‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 12 sur 39 · LES PREMIERS MOMENTS DU RETOUR · texte numérisé non relu

LES PREMIERS MOMENTS DU RETOUR

Je ne tons raconterai pas le voyage du capitaine de Bassière à travers le Piémont et la France ; je ne vous dirai pas toutes les sympathies qu'il inspira sur laroute^ tontes les mains inconnues qui s'honorèrent de presser sa main, toutes les gracieuses offres de services qui lui furent faites, tant le courage et le malheur unis surtout à la jeunesse et à Tagrément du visage ont de puis*sance pour attendrir et intéresser les hommes I Quand je dis les hommes, il est bien entendu que je parle également des femmes, et je m'empresse d'ajouter que notre héros put lire plus d*une fois dans de jolis yeux une compassion plus marquée encore, qui fut loin de lui déplaire. Il s'accoutuma de plus en plus, en voya- ^Dt, à sa nouvelle jambe, et en arrivant à Lyon il descendait déjà de wagon' assez lestement et sans recourir à l'aide de personne. Nous allons prendre les devants, nous allons le précéder à Limoges de quelques heures, et nous le retrouverons lorsqu'il mettra enfin le pied (c'est bien le pied qu il faut dire) dans cette ville où s'est écoulée son enfance, où son cœur s'est épanoui à l'amour, où sa mère et sa fiancée Tattendent.

Mme de Bussière n'avait pu encore se résoudre à

confesser aux parents de Lucie l'amputation que son fils avait dû subir. Mais, comme bien du temps s'était déjà passé, et que Louis pouvait, en revenant à l'improviste, leur révéler trop brusquement la vérité, elle se décida enfin à en parler à Mme Dupré. Celle-ci Técouta avec tous les signes d'une profonde surprise et d'une sincère douleur, elle se fit répéter plusieurs fois la chose, comme si elle n'en pouvait croire ses oreilles, elle s'attendrit sur le sort du pauvre garçon et mêla ses larmes à celles de la mère. Mme deBussière reprit confiance : elle se dit que Mme Dupré avait bien réellement de raffection pour Louis, et que tout était sauvé. Mme Dupré portait, en effet, au jeune de Bussière tout l'intérêt qu'elle était capable de porter à quelqu'un qui ne la touchait pas directement ; mais elle était, avant tout, une femme positive et pratique. Elle n*eut pas plutôt réfléchi un quart d'heure à la confidence qu'on venait de lui faire, qu'elle se dit que c'était bien malheureux sans doute, qu'elle en était désolée, mais que maintenant sa fille ne pouvait plus épouser Louis. Elle fut très-étonnée de découvrir que Lucie était dans des dispositions contraires. Elle essaya de lui faire comprendre que tout était changé, que cette jambe de moins ôtait à Louis toute chance d'avenir, et qu'une jeune fille comme elle ne pouvait épouser un invalide : rien n'y fit, Lucie s'obstina dans sa constance. Mme Dnpré, inquiète, se tourna alors du côté de son mari. Elle lui fit part de ce qu'elle avait appris et des idées romanesques qui troublaient la tête de leur fille. M. Dupré répondit froidement que ces idées étaient la conséquence naturelle d'un sentiment qu'on avait eu tort de laisser naître ; qu'on aurait dû combattre l'amour de Lucie quand il en était temps encore, et réfléchir, avant tout, à quoi était chaque jour exposé un jeune homme qui

suivait la carrière des armes. Mme Dupré lui demanda si c'était pour avoir le plaisir de la contrecarrer qu'il avait Fair d'approuver à cette heure ce qu'il désapprou^ rait la veille. H répliqua avec aigreur qu'il ne l'approuvait pas davantage, mais qu'il voulait voir par luimême avant de se prononcer. Il s'ensuivit une querelle très-vive, dans laquelle les reproches amers et les mots piquants ne furent point épargnés, et Lucie, qui s'était interposée en vain, brisée par ces émotions, et se voyant en présence d'un danger tout à fait inattendu, prit la fièvre vers le soir et ne put fermer l'œil de toute la nuit.

