‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 11 sur 39 · BEPPA · texte numérisé non relu

BEPPA

Quinze jours 8e passèrent pendant lesquels Beppa continua de prodiguer aux deux amis les soins les plus empressés et les plus charmants. Elle leur apportait à boire, elle causait avec eux, elle aidait à les panser. Elle s'acquittait de tout cela avec un zèle qui ne se lassait pas; elle avait Tair d'accomplir je ne sais quel mystérieux devoir, et jamais elle n'était plus heureuse que lorsque Louis de Bussièrc, qui avait retrouvé son en* train et sa gaieté, lui racontait quelque épisode des grandes batailles auxquelles il venait de prendre part.

Cependant la blessure d'Hector étant en bonne voie de guérison, il était plus souvent dans le salon auprès de la comtesse que dans la chambre auprès de Louis. La comtesse avait d'abord reçu d'assez haut les galanteries du capitaine Trumeau et ne l'avait guère encouragé que pour donner l'éveil aux autres; mais, comme elle avait découvert, au bout de quelque temps, que tous les officiers supérieurs que lui avait envoyés la Providence étaient mariés, elle avait beaucoup ra* battu de sa hauteur et avait fini par l'accueillir avec une .préférence marquée. Sans doute elle eût mieux aimé un joli garçon. Elle trouvait pourtant qu'il n'eût pas

été trop Aal sans cette affreuse balafre qui lui travers sait le visage. Mais il était robuste/dispos, libre de tous ses membres, ce qui lui donnait une supériorité réelle sur la plupart des pauvres diables réunis en ce lieu. La comtesse Orosini appréciait fort bien cela. Elle était même parvenue à lui faire comprendre, tout en plaignant le sort dir capitaine de Bussière, qu'elle ne pourrait jamais se décider, quant à elle, k épouser un homme qui n'aurait qu'une jambe. Si encore ce n'était qu'un bras ! Mais une seule jambe ! Ah ! fi ! Quelle horreur 1 Elle n'en pouvait supporter Tidée, elle était prête à s'évanouir rien qu'en y pensant. Le capitaine Trumeau lui avait répondu par une pantomime expressive accompagnée de quelques phrases d'un italien étrange dont il commençait à se servir. Or^ les conversations où le geste vient souvent à l'aide des mots ont besoin de solitude et de tranquillité, et le palais de la comtesse était devenu en quelques jours une véritable saccursale de Thôpital militaire ; les blessés avaient tout envahi, bientôt sa chambre même ne serait plus respectée» Dans cette occurrence, elle se décida à abanbonner sa maison aux illustres défenseurs de l'indépendance italienne et à se rendre elle-même dans une jolie villa qu'elle possédait à une lieue de la ville. Il va sans dire qu'Hector devait l'accompagner. Il avait besoin de respirer l'air pur de la campagne pour achever de se remettre, et comme la comtesse craignait de fournir le moindre prétexte k la médisance bresciane, il fut convenu que le capitaine de Bussière et Beppa seraient de la partie.

Ce fut Beppa elle-même qui accourut, toute joyeuse, informer Louis de cette bonne nouvelle; elle la qualifia ainsi. Malheureusement il n'en parut pas aussi charmé quelle l'espérait. Il lui dit qu'il remerciait beaucoup la

