CHAPITRE CINQUIÈME
dëclarée. C'est une demoiselle de Yoss, fille d'honneur de la Reine douairière, nièce du maréchal de la cour de la dernière princesse de Prusse '. » Frédéric-Guillaume II s'était assez vite fatigué de la vertu très-relative que lui avait imposée la secte des illuminés '• Sans vouloir encore renouer avec madame Bietz d'anciennes relations qu'il devait reprendre dans la suite, il s'était persuadé que pour être grand , un roi devait imiter la conduite de Louis XIY • Plus de fille de mattre de chapelle ou de femme de jardinier, alliance trop commune même pour la main gauche, mais quelque jeune fille de noble race, et qui pût invoquer des aïeux. Depuis trois ans déjà, et même pendant la vie de son oncle, il avait entouré mademoiselle de Yoss de soins très-empressés et des marques nombreuses d'une galanterie quelque peu brusque. Soit froideur , soit sagesse, soit vertu, Théroïne de ce roman prussien résis-
1 Sir James Harris au marquis de Carmartlien, 21 novembre 1786. Diaries, II, 248.
2 Pendant quelques jours après la mort de son oncle, Frédéric- Guillaume avait étonné tout le monde par le changement de ses habitudes. Mirabeau n'en revenait pas ; il écrivait le 29 août 1786 :
• Il n*a pas même regardé mademoiselle de Yoss, il n*a pas eu l'apparence d'une orgie, pas touché une gorge de femme depuis qu'il est sur le trône. Il se couche avant dii heures du soir et il est levé à quatre. S'il persévère, il sera l'exemple unique d'une habitude de trente ans vaincue. » Mirabeau, alors en mission secrète à Berlin , a suivi avec le plus grand soin toute l'intrigue de Voss, et entre sans cesse dans des détails qu'il savait plaire à l'abbé de Périgord son correspondant.
tait à toutes les avances comme à toutes les promesses, et sa famille, prévenue d'une si honorable préférence, l'encourageait à persévérer encore dans ses refus. La passion du Roi, enflammée par de longs mois d'attente, ne connut bientôt plus de bornes. Il alla jusqu'à offrir à mademoiselle de Yoss un mariage religieux, affirmant que Luther avait autorisé ces sortes d'union. Mais la Reine, bien que très-patiente, n'eût peut-être pas subi sans colère -un outrage aussi éclatant. Fallait-il se l'aliéner à jamais ? Fallait-il exciter la jalousie de rivales moins favorisées? Le Roi n'offrait-il pas de faire de celle qu'il aimait une Pompadour allemande? Après bien des pourparlers, bien des hésitations, bien des conférences avec ceux des membres de sa famille qui se mêlaient de cette délicate affaire, mademoiselle de Yoss se déclara prête à céder*, non sans parler beaucoup, j'en suis sûr, de cette sensibilité qu'invoquent, d'après sir James Harris, les femmes qui veulent dire tout autre chose. « La dame est maintenant du côté où l'on cède, écrivait le ministre d'Angleterre. Sa Majesté s'obstine au succès, il n'est pas douteux que ce grand événement n'ait lieu bientôt. Mademoiselle de Yoss est plus belle qu'intelligente, ajoute-t-il, et probablement plus rusée que belle
^ « La demoiselle avoue que, sans être amoureuse, elle est sensible à une persécution de trois ans. Mais que sera-l-elle? Que sera son oncle? sa famille? » écrit Mirabeau.