Le -lendemain elle voulut se. rendre chez Mme de Bossière : sa mère le lui défendit. L'innocente enfant se contenta de répandre un torrent de larmes. M. Du* pré survint et s'informa de ce qu'elle avait. Mme Du« pré loi expliqua qu'elle ne pouvait laisser sa fille aller, sans elle, dans une maison où l'on attendait un jeune Kotune qui pouvait revenir d'un moment à l'autre. M. Dupré objecta qu'il n'était pas encore revenu, et la qoerelle recommença. La jeune fille se vit forcée, pour les calmer, de déclarer elle-même qu'elle n'irait pas chez Mme de Bussière, et demanda seulement qu'on loi permit d'y envoyer laJeanneton, qui lui rapporterait les nouvelles, s'il y en avait.

Mme de Bussière fut surprise qu'une légère indisposition empêchât sa petite amie de venir la voir; elle savait que Lucie avait plus d'une fois dissimulé un accès de fièvre ou une migraine pour ne point se priver d'entendre parler de Louis. Elle crut s'apercevoir de plus, à l'air de la servante, qu'il s'était passé quelque chose qu'on lui cachait , et voulant s'en assurer par elle-même, elle lui dit qu'elle irait voir ces dames dans l'après-midi. Mais à peine la Jeanneton étaivellepartie,

qu'elle reçut une lettre de son fils où il loi apprenait qa'il serait à Limoges le soir même à quatre heures. Gela changea tout. £Ue craignit que Mme Duprë et sa fille- ne lui ofirissent de l'accompagner au chemin de fer, qu'elles ne vissent Louis couvert de poussière, les habits en désordre, la figure altérée par la souffrance et par le voyage, et qu'il ne leur en restât une mauvaise impression. Il valait mieux, en effet, qu'il reparût de* vaut elles sous son aspect le plus avantageux. Mme de Bussière jugea donc à propos de ne point annoncer l'arrivée de son fils; mais, ne voulant pas non plus se trouver seule à la gare pour le recevoir, elle chargea la Nardy d'aller dire de sa part aux Voland qu'ils seraient bien aimables de venir la prendre vers les trois heures pour faire une promenade , et qu'elle aurait peut-être un service à leur demander.

M. et Mme Voland, accompagnés de Mlle Céline, se trouvèrent au rendez-vous à l'heure indiquée. M. Voland n'allait plus à son bureau depuis quelques jours ; il se sentait souffrant, et le médecin lui avait ordonné l'exercice et le grand air. Cette indisposition était venue h point pour donner un peu de répit à la bonne Mme Voland. Depuis la fameuse journée passée au Vigen, l'humeur de Mlle Céline s'était aigrie outre mesure; elle cherchait querelle à sa mère à propos de rien, ou gardait de ces silences accablants que celle-ci redoutait plus que tout le reste. M. Voland ne sor^ tant plus le matin, les scènes étaient nécessairement moins fréquentes, et l'après-midi il fallait Taccompa* gner dans sa promenade, ce qui enchantait la pauvre mère, car Mlle Céline s'obstinait quelquefois, par caprice ou uniquement pour la contrarier, à rester toute une semaine sans bouger de l'appartement. On aurait tort pourtant, je le répète une fois de plus, de juger

définitivameat do caractèra de Mlle Céline d'après de semblable» bizarreries; on aurait tort d'oublier qu'elle était atteinte d'une grave maladie morale, dont les ra-* vages se manifestaient paéme à Textérieur. Ainsi ce jour-là, par jBxemple, ses traits étaient encore plus altérés que de coutume, et, comme si elle eût voulu que sa mise fût en harmonie avec sa personne, elle avait choisi son plus vieux mantelet et avait mis un vieux chapeau fané qui ne lui servait plus que le soir. Il est vrai qu'elle ne l'avait fait que pour narguer sa mère, qui lui avait dit que, puisqu'il faisait beau, elle pouvait mettre son chàle de l'année dernière et son chapeau neuf.

Mme de Bnaôère remercia ses amis de leur exacti* tade, et comme M. Voland lui demandait en quoi il ponvait lui être utile, elle répondit qu'elle le lui dirait en chemin, et que, s'il voulait bien le permettre, ils dirigeraient leur promenade du c6té de la gare.

«Comment! fit alors M. Yoland, est-ce que vous attendez Louis?

— Pas précisément; mais il peut arriver d'un jour ît l'antre.

