UNE BONNE CAUSE MAL PLAIDES
Le lendemain, Mme Dupré envoya dès le matin sa tille, accompagnée de la Jeanneton, chez Mme de Bussière, car elle désirait se trouver seule avec M. Dupré pour lui faire part du mariage projeté et pour un autre motif encore. Mme Dupré, comme nous l'avons vu, avait été très-irritée, quinze ans auparavant, du brusque départ de son mari, et lui en avait gardé une rancune d'autant plus tenace, qu'elle n'avait jamais fondé sur son retour la moindre espérance d'avenir. Elle lui en voulait encore beaucoup au moment où il se fit reconnaître à elle; mais l'annonce du million qu'il avait
gagné en Amérique avait subitement fondu la glace. £lle s'était donc demandé assez naïvement pourquoi, au lieu de s'installer dans un hôtel garni, il n'était point venu tout de suite reprendre au domicile conjugal la place à laquelle il avait droit. A toutes les allusions plus ou moins directes qu'elle avait risquées à ce sujet, il n'avait répondu que par des faux-fuyants ou avait eu l'air de ne pas comprendre. Peut-être que la présence de sa iille l'embarrassait. Aussi Mme Dupré comptaitelle sur le tête-à-téte pour éclaircir ses doutes et pour opérer un rapprochement complet et définitif.
U y avait entre M. et Mme ûupré des abîmes aussi profonds que les vastes mei^ qui les avaient séparés pendant quinze ans. Ils ne s'étaient point du tout compris dans les premiers temps de leur imion ; ils auraient pu passer ensemble leur vie entière sans se comprendre davantage, et ce qui, dans cette circonstance, paraissait très-mystérieux à la femme , semblait une chose toute naturelle au mari. Il avait trop de délicatesse dans le cœur pour avoir songé à venir s'imposer à elle après une absence aussi prolongée; il avait préféré se présenter en ami plutôt qu'en maître , et c'est pourquoi ii était d'abord descendu à l'hôtel. Il n'avait point pour cela renoncé à des droits dont sa volonté seule l'avait privé. Au contraire, il avait soif de la vie de famille, et, l'indulgence ayant peu à peu succédé dans son cœur au ressentiment, il était revenu en Europe presque autant pour revoir sa femme que pour connaître sa fille. Je crois même vous avoir dit qu'il n'avait pu se défendre, à son aspect, d'une certaine émotion qui vous a surpris par rapport k la personne qui l'inspirait. Nos deux époux n'étaient donc plus séparés que par un malentendu. Mais le tête-à-tête qui devait amener la réconciliation souhaitée des deux p^ts, amena un résultat tout diiïé-
rent par suite dn tour que prit la conversation et par la manière dont M. Dupré accueillit la première coniidence de sa femme.
Il n'avait point du tout paru contrarié , en arrivant, de ne point trouver Lucie, il avait même entamé l'entretien d*une façon presque galante qui avait mis Mme Dupré sur une pente douce qu'elle n'aurait eu qa'à suivre pour se rendre compte des sentiments qu'il avait gardés pour elle. C'était là le premier point qu'elle devait traiter. Mais elle eut la ma* Itncontreuse idée de s'écarter de la ligne droite, de traiter d'abord son second point , c'est-à-dire de parler du mariage de sa fille comme di'une chose arrêtée et conclue. Le sourire qui errait sur les lèvres de M. Dupré disparut aussitôt. Il s'étonna en termes mesurés qu'on eût disposé de la main de sa fille comme s'il u eût pas existé. Mme Dupré objecta avec un certain, bon sens qu'ayant été chargée seule du soin et de l'éducation de l'enfant, elle avait pu croire que c'était aussi à elle seule de s'occuper de son avenir. M. Dupré répondit avec une certaine amertume qu'on s'était au iQdios pressé, que Lucie était bien jeune. Mme Dupré riposta que le mariage ne devait pas avoir lieu le lendemain, mais qu'elle avait jugé à propos de s'engager envers Mme de Bussière pour assurer à sa £Ue un P^ avantageux sous tous les rapports.
« Très-avantageux en effet ! s'écria M. Dupré , un oùlitaire, un honmie dont la vie est sans cesse à la merci d'un boulet de canon! »
Bref, ils en vinrent aux mots piquants et aux reproches amers. Et cela doit servir de leçon aux orateurs et surtout aux avocats (il y a beaucoup plus d'avocats que (l'orateurs en France, même à la chambre;; cela, dis-je, ^oii leur montrer combien il est important de ne ja-
mais passer au second point avant d'avoir épuisé le premier, car, dans le cas présent, il est évident que si Mme Dupré avait d'abord traité complètement son premier point, il en fût résulté entre elle et son mari un degré d'intimité qui eût sans doute empêché celui-ci d'accueillir aussi mal le second.
Puis Mme Dupré avait un argument qu'elle eût dû présenter en première ligne (autre leçon pour les avocats qui gardent le bon argument pour le dernier, sans soïiger que leurs mauvais arguments ont indisposé le juge qui leur aurait su bon gré de n'employer que celui-là); Mme Dupré avait un argument qui eût coupé court aux objections de son mari et dont elle ne s'avisa que trop tard,* lorsque l'ensemble de sa cause était perdu. Elle lui dit donc enfin que Lucie avait une inclination très-prononcée pour le fils de Mme de Bussière. M. Dupré se troubla : il était clair que ce détail avait une grande importance à ses yeux. Mais comme il était en même temps de fort mauvaise humeur, il n'en convint pas et prétendit qu'il ne croyait point à ces belles passions-là, que l'amour à quinze ans n'était que du caprice et que les jeunes filles savaient gré toute leur vie à leur famille de n'y avoir pas cédé.
