CHAPITRE QUATRIÈME
ne pouvons vaincre, nous allons tous nous faire tuer. La plus grande partie des malheurs que je prévois ne vient que de vous ; vous et vos enfants en serez plus accablés que moi. i*
Frédéric le Grand ne remporta pas la victoire, ne se fit pas tuer, renonça même à ses idées de suicide, et se consola de tous ses maux en adres-» sant à Voltaire ces vers remarquables :
Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l'orage.
Penser, vivre et mourir en roi.
Mais le prince royal, moins bon guerrier, moins bon philosophe, moins bon versificateur, doué d'un moins grand courage et d'une force d'âme plus commune, avait été touché au cœur par les amères observations de son frère. Le Roi, comme pour ajouter à la dureté de ses reproches, lui donna Tordre dans une dernière entrevue de partir, sans délai, pour Berlin, et d'avoir des enfants. « Vous n*étes bon qu'à cela n , lui dit-il en le congédiant. Il ne devait plus le revoir.
Soit remords, soit désir de se concilier l'affection de son successeur, Frédéric le Grand montra autant de sympathie à son neveu qu'il avait témoigné de sévérité à son frère. Sa bienveillance n'allait cependant pas jusqu'à la tendresse. Frédéric- Guillaume galopant un jour, à la suite de son oncle, eut son cheval frappé d'un boulet de canon
et tomba dans un fossé. Le Roi s'écria, sans interrompre sa course : « Ah! voilà le prince de Prusse tué, qu'on prenne la selle et la bride de son cheval. » Le prince n'était ni tué ni blessé, il se releva, prit part à de nouveaux combats, commanda un corps d'armée, et dans la guerre de la succession de Bavière mérita par une retraite habile l'approbation de son oncle, qui, le recevant à Breslau, à l'heure de la parade et devant les généraux, lui dit : « Vous n'êtes plus mon neveu», pour ajouter en Tembrassant : u Vous êtes mon fils; vous avez fait tout ce que j'aurais pu faire à votre place, n Un an plus tard, le Roi, malade alors, revenait sur le même sujet : « On pourrait bien cette fois ne pas se tromper, il est possible que j'en meure, mais on n'y gagnera rien ; je laisse après moi un neveu qui me recommencera. »
L'accord semblait absolu entre le roi de Prusse et son successeur. Sur un point seulement, Frédéric II trouvait à redire à la conduite de son neveu qu'il accusait d'être trop sensible aux charmes trompeurs des filles d'Eve. Le prince royal avait beau s'efforcer de paraître sage, le Roi était trop bon diplomate pour se laisser prendre aux finesses un peu lourdes de son héritier. Je n*ai garde de m'arrêter au récit des conquêtes nombreuses et faciles d'un prince très-galant et peu délicat ; mais l'histoire ne peut laisser dans le silence le nom d'une femme qui, pour appartenir