^ Je m'étais habillée pour aller dans la campagne, dit Céline d'un air mécontent.

— * Noos n'allons pas à une partie de plaisir, ma chère enfant, reprit Mme de Bussière. Vous ignorez encore à quelle cruelle extrémité on a été forcé d'en venir : on lui a coupé la jambe.

— C'est donc vrai? s'écria Céline avec l'accent d'une commisération sincère. Nous n'osions pas vous en parler.

— On vous l'avait dit?

— Oui, répliqua M. Voland, mais on dît tant de choses I Ce pauvre Louis !

— C'est un grand malheur sans doute, poursuivit Mme de Bussière, mais j'en ai pris mon parti; mon fils me reste après tout. »

Il était facile de voir qu'elle affectait une résignation qu'elle n'avait pas au fond. Tout le monde se tut. Lorsqu'on fut dans la rue, M. Voland dit à Mme de Bussière à qui il donnait le bras :

c II lui faudra nécessairement quitter la carrière des armes; mais Louis n'est pas seulement un brave soldat, c'est un garçon très-intelligent, très-capable. Il trouvera facilement une place.

— Oh ! nous ne serons pas embarrassés , réponditelle avec un air d'assurance ; Louis a plus d'une corde à son arc, et outre ses titres, qui ne sont que trop sérieux, nous avons su nous ménager de belles protec* tions. Il obtiendra ce qu'il voudra. »

Ils continuèrent de causer sur ce ton. Mlle Céline les suivait, marchant silencieuse à côté de sa mère. Janiais elle n'avait paru plus absorbée en elle-même, et soit qu'elle songeât au sort du malheureux Louis, soit, ce qui est plus probable, qu'elle songeât à son propre sort, les idées noires s'amassaient sur son front comme les nuages à l'horizon par un soir d'orage. Le hasard allait lui causer une nouvelle contrariété qui devait mettre le comble à ses ennuis. On approchait du chemin de fer, ou venait -de prendre une large allée qui y conduit, lorsque Mme Yoland s'écria tout à coup à voix basse : c Mon Dieu, Céline, voilà M. Alfred ! » Céline tressaillit et regarda. C'était bien en effet M. Alfred Dumarsais qui , les ayant aussi reconnus de loin, s'avançait vers eux dans une tenue parfaite , avec un habillement de printemps dernier genre qu'il avait reçu la.veille de Paris. La pauvre Céline pensa au châle et au chapeau qu'elle n'avait pas voulu mettre , et elle

se vit, dans le miroir de sa pensée, sous Taspect le plus ridicule avec son vieux mantelet et son vieux chapeau fané qui l'enlaidissaient à plaisir.

« Est-ce que vous attendez Louis ? demanda le bel Alfred en abordant Mme de Bussière.

— Je ne l'attends pas précisément, répondit-elle, je Tiens à tout hasard an-devant de lui.

— £h bien, reprit-il , vous êtes moins avancée que moi, car je Tattends; il m'a écrit de me trouver à quatre heures à la gare avec mon cabriolet. Ne vous pressez pas, le convoi est en retard. Mais j'étais bien sûr de ne pas me tromper, voici Mme et Mlle Yoland. Je ne reconnaissais pas mademoiselle. >

II les salua d'un air de protection. Céline aurait Tonlu être engloutie au fond de la terre. L'ironique regard que le dandy promenait sur elle était venu, comme une flèche qui tournoie avant de fendre l'air, la frapper en pleine poitrine.

On se remit en marche, Mme de Bussière et M. Yoland causant avec Alfred, Céline les suivant avec sa mère.

< Je t'avais dit de mettre ton chapeau neuf, murmura maladroitement celle-ci à l'oreille de sa fille.

— Ne me parle pas , répondit Céline d'une voix sourde, ou je me précipite du haut du parapet. »

Mme Yoland fit un mouvement d'effroi. lia route qu'ils suivaient était, en effet, beaucoup plus élevée que les terrains environnants et protégée par une balustrade. En ce moment vinrent à passer un monsieur et une jeune personne à cheval ; c'était M. de Torilly avec sa nièce, Mlle Aménaïde de Torilly, celle-là même que la chronique s'obstinait à marier avec le volage Alfred. Ils lui rendirent très-gracieusement le salut qu'il leur fit, et il se retourna' à plusieurs reprises pour les voir.

c Mlle de Torilly est chanoante en amazone» > dit-il assez haut pour que Céline lentendit.

