touché que beaucoup d'autres par l'esprit facile du rhingrave de Salm, revenait sur ce point dans un travail fort important qui, aujourd'hui encore, mérite d'être lu avec attention^ : « Le Roi n'a ni intérêt, ni aucun motif pour favoriser la démocratie. Je pourrais même dire qu'un pareil gouvernement perdrait la République ou, du moins, la rendrait une alliée inutile, car il est impossible de rien concerter et de rien entreprendre avec des démocrates.
' Hollande, 572, 17 mai 1787.