‹ Une invasion prussienne en Hollande en 1787Chapitre 88 sur 167 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

ambition inquiète et le sentiment de sa valeur, se plaignait sans cesse de consacrer « ses jours, ses nuits, ses forces, celle des siens à un service sans gloire' » . — « Mon très-cher mattre, ils se connais-

' Lettre de Mirabeau à l*abbé de Périgord. Archives des affaires étrangères.

Mirabeau avait été envoyé à Berlin, comme agent secret, en 1786. Il était alors sans ressource. Pour le tirer d'affaire, le duc de Lauzun, plus tard duc de Biron, et Tabbé de Périgord, plus tard prince de Talleyrand, l'avaient recommandé à M. de Galonné, contrôleur des finances. Mirabeau devait observer l'état de la Prusse et de l'Allemagne au moment de la ifiort de Frédéric le Grand, présumée prochaine. II adressait ses dépêches à l'abbé de Périgord qui les déchiffrait, et les faisait passer ensuite sous les yeux de M. de Galonné, de M. de Vergennes et du Roi lui-même.

Mirabeau passa plusieurs mois à Berlin; actif, inquiet, agité, donnant souvent des renseignements utiles, entraîné parfois par son imagination. — « On est parfaitement content de votre corres|!&ndance » , lui écrirait, le 9 octobre 1786, l'abbé de Périgord. Le 3 décembre, il renouvelait, dans les mêmes termes, son approbation en ajoutant : « Le Roi la lit avec beaucoup d'intérêt. »

Mirabeau était moins satisfait, il se plaignait sans cesse de la fausseté de sa position, de l'insuffisance de ses ressources, «de son existence mille fois plus pénible et plus équivoque qu'il ne saurait l'exprimer » , — « Me trouvent-ils trop cher, mon cher maître, ils n'ont que deux partis à prendre, me rappeler ou me placer. » -— « Deux cents pistoles chaque mois et un avenir, c'est mon dernier mot, et certes en ce genre je n'en aurais pas deux, car je ne suis pas fait pour être marchandé. »

On conçoit facilement qu'à son retour à Paris en 1787, Mirabeau se trouva de nouveau plongé dans des difficultés financières qu'augmentait encore le désordre de sa vie privée. Sa liaison avec madame Lejaz, femme d'un libraire de Paris, donna lieu à un incident qui lui a été souvent reproché. Au commencement de l'année 1789, parut sous le titre d'Histoire secrète de la cour de Berlin un ouvrage qu'on donnait comme « posthume » et qui n'était que la reproduction des lettres de Mirabeau à MM. de

sent mal en hommes, ceux qui voudraient ne faire de moi qu*un nouvelliste, et surtout ceux qui espéreraient m'y faire consentir, tacitement ou non ^ » C'est au moment même où Mirabeau s!inquiétait de dépenser dans une mission indigne de lui son imagination active et ses puissantes facultés que vint le trouver M. de Reede.

M. de Reede, « bon citoyen, constitutionnel par principes, ami de la liberté par instinct, loyal et vrai par caractère et par habitude >? , admirateur très-convaincu de la princesse, n'avait pour le prince qu'une très-petite et très-faible estime*.

Lauzun et de Périgord. Le scandale fut grand. L'abbé de Périgord, auquel on ne peut cependant imputer de trop grands scrupules, reprocba à Mirabeau son infidélité en termes indignés. N*avait-il pas été payé pour une besogne qui devait rester secrète? Mirabeau s'excusa mal. Le manuscrit lui aurait été dérobé par sa maîtresse^ et publié par le mari de celle-ci, dont les affaires allaient mal. L'abbé de Périgord n'accueillit pas ces explications, et ce ne fut qu'au lit de mort de Mirabeau qu'il consentit à oublier ses griefs. Les minutes des lettres de Mirabeau se trouvent aujourd'hui aux archives des affaires étrangères. Remises par ordre du grand orateur au comte de la Marck, elles furent léguées par celui-ci à M. de Bacourt, qui les fit relier avec quelques documents annexes. Elles font partie du lot de papiers de Mirabeau qui ont été rachetés l'an dernier par les affaires étrangères.

Cet incident curieux de la vie de Mirabeau sera raconté avec de plus grands détails par M. Charles de Loménie, qtii nous donnera bientôt la suite du remarquable travail commencé par son père. J'y reviendrai peut-être un jour.

* Lettre de Mirabeau publiée dans VHistoire secrète de la cour de Berlin. J'ai revu toutes ces lettres de Mirabeau sur l'original^ aujourd'hui conservé aux archives des affaires étrangères.

^ L'admiration du baron de Reede pour la princesse d'Orange

Page 1