Ce coup Tacheva , elle était folle de douleur et d'humiliation, lorsqu'on entra dans la gare.

On se dirigea vers la salle d attente, et M, Yolande ayant aperçu un employé qu'il connaissait, obtint de lui la permission de pénétrer jusqu'au bord de la voie avec tout son monde,

c Vous Tembrasserez toujours cinq minuteaplus tdt, dit-il à Mme de Bussiëre.

-^ Je vous remercie, répondit-elle, mais vous n'êtes pas au bout de vos peines ; il faudra me reconduire chez moi, puisque M. Dumarsais doit emmener Louis dans son cabriolet. »

En ce moment on signala le convoi ; tous les regards se tournèrent du même côté, chacun prêta l'oreille, se tut et attendit.

« Le voici ! > s'écria le premier Alfred Dumarsais.

La lourde machine arriva en soufflant, comme épuisée de la course qu'elle venait de fournir, et quelques têtes apparurent aux portières des wagons.

c C'est lui I » répétèrent plusieurs voix.

Un instant après, pendant que le convoi s'arrêtait lentement, Louis de Bussière, car c'était bien lui avec son képi rouge et sa tunique boulonnée sur laquelle brillait sa croix d'honneur, Loub de Bussière ouvrait lui-même la portière du wagon, et, comme M. Yoland et Alfred s'élançaient pour le soutenir :

c Laissez-moi descendre seul, je commence à savoir la manière de m'en servir, » dit-il gaiement en faisant allusion à sa jambe de bois,

A peine descendu, tandis que M. Yoland Tembras* sait, il jeta les yeux devant lui et, apercevant sa mère qui, pâle, immobile, le considérait avec une curiosité

douloureuse, il s'ëlança d'un bond- dans ses bras. Elle ]d pressa avec force contre son cœur, nutis sans pleurer. Il y eat un instant de silence pénible qui fut troublé tont à coup par un sanglot, un sanglot étouffé, quoique profond : tous les yeux se portèrent sur Mlle Voland.

Celait, en effet, du cœur de Céline que ce sanglot s'échappait. Brisée par toutes les émotions qu'elle venait de ressentir dans Tespace de quelques instants, elle s'était rappelé, en revoyant liouis, le vœu impie qu'elle avait formé dans l'église du Vigen, et ce souvenir se joignant à ce que sa propre situation avait k ses yeux de ridicule et de cruel, elle s'était fait horreur à elle-même et s'était accusée du malheur qui était arrivé . Ses larmes, qu'elle cherchait en vain à retenir, la suffoquaient.

t Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Céline, dit notre capitaine en lui tendant affectueusement la main, je vous assure que je n'ai pas beaucoup souffert et que cette jainbe--ci vaut bien l'autre.

— Viens, lui dit tout bas Alfred, car nous allons être entourés. »

Alfred avait raison, diverses personnes avaient re* connu Louis et s'approchaient pour lui serrer la main. Les employés du chemin de fer s'appelaient l'un l'autre pour lui Cadre une ovation, que sais«je? pour le porter en triomphe peut-être. Louis offrit son bras à sa mère •t pressa le pas. Alfred en profita pour se rapprocher de Céline, qui avait baissé son voile et dont il épiait les lannee, car il était de ceshosunea qui, je ne sais pour* quoi , aiment assez à voir les femmes pleurer, quoique eeia enlaidisse les {dus belles.

Cependant on était à peine dehors que plusieurs voix crièrent :

« Vive le capitaine de Bussière ! Vive l'armée d'Italie! »

Et la foule fit cliorns.

« Voiei mon cabriolet^ monte, » dit Alfred à Lonis. Il monta le plus lestement qu'il put , en disant à sa mère :

« A tout à l'heure.

— Vive le capitaine de Bussière! Vivent les braves ! répétèrent à Tenvi tous ceux qui se trouvaient là.

— » Ça chauffe, dit le capitaine à Alfred. Pourvu qu'ils n'aillent pas s'aviser de dételer ton cheval!

— Sois tranquille, » lui répondit celui-ci.