Il fallut que Lucie elle-même, qni venait de rentrer, et qui fut aussitôt interpellée à ce sujet par sa mère, convainquît son père , grâce à l'émotion que lui causa cette interpellation inatteiidue, que la chose était beaucoup plus sérieuse qu'il n'affectait de le croire. Dès qu'il fut seul avec elle, il la pria de lui raconter franchement tout ce qui s'était passé entre elle et le jeune capitaine. Elle se jeta dans ses bras en pleurant. Sa confusion n'eût pas été plus grande si elle avait eu une véritable faute à confesser. Dans son innocence, elle se trouvait coupable d'avoir disposé jde son cœur sans l'a-
rea d'an père qai n'avait pas trop le droit de lui en demander compte , puisqu'il n'avait jamais veillé sur elle. Il la rassura tendrement , la prit sur ses genoux, lui fit quelques questions auxquelles elle essaya de répondre; mais ses paroles, entrecoupées de sanglots, étaient presque inintelligibles. Peu à peu pourtant elle s*eiihardit, elle chercha des mots qu'elle n'avait point encore employés , elle traduisit pour la première fois comment cet amour était né dans son cœur, elle parla de son bon, de son beau , de son tendre et bien-aimé Louis avec une effusion , avec une exaltation qui prouîèrent surabondamment à M. Dupré qu'il s'agissait d'ane passion véritable. Il devenait de plus en plus grave en l'écoutant. Elle s'en aperçut, se reprit à trem* hier, le supplia de n'être point contraire à son fiancéi disant qu'elle était sûre que son père l'aimerait comme elle quand il le connaîtrait., car il suffisait de le connaître pour l'aimer. M. Dupré lui avoua alors qu'il avait formé d'autres projets; mais il s'empressa d'ajou^ ter qu'il ne ferait jamais violence aux sentiments de sa fille, qu'il prendrait des renseignements sur le fils de Mme de Bussière, et que si ces renseignements étaient favorables, il ne s'opposerait point au mariage quand le temps en serait venu, car il ne voulait pas qu'elle se mariât avant ses dix-huit ans. Lucie le remercia avec un élan de joie enfantine et lui prodigua ses plus doux baisers. En ce moment Mme Dupré rentrait dans le salon. La jeune fille lui dit en bs^tant des mains que tout était arrangé. Mais les deux époux n'en conservèrent pas moins la même réserve vis-à-vis l'un de l'autre ; ils échangèrent à peine quelques mots de politesse et se séparèrent plus cérémonieusement, plus froidement qu'ils ne l'avaient fait encore depuis qu'ils avaient re« noué connaissance.
UNE GRANPE VICTOIRE.
Une semaine se passa sans apporter de notable changement dans la situation de nos difT^^rents personnages^ je parle de ceux qui habitent Limoges, cpie je ne veux pas encore vous faire quitter pour aller rejoindre en Italie le capitaine de Bussière. Cependant tous les yeux sont tournés de ce côté, le véritable intérêt du moment est là ; notre armée se prépare à frapper un grand coup, un coup décisif. Depuis quelques jours, une nouvelle bataille semble imminente, les feuilles publiquesrannoncent, les individus la pressentent, le monde est dans l'attente d une commotion qui peut le faire osciller. Mme de Bussière, rassurée par Lucie relativement à l'opposition que M. Dupré aurait pu former à ses projets, mais retrouvant dans les nouveaux dangers prédits à notre armée les craintes qu'elle avait surmontées un moment, Mme de Bussière a «recommencé à passer ses jours et ses nuits dans les angoisses. Elle se reprocherait d'aller chercher au dehors la moindre distraction ; elle reste chez elle à travailler, h lire, à prier, à tâcher de percer le voile sombre qui lui dérobe l'avenir. Chaque matin elle descend au jardin à l'heure où le facteur doit passer. Quelque temps qu'il fasse, par la pluie comme par
ie soleil , elle le guette , elle l'attend à la porte de la me. C'est là qu'elle se rencontre pour la première fois de la journée avec la bonne petite Mme Breton, impatiente comme elle, anûeuse comme elle. Ces deux dames ont pu apprécier mieux que jamais, depuis le d^'part du capitaine Breton , combien il est doux dans l'incertitude de ne point être seule à craindre et h es^ p^rcr. Leurs inquiétudes sont moins lourdes, puisqu'elles les partagent. Elles s'éclairent, se soutiennent, ?e rassurent mutuellement. Jamais les nouvelles que reçoit l'une ne sont indifférentes pour l'autre; il y a tùDJours dans les lettres du capitaine de Bussière quelque chose qui intéresse Mme Breton, il y a toujours dans les lettres du capitaine Breton quelque chose qui intéresse Mme de Bussière. Ce dernier, il faut en convenir, écrit plus volontiers que Louis. Il ne néglige jamais Toccasion d'adresser un mot à sa chère et tendre femme, ne fût-ce qu'un mot d'amour, et, quand il en a le temps, il laisse courir sa plume, il raconte ce qu'on dit, ce qui se passe autour de lui, il se livre à toutes sortes de commentaires sur les événements futurs de la f^ampagnc. Lucie, qui continue de se rendre le plus sou- ^'^\ possible dans la maison du faubourg , car elle ne vient plus tous les jours , à son grand regret, son père ayant acheté une jolie voiture et l'emmenant quelquel'is faire des excursions dans les environs, Lucie trouve f le-méme que les lettres du capitaine Breton sont bien intéressantes , et elle blâme tout bas Louis d'en écrire de H courtes. Elle ne saitpas encore, la douce enfant, qu'un ^ds en a toujours moins à dire à sa mère qu'un mari à 5^ femme , je devrais dire un amant , puisque nous savons que le capitaine Breton est resté l'amant de la tienne.
