‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 10 sur 39 · LES DEUX BLESSÉS · texte numérisé non relu

LES DEUX BLESSÉS

Je comptais attendre que mon héros à la jambe de bois fût de retour à Limoges pour m'occuper directement de lui, jaloux que j'étais de vous éviter un nouveau déplacement. Assez d'autres, d'ailleurs, ont été 368 11

explorer les champs de bataille; assex d'autres vous ont minutieusement décrit toutes les péripéties de ces grandes journées , la position des armées, la situation des lieux, les plaines et les collines, voire même le soleil et la lune. Je mets en fait que celui qui a lu tout ce qui s'est imprimé au sujet de la victoire de Solferino en sait plus long que beaucoup de ceux qui y ont contribué. Mais, outre que le capitaine de Bussière peut encore tarder quelque temps et que je dois supposer que vous êtes aussi pressé que moi de le revoir, je crois qu'il va se passer en Italie, dans la ville même où Ta conduit le sort de la guerre, quelque chose qui a plutôt trait k mon récit qu'aux intérêts généraux de l'Europe. Vous allez donc avoir l'obligeance de prendre avec moi le chemin de fer. Je vous préviens que nous voyageons à grande vitesse et que, si beaux que soient les lieux que nous parcourons , il n'y a pas moyen de s'arrêter un moment pour les voir. Nous nous rendons h Brescia. Quand le wagon du chemin de fer nous manquera, je vous prêterai les ailes de mon imagination, véhicule aussi commode et non moins rapide , et dès que nous serons entrés dans la ville (n'allez pas croire qu'il vous sera permis d'en visiter les rues et les monuments : nous avons, ma foi, bien autre chose k faire), je vous mènerai tout droit k l'hôpital.

Vous n'avez pas oublié, j'espère, que notre capitaine a écrit k sa mère qu'il était k Brescia, dans un hôpital, avec son camarade Hector Trumeau. Nous voici dans cet hôpital, qui est encombré de blessés; Français, Piémontais, Autrichiens même sont entassés les uns sur les autres. L'humanité ingénieuse a multiplié la place qui manque : où il y avait cinquante lits, il y en a cent. Je regarde tous ces pâles visages : aucun ne me rappelle les traits que je cherche, mais tous me sont

sympathiques parce qu'ils espriment une noble souffraoce, et je serais tenté de m'arrëter à chacun. Je m'informe cependant. On me dit que le capitaine Louis de Bussière est torti de l'hôpital depuis deux jours et qu'il a éXé transporté chez la comtesse Orosini.

La comtesse Orosini est une belle dame qui n'a ja« mais quitté Brescia que pour aller de temps à autre, dans les bons moments, faire un petit séjour h Milan , et qui est veuve, dit la calomnie, depuis une trentaine d'années environ. Nous pouvons bien rabattre la moitié de ce chiffre, d'autant plus que la comtesse parle ton» joQrs du comte Orosini comme si c'était hier qu'elle lavait perdu. D'ailleurs, elle n'avait pas seize ans lorsqu'il l'épousa, et elle a été mariée si peu, si peu, que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Vous me dires qu'elle aurait pu se remarier, et la calomnie prétend encore qu'elle n'a rien négligé pour atteindre ce but, et qu'elle aurait épousé même un Autrichien; mais soit que sa fortune n'ait point paru assez considérable, soit qu'elle n'ait point rencontré de cœur capable de comprendre le sien, toujours est-il qu'elle est restée venve et que toute consolation officielle lui a manqué, U y a pourtant bien des veuves moins agréables qu'elle qui trouvent encore chaussure h leur pied ou couvercle à leur marmite, selon une expression non moins pittoresque, mais un peu moins usitée. Ce n'est pas que la comtesse Orosini soit précisément une beauté; non, c'est une femme qui n'est ni trop grande, ni trop coarte, ni trop grasse, ni trop maigre, qui a des traits assez irréguliers, mais qui possède, en revanche, des joues de rose, un teint de lis, des cheveux qui semblent noircir encore avec le temps, et des yeux, oh 1 des yeux très-susceptibles de causer de grands ravages. Ce sont des yeux brillants et humides à la fois, du feu et de