Et, après s'être donné le plaisir de faire caracoler quelque peu son beau cheval anglais, il le lança au galop en faisant reculer la foule, qui n'en cria pas moins de plus belle :

< Vive le capitaine de Bussière 1 Vive l'armée dltalie!

— Enfin nous en voilà débarrassés,, dit Louis en respirant. La gloire est gênante en voyage, surtout lorsqu'on n'a plus qu'une jambe pour la porter.

— Mon pauvre Louis! J'admire ta gaieté et ton insouciance. Je t'assure que j'ai pris la plus vive part au malheureux événement qui.... que....

— As-tu fini tes jérémiades? Ne vas-tu pas pleurer aussi comme Mlle Céline ? Je te préviens que tes larmes me seront moins agréables que les siennes. Quelles excellentes gens que ces Voland , et que j'ai été heureux d'apprendre que ma mère s'était réconciliée avec eux ! Je me rappelle que, quand j'étais petit, c'était chez eux que j'allais toujours avec le plus de plaisir, à cause d'une certaine armoire (je la vois encore !) qu'il y avait dans leur salle à manger et d'où Mlle Céline tirait pour moi des biscuits et des macarons. Délicieux macarons de mon enfance ! Ainsi tu ne t'es pas décidé à l'épouser, Mlle Céline?

— Ma foi, non; ma situation a toujours trop d'agrément pour que je la tranche par un mariage. Tu ne croirais pas que les Torilly se sont mis en tête de m'ac* caparer?La superbe Aménaïde elle-même.... Mais il faat de la discrétion. Du reste , ce n'est pas elle qui m'occupe le plus en ce moment; non, c'est la petite Vaudoré qui revient de Paris, où elle était en pension, et qui a dit à quelqu'un, qui me Ta répété, que j'étais le seul honune à Limoges qui eût du genre. Hein ! est-ce flatteur? Le jeune Trublet en a verdi de jalousie.

— A propos, .comment va-t-il, ce cher Gabriel î

— Bien, quoique Ghobert prétende qu'il manque complètement de savoir-vivre. Le fait est qu'il a planté là son actrice avec un cynisme qui lui fait le plus grand honneur.

— Et que dit Ghobert de nos prouesses de là-bas?

— Il en trépigne de bonheur. Mais pourquoi, diantre! vous êtes -vous arrêtés en si beau chemin, et qa'est-ce qu'on en pense en Italie ?

— Ceux qui ont encore leurs deux jambes, et c'est le plas grand nomijre, regrettent qu'on n'ait pas continué d'aller en avant , mais ceux qui en ont perdu une ne sont pas fâchés qu'on ait fait une petite pause. Mais nous parlons politique, je crois? Parlons plutôt mariage. Tu épouseras Mlle Géline , je l'ai mis dans ma léte, je te convertirai .

— Par ton éloquence ?

— £t par mon exemple.

— Gomment! Est-ce que tu penses encore?,..

— Parbleu !

— Ah! «

Ily a'de ces exclamations de doute ou de surprise qai échappent presque involontairement et qui percent le cœur de ceux qu'elles atleignent. Louis ne songeait

en ce moment qu'à Lncie ;il n'osait parler d'elle, il aurait voulu qu'on lui en parlât. Il s'était flatté tout bas que Mme Dupré et sa fille accompagneraient sa mère au chemin de fer, et il avait senti un froid au cœur en ne voyant avec elle que les Voland; mais il n'avait eu ni le temps ni le courage de faire aucune question. L'exclamation d'Alfred venait de réveiller tout à coupdes craintes que différentes circonstances avaient contribué k dissiper. Louis se demanda de nouveau si le change^ mentsurvenudans sa personne et dans sa position n'était pas en effet de nature à compromettre ses plus chers intérêts. Jl était évident que c'était î'avis d'Alfred, et il sourit douloureusement en pensant que nos meilleurs amis ne prennent pas toujom^ la peine de dissimuler des impressions que nous aimerions mieux ne point connaître.

Le silence contraint qui avait suivi les derniers mots échangés durait encore, lorsqu'on entra dans le faubourg. Bientftt le cabriolet s'arrêta devant la petite porte à claire^voie qtii s'ouvrait sur le Jardin, et le capitaine s'apprêta à descendre.

c Je ne te propose pas d'entrer, dit«>il à son compagnon ; ma mère ne peut pas tarder beaucoup, et elle sera bien aise de causer avec moi. Nous nous verrons demain.