Mais voici que les cloches sonnent , que le canon
gronde, c'est encore une grande ricloire, plus éclatante , plus complète que les précédentes : les Autrichiens sont en pleine déroute, et le nom de Solferino va bientôt retentir dans le monde entier. Toutes les villes de France témoignent à Tenvi leur enthousiasme. La vieille cité limousine se montre une des plus ardentes, une des plus charmées. Les couleurs nationales flottent sur cha* que maison, et le soir, depuis le monument public jusqu'à lapins humble échoppe, tout s'illumine comme par enchantement.
La fermentation des esprits se prolonge pendant quelques jours. On se répand par les rues, par les places, on se dispute les journaux, on attend, on dé* vore les dépêches, on trouve Télectricilé trop lente. Aussi quelle surprise, quelle déception même lorsqu'on apprend que la paix est signée à Yillafranca! Il sem* ble que ce ne soit point assez de cette n^oisson de gloire cueillie en courant; la paix, la douce paix se présente en vain avec ses riantes promesses : nos yeux distraits se détournent d'elle pour suivre encore la guerre qui s'éloigne à regret. Il n'y a que les mères, les femmes, les filles, les sœurs de nos officiers et de nos soldats qui se réjouissent de l'heureuse nouvelle et qui lèvent vers le ciel des mains reconnaissantes.
Mme Breton a reçu une lettre la veille de la bataille, lettre écrite à la hâte et toute pleine des expressions de la plus \i\'e tendresse : depuis lors , ces dames sont sans nouvelles. Mfiie de Bussière, surprise du silence prolongé de son fils, a écrit à Paris à un de leurs amis pour le prier d'aller prendre des informations au ministère de la guerre. La réponse n'est point encore arrivée. La fièvre de l'attente a gagné aussi Mme Breton. Elles n'osent plus se communiquer leurs réflexions, elles n'osent plus se parler, craignant sans doute, en
eiphmant les idées funestes qui les envahissent, de leur donner plus de consistance. C'est au milieu de ce silence profond et sinistre que l'écho des réjouissances publiques parvient jusqu'à elles. Cet écho leur déchire le cœur. £st-ce une part de gloire ou une part de sang qui leur revient de cette nouvelle victoire? Que leur importe à elles que la paix soit conclue , que leur importe que l'avenir soit assuré, si elles ne sont pas sûres du présent? Encore un jour, encore une nuit, encore une heure, encore une minute, se disent-elles en regardant le cadran inflexible qui leur mesure le temps avec une si barbare lenteur ! Leur angoisse est au coipble. 11 n'y a plus que la présence de Lucie qui puisse y apporter quelque soulagement, et encore Lucie ellemême ne trouve plus rien à leur dire, elle ne trouve qne des larmes qu'elle mêle vainement aux leurs. Mme de Bussière et Mme Breton payent bien cruellement, dans l'espace de quelques jours, l'ivresse fugitive du public , de façon que , si Ton mettait dans un des plateaux d'une balance la joie de la ville entière et dans l'autre les souffrances de ces deux femmes , je ne sais en véoté lequel serait le plus lourd. Mais cette douloureuse situation touche à son terme, voici qu'un peu de jour va se faire dans la nuit oii elles sont plongées ; rincertitudedeTune va finir, tandis que celle de l'autre ^ prolongera, et pourtant, si pénible que soit Tincerûtade appliquée à de tels objets, la plus malheureuse, de 1 épouse ou de la mère , ne sera point encore peutêtre celle qui ne doutera plus.
C'était par une grise et triste matinée. Une petite pluie fine tombait depuis la veille, et le brouillard épais qui couvrait les champs annonçait qu'elle se prolongerait jusqu'au soir. Il était à peine neuf heures. ^Ime de Bussière , en descendant , rencontra dans le 368 10
jardin Mme Breton toute prête à sortir comme elle. Sans s'être donné le mot, elles avaient en toutes deux ridée d'aller au-devant du facteur, afin de hâter leur . joie au moins de quelques minutes, dans le cas où la poste leur apporterait quelque chose. Elles étaient parties trop tôt, le facteur était en retard, elles l'attendirent longtemps au bout de la rue. L'apercevant enfin, elles coururent au*dévant de lui, et dès qu'il les eut reconnues, il tira de sa boîte une lettre' qu'il agita en la leur montrant.
« Il n'y en a qu'une. Est-elle pour vous ou pour moi'? dit Mme Breton d'une voix presque défaillanle.
— C'est de votre fils, cria le facteur à Mme de Bussière. Allons, il ne lui est encore rien arrivé cette foisci. Je vous l'ai dit, madame, il est à l'épreuve de la bombe. »
H tendit la lettre à la mère, puis voyant que Mme Breton le regardait :
« Je n'ai rien pour vous aujourd'hui, ajouta-t*il d'un air embarrassé, ce sera pour demain. »
Et il passa.