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comtesse de son aimable proposition, mais qu^il ne pouvait Taccepler , qn'il commençait à marcher avec sa j ambe de bois , qu'il serait bientôt entièrement rétabli et qu'il était impatient de revoir sa mère. Il n'avait jamais parlé à Beppa que de sa mère toutes les fois qu'il lui avait exprimé le désir de revoir la France. Elle avait paru on ne peut plus touchée de l'ardeur de son affection filiale ; mais, quand elle avait essayé de pénétrer plus avant dans son cœur et de lui arracher un autre secret, il s'était tu ou n'avait répandu que par des paroles qui laissaient croire tout ce qu'on voulait. Je me vois forcé ici de confesser une petite faiblesse de mon héros qui pourra bien lui nuire dans l'esprit de quelques lectrices. Nous savons quelle impression la charmante Bresciane avait faite sur lui le jour où elle lui était apparue, et je dois ajouter que celle qu'il avait faite sur elle était pour le moins aussi favorable. Il s'en était bien aperça. Les jours suivants il put constater, sans trop de fatuité, qu'elle avait du goût pour lui. Or, tout préoccupé qu'il était de ce que sa jambe coupée pouvait lui avoir fait perdre en moyens de plaire, il fut flatté de cette conquête, si modeste qu'il l'eslimât, et il ne fit rien pour changer la nature des sentiments qu'il inspirait. Lorsqu'il surprenait les yeux de Beppa fixés sur lui, il pensait à sa chère Lucie, il se disait qu'elle n'avait point cédé à l'exaltation du moment en jurant à Mme de Bussière qu'elle ne cesserait jamais de l'aimer, il se convainquait de plus en plus qu'il était encore capable d'inspirer et d'entretenir un violent amour. Mais à pareil jeu on risque souvent plus qu'on ne croit, une grande passion n'est pas toujours un sûr préservatif contre les faiblesses. Nous n'ignorons pas jusqu'où Louis de Bussière poussait les scrupules de la fidélité: il commençait donc à s'effrayer, non sans quelque raison.

de ressentir lui-même le trouble qu'il faisait éprouver, et c'est pourquoi il avait cru devoir refuser d'accompagner son ami à la villa des champs, même pour quelques jours. Mais la pauvre Beppà en parut si consternée d'abord^ eUe insista ensuite avec tant de grâce et d'esprit, elle le pria si tendrement de venir avec eux pour la récompenser des soius qu'elle lui avait donnés, qu'il eut peur de paraître ingrat et qu'il finit pas consentir.

n était à peu près neuf heures du soir lorsqu'ils mon- ^tèrent tous les quatre en voiture. La nuit s'annonçait superbe ; sur le ciel d*unbleu profond la lune promenait sa lumière argentée, qui aurait pu lutter avec l'éclat d'un pâle soleil du Nord. Le pays qu'ils traversaient était délicieux. Tous les objets environnants, et même à une assez longue distance, se détachaient clairs et distincts. Ici c'étaient des champs de maïs ou de froment au-dessus desquels les vignes, passant d'un arbre à l'autre, étendaient leurs molles guirlandes; là une maisonnette abritée de hauts mûriers au feuillage sombre ; plus loin une étroite rivière sur laquelle glissait lentement une barque montée par quelques paysannes et qui laissait après elle un sillon lumineux. On entendait autour de soi je ne sais quel concert vague du milieu duquel se dégageaient les soupirs d'un rossignol, la chanson d'un villageois ou quelque frais éclat de rire, solo charmants qui interrompaient par instants le chœur général. L'air avait une douceur pénétrante qui vous faisait en quelque sorte respirer une vie nouvelle ; l'âme tendre de Louis en était comme enivrée, et jamais encore il n'avait ressenti aussi fortement la puissance de ce beau climat de l'Italie.

Lorsqu'on fut arrivé à la blanche villa, qui venait tout à coup d'apparaître au milieu de la verdure comme

un palais de fée, la comtesse, sans écouter les compli» ments du jardinier et de sa femme, réclama le secours de celle-ci et souhaita le bonsoir à tout le monde pour aller se coucher aussitôt, car elle tombait de fatigue. Le capitaine Trumeau, quoiqu'il eût dormi une grande partie du jour, prétendit aussi qu'il avait peine à se tenir debout et se fit conduire dans la chambre qui lui était destinée. Louis resta donc seul avec Beppa sur le seuil de l'habitation. Gomme il n'avait point du tout envie de dormir, il lui proposa de faire le tour du parc, autant pour savourer un peu plus longtemps la fraîcheur de la nuit que pour jouir d'une conversation qui avait pour lui beaucoup de charme.