— Certes, je viendrai te voir. Mais je veux descendre pour t'aider à traverser le jardin.

— Tu plaisantes! je sais encore marcher seul.

— A demain donc I Tu me raconteras tes derniers faits d'armes.

— Et toi tes dernières conquêtes» »

Ce fut sur ces paroles aigres-douces que iW-jeune homme et notre héros se séparèrent. La figure de celuici avait pris une expression qui ne lui était pas habi-

ittelle, et c'était les yeux baissés et Tesprit distrait qu'il s'avançait à travers le jardin. Tout à coup il s'arrêta au brait que fit une jeune femme qui accourait vers lui.

— Pardon, monsieur, dit-elle, je croyais....

-« Mademoiselle Léonie I madame Breton , veux-je dire, ^ s'écria-t-il en lui tendant les mains.

Pois il la regarda avec un mélange de stupeur et de pitié : Mme Breton n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été autrefois.

« J'ai aperça de loin votre uniforme, reprît-elle, une idée folle m'a traversé l'esprit. Mme de Bussière ne m'a pas dit qu'elle vous attendait. Je ne vous demande pas si voos savez quelque chose : je suis lasse de faire des questions qui restent sans réponse, et d'ailleurs je vois bien que le monde ne peut plus rien pour moi. U n'y a que Dieu maintenant, qui puisse me le rendre, et il me le rendra, j'en suis sûre. »

Un étrange sourire illuminait en ce moment son vi- ^e, et elle s'éloigna en faisant à Louis un geste amical.

Il était encore plongé dans la surprise que lui avait canaée cette apparition, lorsqu'il se retourna à ces mots prononcés par une voix qui lui était plus familière :

« C'est lui, c'est lui! Mon cher enfant! »

D n'eut pas de peine à reconnaître la Nardy , la vieille servante qui l'avait élevé, et il la reçut dans ses bras.

• Mon bon monsieur Louis, dit la brave fille> que je suis donc contente de vous voir! Et madame qui est sortie justement, et qui ne se doute de rien î Va-t-elle être heureuse ! Mais qu'est-ce qu'elle disait donc que vous aviez une jambe de moins? Mais ça n'est pas vrai, le pied tout au plus, et encore on ne s'en aperçoit pas quand vous marchez. Vous êtes toujours aussi mignon

et aussi gentil > et je sais bien quelqu'un qui sera du même avis que moi, par exemple.

— Ma bonne Nardy, s'écria Louis tout attendri, il n y a que toi qui me remettes un peu de cœur au ventre ; tous les autres m'avaient attristé sans le faire exprès. Mais allons , viens, et songe à préparer le dîner, car, si j*ai une jambe de moins, je crois, parole d'honneur, que je te rapporte un estomac de plus.

— Dame! vous en aviez déjà un qui en valait deux.

— Eh bien, à présent il en vaut quatre. »

Quand ris furent arrivés dans le vestibule, Louis dit à Nardy de passer la première. Elle obéit, mais sans presser le pas, et. elle entendit son jeune maître gravir péniblement derrière elle cet escalier qu'il montait et descendait si lestement jadis! Elle en eut des larmes aux yeux, la pauvre fille, tout en feignant de ne s'apercevoir de rien et en redoublant, au contraire, de bonne humeur et de gais propos.

Mme de Bussière qe tarda point à rentrer. M. Yoland ne l'avait reconduite, par discrétion, que jusqu'à la porte !du jardin. Aussitôt qu'elle vit son fils, elle courut à lui et le tint encore embrassé pendant quelques instants sans prononcer une parole; puis ses larmes commencèrent à couler.

< Ne te désole pas ainsi, ma bonne mère, loi dit Louis, songe que nous n'y pouvons rien. Ce qui est fait est fait, comme disait si bien mon camarade Trumeau, et le plus sage est d'y penser le moins possible. Ce petit malheur ne sera pas d'ailleurs sans compensation pour toi. D'abord, nous ne nous quitterons plus, je me fixerai pour toujours à Limoges; puis je n'irai plus courir avec les camarades, je préférerai le petit pas réglé de ma bonne mère, je m'appuierai sur elle au besoin, nous ferons ensemble de belles promenades; puis,

le soir, nous jouerons au piquet, puis.... Ne te désole pas ainsi, je t'en conjure.