Teau mélës ensemble. Par malheur, l'œil droit ne s'entend jamais très-bien avec Tœil gauche, ils ne prennent pas volontiers la même direction ; un observateur peu galant yous dirait qu'elle louche agréablement, mais je lui répondrais que ne louche pas ainsi qui veut. Elle produit, en outre, assez d'effet le soir, au bal , entre onze heures et minuit, lorsque la chaleur n'est pas encore trop forte ; car, si elle s'oublie , si elle ne s'aperçoit pas à' temps que la chaleur l'incommode, sa fig:ure se décompose , ses charmantes couleurs se déplacent , et elle devient méconnaissable. Hàtons-nous de dire que cela ne lui est jamais arrivé qu'une fois, à Milan, dans une réception officielle, parce qu'un diplomate en disponibilité, qu'on voulait lui présenter, se trouva en retard. Les petites indispositions auxquelles elle est sujette n'altèrent jamais, du reste , dans la journée l'éclat de son teint. Telle qu'elle est enfin, la comtesse Orosini est une très-agréable dame, habitant une belle maison toute blanche, qui a l'air d'un palais, dans le quartier le plus aristocratique de la ville de Brescia.

Nous pénétrons dans cette maison, et c'est à se croire encore à l'hôpital. Il y a dans chaque chambre trois ou quatre lits; chacun de ces lits est occupé par un officier français ou piémontais plus ou moins grièvement blessé à Solferino. Les uns sont jeunes, les autres sont vieux, mais les jeunes dominent. Nous ne tardons pas à découvrir, très -confortablement installés dans une chambre au premier étage, nos deux lieutenants de Lorient, qui sont aujourd'hui le capitaine de Bussière et le capitaine Hector Trumeau. Par quelle voie miraculeuse la Providence les a-t-elle conduits dans les bras, je veux dire dans Thôtel de la comtesse Orosini? Parla voie d'une personne qui les a comblés, dans les premiers moments, des soins les plus intelligents et les

plus maternels, par la voie de l'excellente Mme Cham- ))iaiD,]a femme de leur colonel, lequel» par parenthèse, rient de passer général de brigade.

Us étaient tombés à peu de distance Tun de l'autre, Hector aveuglé par le sang qui coulait d'une blessure reçae au visage, Louis frappé à la jambe et incapable de se tenir debout. C'était dans un instant suprême où chacun, chef ou soldat, était k son devoir et ne pouvait songer qu'à soi; la mêlée était terrible. Louis aperçut Hector qui se débattait dans ses ténèbres de sang, et il sô traîna en rampant jusqu'à lui.

« Trumeau, lui dit-il, laissez-moi monter sur vos •épaules, et tirbns-nous-en comme nous pourrons, car nous n'avons plus rien à faire ici

— C'est vous, Bussière? répondit l'autre. Montez. Je n'y vois goutte, vous me conduirez ; on m'a bel et bien ^borgne des deux yeux. Sapristi ! que c'est gênant ! »

Ils se mirent en marche, l'un portant l'autre, au milieu des balles qui sifflaient, des bombes qui éclataient de toutes parts, et ils ne tardèrent pas à arriver à une ambulance où ils trouvèrent Mme Chamblain en costume de cantinière. Ce fut elle qui débarbouHla le visage du brave Hector et qui lui rendit la vue, pendant qu'un chirurgien s'occupait de son camarade ; ce fut elle encore qui aida à les installer le plus commodément possible sur le chariot qui devait les conduire à Brescia. Aussi Hector disait-il à son compagnon, en s'éloi- ^niant de l'ambulance :

< £lle a du bon, la grande haquenée, et l'uniforme lui va. Je n'oublierai jamais que c'est eUe qui m'a pansé et enunaillotté comme je suis là. Ne vous gênez pas, au moins, Bussière, et appuyez-vous sur moi tout à votre aise, car notre calèche n'est pas douce. Vous ^uffrez beaucoup, hein If

— Oui, répondit Louis. Ma pauvre mère 1 S'il m'arrivait quelque chose^ je vous recommande bien de lui faire parvenir ce petit médaillon brisé qui m'a préservé la poitrine. Âhi 1 Mais vous souffrez aussi, vous?