Le parc était plus grand qu'il ne croyait. On gravis*sait d'abord une pente assez rapide, on s'engageait dans des allées sinueuses, puis on descendait sur un large et moelleux tapis de gazon au bas duquel vous attirait le murmure d'un ruisseau. Arrivé là, on ne voyait plus que les arbres et le ciel, la maison avait disparu : c'était à se croire à mille lieues du monde, dans une soli* tude inaccessible à tous les mortels. Louis, qui donnait le bras à Beppa, car il avait de la peine à marcher, et était obligé de s'appuyer sur elle, ce qui, du reste, ne paraissait leur déplaire ni à l'un ni à l'autre, Louis désira s'arrêter un peu en cet endroit, et Beppa, l'ayant conduit vers un banc qu'elle connaissait, s'assit à c6té de lui. Us gardèrent quelques instants le silence : quelles paroles échanger en effet? Ce qu'ils ressentaient était indicible et venait moins peut-être de leurs propres pensées que de l'influence de l'heure et du lieu. Les fleurs exhalaient leurs plus suaves émanations, l'onde mêlait sa chanson à celle des oiseaux, et la lune, se jouant sur le gazon, respectait l'ombre claire qui enveloppait nos deux jeunes gens. Je ne sais conmient

cela le fit^ mais Lonis, qui avait le bras étenda sur le doada banc, le passa, sans presque y songer, autour de la taille de sa compagne aux cbeveuxd'or, et le front de celle-ci se trouva si près de ses lèvres qu'il ne put s'empêcher d'y déposer un long baiser. Alors il la serra avec passion contre son cœur, et du front le baiser des* cendit sur la bouche.... Dante, sublime poète, étemel honneur de l'Italie 1 tu l'as chanté toi-même &a tes vers les plus doux, o est ainsi que Francesca fut à Paolo, c'est ainsi qu'ils scellèrent leur tendre et coupable amour I

Beppa pouvait résister (les femmes résistent tou* jours), elle pouvait fuir, mais elle eUt peur qu'il ne se fit mal en essayant de la retenir. Louis n'était plus le solide officier qui s'était élancé h Solferino au^levani de la mitraille ; c'était un charmant infirme.. •• OBeppa, ce fut la pitié qui te perdit 1

Puis la nuit était si belle, la solitude si profonde 1 et le eiel et la terre étaient complices.

t Je t'aime de toute mon ftme, soupirait-elle avec tendresse.

— Cher ange ! répondait-il avec un conunencement de remords et comme s'il avait honte de donner ce nom d'ange à une autre qu'à sa Lucie.

^ Vous m'avez aimée pour moi-même, reprit Beppa, vous avez été attiré vers moi comme j'ai été entraînée vers vous, et nos cœurs se sont unis. Mon brave, mon beau, mon glorieux Louis l Ce matin je doatais encore, je me disais que mon rêve ne pouvait se réaliser, qu'il fallait vous confesser toute la vérité et mettre un peu d'histoire dans mon roman. Que je me f'^licite à cette heure d'avoir attendu] Tu m'aimes, cher libérateur de mon pays, et tu t'imagines n'avoir affaire qu'à une humble fille qui s'efforce d'acquitter par une heure d'ivresse la -dette que l'ItaUe a contractée envers

toi? Tu te trompes, je ne suis pas ce que je parais, je ne suis pas au service de celle qui t'a recueilli dans sa maison, je suis une grande dame aussi, je me nomme ( que personne n'entende ce nom» pas même les oiseaux qui chantent au-dessus de nos têtes!) je me nomme la baronne de linsberg, et je suis la propre nièce de la comtesse Orosini. Pourquoi tressailles-*tu, mon bienaimé? Est-ce que tu crains que je ne sois pas libre? Rassure-toi, celui dont je porte encore le nom a été tué au début de la guerre ; je suis veuve, je suis Italienne! Écoute. Mon père, avant de-mourir, me maria malgré moi à un de ses axhis, le baron de Linsberg, un des principaux officiers de l'armée autrichienne. Je détestais les Autrichiens, je les regardais comme les oppresseurs de ma patrie. La guerre éclata bientôt, et je ne pus apprendre sans une secrète joie la défaite de leurs armées et la mort de mon tyran. Mais ma situation n'était pas sans périls.... Ma fortune est considérable : j'étais une riche proie que plus d'un convoitait, on me surveillait, et ce fut à grand'peine que je parvins àm*échapper de Venise. Au premier bruit de votre grande victoire, j'accourus à Brescia chez ma tante, cachant mon nom, dont je rougissais, et avec Pin tention d'offrir ma fortune et ma main à un de nos intrépides libérateurs. Tu sais le reste. Je te vis, l'amour entra dans mon cœur avec la pitié, et ce que je comptais faire par dévouement je le fais par inclination, et je te dis : Accepte ma main et ma fortune pour que nous soyons à jamais l'un à l'autre, pour qu'il n'y ait rien en moi qui ne t'appartienne à jamais !

