‹ Une invasion prussienne en Hollande en 1787Chapitre 99 sur 167 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

sa cause; la Hollande aurait aux États-Généraux une majorité absolue si la province de Frise et celle d'Utrecht s'unissaient à celle de Groningue pour soutenir les patriotes. « Le Roi vous autorise, Monsieur, à foire dans cette vue tout ce qui pourra dépendre de vous » , écrivait Montmorin au marquis de Vérac. « Je vous confierai même que Sa Majesté ne serait pas éloignée de foire quelques sacrifices pécuniaires, s'il était nécessaire, pour donner de l'efficacité à ses exhortations. »

Avant d'assurer à la Hollande la majorité dans les États-Généraux, comme avant de régler les différends de la province d'Utrecht, il eût été urgent de. résoudre les difficultés qui, dans la province de Hollande même, risquaient de faire naître la guerre civile. L'esprit de désordre qui agitait la République tout entière n'avait pas épargné la plus importante des sept provinces. La question des rapports entre les bourgeoisies et les conseils des villes devenait chaque jour plus grave et plus menaçante. Pendant deux siècles, les patriciens municipaux qui gouvernaient les affaires de chaque cité n'avaient eu à lutter que contre la maison d'Orange. Les stathouders avaient pu trouver des soutiens dans la populace, mais les corps de bourgeoisie étaient restés habituellement fidèles aux familles riches et puissantes, qui se consacraient à la direction politique. Mais les théories d'égalité, mises à la mode dans le cours du dix-huitième siècle, avaient pénétré en

Hollande. Dans chaque ville, s*était formé un nouveau parti, également hostile aux aristocrates et à la maison d'Orange, qui revendiquait pour la bourgeoisie le droit de prendre part au gouvernement : « La bourgeoisie n'est rien, elle doit être tout. » Tel était le mot d'ordre de ceux qui s'appelaient des démocrates. Devant ce mouvement d'opinion parfois exprimé par des émeutes, les par triciens n'étaient pas restés unis. A Amsterdam particulièrement, où la question avait plus d'importance que partout ailleurs, un double courant s'était produit. Certains conseillers, dominés avant tout par le désir de maintenir leur situation héréditaire, n'avaient pas hésité à se rapprocher du Stathouder et à lui proposer une sorte d'alliance contre l'ennemi commun. D'autres, au contraire, préoccupés surtout de défendre les libertés qui leur étaient chères contre les empiétements de la maison d'Orange, se déclaraient prêts à accorder à la bourgeoisie une part d'influence, et espéraient trouver dans son appui un secours contre Guillaume y. Les partisans de la France avaient vu, dans ces circonstances, leur nombre diminuer dans une notable proportion. La majorité des conseillers, désireux de maintenir le système aristocrati* que, semblaient pencher vers TAngleterre qui leur promettait l'absolue conservation de leurs privilèges. La minorité, fidèle à l'alliance française, n'en comprenait pas moins les représentants des familles

GHAPITllË SIXIÈME. 181

dont le rôle politique avait été, de tout temps, le plus considérable. Les descendants des amis les plus dévoués de Barneveldt et de Jean de Witt faisaient partie de cette minorité. Élevés depuis leur enfance pour la vie publique, très-attachés au souvenir de leurs ancêtres, très-fiers de leur influence séculaire, leur état d'esprit s'approchait de celui des députés hbéraux de la noblesse de France, à l'Assemblée nationale de 1789.

Sir James Harris avait reconnu fun des premiers la gravité d'une crise qu'il se gardait bien de déplorer. Il consacra tous ses efforts à amener une entente sérieuse entre le Stathouder et les défenseurs obstinés du système aristocratique. Sur sa proposition, des conférences eurent lieuàNimègue entre les représentants du prince et ceux des aristocrates. L'accord fut bientôt conclu. La suspension de Guillaume Y, comme capitaine général, devait être rapportée. Le commandement de la Haye lui sers\ît rendu. M. Van Berckel ne conserverait pas la charge de Pensionnaire. En revanche, le prince renonçait à adresser aux villes des lettres de recommandation lors de l'élection des magistrats, et ne réclamait pas d'autres pouvoirs militaires que ceux accordés à Guillaume III. « L'union d'intérêts et le plan de coahtion entre la ville d'Amsterdam et le Stathouder ont été adoptés dans les termes que je vous ai signalés » , écrivait, au mois d'avril, sir James Harris au marquis de Garmarthen. » On

réunira le conseil, au prochain jour, pour nommer de nouveaux députés aux États. Ils auront pour instruction de rapporter la suspension et de restituer le commandement. Quatre mille charpentiers, choisis avec soin, défendront le conseil et assureront la sécurité des débats. Ils recevront l'ordre de ne commettre aucun outrage et aucune violence, à moins qu'ils ne soient attaqués ^ » Le plan était bien combiné; il ne put être mis à exécution. Sir James Harris, qui constatait déjà, avec un plaisir cruel, «la confusion et le désordre qui régnaient à l'ambassade de France* » , vit échouer encore une fois ses efforts. Les délégués des ouvriers d'Amsterdam, dont le concours était indispensable, refusèrent de consentir à un accord qu'ils déclaraient funeste au Stathouder*. Guillaume Y eut beau leur écrire une lettre autographe, ils répondirent qu'ils serviraient le prince, malgré lui et en lui désobéissant. Trop souvent déjà ils avaient été trompés par les aristocrates; ils ne retomberaient pas dans le piège qui leur était tendu.

Ce fut avec un profond chagrin que sir James Harris reçut cette nouvelle. Depuis quelques mois déjii, il s'efforçait de copier l'organisation des /wtriotes, d'opposer à toutes leurs associations des associations rivales, de répondre à toutes leurs pé-

> 17 avril 1787. Diaries, II, 290.

* 20 avril 1787. Diaries^ II, 292.

3 24 avril 1787. Diaries, H, 293.

Page 1