— Cen*est pas qu'elle se désole, monsieur Louis, insinua la Nardy, c'est qu'elle est bien contente de vous voir.

— Tu ne m'avais pas écrit que tu étais encore forcé de t appuyer sur une canne, reprit Mme de Bussière.

— Ce n'est point par nécessité que j'ai une can^e, c*est par coquetterie; je puis très-bien m'en passer. Tiens, vois plutôt.

— Et comment as -tu fait pour monter jusqu'ici, malheureux enfant?

— Ah! ma foi, pour monter, je fais comme je peux. J'avoue que ce n'est pas conmiode. Mais, en revanche, il faut me voir descendre! J'avance ma défunte en ligne presque droite et je m'élance à cloche-pied le plus joliment du monde.

— Ne plaisante pas sur ce sujet, cela me fait mal.

— Bon! au contraire, cela fait du bien de plaisanter, et pourvu.... Dis*moi un peu pourquoi il n'y avait avec toi que les Voland au chemin de fer?

— Nardy, interrompit Mme de Bussière , vous ne songez pas à le faire dîner. Qu'allez-vous lui donner?

— Oh ! soyez tranquille, madame, répondit la vieille Servante , je lui servirai tout à l'heure un joli plat qui sera de son goût. >•

La'mère et le fils restèrent seuls.

< Je comptais que Lucie t'accompagnerait avec Mme Dupré, que je la verrais en arrivant, reprit Louis en baissant un peu la voix. Je te l'avoue, j'ai senti mon cœur se serrer lorsque je me suis aperçu qu'elle n'était pas là. Il n'y a rien de changé, j'espère?

— Non, mon ami; mais elle ne pouvait venir audevant de toi. D'abord, ce n'aurait pas été convenable,

puis Je ne Tanrais pas voulu : c'eût été risquer beaucoup que de la rendre témoin de ton arrivée. Tu la verras demain^ nous irons chez Mme Dupré lorsqu'une bonne nuit t'aura reposé. Songe, mon pauvre Louis, de quelle importance est pour toi la partie qui va s'engager ! Sans doute Lucie t*aime, et tout me porte h croire que Mme Dupré conlinuera de nous être favorable; mais Lucie a un père maintenant, un père auquel il s'agit de plaire, un père qui la dotera magnifiquement. Ce mariaçe est notre ressource suprême, et je ne respirerai, vois-tu bien, que quand il sera fait.

— Ne- dirait-on pas, s'écria Louis, que je ne suis plus bon qu'à faire un riche mariage! Détrompe*toi, je me crois très-capable encore de faire mon chemin, non pas sur les champs de bataille', mais ailleurs : il y a plus d'une route ouverte même pour les écloppés. Je t*assure que, si j'étais aussi détérioré que tu as Tair de le croire, je me désisterais de toutes mes prétentions et que je renoncerais de moi-même à Lucie. Mais ce n*estpas le cas, chère maman. Tel que tu me vois, avec cette jambe postiche que tu ne peux te décider à regarder, j'ai inspiré tout dernièrement, et presque à première vue, une très-violente passion à une très-grande dame qui n'aurait pas demandé mieux que de m'épouser.

— Vrai? Conte-moi donc cela, » dit Mme de Bussière avec l'expression d'une joie qu'elle n'aurait point ressentie,* certes, à pareille confidence^ deux mois aupara-' vaut.

Louis raconta alors de son aventure de Brescia tout ce 'qu'un fils en pouvait raconter à sa mère. H ne lui cacha point que cette circonstance n'avait pas peu contribué à faire rentrer dans son cœur la confiance et l'espoir, et il peignit la blonde Beppa aVec des couleurs si

nres que Mm6 de Bussière ne put s'empêcher de sourire et sentit se dissiper, du moins pour le moment, une partie de ses craintes.

< £h bien, monsieur Louis, dit tout à coup laNardy en paraissant sur le seuil de la porte, voulez-vous dîner anjourdlmi, oui ou non?

— Oui 9 répondit^il gaiement ^ et je cAcherai mes jambes sous la table ; comme cela maman n'y pensera plus. >

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