— Madame.... Chère Beppa!... murmura Louis d'une voix mal assurée, je ne puis vous exprimer ma confusion, ma surprise.... Croyez que j'éprouve un regret sincère. • . Je suis accablé de tant de bonti^s, je

m'en reconnais indigne. Si vous saviez I... Mais il sérail lâche à moi de vous cacher la vérité un moment de plus; je ne puis accepter ce qui devrait me combler de joie^ je ne suis pas libre.

— H est marié ! » s'écria Beppa en s'arrachant soudain de ses bras.

Mais à peine eut-elle fait un pas ou deux qu'elle s'arrêta chancelante et tomba à la renverse sur le gazon. Louis ne put se lever à temps pour la soutenir. Il l'appela des noms les plus tendres sans obtenir de réponse. Que devait-il faire? La prendre dans ses bras et la porter jusqu'à l'habitation pour qu'on lui donnât les secours que réclamait son état; mais il ne le pouvait pas, le pauvre garçon ! il lui était déjà assez difficile de marcher seul. Gonmient se charger d'un tel fardeau, si l^r, si charmant qu'il fût? En ce moment Louis de Bussière fit un retour pénible sur lui-même et sentit plus amèrement que jamais la perte qu'il avait faite. Il essaya pourtant de se baisser vers la jeune femme. Ce n'était guère facile non plus. Enfin il prit le parti de s'asseoir comme il put, à côté d'elle^ sur le gazon, et. là, lui frappant tour à tour dans les mains ou soulevant cette tête ravissante qu'il couvrait de baisers tendrement inquiets, il la rappela peu à peu à la vie.

Quand la baronne de Linsberg rouvrit les yeux, elle se redressa lentement et chercha à se rendre compte de ce qui s'était passé ; mais Louis ne vit pas la rougeur qui couvrit alors son visage : il s'était incUné sur ses belles mains qu'il baisait avec ardeur, et il lui disait d'une voix suppliante :

« Me pardonnez- vous I madame t me pardonnezvous?

— Je n'ai rien à vous pardonner, répliqua-t-elle j j*ai été la dupe de mon cœur. »

Il allait lui exprimer tonte sa reconnaissance, lorsqu'elle se rejeta en arrière et se releva légèrement. Il voulut faire comme elle : hélas! il n'y put parvenir aussi vite, elle fut obligée de lui tendre la main. ^

Mais, en se relevant à son tour, il retint cette maiu dans la sienne, et, entourant de ses bras Tenchanteresse:

« Soyez encore Beppa, lui dit-il, soyex bonne et douce comme elle, aimez-moi une heure encore comme elle m'aimait, b

Les oiseaux seuls purent entendre ce qu'elle répondit. Elle refusa pourtant de se rasseoir sur le banc, et ils se dirigèrent vers l'habitation , la main dans la main, et en se parlant à l'oreille.

Deux jours après, le capitaine de Bussière s'échap- ))ait vefs le matin de la villa et allait rejoindre on soldat auquel il avait donné le mot et qui l'attendait sur la t*oute avec un voiturin. Il voulait se dérober par la fuite h. un danger nouveau ; il craignait Fempire que prenait sur lui la trop séduisante baronne et qu'elle li'envahit dans son cœur nn peu de cette place qu*il voulait réserver toute à une autre. Y a-t-il beaucoup de tjos vainqueurs de l'armée d'Italie qui aient été capables d'une telle force d'âme, surtout au bout de deux jours, et cela ne confirme-t-il pas ce que je vous ai dit déjà plus d'une fois, que mon héros est un héros, sinon unique, du moins très-rare en son espèce?

UN£ JAMUE Dfi MOINS. 179

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