Les deux dames reprirent le chemin de la maison. Mme Breton aurait bien voulu qu'on ouvrît la lettre sur-le-champ, on y aurait peut-être trouvé quelques renseignements sur son mari ;' mais Mme de Bussière attendait toujours qu'elle fût seule pour ouvrir ses lettres, et jamais son inquiétude maternelle, si forte qu'elle eût été , ne l'avait fait manquer à cette règle qu'elle s'était sans doute imposée pour qu'on ne fût pas témoin de ses premières impressions.
« Je monterai chez vous dans un quart d'heure , lui dit Mme Breton dès qu'elles furent rentrées.
— Ne vous donnez pas cette peine, répondit-elle, je vais descendre. >
UNE JAMBE DE MOINg. 147
Elle monta d'an pas rapide. La Nardy ^ qui, d'une ieDétre, avait épié le retour de sa maîtresse; l'attendait à la porte de l'appartement.
« Avez- vous une lettre, madame? demanda-t-eUe ù'iiiie voix tremblante.
— Oui.
— Bénis soient Dieu et saint Mathurin ! » s'écria la hoQne fille en versant des larmes de joie*
Mme de Bussière passa aussitôt dans sa chambre et >'y enferma; Nardy l'entendit ouvrir la lettre et déplier \ivement le papier.
Une demi-heure s'écoula. Mme Breton, lasse d'attendre, se décida à monter pour demander à Nardy ce que cela signifiait. La vieille servante haussa les épaules d'un air inquiet en lui montrant la porte de la chambre.
c Elle s'est enfermée là-dedans, dit-elle, et il y a au moins vingt bonnes minutes que je ne l'ai entendue bonger. Pourtant la lettre est bien de M. Louis^ n'estce pas?
-^ Oui, répondit Mme Breton. Mais c'est singulier, je n'entends rien non plus , absolument rien. Si elle s'était évanouie?
— Oh I non, madame ne s'est jamais évanouie, et ce n'est pas en lisant une lettre de son fils.... Je ne la vois pas, fit-elle en s'interrompant pour regarder par le trou de la serrure. C'est qu'elle est sans doute du côté de la fenêtre,
-^ Encore une fois cela n'est pas naturel , reprit Mme Breton, il faut à tout prix savoir ce qui se passe
Elle frappa un léger coup à la porte. Point de réponse. La vieille servante et la jeune femme écliangètent un regard d'effroi. Celle-ci frappa un peu plus fort.
c Que me veut-on? demanda au bout d'un instant une voix rauque et sourde.
— C'est moi, madame, balbutia Léonie, c'est moi qui voulais vous demander si la lettre ne vous apprend rien sur le sort de mon mari. »
Cette question resta encore sans réponse.
« Mon Dieu ! s'écria la pauvre jeune femme en pâlissant et en joignant l^s mains, est-ce un malheur que vous êtes chargée de m'annoncer? »
Elle s'appuya contre un meuble et se passa la main sur les yeux comme pour écarter une horrible image. On entendit alors un pas lent s'avancer du fond de la chambre, la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit.
Le premier regard que Léonie jeta sur Mme de Bussière la rassura pour elle-même : jamais pareil changement ne s'était opéré en aussi peu de temps. Ld figure de la mère de Louis avait vieilli de dix années; ses joues étaient livides, ses lèvres décolorées, son front couvert de rides, ses yeux enfoncés dans leur orjbite et presque éteints. Mme Breton et Nardy reculèrent à sou aspect et n'osèrent ni l'une ni l'autre lui adresser la parole.
« Je ne sais rien sur votre mari, dh enfin Mme de Bussière à Mme Breton ; on ne me parle pas de lui dans la lettre. Vous êtes heureuse, ajouta-t-elle plus bas, vous pouvez espérer encore, vous ne ^vez rien !
— Mon Dieu ! fit alors Mme Breton avec l'accent de rintérêt le plus sincère, serait-il arrivé quelque chose à votre fils ?
— Oui.
— Il est blessé ?
— Oui.
— Mais c'est lui qui vous écrit, sa blessure n'est pas dangereuse? »
Un sourire effrayant contracta les traits de la mère.
« H m'écrit , en effet , dit-elle ; que le danger est passé. >
La vieille Nardy, qni écoutait haletante, respira fortement, joignit les mains et les levant vers le ciel :
« Béni soit !... s'écria-t-elle.
— Taisez- vons , interrompit Mme 4© Bussière avec dureté, ne bénissez pas Dieu quand le malheur et la nijne sont sur ma maison. Je ne verrai personne aujourd'hui, personne, entendez -vous? pas même Mlle Dupré. Si on me demande, vous direz que mon fils a été blessé à la jambe. Venez, » ajouta- t-elle en ^'adressant à Léonie.
Quand elles furent toutes deux dans la chambre , Mme de Bussière prit la lettre qu'elle avait posée sur nue petite table, et la tendant à la jeune femme :
« Lisez, • lui dit-elle.
Léonie prit le papier et lut ce qui suit :
« Ma chère et bonne mère,
> Les journaux ont dû te parler suffisamment de noire nouvelle victoire, à laquelle j'ai contribué dans la mesure de mes petits moyens ; mais ce que tu attends, je le sais, avec le plus d'impatience, (v'est un* mot de moi qui te dise que je suis vivant. Oui, ma bonne mère, je vis et nous nous reverrons bientôt. Par malheur, je n'ai pas quitté le champ de bataille aussi entier, aussi complet que j'y étais venu : j'y ai laissé une jambe, la jambe gauche, la moins bonne des deux. Mais le chinirgien de notre régiment en a commandé ime qui la remplacera avantageusement, de façon .que, comme il <lit, je vais avoir une jambe faite an tour..