— * Ça me cuit un peu, et j'ai la téta lourde, voilà tout. Si le sang ne m'avait aveuglé, j'aurais pu me battre encore. Quel guignon d'avoir été forcé de quitter la partie pour une égratignure I »

Le lendemain, vers le soir, Mme Ghamblain, rassurée sur le sort de son mari, arrivait elle-même à Brescia et passait la nuit à ThApital auprès de Louis de Bussière dont la blessure, aggravée encore par le voyage, nécessitait une prompte opération. Elle eut pour lui le dévouement d'une sœur de charité et ne se conduisit pas moins bien à l'égard. d'Hector Trumeau qu'une forte fièvre forçait à garder le lit. Mais, comme les convois de blessés affluaient de tous côtés , que l'hôpital regorgeait de monde et qu'il pouvait résulter de cet encombrement plus d'un obstacle au complet rétablissement de ses protégés, Mme Ghamblain résolut d'aller leur chercher par la ville quelque autre local mieux approprié à leurs besoins.

On lui parla de la comtessa Orosini qui avait recueilli dans son hôtel quelques officiers supérieurs; elle se rendit chez elle et lui proposa militairement ses deux malades. La comt^se, voyant qu'elle entendait l'italien, lui dit qu'elle ferait avec plaisir ce qu*on désirait, mais que toutes ses chambres étaient prises, sauf une seule, et elle chercha en même temps à lui faire comprendre ce qu'il y avait d'imprudent pour une femme jeune encore à recevoir chez elle tant d'hommes dont'les blessures, grâce à Dieu, n'étaient point mortelles. Sur quoi Mme Ghamblain lui répondit qu'une feumie ne pouvait être nulle part plus en sûreté qu'au

miliea de Tannëe française, et que, quant à elle, il ne lai était jamais rien arrivé de désagréable dans le cours de ses diverses campagnes. Elle s'éloigna là- dessus et revint au bout d'une heure, avec ses deux blessés que des hommes du peuple portaient sur des civières. Elle les installa tous deux dans une belle et vaste chambre, et les quitta pour aller rejoindre le général Ghamblain, non sans les avoir recommandés tout particulièrement àThomanité de la comtesse Orosini.

Je dois dire que la comtesse Orosini produisit tout d'abord un effet extraordinaire sur Hector Trumeau ; elle lai sembla superbe et majestueuse, Tidéal même des princesses qu'il avait rêvées, une Armide dont il elït été fier d'être le Renaud. Par malheur, Templâtre qu'il portait au beau milieu de la figure l'empêchait de se montrer lui-même avec tous ses avantages. La comtesse le regarda à peine dans la première visite qu'elle leur fit, tandis que ses yeux se fixèrent avec infiniment de complaisance sur les traits pâlis, mais toujours agréables, da capitaine de Bussière. Gomme elle ne parlait pas le français et que nos jeunes guerriers ne pariaient pas Titalien, elle ne put leur dire grand'chose. Uenrésultanécessairement quelque froideur dans leurs rapports. Elle se reposa sur sa femme de chambre du soin de veiller à ce que rien ne leur manquât, et elle te dévoua de préférence h des blessés capables de lui exprimer et surtout de lui faire comprendre leur reconuaissance. La situation des deux capitaines n'avait donc rien de bien récréatif. La femme 4^ chambre était af«* freuse; Trumeau l'avait tout de suite prise en grippe, et elle le lui rendait. Cette fille regrettait au fond les Autrichiens. Quant k Louis, il ne faisait guère attention à elle non plus qu'au reste, et il tombait à chaque instant dans les plus noires tristesses en songeant atout

