CHAPITRE IV
Impression produite par la mort de Frédéric le Grand. — Frédéric-Guillaume II. — Attitude nouvelle prise par la Prusse dans les affaires de Hollande. — Troubles en Gueldre. — Le Stathouder fait occuper militairement deux villes de cette province. — Le règlement de 1674 et la ville d'Utrecht. — Les États de Hollande donnent Tordre aux troupes à leur solde de se réunir pour la défense de la province. — Le Statbouder est suspendu proviiionnellement de ses fonctions. — Indignation des orangistes. — Tentatives d'accommodement. — Le cabinet anglais ne veut pas d'une rupture avec la France. — Indécision de la politique prussienne.
La mort de Frédéric le Grand laissa l'Europe et même la Prusse plus froides que Ton n'aurait pu s'y attendre. « Quelques personnes croient que TefFet n'en sera pas immédiatement senti, écrivait JefFerson, agent des États-Unis d'Amérique à Paris. Son royaume ira comme une machine, grâce au mouvement qu'il lui a imprimé. Le monde politique jouit ici d'un calme profond. » A Berlin, d'après Mirabeau, u tout était morne, personne n'était triste ; tout était occupé, personne n'était affligé ; pas un regret, pas un soupir, pas un éloge. C'est donc là que devaient aboutir tant de batailles gagnées, tant de gloire, un règne de près d'un
demi-siècle rempli d'une multitude de prodiges ! On en était fatigue jusqu'à la haine n y ajoute dans une éloquente apostrophe le grand orateur.
Rousseau raconte, dans la Nouvelle Héloïse^ que le duc de Marlborough, charmé de la bonne mine d'un soldat français, fait prisonnier à Blenheim, ne put s'empêcher de lui dire : « S'il y eût eu cinquante mille hommes comme toi à l'armée française, elle ne se fût pas ainsi laissé battre. » u Eh! parbleu I répliqua le grenadier, nous avions assez d'hommes comme moi, il ne nous en manquait qu'un comme vous. »
J'aime à opposer cette réponse au sang-froid des habitants de Berlin devant le cercueil de leur roi. Quand un grand homme vient à disparaître, la foule n'est que bien rarement capable d'apprécier la perte qu'a subie l'esprit humain. L'instinct jaloux qui la domine est plus puissant que l'admiration. Il faut parfois de dures leçons et de cruels revers pour lui apprendre à regretter ceux dont la mort peut la surprendre sans l'émouvoir.
Frédéric-Guillaume II, neveu et successeur du grand Frédéric, était né le 25 septembre 1744. Il était fils de Guillaume- Auguste, prince royal, et d'une princesse de Brunswick, sœur de la Reine. Le prince royal, aimable et spirituel, avait plus de charme que de talents militaires. « Votre mauvaise conduite a fort délabré mes affaires » , lui écrivait, en 1 757, le Roi sonfrère. « Je vais combattre, et si nous