« Plaisanterie à part, j'ai été atteint d'un éclat d'o-
bns; la blessure était grave, il a fallu me résignera subir TamputatioD. La femme de mon colonel ^ la bonne Mme Ghamblain , m'a soigné comme tu m'aurais soigné toi-même ; j'avais bien, tort d'avoir des préventions contre cette excellente personne, nous sommes à présent les meilleurs camarades du monde.
c Un autre de mes camarades, Hector Trumeau, a reçu un grand coup de sabre en travers de la figure. II dit qu'il a de la chance, que la cicatrice qui doit lui en rester donnera à sa physionomie quelque chose de plus militaire. Nous sommes tous les deux, pour le quart d'heure, à Brescia, dans un hôpital où nous ne serions pas mal si la compagnie n'était pas si nombreuse. Je n'ai rien appris sur le capitaine Breton.
c Allons, du courage , ma bonne mère. Sans doute, ce malheureux éclat d'obus n'a pas seulement emporté ma jambe, il a emporté encore de bien charmants projets, mes plus doux rêves.... Que veux-tu? Songe, pour te consoler, que nous ne nous quitterons plus, que je pourrai faire tous les soirs ta partie de piquet, m'occuper uniquement de toi....
« On prétend que dans six semaines je serai de retour à Limoges. A bientôt donc ! Je t'embrasse tendrement.
«Ton fils, a Capitaine Louis de Bussière.
« P. S. La bataille aurait pu nous être bien'autrement funeste k moi et à toi; je l'ai encore échappé belle. Une balle, admirablement dirigée, était venue m'atteindra en pleine poitrine ; elle s'est aplatie sur le peit médaillon que je porte toujours sur moi.... H ne reste rien de l'adorable miniature, rien que ce que j'en garderai éternellement dans mon cœur. Mais allons,
allons, je ne Tenx pas m'attendrir; le chirurgien m'or* donne d'être gai pour la convalescence , et je veux vivre encore, vivre ponr toi.»
« Pauvre mère ! murmura Lëonie en achevant ces dernières lignes. Mais il vit, ajouta-t-elle aussitôt en saisissant la main de Mme de Bussière , vous le reverrez, madame, vous l'embrasserez bientôt.
— Je le reverrai, je l'embrasserai bientôt, reprit la mère, mais mutilé, mais infirme pour le reste de sa vie. Mon fils, mon orgueil, mon unique espérance ! Ah 1 vous avez bien fait de venir, cette douleur muette aurait fini par m'étouffer. Vous voyez, je ne. pleure pas. L'avenir de mon fils est perdu, et je ne pleure pas, je ne puis trouver de larmes, je ne puis trouver de cris. Des cris me soulageraient. C'est comme si une main de fer me serrait la gorge. Mon fils, mon Louis n bean^ si jeune, si intrépide ! Je ne puis le croire. Dieu n'est pas cruel à ce point, cela n'est pas vrai.
— Résignez-vous, madame, dit en pleurant la douce Léonie.
— Un avenir si brillant s'ouvrait devant Ini ! Où ne derait-il pas atteindre ) Mes rêves étaient dépassés. Il avait le génie de la gnerre ; je le voyais déjà à la tête de nos armées. Tout est perdu, anéanti. A vingt-sept ans ! Je l'attendais colonel, il va revenir invalide dans la maison de sa mère, lui demandant l'appui de son bras. Moi son appui, et il devait être le mien ! C'est quand mes forces vont m'abandonner que Dieu lui enlève les siennes ! Oh î le ciel n'est pas juste, et je n'ai pas mérité d'être punie ainsi.
^ Résignez-vous, madame , répéta la jeune femme en continuant de pleurer.
— Me résigner! mais c'est impossible. Vous ne
comprenez donc pas que le voilà sans ressources , sans état, sans position dans le monde ! Je n'ai pas de fortune, il faudra qu'il travaille pour vivre et pour m'aider à vivre. Je ne veux pas qu'il travaille, il n'est pas né pour cela. On lui fera une pension : où cela le conduira-t-il? Mais je vous dis qu'il n'a que vingt-sept ans , madame ; il végétera , il se consumera dans de stériles regrets, il mourra tous les jours de sa vie.
— - Ayez du courage pour lui, je vous en prie en grâce, réglez- vous sur lui. Voyez comme il a soin de vous consoler d'avance. Il parait calme au milieu de son malheur, il vous dit....
— C'est pour ne pointme désespérer qu'il affecte d'être calme; il a la mort dans le cœur, n'est-ce donc pas visible? Ce n'est pas seulement dans son avenir qa'îl est frappé , c'est dans son amour. Cette jeune fille.... Oh ! si du moins.... »
Mme de Bussière s'arrêta, fixa un regard défiant sur celle à qui' elle s'adressait, et, refoulant les pensées qui lui venaient aux lèvres , elle passa de l'énergie de la douleur à l'abattement du désespoir, et se laissa tomber sur une chaise. Léonie lui prit les mains et l'embrassa ; puis, se jetant presque à ses pieds :
« Craignez, lui dit-elle à voix basse, craignez d'irriter Dieu par des plaintes coupables. Vous avez encore des grâces à lui rendre : on vous a mutilé votre fils, on pouvait vous le tuer.
