CHAPITRE CINQUIÈME
ble être le comble de la démence. Nous avons eu bien pitié de M. de Thulemeyer; les réflexions que je lui ai faites sur la conduite du prince, sur Tavantage qu'elle donnait aux patriotes, sur le déplaisir, qu'elle causerait à Berlin, l'ont tellement frappé que les larmes lui ont coulé des yeux^ »
M. de Rayneval n'avait pas ménagé les expressions au ministre ordinaire du roi de Prusse. A sa demande de calmer les patriotes, il avait répondu que « le langage de la princesse, loin de les irriter, les enchanterait au contraire, parce qu'elle faisait leur triomphe en les justifiant aux yeux de leur nation et de toute l'Europe; que, quant au prince de Nassau, on ne pouvait expliquer sa conduite qu'en supposant qu il désirait rentrer dans ses fonctions par une révolution, et exposer pour quelques prérogatives sa patrie aux horreurs d'une guerre civile]» . M. de Thulemeyer, atterré par ces réflexions, se hâta de déclarer que si le prince avait conçu ce projet insensé, certainement la cour de Berlin l'en détournerait. L'amour-propre de M. de Rayneval avait été blessé comme son bon sens. « Ce qui, selon moi, monseigneur, est pis que tout » , disaitil à Yergennes, « c'est la maladresse avec laquelle la lettre de la princesse est rédigée, ce sont les paralogismes dont elle est remplie, ce sont les principes erronés qu'elle exprime. » En écrivant à
^ M. de Rayneval au comte de.Vergennes, 3 janvier 1787.
M. d'EsternOy Rayneval n*était pas plus modéré : « Vous serez sûrement stupéfait de n'y trouver qu'un tissu de sophismes, d'inexactitudes et de principes erronés, qu'un refus aussi maladroit qiie malséant. On dirait que M. le Stathouder jalouse la considération dont jouit madame la princesse, et qu'il cherche à la détruire comme il a détruit la sienne propre ' . » Le négociateur français concluait en ces termes un mémoire adressé au ministre : « Tout ce que je crois devoir dire, quant à présent, est que nous devons regarder le Stathouder comme un homme méchant et dangereux et qu'il ne convient plus ni à la dignité du Roi, ni à ses intérêts, de le ménager; que l'on chasse Guillaume Y, que l'on mette son fils à sa place, et tout pourra rentrer dans l'ordre, moyennant des instructions bien rédigées pour la tutrice ou les tuteurs. Il y a lieu de croire que le roi de Prusse sera très-afFecté de la résolution du Stathouder, et que ce monarque se déterminera à faire une dernière tentative pour amener son beau-frère à résipiscence. Comme c'est uniquement pour complaire à Sa Majesté Prussienne que le Roi m'a envoyé à la Haye, ne croiriez-vous pas qu'il serait convenable que le Roi mit le comble à ses procédés, en offrant au roi de Prusse de prolonger mon séjour ici, jusqu'à ce que ce prince ait perdu tout espoir de conciliation?
' M, de Rayneval à M. d'Esterno^ 5 janvier 1787.