ce qu'une jambe de moins pouvait lui faire perdre. Le médecin avait beau lui dire que la plaie était superbe et qu'il répondait de tout; le camarade Hector avait beau se livrer à toutes les excentricités de sa conversation ; Louis leur répondait k peine ou feignait de dormir pour pleurer plus à son aise. Ce jeune lion était faible comme une femme pour les choses du cœur. La lettre qu*il avait écrite* à sa mère et qui affectait tant de calme et de résignation était, certes, bien loin d'être l'expression de sa pensée. Il en attendait pourtant la réponse avec une impatience fiévreuse que les retards forcés de la poste en de telles circonstances devaient accroître encore. Toutes les fois que l'affreuse camériste entrait dans la chambre, il lui demandait en silence, de son regard le plus doux, s*il n'y avait pas quelque chose pour lui, et la pauvre fille, qui comprenait cette attente muette, aurait volontiers sacrifié un mois de ses ^ages pour pouvoir lui remettre ce qu'il désirait. Mais elle ne devait point avoir cette satisfaction; ce ne fut pas elle, ce fut un ange de grâce et de beauté qui vint enfin, unmatin,.apporter à Louis la réponse de Mme de Bussière.

II fut tout surpris de voir, entrer dans la chambre une jeune personne qu'il ne connaissait pas et qui parais* sait avoir vingt ans au plus. Elle lui dit, en très-bon français, qu'elle était arrivée la veille dans la maison , qu'elle était au service de la comtesse, et que, s'il le trouvait bon, elle remplacerait désormais auprès de lui sa camarade, dont il avait trop de peine à se faire entendre. Quelque pressé qu'il fût de lire la lettre de $a mère, Louis ne put s'empêcher de considérer un instant celle qui la lui offrait. C'était vraiment une créature céleste dans toute l'acception du mot, mince, svelte sans être maigre, avec un teint d'albâtre, de jolis yeux d'un noir velouté et des cheveux comme les pein-

très en ont donné anx belles patriciennes de Venise : ils étaient d'un jaune pâle qui avait l'éclat de Ter. Quoiqu'elle fût vêtue d'une simple robe noire, elle n'avait pas du tout l'air d'une femme de chambre, et Louis remarqua qu'elle avait la main blanche et fine d'une grande dame. Elle lui apparut enfin comme une messagère d'espérance et de bonheur, et cette première impression fut fortifiée encore par les bonnes nouvelles (}jie contenait la lettre, car Mme de Bussière apprenait à son fils, comme nous l'avons vu déjà, que Lucie sa- ^'ait tout et que son cœur n'était point changé. Le pau» ^Te garçon couvrit le papier de baisers et de larmes. Puis, comme il s'aperçut que la belle inconnue était toujours là, il lui dit en rougissant : c C'est de ma mère! » et elle s'éloigna en souriant doucement, sen* tant bien qu'en ce moment il n'avait besoin ni de secours ni de consolation.

Elle le laissa seul avec son ivresse.... et avec Hector Trumeau, dont j'ai eu tort de ne point parler, puisqu'il citait là etque la nouvelle femme de chambre, que nous appellerons désormais Beppa, lui avait offert ses services tout comme à Louis. Mais, soit que certains hommes oe soient pas réellement sensibles à un certain genre de beauté, soit qu'Heotor, qui songeait déjà vaguement à la maîtresse, jugeât la camériste indigne de lui, tou« jours est-il que Beppa, la ravissante Beppa, ne produisit sur lui aucune espèce d'impression. Il dit seulement à Louis, quand elle fut partie, qu'ils auraient maintenant quelqu'un à qui parler, mais il ajouta qu'il n'aimait pas les rousses. Louis aurait sans doute relevé cette er^ reur de goût, s'il n'eût été encore occupé à relire sa lettre et s'il n'eût eu le cœur, les yeux et les oreilles exclusivement pleins de sa chère Lucie.

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