— C'est juste, on pouvait me le tuer, répéta Mme de Bussière d'une voix sourde.
— Vous êtes bien malheureuse, reprit la jeune femme, mais que j'échangerais volontiers mon incertitude contre votre malheur!. Si j'apprenais que mon mari a été blessé, qu'il a été amputé d'un bras uu d'une jambe, oh! j'aurais bien des larmes pour ses
souffrances , mais je me dirais en même temps qu'il m*est ainsi rendu pour toujours, qu'il n'ira plus jouer sa ne au hasard des batailles, et je bénirais Dieu au fond de mon cœur.
— On dit cela, interrompit Mme de Bussière, et on expie quelquefois chèrement de pareils souhaits. Que deviendrait votre mari, que deviendriez-vous vousmême, s'il ne pouvait plus servir? Gomme mon pauvre eofant, votre mari est sans fortune ; vous ne seriez pas assez riche pour le soutenir, pour soutenir une famille.
— Eh! qu'importe cela? s'écria Léonie, je travaillerais pour lui et pour moi. Ma mère a bien travaillé ; ma mère était une ouvrière, je ferais comme elle.
— Oui , vous descendriez du rang que vous occupez conmie il me faudra descendre moi-même. Descendre ! (^h! Toilà ce qu*il y a de plus affreux !
— Oh! non, madame, ce qu'il y a de plus affreux, c'est de les perdre sans retour.
— Vous avez raison, la douleur m'égare. Mais on a ^jnnë, je crois? Ce doit être Lucie. Je ne voulais pas la voir, j'ai changé d'idée. Allez vite, je vous prie, retenez-la, amenez-la (ne lui dites rien surtout) , et vous DODs laisserez ensemble. »
C'était Lucie en effet, qui n'avait point paru depuis deux jours et quf, se reprochant cette indifférence apparente, avait saisi le premier moment de liberté pour s échapper. Les larmes de la Nardy lui avaient tout d'a- ^iord annoncé un malheur. Elle interrogeait cette brave nile, lorsque Mme Breton arriva près de la porte d'entrée, oîi elles étaient restées. Lucie lui tendit vivement la main, et la voyant aussi tout en pleurs, lui demanda si elle avait reçu des nouvelles.
«Hélas! non, répondit-elle, mais Mme de Bussière a une lettre de son fils.
— Ah ! fit Lucie avec un mouvement de joie ; puis elle ajouta aussitôt : Pourquoi donc Nar^y pleure-t^IIe ?
— Parce que M. Louis a été blessé à la jambe, s'écria alors celle-ci.
— Venez, interrompit Léonie, Mme de Bussière est au désespoir. »
Lucie sentit un frisson lui courir par tout le corps, mais elle ne dit rien et suivit Mme Breton.
Mme de Bussière vint à sa rencontre, et elles se jetèrent dans les bras Tune de l'autre, la jeune fiUe répandant d'abondantes larmes et la mère n'en pouvant répandre encore.
Léonie profita de cette étreinte prolongée pour sortir de la chambre et les laisser seules, comme Mme de Bussière l'en avait priée.
« Vous savez tout? demanda alors celle-ci à la jeune fille.
— Je sais qu'il est blessé à la jambe, Nardy ne m'en a pas appris davantage; mais je vois bien que sa blessure est grave, que vous craignez.... »
Les sanglots l'empêchèrent de poursuivre, c Non, reprit Mme de Bussière, je ne crains pas pour ses jours, le danger est passé.
— Le danger est passé ! s'écria iLncie dont les beau:^ yeux étinCelèrent au milieu des larmes.
— Il me l'écrit du moins.
— Oh! je vous en prie, madame, montrez-moi sa lettre.
— Je ne puis vous la montrer maintenant. ^ Vous me la montrerez plus tard ?
— Peut-être.
— Pourquoi?
— Parce que j'ai peur que vous n aimiez plus mon fils, une fois que vous l'aurez lue.
— Moi ! » exclama la charmante enfant avec l'accent d une surprise indignée et en rejetant en arrière sa belle tête expressive pour mieux regarder Mme de Bussière.
La mère de Lonis la considéra elle-même avec nn étonnement où perçait une lueur d'espérance ; on eût dit qu'elle mesurait pour la première fois l'étendue de Tamonr que Lucie avait pour son fils.
«Mais, dit-elle en la regardant toujours, il vous avait plu par sa bonne et joyeuse physionomie , par ses tnits si fins, par ses yeux si doux et si vifs à la fois. Il (^tait charmant sans doute, on comprenait votre amour poar lui. Si par hasard il était défiguré?
— C/est donc au visage qu'ils Tout frappé , demanda la jeune fille avec un geste d'effroi? Qu'il doit souffrir, mon Dieu! Et il craint peut-être que je l'en aime moins? Oh! dites-lui, madame, qu'il se rassure et qu'il peut revenir aussi changé qu'il voudra : je le reverrai toujours tel qu'il était en nous quittant.
^ Vrai, bien vrai? s'écria Mme de Bussière en ser* rant fortement les deux petites mains qu^elle tenait dans les siennes.
— Mais il a donc reçu deux blessures? reprit Lucie. Xardy né m'avait parlé que d'une blessure à la jambe, je vous l'ai dit en entrant.
— Et s'il n'était pas seulement défiguré, poursuivit ia mère sans lui répondre , si son avenir militaire était perdu, si sa blessure était telle enfin qu'il fût forcé de qniiterle service?
— Oh! dans ce cas, madame, j'aurais encore des frrâces à rendre au ciel. Je vous l'ai caché jusqu'ici, mais depuis quelque temps, surtout depuis qu'on se hat, je regrettais qu'il eût choisi l'état militaire. J'ai été témoin de toutes les angoisses de Léonie, je les ai par-
tagées, et j'ai songé bien des fois qu'un jour je serais aussi malheureuse et peut être encore moins forte et moins courageuse qu'elle.
— Eh bien donc, lisez sa lettre, » fit Mme de Bussière d'une voix brève en tirant le papier de son sein et en le présentant à la jeune fille.
Celle-ci parcourut rapidement les premières lignes. Mais dès qu'elle comprit de quoi il s'agissait, dès qu'elle sentit, pour ainsi dire, la douleur d'une opération que son imagination lui peignait terrible, elle poussa un léger cri, laissa tomber le papier et faillit tomber ellemême à la renverse. Elle se remit aussitôt néanmoins, ramassa la lettre et continua de lire. Mme de Bussière, qui suivait tous ses mouvements d'un œil avide, crut voir dans cette expression d'horreur involontaire la condamnation de son fils. Elle se dit que c'en était fait, qu'elle s'était trop flattée, et que tout l'être de la jeune fille pleine de vie et d avenir avait frémi à la seule pensée d'un époux mutilé. Ce qu'elle souffrit de cette certitude ne saurait se rendre ; le désespoir est mille tois plus poignant après un retour d'espérance, si court qu'il ait été.
Cependant cette nouvelle torture ne devait aussi durer que quelques minutes, et la vérité ne tarda point à éclater et h dissiper un doute injurieux pour Lucie. Seulement Mme de Bussière s'était ainsi familiarisée avec des alternatives qui allaient faire désormais sa vie, caria planche de salut qu'elle avait saisie dans sa détresse devait l'exposer à bien des vents et la ballotter sur bien des flots avant de la conduire au port,
La jeune fille avait éprouvé dans l'âme un froissement douloureux en voyant, à mesure qu'elle lisait, que le cher blessé ne parlait pas d'elle, et ce ne fut que
lorsqu'elle fut parvenue au post scriptum qu'elle respira plus librement et qu elle sentit de nouvelles larmes, plus douces déjà, lui venir aux yeux.
c Cher médaillon ! dit-elle en faisant un mouve* ment comme pour porter le papier à ses lèvres, il lui a ^aavé la vie! Que j'ai bien fait de supplier maman de le lui laisser! Dites-lui, madame, que je lui en donnerai un antre; mais reprochez-lui aussi (pas tout de suite, quand il souffrira moins), reprochez-lui d'avoir si peu parlé de moi dans sa lettre et d'avoir exprimé je ne sais quels doutes auxquels je ne conçiois rien. Gomment n'a-t-il pas senti que je l'aimerais davantage encore k cause de sa blessure ?
— Quoi!... fit Mme de Bussière avec un tressaillement de joie.
— Écoutez, madame, reprit Lucie, voici ce qui s'est passé hier chez maman : Arthur Jeffrey.... Vous ne l'aimez pas, mais vous avez tort, c'est un bon garçon et ({Ml aime déjà Louis avant de le connaître. Eh bien! liier, Arthur Jeffrey m'avait apporté un journal dans lequel il y a un article sur des jeunes filles de Milan qui ont formé entre elles une association pour n'épouser que des blessés de la guerre d'Italie. Il m'avait dit tout t^: « Lisez cela, c'est bien beau! » J'avais à peine lini, que mon père me demanda ce que je lisais avec tant d'intérêt. Je le lui dis. U fronça un peu le sourcil et regarda le pauvre Arthur d'un air mécontent. Mais en même temps je me dis qu'il y avait là pour moi un conseil et un exemple, et que, s'il arrivait quelque chose à votre fils, je devais prendre d'avance rengagement de n'épouser jamais, comme les jeunes filles de Milan, qu'un blessé de la guerre d'Italie.
— Ma fille 1 » s'écria Mme de Bussière en serrant I^ucie dans ses bras.
Et elle trouva alors les premières larmes qu'elle eût encore versées depuis la fatale nouvelle.
L'entretien se prolongea longtemps entre la mère et l'amante, car Lucie a bien mérité que nous lui donnions ce nom ; elles restèrent ensemble près de deux heures. Mme de Bussière .se convainquit de plus en plus de tout le parti qu'on pourrait tirer de l'exaltation de la jeune fille; mais, réfléchissant en même temps au danger qu'il y aurait à laisser tomber cette exaltation, Bile se promit de hâter le plus possible le retour de son fils, û ailleurs n avait-il pas besoin de ses soins? N'était-il pas abandonné à la pitié d'indifférents, d'étrangers du moins, dans un pays qui n'était «pas le sien, dont il n'entendait pas la hmgue? Elle en parla dans ce sens à Lucie, qui fut.de son avis et qui ajouta tout bas qu'elle serait bien heureuse de le revoir. Mme de Bussière crut pouvoir dès lors hasarder quelques mots sur les nouveaux obstacles qu'allaient peut-être leur susciter les réflexions de M. et de Mme Dupré. Lucie répondit de sa mère, et quant à son père, eue se fit forte de le convaincre et de lui résister courageusement, s'il le fallait. Mais comme on ne pouvait agir avec trop de prudence, il fut convenu qu'on prierait Mme BretoB, qui était seule au courant de tout, de se taire pendant quelques jours, et que Lucie dirait simplement à ses parents que Louis avait été blessé à la jambe, sansavouer d'abord qu'on avait été forcé d'en venir à l'amputation.
On aurait tort de croire que le chagrin de Mme de Bussière se trouva tout à coup amoindri par la compensatiop que lui faisait entrevoir, dans un avenir prochain ^ la fermeté de la jeune fille. Non, si elle fut distraite un moment du coup qui la frappait, elle se replongea, dès que Lucie l'eut quittée, dans la morne contemplation de son malheur; elle s'oublia elle'^méme pour ne songer
qu'à son fils, et elle puisa dans cet oubli une afiliclion plus poignante encore peut-être, mais en même temps plus saine à Tâme et plus élevée. L'ambition ne dépouille point nn cœur de mère de toute tendresse. Mais, comme Mme de Bussîère avait toujours* confondu les intérêts de son enfant avec ceux de son propre orgueil, cette seconde phase de sa douleur fut encore traversée par des éclairs sinistres qui suspendaient ses larmes et qui lui arrachaient de muets blasphèmes contre la destinée. Ses sentiments religieux n'étaient point assez forts pour prendre le dessus; il y avait lutte dans son âme, et une lutte terrible. Elle sentit ellemême le besoin de s'arracher à ses pensées, et toute faible et tout épuisée qu elle était, elle trouva encore assez de force pour écrire à Louis. Mie lui dit qu'elle se courbait devant la volonté divine, qu'elle Texliortait loi-même à prendre courage, qu'elle l'appelait de tous ses vœux, mais qu'il devait attendre pour se mettre en route que tout danger fût passé, et qu'enfin il aurait tort de désespérer de l'avenir, puisque le triste résultat (le sa blessure n'avait rien changé aux sentiments que Lucie avait pour lui.
Les jours qui suivirent se traînèrent avec une lenteur accablante. Tous les amis de Mme de Bussière étant accourus pour s'informer de la blessure de son fils, dont le bruit s'était rapidement répandu , elle fut obligée de oeleur dire que la moitié de la vérité, d'affecter devant eux une espérance qu'elle n'avait plus. On fut toute* fois frappé de sa tristesse ; on en conclut que la bles^» sure était plus grave qu'elle ne le disait» Elle trembla <{ue ce soupçon ne parvint avant le moment convenable aux oreilles deM» et de MmeDupré, car elle ne parta^ Reait déjà plus la confiance de Lucie et ne pouvait se décider à révéler aux parents la vérité tout entière. Lé
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mariage de Louis était devenu son idée &xe ; elle sentait qu'une femme ayant une riche dot lui était à cette heure plus nécessaire que jamais. Ainsi, à la certitude du malheur accompli se joignait pour elle l'appréhension d'un malheur non moins grand à ses yeux et aussi irréparable peut-être.
Mais les regrets et les tourments de Mme de Bussière, si compliqués qu'ils fussent, n'étaient que peu de chose en comparaison de la douleur naïve et pure de tout calcul égoïste qui s'était emparée de la pauvre Mme Breton. Les jours avaient succédé aux jours, sans lui apporter de nouvelles de son mari. Elle avait écrit à ses chefs, à ses camarades, et n'avait obtenu aucune réponse satisfaisante ; on ne savait ce que le capitaine Breton était devenu, il n'était ni parmi les vivants ni parmi les morts. Son régiment avait été engagé un des premiers ; presque tous les officiers en avaient été tués ou blessés, mais au moins on savait leur sort. On avait dit alors à Mme Breton qu'il avait pu être faitprisonnier. Mais il aurait écrit à sa femme , on citait plusieurs prisonniers qui, de Vienne même, avaient écrit à leur famille ; les journaux avaient imprimé leurs lettres. N'importe 1 L'infortunée écrivit en Suisse, en Autriche, elle s'adressa à des inconnus, elle sollicita leur pitié, elle les supplia en grâce de s'informer de ce qu'elle avait. de plus cher au monde. Quelques-unes de ces personnes firent les recherches queUe demandait; mais ces recherches furent vaines, et on lui répondit encore qu'on ne savait rien. Cette incertitude, que le mystère qui y était attaché rendait d'autant plus terrible, laissait toujours pourtant une porte ouverte à l'espérance. Si Léonie n'avait eu à ménager que sa vie, si eUe n'avait été responsable devant Dieu de cette autre vie qu'elle portait dans son sein, elle serait partie elle-
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même, elle aurait parcouru elle-même le champ de bataille, elle aurait redemandé son Adrien à chaque buisson, à chaque fossé , comme si, après un mois et plus, la terre gardait encore à sa surface quelque reste de la sanglante moisson 1 Puis à ces élans de son cœur succédaient des abattements qui l'épouvantaient. £lle se reprochait comme un crime de souffrir et de pleurer; elle songeait que bientôt elle serait mère, elle Tétait déjà par l'affection immense qu'elle portait h son enfant 9 à ce gage d'un amour si tendre et si vite écoulé!
c Pauvre petit , disait-elle en le berçant d'avance entre ses bras, empéche-moi de penser à ton père, car je dois vivre, je veux vivre pour toi. »
Et voilà, ami lecteur, quelques-uns des résultats d'une grande victoire ; mais ce sont de ces résultats trop secondaires et beaucoup trop nombreux surtout pour être consignés par les historiens.